Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie
Part 40
Si le meurtre plaisait à leur fanatisme, il serait probablement, à cause de son cheval, avec le prince et les généraux, la victime que se désignaient déjà plusieurs sectaires, sur cette place pavée de têtes jaunes, livides et barbues, hors des cols souillés. Nul élan de bon accueil n'animait la masse populaire. Inutilement, l'invalide chauve, à la manche flottante, levait, de son bras unique, son bicorne, en invoquant le nom de Valmy. Inutilement, le petit vieillard, Mme Cardoche, Rambourg et ses Cauchoises, maints et maints marchands racolés en chemin, attestaient la gloire de Jemappes. Inutilement, l'homme au morion de ligueur se démenait là, secouant les trois couleurs confuses au bout d'une perche. Silencieuse et farouche restait la foule dans le cadre des hautes maisons pavoisées. Seuls des tambours invisibles souhaitaient la bienvenue. Par les yeux inertes de ses statues historiques, l'édifice municipal parut s'apitoyer sur le cortège, pour ainsi dire solitaire, au milieu de ces gens de qui l'on ne pouvait savoir si la haine l'emportait sur la stupeur. A l'angle lointain de la place, la tourelle gothique, refuge d'Omer pendant la bagarre du mercredi, était remplie d'une horde adversaire. Aux lucarnes et sur les marches du cabaret, des gestes dédaigneux, des bouches ironiques se conviaient à l'insulte. Plus proche, une femme en deuil poussait, tragique, vers le prince, deux petits garçons qui portaient un crêpe au bras. Autour d'elle, un essaim de personnes trop compatissantes, protestaient que le défunt n'avait pas voulu combattre pour le triomphe d'un maître... Brusquement les tambours cessèrent de faire résonner les échos.
Ce fut alors plus sinistre, cette rumeur marine, sournoise, immense, produite par les lèvres et les pas, le bruissement des étoffes, le cliquetis des armes, les toux contenues, les membres détendus, les habits froissés, les propos chuchotés à terre, sur les charrettes, aux croisées, aux balcons, derrière les colonnes du monument séculaire, sous les cintres, le long des marches, par-dessus les entablements, jusque sur les toits bleuâtres, entre les cheminées. Continûment, la place entière gronda, grouillante de remous humains. Déjà prête à se courber sur la crinière, l'estafette attendit que, de ces façades, de ces enseignes, la foudre se dardât, que toutes les ouvertures soudain tonnassent, que ce lac humain s'enflât, sous l'écume de ses têtes jaunes, jetât ses flots de fureur contre le prince chamarré que balançaient les pas rythmiques du cheval... Louis-Philippe avançait, découvert, le visage décomposé entre les favoris, sous le toupet noir. Une vingtaine d'apprentis qu'amusait l'occasion, entonnèrent _la Marseillaise_. Le contraste de leurs voix débiles rendit plus funèbre le demi-silence que les exhortations du monsieur porte-drapeau ne parvenaient pas à rompre. Une minute dura, pendant laquelle Omer se résignait, les artères palpitantes, à subir l'attaque d'ennemis féroces, déterminés, tueurs...
Baïonnettes au soleil, des gardes nationaux sortirent de l'Hôtel de Ville. Ils s'espacèrent et présentèrent les armes. Dans leurs rangs, sous les bonnets de police et les oursons d'ordonnance, Omer avisa les «nageoires» blondes du tailleur, la bouche mulâtre de l'épicier Mauravert, la figure larmoyante de M. d'Orichamps. Suivit, pêle-mêle, un état-major de messieurs et d'officiers fébriles: la grande taille du général Lobau, la belle mine impertinente de Casimir Perier, l'arrogance de Rastignac et l'aristocratique sveltesse de Montalivet, l'air tour à tour sardonique et rogue du général Pithouët, enfin l'uniforme d'orfévrerie, le ventre en pantalon, et la lourde face de La Fayette. Au centre de ses flatteurs, il descendait, majestueux, affable, adroit dans ses courbettes. Au bas du perron, ces personnages s'arrêtèrent, adoptèrent solennellement des attitudes.
Alors Rambourg déploya toute une bande recrutée dans les boutiques pour nourrir les vivats. Elle clamait frénétiquement, aux ordres que le fusil de Cavrois dictait, ou bien l'épée de M. Roulon. Mme Cardoche et les Cauchoises, du geste, décidaient les femmes. Quelques-unes, très jolies, répétèrent: «Vive le duc d'Orléans!» tandis qu'éclatait un formidable rugissement: «Vive la liberté!»
A quoi le lieutenant général eut l'adresse de répondre par un signe de gratitude; puis il tendit son bicorne vers l'étendard révolutionnaire qui voilait, au fronton de l'Hôtel de Ville, la silhouette équestre de Henri IV. Aussi, les naïfs de la foule le crurent-ils en connivence avec l'opinion la plus véhémente. «Vive La Fayette!» crièrent-ils, dévoués aux principes que le libérateur des États-Unis, l'apôtre des Droits de l'homme, le chef des carbonari avait défendus, suivant la légende. Omer admira la ruse du prince. Profitant de l'équivoque, celui-ci glissait de cheval, se précipitait dans les bras du vieillard illustre et partageait ainsi le destin de l'idole que la multitude adora tumultueusement, depuis le Pont-Neuf jusqu'au fond de la Grève.
Côte à côte, les deux grands hommes gravirent les marches, sans rien se dire. Au bras d'Omer qui, vainqueur de sa crainte, avait mis pied à terre, M. Laffitte les accompagnait. Sous la quadrature du porche qui succédait au perron, une cohue d'étudiants très pâles mêlait des accents de rage à ses «Vive La Fayette!» et marquait ainsi l'intention d'exclure l'Altesse Royale du pouvoir. Calme, pesant, l'ami de Washington, l'ennemi de Bonaparte, saluait avec la même grâce les furibonds et les modérés. De la main, le prince remerciait l'assistance, comme si chaque louange les concernait tous deux, comme s'il ne lisait pas les intentions restrictives sur les figures engoncées dans leurs cravates... Quand, à la porte de la salle, La Fayette eut cédé le pas, un homme en habit bleu coudoya rudement l'estafette, pour souffler dans l'oreille du vieillard:
--Je vous le répète encore: si ce n'est la royauté avec lui, c'est la République avec vous comme président... Monsieur le marquis de La Fayette assumerez-vous la responsabilité de la République, des périls qu'elle comporte devant les monarchies étrangères? Êtes-vous sûr d'un autre Austerlitz? Ne craignez-vous pas un autre Waterloo?... Réfléchissez à l'avenir. Il dépend de vos paroles, à cette minute!
C'était M. de Rémusat qui chuchotait ainsi, les pas dans les pas du libérateur massif et lent. Le vieillard hochait la tête, entre les dix polytechniciens qui, l'épée nue, formaient la haie.
--Plus de Bourbons!... jura la voix nerveuse de Blanqui.
--Vive la République!... proclamait un dragon, que le général Pithouët encouragea de l'oeil.
--Vive la République!... hurlaient Grantaire et sa bande chevelue.
La salle trembla. Les poussières s'envolaient vers l'affiche verdâtre du Tribunal révolutionnaire, que Pied-de-Jacinthe, rigide contre le mur, et, casque en tête, protégeait. Sous l'emblème, le général Pithouët le fut rejoindre.
Effaré, Louis-Philippe s'arrêta devant les fantômes du passé terrible que signifiaient ces lettres simples, maigres, imprimées au-dessus, au-dessous d'une sèche accolade. Grâce à Dieudonné Cavrois, les baïonnettes des gardes nationaux lui réservaient un mince espace au centre de la fureur adverse, que révélaient franchement la lèvre insultante d'Enjolras, les veines gonflées au front de Blanqui, la grimace tordue de Trélat, la tristesse de Combeferre, et la gesticulation de Courfeyrac. Montés sur des chaises, entre leurs «Bons Cousins» de la Vente et leurs «Frères» des Loges, ils déblatéraient tout haut contre le prétendant qui avait abusé de la ruse afin de se frayer un chemin.
--Son père fut régicide comme le mien!... rappela Cavaignac... Celui-ci s'est fait nommer Altesse Royale et il a obtenu de Charles X des apanages, une fortune.
--Où était-il mercredi, jeudi, quand le peuple a combattu?... questionnait Courfeyrac.
--Il jouait aux cartes, dans la loge de sa concierge, au Raincy!... assurait Bahorel.
--Le peuple est le maître! Consultez-le d'abord!... crachait Trélat, sous sa mèche.
--Louis-Philippe d'Orléans n'a pas pris les armes contre la France en 1814; pourquoi?... Parce que les Anglais ont refusé les services qu'il leur a proposés en Espagne!... énonça le général Dubourg, à travers la table devant laquelle comparaissait le prince.
La sueur ruisselait sur la face molle et verte de l'accusé, jusqu'aux broderies du col d'or. Abrité derrière la carrure de La Fayette, il feignit d'être sourd aux paroles agressives. A plusieurs reprises, il ânonna:
--Vous voyez un garde national de 89 qui vient rendre visite à son ancien général.
--A d'autres!
Le hourvari ne s'apaisait pas. Alors, M. Viennet reçut de M. Laffitte la déclaration des députés:
--Donnez! J'ai une voix superbe... Je réduirai les perturbateurs au silence.
Et il commença de lire, avec l'organe de Stentor:
--«Français! la France est libre!...»
--Non! non? pas encore... nièrent les étudiants.
Toutefois il s'obstinait, le bras au ciel, et la bouche ronde.
--_Tu quoque!_... goguenarda soudain Bahorel, apercevant Omer... Toi aussi, tu es de ceux-là!...
--Omer!... appelait l'oncle Edme.
Et des larmes noyaient la colère de ses yeux.
--Omer!... fit le major Gresloup, en donnant du poing sur le drap de la table.
Ils siégeaient aux côtés du général Dubourg, qui coiffa tout à coup son chapeau de Représentant aux Armées.
--Omer Héricourt, que faites-vous avec ces gens-là?... demanda le général Pithouët.
--Héricourt, vous assassinez la République!... gémit Courfeyrac.
--Il sauve la France de l'invasion!... ripostait Cavrois, qui, de son corps épais, couvrit son cousin.
Entre les baïonnettes, des poings se dirigèrent vers le jeune homme.
--Laissez-les!... conseilla la prudence de M. Laffitte, étouffant son murmure même.
Omer sentait grossir toute la rancune que lui avait mise au coeur la crainte d'être fusillé, sur le quai de la Ferraille, sur le Pont-Neuf, sur la place de Grève, par des insensés fidèles à ces erreurs séduisantes. Il lui parut que l'insulte touchait sa chair, malgré l'intervention de son cousin. Le sang lui bouillait aux tempes, dans cette salle immense, luxueuse et dorée, remplie d'un tumulte sans nom. Les crosses des marchands refoulaient contre les cimaises des gens à masques d'indignation, des corps qui se contractaient comme pour bondir. Debout dans leurs uniformes d'empire, derrière la longue table tachée d'encre, l'oncle Edme, par sa figure aquiline et laurée de mèches grises, le major, par sa figure chauve et couturée, le comte Dubourg, par sa figure aristocratique projetée en avant de sa chevelure, tous trois condamnaient leur neveu, leur gendre et leur ami.
Les yeux humides et les lèvres tressaillantes, ils se turent, parce qu'il fallait ouïr l'emphase de M. Viennet. Mais leurs douleurs, Omer les souffrit, pendant qu'ils le dévisageaient, intraitables. Il mesura quelle juste colère serrait, sous la peau bossuée, les mâchoires du capitaine Lyrisse; quelle irritation puissante faisait frémir les narines du major, haleter sa large poitrine dans le plastron amarante et flétri; quelle amertume ironique empoisonnait la bouche du comte Dubourg.
Sous l'affiche écornée de la Révolution, le vieux Pied-de-Jacinthe et sa face cadavéreuse, étaient implacables:
--Maître Héricourt, vous déshonorez le nom de votre père!...
De toutes parts un éclat de rire mauvais accourut, convulsa les têtes ardentes des jeunes gens; ils tapèrent le plancher de leurs crosses et de leurs sabres.
--Le colonel Héricourt... dit l'oncle Edme... n'a pas passé aux tyrans, avec Dumouriez, lui!
--Il a combattu pour la République de Jourdan, de Moreau, de Joubert, pour la République aux prises avec les valets des monarques!... appuya le général Pilhouët.
--Et la République lui a dû, comme à nous, sa gloire...
--Elle lui a décerné des lauriers...
--Elle vous décerne la honte!...
Plus bruyantes que le discours de M. Viennet, ces apostrophes assaillirent Omer, l'enveloppèrent, le cinglèrent, le pénétrèrent. Instinctivement, il se débattit entre les paroles meurtrières de son honneur. Sa voix d'orateur déclama:
--Le devoir est d'abdiquer aujourd'hui nos convictions devant la Loi... Ces députés sont élus d'après la Loi; ce prince représente la Loi; si vous méconnaissez leurs pouvoirs qu'ils tiennent du peuple, vous n'êtes plus des citoyens ni des patriotes: vous êtes des sicaires de l'anarchie que leurs ambitions asservissent et que leur égoïsme égare... Respect à la Loi, souveraine des peuples qui la votent!
Parmi les huées, les bravos, la phrase saccadée grandit, domina, finit... Alors, Cavrois et les gardes nationaux imposèrent:
--Respect à la Loi!
Ils frappèrent aussi le plancher de leurs crosses. Contre les adjurations d'Enjolras la baïonnette du tailleur Durtot fut pointée. De sa banquette, Rambourg beugla. Cavrois vociférait. Mulâtre saliveux, l'épicier Mauravert repoussa, du fusil, le gilet écarlate de Ribéride et la redingote de Bahorel. M. Roulon opposa son épée aux invectives de Grantaire. M. d'Orichamps chargeait Courfeyrac, qui dut empoigner le canon du fusil pour éviter le coup. Le général Pithouët lança:
--La peur des Cosaques leur fait mal au ventre!
Ferme sur ses talons, Omer se roidit, admirant la vigueur de sa conscience qui sacrifiait à l'idéal romain ses sympathies, ses affections, sa gratitude, peut-être même sa réputation...
--Le devoir est dans le respect de la Loi..., répondait-il mécaniquement à toutes les objurgations, à toutes les injures, aux deux larmes mêmes qui jaillirent des yeux de l'oncle Edme cramponné au tapis de la table.--Je me laisserai, s'il le faut, immoler sur l'autel de la Loi!... promit-il, à l'éphèbe qui le menaça de son fusil vide.
--Tu es sublime!... encouragea Dieudonné.
Hors de lui, Omer était possédé par le génie de l'idée surhumaine qui vivait au moyen de son corps passif, insensible et sans peur. Elle, et non lui, interrompait ainsi M. Viennet, sa grandiloquence, la déclaration promettant des franchises que refusaient les doigts nerveux de Blanqui, les mains sales de Bahorel, les sarcasmes d'Enjolras.
--La Charte sera désormais une vérité!... termina M. Viennet, presque aphone pour avoir tenté de vaincre le tumulte.
--Un mensonge!... rectifièrent cent voix.
A ce moment, Omer reconnut près de lui Rastignac et Montalivet. Perchés sur une banquette, ils frappaient la paume de leur main droite avec les doigts de la main gauche, comme s'ils applaudissaient la Pasta, aux Italiens. Il lui déplut d'appartenir à l'opinion de Rastignac.
M. Laffitte essuyait ses lunettes. Cavrois, Mauravert et Rambourg barrissaient en l'honneur du prétendant, qui balbutia, timide, entre ses favoris:
--Comme Français, je déplore le mal fait au pays et le sang qui a été versé; comme prince, je suis heureux de contribuer au bonheur de la Nation.
Un rire énorme insulta cette naïveté.
L'Altesse éperdue cherchait une proposition corrective; elle ne la trouva point. Les barrissements de Cavrois et de Mauravert y suppléaient.
La rage aux dents, Dubourg s'écria, dans le silence immédiat obtenu par le «chut!» impérieux de Pied-de-Jacinthe:
--Monsieur, vous connaissez nos besoins et nos droits... Si vous les oubliez, nous saurons vous les rappeler.
--Nous le saurons!... promirent le capitaine et le major, en claquant leurs sabres.
--Messieurs..., s'écria le prince, très hautain, vous apprendrez à me connaître! Je suis honnête homme.
La face sexagénaire et verdâtre se tassa dans le collet d'or, l'armature de broderies, et la moire rouge.
Mais il s'épouvanta devant les officiers de l'Empire magnifiés par leur colère.
Alors Bahorel, sautant sur la banquette de Montalivet, insinua de façon doucereuse et narquoise:
--C'est cela! c'est cela!... Que Môssieur se souvienne du serment qu'on vient de lui demander, ou bien je lui réserve le poignard que j'ai là... un joli petit poignard fin, autant dire un bijou!
Blanqui trépignait en proférant des menaces qu'on n'entendait plus.
Cependant Mauravert, ayant contourné la table, se ruait sur Dubourg, tandis que le loueur obèse s'écroulait aussi sur le général-comte, le renversait. Cavrois relevait les baïonnettes des gardes nationaux près de férir le capitaine et le major qui dégainaient.
Dans le fond de la salle, au poing de Ribéride le canon d'un pistolet s'abaissa: le chien s'abattit, la capsule fusa.
--Qui a déchargé mon arme?... Un traître à déchargé mon arme... C'est vous, Héricourt! c'est vous!
Et Ribéride marcha sur lui. La longue table ovale les séparait. Omer sentit se tendre tous ses nerfs, se ramasser tous ses muscles, bouillir tout son sang. Aveuglé par la fureur, il s'élança vers l'ennemi. Mais la haute stature de Pied-de-Jacinthe se dressa; deux mains squelettiques lui saisirent les aiguillettes. Et ce fut tout l'aspect du vieil homme, les boules glauques de ses yeux, le menton osseux dans la jugulaire du casque:
--Halte-là, donc!
--Laissez-moi!... enjoignit Omer, qui le colleta.
Sa main tordait le tuyau du larynx à travers la peau flasque. Atteindre Ribéride, le souffleter, le meurtrir, le terrasser, le piétiner, le tuer, c'était le seul désir, Omer eût-il dû, pour cela, détruire l'obstacle, cet être sénile, dont se décolorait la peau déjà maculée par la corruption d'une mort prochaine... Sans lâcher prise, le vétéran recula contre le mur. Ses lèvres bleuirent horriblement. Ses yeux s'ensanglantèrent: ils s'écarquillaient au creux des orbites, dans le crâne d'un spectre hideux, casqué, plastronné d'amarante, boutonné d'argent, et que son adversaire imagina soudain ressusciter d'un tombeau, avec l'uniforme même du colonel Héricourt, l'uniforme du portrait paternel. Cet uniforme, Omer le lacérait; c'était dans cet uniforme qu'agonisait peut-être le vétéran de Hohenlinden, étranglé, acculé contre l'affiche du Tribunal révolutionnaire:
_Liberté, Indivisibilité ou la Mort..._
--Omer! tu l'assassines! Tu assassines le soldat de ton père!...
On le saisissait à la taille, on l'arrachait du dragon... L'oncle Edme et le major le rejetaient loin d'eux. Et leurs visages vibraient, pâles juges. Omer trébucha, fut retenu par Rastignac et Montalivet.
--Quel désordre! quels excès!... dit celui-là, s'époussetant les manchettes.
Le vétéran toussait, râlait, parmi les écritoires, les flaques d'encre et les papiers épars le long de la table... Le général Pithouët jugea:
--Si votre père vivait encore, vous l'assassineriez de même!...
Lauré de ses mèches d'argent, l'oncle Edme flétrissait son neveu:
--Ah! fourbe, tu m'as trompé!... Tu as trompé tous les espoirs de mon aïeul, de ton père et les nôtres!
--Vous m'avez trompé, monsieur, vous m'avez bassement trompé!... dit encore le père d'Elvire.
Il battait à deux mains son plastron amarante.
--J'obéis à la Loi!... répondit Omer, vraiment orgueilleux de sacrifier à sa croyance ceux-là même qu'il aimait, pour qui tremblait sa voix, se mouillaient ses paupières.
Il ne doutait plus de lui puisque, après tant d'alternatives et de soumissions aux goûts d'autrui, il était enfin une force en triomphe.
Car Louis-Philippe, là-bas, au balcon de l'Hôtel de Ville, entre les drapeaux bleus, blancs, rouges de la Révolution, appliquait ses favoris teints, ses joues molles contre la face inerte et plombée du Maître Suprême élu par les carbonari. Le bras libre du prince enlaçait la corpulence du vieux La Fayette, indécis, chancelant sous l'or de ses épaulettes, mal étayé sur les jambes qui fléchissaient dans le pantalon blanc.
Ainsi le prince des banques s'accolait indûment à la gloire du gentilhomme trop poli pour vouloir se dégager avec violence, comme il eût été nécessaire, afin de détromper le peuple en rumeur sur la place de Grève, le long du quai fourmillant, sur le Pont Suspendu, dans les maisons bourdonnantes, par toute la ville grise et dorée. Mille et mille têtes jaunes, réclamaient d'une même voix la liberté au ciel de feu, tandis que la ruse des bourgeois, sur ce balcon, étouffait, dans les bras astucieux de leur nouveau chef, la faiblesse du Libérateur et l'essor renaissant de la République.
ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
_Librairie Paul Ollendorff_
50, Chaussée d'Antin, Paris
OEUVRES DE PAUL ADAM
LE TEMPS ET LA VIE
Histoire d'un idéal à travers des siècles
BASILE ET SOPHIA (ILLUSTRATIONS DE C.-H. DUFAU)
IRÈNE (_sous presse_)
PRINCESSES BYZANTINES
ÊTRE
LA FORCE
L'ENFANT D'AUSTERLITZ
LA RUSE
AU SOLEIL DE JUILLET
LA BATAILLE D'UHDE
SOI
LES IMAGES SENTIMENTALES
EN DÉCOR
L'ESSENCE DE SOLEIL
LE MYSTÈRE DES FOULES
L'ÉPOQUE
CHAIR MOLLE
LA GLÈBE
ROBES ROUGES
LA PARADE AMOUREUSE
LES COEURS UTILES
LES COEURS NOUVEAUX
LE VICE FILIAL
LA FORCE DU MAL
L'ANNÉE DE CLARISSE
LES TENTATIVES PASSIONNÉES
LE CONTE FUTUR
ESSAIS
CRITIQUE DES MOEURS
LETTRES DE MALAISIE
LE TRIOMPHE DES MÉDIOCRES
LA VIE DES ÉLITES (_sous presse_)
THÉÂTRE
LE CUIVRE, drame en 3 actes (en collaboration avec ANDRÉ PICARD)
L'AUTOMNE, drame en 3 actes (en collaboration avec GABRIEL MOUREY)
ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
End of Project Gutenberg's Au soleil de juillet (1829-1830), by Paul Adam