Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie

Part 5

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A ces mots, Omer se revit dans une étroite rue caillouteuse, devant le cruel neveu de l'évêque, le matin du duel suscité par le P. Ronsin. Et il eut peur de cet Édouard marchant vite, les mains croisées dans les manches de sa soutane, le tricorne sur les yeux. Comment l'ami d'enfance, le compagnon des premières débauches, l'ancien amoureux passionné de Denise Héricourt, était-il en si peu de temps, devenu ce terrible soldat de l'Église. Trois ans de séminaire avaient à ce point transformé l'âme du sentimental adolescent qui récitait les vers de M. de Lamartine avec emphase, dans la cour du collège.

L'abbé tira de sa poche une clef; il ouvrit la porte bâtarde d'un grand mur blafard, que coiffait le lierre d'un parc intérieur. Une odeur de cuisine succulente remplissait l'étroite antichambre où brûlait une veilleuse. Édouard fit à ses cousins les honneurs d'une pièce vaste et nue qu'occupaient un prie-dieu et un lit de sangle, une croix de sapin cru, appliquée contre le lambris. Seule, la fontaine d'argent massif, dans une gaine de bois sculptée par un artiste flamand d'autrefois, dénonçait le luxe et la richesse de la demeure. Jaillie d'une coquille, l'eau frappait une vasque brillante et très large, que soutenaient les douze apôtres de la Pentecôte, saillis entièrement hors l'épaisseur du tronc de chêne, en douze portraits de bourgeois. Le goût d'une âme fervente avait su découvrir ce meuble de la Renaissance afin de parer la chambre du confesseur, en excusant, par la nécessité des ablutions, la magnificence du cadeau. Tous les trois se lavèrent le visage et les mains, se brossèrent. L'abbé se parfuma très soigneusement. Ensuite ils parcoururent un large corridor dallé de marbre noir et blanc. Trois lanternes l'éclairaient à travers une ferronnerie curieuse, imitant des lézards qui grimpaient sur des tiges d'orties le long des vitres convexes. Une série de gravures allemandes, représentaient, à la façon d'Albert Durer, les épisodes de la vie du Christ. Au bout du couloir, des portières de tapisseries furent écartées par un vieillard. Alors, dans un salon illuminé, une femme en deuil fit la révérence.

Elle avait le teint haut en couleur, les cheveux noirs, vernis, une taille épaisse et majestueuse enveloppée d'écharpes flottantes, les mains exsangues très fines d'une vieille race oisive depuis plusieurs siècles, une parole timide et tendre que ravalait sans cesse une sorte de sanglot minime. Des bahuts sculptés au temps de la régence élevaient une série de statues en bois peint, habillées d'étoffes véritables, assemblées par groupes qui, sous globes de verre, jouaient les scènes de la Passion. En manteau de pourpre, Jésus reparaissait au centre de chaque groupe. Les casques et les cuirasses des soldats romains luisaient sous les candélabres d'argent chargés de bougies. Édouard s'installa dans une bergère à coussins de brocart cramoisi, et il se caressa les mains, pendant que la dame expliquait, afin d'entretenir une conversation, la provenance espagnole du Chemin de Croix. La chose appartenait à sa famille depuis le dix-septième siècle. C'était un cadeau du stathouder Guillaume II de Nassau, prince d'Orange, au batteur de cuivre qui avait enrôlé ses ouvriers et ses clients dans une compagnie d'arquebusiers, pour l'aider à vaincre définitivement les Espagnols, avant le traité de Westphalie. La dame flamande montrait avec orgueil, dans une enveloppe de damas vert, un parchemin de l'époque reconnaissant le courage et la fidélité de Jacques Horpsvrahen, ancêtre de feu son mari. Sur un tableau de Wouvermann, elle désigna le portrait de ce glorieux marchand. Rouge et malin, il donnait du pistolet dans la figure d'un cavalier au morion de fer et se courbant pour allonger la pointe de son estramaçon vers cette panse en velours noir, barrée d'une abondante écharpe bleue, encastrée dans une selle monumentale, sous le faix de quoi pliait un énorme cheval gris; cependant, du pont que se disputaient les combattants un palefroi tombait les sabots crispés; une masse d'arquebusiers, la mèche en main, s'avançait, l'un plantant sa fourche pour appuyer le mousquet, l'autre épaulant une arme plus légère, celui-ci assurant son feutre, l'épée au poing, celui-là pointant sa lourde pertuisane contre une cavale cabrée, serrée par les bottes d'un homme en justaucorps écarlate, et, hardi, usant du cimeterre; dans le fond, la nature grasse, verte, paisible des Flandres ondulait jusqu'à la métairie où fuyait une vache éperdue, où des oies gagnaient l'abri d'un char à foin.

Dieudonné Cavrois accepta de se souvenir qu'une Horpsvrahen avait épousé un Héricourt au début du dix-huitième siècle. Omer feignit également de croire à ce que la dame leur confia de sa généalogie qui remontait jusqu'à Mahaud de Vrahen, dame de Horps, laquelle fut une magicienne notoire, à l'époque des batailles entre Bourguignons et Armagnacs. Composée au milieu du quinzième siècle, une vieille chronique assura l'orgueilleuse flamande, relatait la vie et les malheurs des châtelains de Horps. Elle put citer leur devise armoriale: «Estre.»

On ouvrit les portes de la salle à manger, quand furent entrés le notaire Pierquin et deux parentes en deuil, également grasses, l'une possédant la chevelure blonde, attribuée par Rubens à la Madeleine dans la «Descente de Croix», l'autre les joues roses et le teint frais de ses lourdes nymphes offertes au gré des satyres.

Le souper commença. Les servantes offrirent des oeufs mollets pris dans une gelée de venaison et mis en de courts gobelets d'argent, sur lesquels étaient gravés des moulins à vent, des nefs, et des danseurs de kermesses.

Doctoral, M. Pierquin prétendit qu'on devait écrire Horstvrahen forme antique de Horpsvrahen. Selon lui, Horst avait pour étymologie _hortus_, jardin. Horps était une corruption de _Urbs_, ville. L'abbé de Praxi-Blassans contredit. L'un et l'autre mot dérivaient à son avis du gothique «fors», hors de cité, le lieu qui est loin d'un centre habité: le latin était _foris_, dans quoi l's de Horps et de Horst existe.

--Aussi dans _Hortus_ et _Urbs_... rétorqua Pierquin, en tendant le ressort de son sourire professionnel comme s'il allait avertir d'une diminution de rentes un client retors.

Omer n'évita point la discussion. A la gauche de Mme Horpsvrahen, il pouvait à son aise respirer l'odeur de lavande et d'iris que dégageaient le corsage opulent, lustré. Embue de sueur au front et aux tempes, gênée, peureuse, offensée tour à tour, elle parut sensible à l'extrême. L'ayant regardée un peu fixement, Omer s'attira des paroles sévères, encore qu'elle attaquât l'impertinence du siècle d'une manière générale. Probablement elle craignait qu'il ne soupçonnât la victoire de l'abbé sur elle. Aussi, sans désemparer, elle éternisa l'éloge de l'oeuvre qu'Édouard voulait entreprendre. Imposer au siècle le respect de la religion par les progrès d'une science ecclésiastique, quelle splendide conception, dans l'âme d'un jeune saint! Et comme Mme Horpsvrahen se pouvait dire heureuse d'offrir la jouissance d'un domaine aux Pères, le château de Horps et ses dépendances, un parc boisé de soixante arpents, une métairie, quatre-vingts arpents de prés. Elle gardait cependant la nue propriété du bien, pour ne pas déposséder ses neveux. Mais, sa vie durant, les Pères auraient un toit, et le revenu produit par l'élève du bétail.

Elle ne s'abstint pas de magnifier son explication. Omer l'écouta moins. Il estimait les pièces d'argenterie à l'étal sur les vaisseliers d'acajou, et la grande toile de Jordoens, où rutilait la joie d'une ripaille flamande, à personnages ventrus, à commères plantureuses, à sacripans joueurs de violon et de cornemuse, à buveurs heurtant leurs pintes d'étain et tâtant les filles chargées du rôti fumeux.

Édouard de Praxi-Blassans mangeait à peine. On lui servit des mets spéciaux: une truite à la crème et au beurre, de l'oseille hachée sous des huîtres frites, et des blancs de volaille, tandis que les servantes passaient aux convives, dans les plats de vieille faïence, un civet de lièvre, puis une pièce de boeuf braisé. Le vieillard emplissait de bourgogne ancien, à reflets bruns, les calices de cristal, et, pour l'abbé, un vin blanc de la Moselle, réchauffé dans une serviette brûlante.

--Ne vous étonnez pas, monsieur, si je soigne ainsi votre cousin. Il travaille trop, et son estomac en pâtit... Avec ça, toujours par voies et par chemins, dans le premier cabriolet venu, ou dans n'importe quelle mauvaise caroline... L'autre soir, il est arrivé ici, à cheval sur un bidet de paysan, par un orage affreux. Il ruisselait, monsieur! J'ai dû lui prêter un peignoir de ma soeur qui est morte... Il claquait des dents... Il avait visité douze paroisses en un jour, entre Arras et Douai, et fait quatre sermons dans quatre églises de villages: un à la messe de huit heures, un à la grand'messe, un autre pour une conférence de prêtres, et le dernier à vêpres. En route, il avait administré un pauvre enfant tué par la corne de la vache, dans la prairie! Il ne possédait plus un sol. Les mendiants lui avaient tout pris... C'est un saint descendu du ciel. Et il n'a pas l'air de s'en douter. Il parle, comme vous et moi, de la pluie, du beau temps... Il rit. Il plaisante. Tout à coup, il s'endort. On dirait un enfant, la bouche ouverte... J'avais un petit garçon que j'ai perdu... Il lui ressemblait, monsieur! C'était le même sommeil. On pouvait l'embrasser sur ses bonnes joues. Il ne soupirait même pas, le pauvre petit... Et puis, un jour... Mon Dieu!...

Elle s'essoufflait. Elle étancha une larme dans le coin de son oeil, et fit signe qu'on manquait de bière pour arroser les endives à la sauce blanche. C'était une bière blondine et pétillante dont les bouchons sautaient comme ceux du champagne, et qui, dans le verre, se couronnait d'une mousse floconneuse. Omer la dégusta dévotement, sur les instances de Mme Horpsvrahen.

Il ne cessa plus d'imaginer cette dame dans la nudité grasse d'une femme peinte par Rubens, avec une croupe rose et massive, un ventre d'ivoire à gros plis, des mamelles monstrueuses: réprimant son petit sanglot d'émotion, elle attirait, dans ses bras d'amante maternelle, le svelte Édouard aux grandes boucles poudrées.

De son cousin, Omer ne savait plus que penser. Il le blâmait d'obéir aux instincts malgré les voeux ecclésiastiques; il respectait cette science, cette activité, cette obstination volontaire pour accroître le prestige de Dieu, cette foi certaine en l'efficacité des Évangiles. Tout cela haussait le jeune prêtre hors de l'hypocrisie que les athées condamnent avec de faciles déclamations. Bien qu'il se rangeât franchement sous l'étendard républicain, Dieudonné Cavrois ne refusait au jésuite ni son affection ni son aide. Il acceptait aussi l'étrange compromis qu'Édouard infligeait à sa conscience. «Au fond, Édouard et moi nous voulons la même chose!» disait-il, quoiqu'il fût à Paris, le Frère-tuileur de la Loge Ardente-Amitié. Et, tout en crachant les peaux de raisin, le gros garçon étonnait les convives par l'éloge qu'il faisait du chimiste en soutane.

--Monsieur Pierquin, l'assistance de deux témoins n'est-elle pas nécessaire pour la signature du contrat que nous allons passer? Auquel cas, Omer Héricourt et Dieudonné Cavrois apposeraient leurs seings... s'ils le veulent bien.

En consentant, Omer et Dieudonné se regardèrent. Ils se trouvaient pris. Sans doute Édouard préférait-il que des personnages connus pour leurs opinions libérales sanctionnassent l'acte, si, plus tard, on accusait de captation les Jésuites installés dans la maison du Saint-Esprit, sur le domaine de la veuve.

--M. Pierquin ne récusera-t-il pas notre jeune âge pour un acte de cette importance? objecta froidement Dieudonné, en achevant de peler sa poire.

--Que non pas! fit le notaire.

Il riait sec et se frottait les mains, sans mieux cacher sa connivence avec Édouard. Toute rouge, Mme Horpsvrahen, grattait, de son couteau d'argent, le cercle de dorure, au bord de son assiette à dessert. Entre les dents, elle aspirait l'air avec un bruit léger, comme si elle souffrait un peu. Des perles de sueur brillaient au bout de son nez. Elle se tenait évidemment à elle-même un discours pathétique, oublieuse du dîner, des convives et de leur langage.

A ce moment, une dame parla de la procession d'Arras, de la mission et des missionnaires, de la croix qu'on planterait et de l'affluence qu'il y aurait sûrement, tous les curés de la région ayant promis d'y conduire leurs ouailles. Le succès le plus éclatant récompenserait les pieux efforts de l'abbé. Pierquin renchérit. Il esquivait ainsi le débat juridique avec Omer qui soulevait la question de compétence. On disserta sur la fête religieuse, la magnificence des reposoirs, l'affairement du préfet, de l'évêque et des congrégations.

Après le souper, Mme Horpsvrahen quitta le salon pour aller prendre les papiers dans un secrétaire.

--Monsieur l'abbé! pria-t-elle; il faut que je vous demande encore un renseignement.

Il la suivit.

La verve du notaire ne brisait point le silence lourd qui signala cette double sortie. Certainement les esprits des dames grasses s'occupaient au soupçon des tendresses échangées par le prêtre et la maîtresse du logis, dans la pièce lointaine. Le couple tardait à revenir. On en fut réduit à vanter les liqueurs des îles et leur goût, à supputer l'âge du taffetas éteint qui composait la robe de la sainte Vierge dans les groupes, sous globes, du chemin de croix espagnol. La dame coiffée comme d'or brillant permit à ses yeux d'ondine le désir qu'ils avouèrent pour l'avocat. Elle avait un dos replet, des joues incarnadines, des lèvres humides, une croupe en volute, et une poitrine digne d'allaiter les fils de Bacchus. Le jeune homme l'eût étreinte volontiers dans une gerbe de blé mûr.

Édouard revint, les sourcils froncés, les yeux rouges, derrière Mme Horpsvrahen, majestueuse et tremblante, mais trop fraîche au visage pour ne l'avoir point, à l'instant, lavé, parfumé, débarrassé des souillures et des sueurs. Au reste, elle avait certainement changé de collerette. La trace du fer, qui jaunissait la précédente, n'apparaissait plus à la surface de celle-ci.

On eut à peine le loisir de signer le contrat. Un laquais vint prévenir qu'on amenait de l'auberge le char-à-bancs. Les gardes fermaient les portes de la place forte avant onze heures. Il fallut prendre congé.

Une fois hors la ville, Dieudonné entreprit rudement son cousin, à propos des signatures.

--Il t'appartenait de nous avertir au préalable. Je ne me soucie point de passer pour un disciple de Loyola.

--Que t'importe? Nous pensons de même.

--Sur le fond, oui. Sur la forme, non.

--Un chimiste de ta valeur peut-il se soustraire au devoir de faciliter une pareille oeuvre scientifique.

--Tu es habile pour donner de la couleur à la réalité des choses.

--Si jamais les Frères Trois-Points et les carbonari te reprochent quoi que ce soit, il te sera facile d'invoquer ta passion pour les expériences de laboratoire.

--Parbleu!...

Le gros garçon haussa les épaules, puis bouda. Indifférent, l'abbé s'endormit, ballotté par les cahots; et les mains à l'abri dans ses manches de soutane.

Les chevaux trottèrent sous la lune bleuissant les guérets et les éteules, les maisons blafardes aux fenêtres rosées par les lumières intérieures, les ombres des bois éloignés, les horizons vagues. Omer songeait aux nuits romaines, à l'échine frissonnante, à la croupe douce, aux seins rebelles, à la bouche chaude et duveteuse de sa maîtresse italienne Carita. Languissait-elle dans la prison du pape, avec ses huit soeurs, complices de leur pauvre père, le brocanteur carbonaro. Omer évoqua la bagarre sur la route de Frosinone, quand on avait voulu arracher le captif et ses papiers aux sbires pontificaux. O la mâchoire sanglante de cet antiquaire tué par le soldat écarlate, et le crâne chauve de Cartoleone que poignardait le sbire à la portière du carrosse, et toute la foule stupide de Ferentino sous la bannière de la Madone; et le dominicain dépouillé, en chemise sale, menaçant les agresseurs forcenés. Omer avait donc participé à cet attentat, lui qui somnolait à présent, dans cette voiture de fermiers cossus parcourant leurs terres.

Le sommeil de ce pays appartenait aux siens et à lui-même. Ceux qui se reposaient devant les dernières flambées de l'âtre en étendant leurs doigts noueux, ceux qui rêvaient de douleurs plus grandes, ceux qui s'énervaient dans les mouvements de l'amour, ceux qui pleuraient dans l'obscur, ceux qui riaient en chatouillant leurs épouses, ceux qui geignaient sous la morsure du mal physique, ceux qui veillaient en calculant leur ruine, ceux qui ronflaient, l'âme morte et le corps blotti, les filles solitaires qui souhaitaient la violence d'un mâle, et les adolescents malingres que leurs désirs épuisaient, tous avaient consacré leurs travaux diurnes à la richesse des Moulins Héricourt, de la Fosse Cavrois et des tanneries de la Scarpe.

Les blés, les avoines, les orges de ces champs nus, que de chariots les avaient transportés dans la grange de la tante Caroline, que de bateaux les emmenaient au fil de la rivière vers les horizons des Hollandes; après les labeurs de l'an révolu. Au milieu de la plaine, les péniches des Héricourt couvraient à la file les miroitements de l'eau, derrière une écluse. On apercevait des lueurs aux croisées minuscules de la cabane juchée sur la cargaison, entre la barre du gouvernail et le pied du mât nu. Par l'artère du pays, le fruit des efforts s'en allait vers l'or batave et anglais, fortune de la Banque d'Artois.

D'avoir produit cela, le peuple et la terre étaient las, qui dormaient dans le rayon de lune. «Les voici las d'avoir forgé notre puissance, songeait Omer; il faut que cette puissance croisse encore pour que je m'affranchisse, pour que mon esprit triomphe, pour que la Loi règne et soumette les rois mêmes!»

--Notre fief, dit-il à Dieudonné, en montrant l'espace circulaire de la plaine traversée par l'onde sinueuse et argentine. On dirait d'un écu que barre le lambel.

Dieudonné nomma les villages dont les bannières viendraient avec leurs dévôts saluer la croix de la mission dans Arras, sur la Terre de Cité. Quand le préfet, l'évêque et les gendarmes se dérangeaient pour accroître l'apparat de la fête, nul ne se fût avisé de déplaire aux Cavrois en manquant, nul parmi les cultivateurs qui vendent leurs blés et leurs oeillettes aux Moulins Héricourt, leurs orges et leurs escourgeons à la brasserie, leurs betteraves à la fabrique de sucre, les peaux du bétail aux tanneries de la Scarpe; nul parmi les épiciers et les tailleurs, les bouchers et les charrons, les boulangers de qui la Banque d'Artois escompte les traites; nul parmi les menuisiers qui façonnent les planches des chalands, les cabaretiers qui abreuvent les travailleurs, les maquignons qui vendent leurs bêtes aux charretiers des usines et aux hâleurs des péniches; nul parmi les forgerons qui réparent les machines de la Compagnie; nul parmi les comptables et les entrepreneurs de bâtiments. A chaque maison visible, dans la plaine, sur le bord de la route, le gros Cavrois indiquait la sorte de gens qui sortirait, le surlendemain, dans le cabriolet ou la carriole pour gagner la ville. Afin de couper court, l'attelage fut mené par des chemins de traverse, en vue de la fosse Cavrois, que signalaient cent réverbères illuminant, au bout des potences, la nuit près de s'assombrir. A la base d'une colline de charbon, un grand feu pétillait et rongeait la masse noire. Des ombres humaines s'agitaient devant. Un gros cheval blanc tirait, au pas, le train de bennes sur une voie ferrée, le long des chaumières mortes et des hangars vides. Cinq hameaux de mineurs s'échelonnaient dans la plaine, où braillait une bande de garçons ivres. L'orchestre strident d'un bal, dans un cirque de palissades, couvrait mille cris de filles joyeuses.

--Te souviens-tu qu'il y avait ici une broussaille, rappela Dieudonné, autrefois, quand nous étions de tout petits garçons, une broussaille qu'incendiaient les gamins pour faire place nette? Alors, le cordier et ses enfants venaient y planter leurs râteaux et tordre dessus le chanvre neuf. Tu ne te souviens pas?... Pour nous apprendre la pratique de la charité, on nous amenait ici en voiture. Nous remettions nous-mêmes les sacs de croûtes, les vieux souliers, les manteaux hors d'usage à la femme du cordier. Elle était si pâle qu'elle nous faisait peur, et l'on nous défendait de toucher à ses enfants parce que les dartres couvraient leurs joues... Ah! les pauvres diables que c'étaient là!... Toute la broussaille ne donnait pas de quoi vivre, à cette famille. Le sol ne valait rien pour la culture. Les carottes mêmes ne poussaient pas. Tous les ans, il mourait une fille ou un garçon malade de la poitrine. Maintenant! Hein?... Douze cents ouvriers, leurs femmes et leurs mioches, se rassasient à la même place, depuis que l'on a découvert le gisement de houille. On se met en liesse avec de la bière forte et du bon genièvre, dans cinq villages. Et la jeunesse danse où grognaient dans le temps les deux porcs du cordier poitrinaire. Le maire doit ouvrir une troisième école. L'aubergiste qui organise les repas de noces et les concours d'arbalète se retire des affaires. Il achète de la rente...

--Oui, Saint-Simon et M. Enfantin triomphent ici. L'industrie guérit le peuple de la misère, de l'avilissement et de la mort... Ma tante Caroline a sauvé les hommes de cette région comme les abbés défricheurs et semeurs du temps de saint Bernard, qui réunirent, dans l'asile des cloîtres, les faibles à vie précaire...

--C'est une fameuse, tu sais, ma mère! déclara sourdement le gros Dieudonné, comme s'il eût craint de laisser un sanglot d'émotion altérer sa voix... C'est une bonne femme, et une femme de tête, maman!...

--Certes!

Omer imagina le bonnet de nuit ficelé sous le double menton de la tante Caroline, les pans d'un châle écossais qui, pudiquement, recouvraient la hideur du ventre obèse, par-dessus la camisole grise, si la meunière se relevait, la nuit, afin de noter sur l'agenda, à la lueur de la chandelle, une conception née pendant le sommeil. C'était elle, cette grosse femme, un peu commune et bonasse qui, en trente ans, avait élargi, de la sorte, le fief de son père, ce vieil Héricourt, autoritaire comme la Convention, capable d'immoler ses deux épouses successives aux nécessités du travail, et de lancer par le monde les forces de ses quatre fils, officiers et marins, de ses deux gendres, le diplomate comte de Châteaubriand-Blassans et le fonctionnaire impérial Cavrois. C'était la tante Caroline qui avait, la première, fabriqué le sucre de betterave durant le blocus continental.

--Maman! ah, maman!

Le garçon aux lourdes joues répéta ce mot. Son bras court embrassait du geste l'espace de la plaine.

Peut-être deux larmes bleuâtres coulèrent-elles sur le visage lunaire du chimiste qu'encadraient des cheveux châtains, alors aussi longs que ceux de M. Béranger, le poète libéral.

--Maman!