Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie
Part 39
Dieudonné, de phrase en phrase, s'épongeait: son costume de garde national était lourd, avec les deux baudriers blancs, les épaulettes, bien que l'ourson fût resté dans la calèche, comme le fusil.
--Je repars tout à l'heure... Ah! ma petite Bordelaise!... gémit-il à l'oreille d'Omer... Quel malheur!... une balle dans la main... Trélat lui a retiré des esquilles... Elle souffre, ma Noémie! oh!...
Il secoua sa grosse tête joufflue, qu'une barbe de trois jours enlaidissait.
--Tu as parlé de départ!... protestait Mme Cavrois... Nenni! je te garde jusqu'à demain... Mme Gresloup fera dresser un lit pour mon garçon dans ma chambre...
--Il y a deux chambres contiguës..., dit Elvire.
--Point! Je veux mon garçon près de moi...
Le comte rejeta les gazettes pour donner le bonsoir à Mme Cavrois.
--Vous plairait-il de nous dire, ma belle-soeur, si M. Laffitte vous a confié quel serait le Dubois de notre Régent?
--Mais M. Guizot ou M. Charles de Rémusat... Je suis morte de fatigue... Les routes sont mauvaises... et les cahots m'ont brisée...
--Alors, bonne nuit de victoire, ma belle-soeur!
«Victoire...» Omer la lut aux yeux narquois du diplomate, aux yeux irrités d'Édouard, aux yeux dolents et las de la comtesse, aux yeux lumineux d'Elvire... Il évoqua le portrait de son père debout, une grenade fumante aux pieds, dans la neige que striaient les lignes sombres de l'infanterie lointaine, et les éclairs des canons. Le fils n'avait point failli non plus à la tâche. Le feu des Suisses avait ébloui ses regards, abattu sa vieille jument; un sabre ennemi avait répandu son sang. A son tour, il était le maître des barbares capétiens; il était la nouvelle force qui se dressait dans ce salon de campagne, devant le groupe inquiet du prêtre, de la comtesse et du comte, celui-ci plus anxieux que sa mine joviale et sceptique...
--Mes enfants, vous avez pris votre revanche de Waterloo sur les Suisses des émigrés!... conclut la tante Caroline, en les suivant par les couloirs.
Au milieu de leur chambre grise, Elvire amoureuse, dépouillée de ses atours, dans sa blanche robe de nuit, l'ange, pur comme un rayon, noua sa chair sacrée aux muscles de Lucifer triomphateur. Leurs os crièrent de joie. Leurs lèvres souffrirent d'être aspirées par leurs bouches suaves. Tout leur sang chanta des hymnes dans leurs veines battantes. Tous leurs nerfs se saisirent à travers les souples membres agriffés. L'un à l'autre, l'époux et l'épouse furent unis jusqu'à ne savoir discerner ni les parfums, ni les corps de leur fièvre. Les voix mélodieuses de la feuillée, que la brise nocturne éventa, les glorifièrent.
* * * * *
Fier cavalier sous l'uniforme bleu aux aiguillettes scintillantes, Omer, le lendemain, précéda la Commission parlementaire chargée de transmettre au duc d'Orléans l'appel de la Chambre. Dans son hallucination propre, l'avocat imaginait être le licteur de la Loi reparue sur les ruines de la barbarie capétienne. Derrière lui marchaient peut-être les douze mandataires du Sénat et du Peuple romain, et non les seuls représentants de la France libérale. Omer eût voulu l'annoncer aux sentinelles des barricades, aux combattants souillés par ces trois jours de lutte, aux servantes qui recevaient le pain dans leur tablier, et le lait dans le pot de faïence, aux garçons qui entr'ouvraient les magasins, aux groupes qui lisaient les affiches. Mille et mille fois étaient imprimés, sur les murs, les mérites du fils de Philippe-Égalité, les noms illustres de Jemappes et de Valmy qui réveillaient dans les mémoires le souvenir jacobin: «Le duc d'Orléans a porté au feu les couleurs tricolores; le duc d'Orléans peut seul les porter encore!...»
Le fusil sur l'épaule, Dieudonné Cavrois commentait magnifiquement les termes des affiches; il conjurait les flâneurs de ne pas attirer les Cosaques contre une République précaire! Les gens hochaient la tête, indécis, surtout fourbus. Ils sollicitaient la marchande établissant son réchaud de café noir; ils s'arrachaient les tranches de pain.
--Plus de Bourbons!... protestait parfois un adolescent hargneux à la porte d'un café.
--Vive La Fayette!... répondaient, au loin, d'autres intransigeants.
Mais, sur le seuil des boutiques, l'épicier à casquette verte, l'herboriste en tablier de serge, le boulanger au jupon court et aux bras nus, l'opticien en redingote, le drapier, sa plume aux doigts, le caissier aux manches de lustrine, approuvaient, du geste, les paroles du gros étudiant...
La délégation pénétra dans la cour du Palais-Royal. Parce que les couples de colonnes à l'antique soutenaient les corniches de pierre linéaire, encadraient les portes et les fenêtres principales de la façade, Omer aima parader devant ce décor. Là, rasé de frais, le hausse-col au menton et le bonnet à poil bien lustré, M. Roulon vint aux nouvelles; il introduisait ses mains dans ses gants blancs d'ordonnance. Le vieillard fardé de rose avait quitté sa canardière pour une badine, son schapska pour un chapeau de cérémonie; il avait chaussé des bottes à revers, endossé une redingote olive, et pirouettait à l'intention des jeunes filles. Car, dehors, à la grille de la cour d'honneur, se pressaient les curieux, les furieux, les humbles et les niais, les femmes en capotes de paille, les minois des grisettes, et les favoris hirsutes des révolutionnaires. A travers les barreaux, des artilleurs acceptaient les remerciements du public, qui les félicitait d'avoir suivi la cause du peuple. Installé sur le soubassement d'une colonne, Rambourg indiquait, de même, à deux Cauchoises, ses amies, les fenêtres du prince; et, de temps à autre, il meuglait:
--Vive le duc d'Orléans!
Tout à coup, la voix de Mme Cardoche le seconda. Elle était sur la place, contre la grille qu'empoignaient ses gants rouges. Les roses et les lys des préparations cosmétiques, les boucles postiches lui avaient rendu momentanément une jeunesse embellie par les rubans aurore de sa capote, la mousseline tuyautée de sa guimpe, et le nansouk de sa robe à deux volants. Comme il l'appréhendait, Omer aperçut, séparée d'elle par quelques badauds, Angeline charmante d'être fraîche, coiffée de rouleaux et de coques d'or. Il admira la naissance de la gorge solide, la taille étroite dans la ceinture, le corps opulent et ferme sous les ballons des manches, la jupe d'organdi et l'écharpe cerise. Elle se détourna, bien qu'elle le voulût revoir aussitôt, à la dérobée.
Il s'obligea d'aller à la grille leur rendre hommage. Cydalise, avec Urbain, soignait la Bordelaise, à ce qu'elles dirent. Omer essaya de consoler par des sentences philosophiques l'amour déçu de sa petite amie. Tous trois se parlèrent longtemps. Il leur apprit comment la délégation décidait le prince, pourquoi l'on attendait la proclamation que composait l'imprimeur de la Chambre, et pourquoi l'on s'inquiétait de ne recevoir aucune réponse de l'Hôtel de Ville aux messages des députés. Pourtant les regards d'Angeline et de son amant exprimaient d'autres choses. Elle reprochait. Il s'excusait. Elle implorait de nouvelles faiblesses. Par des phrases générales, il alléguait indirectement ses devoirs de citoyen, d'époux et de père. Cavrois questionnait Mme Cardoche sur les souffrances de sa maîtresse.
--Ah!... fit Angeline,... la Bordelaise est heureuse, elle! On l'aime. Elle n'est pas de ces pauvres filles que sacrifient des ingrats?
Omer eut pitié de cette douleur. Il se pardonnait, cependant. Jamais il n'avait promis l'éternité de son caprice à cette petite lingère. A qui la faute si elle s'était éprise plus que de raison? Un passant, le lendemain, la distrairait.
Tout à coup on entendit la foule honnir un homme en veste, qui prêchait:
--On veut dérober au peuple les fruits de sa victoire! Les d'Orléans sont des Bourbons. Les Bourbons ont toujours sacrifié à leurs courtisans les intérêts du peuple... A bas les Bourbons!
Cent messieurs aux chapeaux ornés de cocardes tricolores s'étaient précipités sur l'importun; quelques hâbleurs se trouvèrent pour le protéger: une bagarre rapide s'ensuivit. Dans l'esprit d'Omer, la protestation de cet inconnu s'alliait à la plainte d'Angeline. Il lui fallut recourir à son idée de la Loi pour ne pas douter de sa vertu.
Or, à la fenêtre centrale du Palais, des personnes parurent qui lancèrent une pluie d'imprimés. Ceux qui les attrapèrent dans la cour les rejetèrent, par la grille, sur la place. Mme Cardoche tendit ses mains rouges vers la manne spirituelle, et la foule aussi. Des enfants ramassaient les feuilles à terre. Cavrois lut, de sa grande voix joviale, le factum de Louis-Philippe. Le prince annonçait qu'il n'hésitait pas à faire tous ses efforts pour préserver Paris de la guerre civile et de l'anarchie:
«Les Chambres vont se réunir; elles aviseront au moyen d'assurer le règne des Lois et le maintien des droits de la nation. La Charte sera désormais une vérité!»
--Vive la Charte!... répondit l'immense clameur de la multitude reconnaissante.
--Plus de Bourbons!
--Ce n'est pas pour la Charte de Louis XVIII que nous avons combattu,... déclarait un jeune homme qu'une énorme écharpe tricolore ceignait à la taille... La liberté tout entière, voilà ce qu'il nous faut! Voilà qui est plus précieux que les intérêts de la boutique!...
--Payerez-vous nos échéances, l'avocat?...
--Voilà cinq jours que les affaires sont arrêtées!...
--Soumettons-nous à la Loi,... conseillait Omer, du haut de son cheval... Il n'y a que la Loi. La volonté des représentants est son expression...
--Vive le duc d'Orléans!... répétèrent Rambourg, ses deux Cauchoises, et Mme Cardoche.
--Vive le héros de Jemappes!...
Et, dans cette acclamation, les cris hostiles furent étouffés un instant pour renaître aussitôt. Omer et Cavrois se fatiguèrent à défendre les mérites du lieutenant-général contre les ergoteurs républicains, assez vite malmenés d'ailleurs par la bourgeoisie trafiquante du Palais-Royal et des rues voisines.
A midi, tous les marchands sortirent de table en pantalons de nankin frais, la cocarde au chapeau et les gants à la main, comme un jour de fête. De temps en temps, pour être applaudi, se montrait, au grand balcon du Palais, le prince, en uniforme à feuillages d'or, sa face molle encadrée de favoris trop noirs et surmontée d'un toupet luisant. Il s'inclinait. La foule prolongeait son vivat. Il rentrait. Vers une heure, des savoyards arrivèrent avec la chaise à porteurs de Laffitte et celle de Benjamin Constant, que suivaient les quatre-vingts députés signataires de l'adresse. Une rumeur de louanges les honora. En robes claires et en canezous de mousseline, nombre de femmes perchées sur des chaises, des bancs, agitaient les dentelles de leurs mouchoirs, leurs écharpes, les panaches de leurs chapeaux larges et enrubannés. Des bavardes leur désignaient le visage méditatif de M. Laffitte derrière ses lunettes, la longue chevelure et le profil marmoréen de Benjamin Constant, l'air absorbé de M. Labey de Pompierre, la mine à la fois audacieuse et renfrognée de M. Dupin, la maigreur de M. Guizot, l'attitude satisfaite et les joues engoncées dans la cravate du général comte Sébastiani, le chapeau rond de M. Firmin Didot, la casquette à côtes de M. Odier, la redingote sanglée de M. de Kératry et sa raideur, toutes les carrures notoires supportant les grands collets des habits bleus, ou les plis chiffonnés des redingotes brunes. Dieudonné présenta les armes, M. Roulon fit le salut militaire. Au hasard, partout, des apprentis battaient le tambour. Lorsque les crocheteurs qui trimbalaient la chaise de M. Laffitte s'arrêtèrent au bas de l'escalier, il eut quelque peine à en sortir, la canne tâtonnante. Il cherchait une main solide, qu'Omer offrit.
--Restez avec moi, monsieur Héricourt. Faites-moi la grâce de m'aider à marcher. Cette foulure me gêne fort.
Au travers d'une cohue déférente, on pénétra dans le Palais. Sur les bras de quatre amis, Benjamin Constant recueillait, pour son courage de valétudinaire, des murmures flatteurs qu'il écoutait sans joie. Quelqu'un dit tout haut:
--Il doit deux cent mille francs au jeu, et il se demande si le nouveau régime acquittera sa dette.
Omer fut indigné de cette irrévérence. Des gens debout sur les fauteuils cachaient à demi les murs, les colonnes dorées, les tableaux des batailles révolutionnaires, les portraits des Chartres et des Montpensier en habit de guerre, devant les places fortes qu'ils avaient assiégées ou défendues. Une dame en turban se trouvait mal, verdâtre, entre des personnes qui lui firent respirer des sels... De la poussière tourbillonnait dans les rayons de soleil. M. de Vatimesnil levait son chapeau pour garantir ses yeux de la lumière trop ardente. On passa des portes... Durant une halte, un colonel du génie, hagard, annonça qu'il arrivait de l'Hôtel de Ville, que La Fayette y refusait de se rendre au Palais-Royal, que M. Jules de la Rochefoucauld s'y laissait éconduire par le général Dubourg; que toutefois, La Fayette promettait au général Gérard de se conformer à l'opinion de la majorité... Un monsieur chauve, en gilet blanc, assura que Charles X rassemblait vingt mille hommes à Rambouillet, que le Dauphin mènerait ces forces, le soir même, sur Paris. M. Laffitte haussa les épaules; ses yeux malins clignotaient derrière ses lunettes, et sa lèvre inférieure parut plus méprisante. Néanmoins il dit aux députés:
--Dans ce cas, Messieurs, que serions-nous demain?
--Nous serions pendus!... répliqua tout de suite Benjamin Constant, avec un accent de dépit et de colère.
Là-dessus, M. Villemain protesta qu'on n'avait rien commis d'illicite en choisissant, au cours de pareils troubles, un lieutenant général parmi les membres de la famille régnante; que, pour lui, il réprouvait les termes de l'affiche apposée par la Commission municipale, et notamment la première ligne: «Charles X a cessé de régner sur la France!» La bouche frémissante, le général Sébastiani renchérit encore:
--Eh! qui vous parle de changeaient de dynastie?... Cette question est étrangère aux actes que nous avons votés.
--L'affiche de M. Thiers!...
--J'ignore les insanités que des individualités sans mandat publient par voie d'affiches!
Mais le cabinet du prince s'ouvrit. Une poussée violente jeta les députés en avant, fit trébucher M. Laffitte et chanceler Benjamin Constant. Des huissiers continrent mal la députation, sa suite. A coups de coudes, ils protégeaient la personne de Louis-Philippe, très pâle, entre ses favoris noirs et sous les frisures de ses beaux cheveux en toupet. Il souriait, saluait, tendait ses mains fines; il serra celles de M. Laffitte qui, sans gêne, lui dit à l'oreille, montrant sa jambe malade:
--Deux pantoufles et un seul bas!... Dieu! si _la Quotidienne_ nous voyait!... elle dirait que nous faisons un roi... sans culottes!
Et de rire tous deux, qui n'en avaient guère envie. Le banquier toussa. D'une voix mesurée, il débita l'adresse, au milieu des chuchotements. Le coeur du prince se soulevait et s'abaissait sous la large moire rouge de la Légion d'honneur, sous les broderies d'or et les brillants des plaques. Dans son pantalon blanc, ses fortes jambes tressaillirent, deux ou trois fois, pendant qu'il répondait:
--Je travaillerai au bonheur de la France comme un bon père de famille!...
Puis, faute de savoir quelle contenance adopter, il s'abîma, lui, ses ordres et son épée, dans les bras de M. Laffitte, que soutenait Omer. Les deux hommes essuyèrent leurs yeux en se dénouant. Le prince entraîna son ami vers la fenêtre, le balcon. Et l'on entendit la place rugir:
--Vive le duc d'Orléans! Vive Laffitte!
Dix ou douze fois, l'acclamation unanime ébranla les vitres, retentit dans les entrailles. A l'intérieur, on se congratulait. Enfin Omer fut nommé au prince, qui lui dit:
--Votre oncle, Monsieur, le général Héricourt, se couvre de gloire en Algérie. A son retour de Grèce, le colonel Fabvier m'a parlé du capitaine Lyrisse avec la plus sincère estime. Vous venez de verser votre sang pour la défense de la loi... Les Héricourt sont une famille de héros. Je me félicite de vous connaître et de... de... C'est donc à moi de faire visite à La Fayette!... acheva-t-il soudain, oubliant Omer et répondant à un propos qu'il surprenait.
Cette question le préoccupait, bien qu'il affectât de sourire. Son nez, trop mince pour ses joues larges, se pinçait encore. Aussitôt l'on fit volte-face. Un monsieur asthmatique, à cheveux gris, qui fendait les groupes, gesticula vers les valets:
--Le cheval de Monseigneur!... Les chevaux des généraux!... Les chevaux des officiers!...
Et tout le monde se bouscula. M. Laffitte, au bras d'Omer, gémit. Il regagna sa chaise à porteurs. Les savoyards le balancèrent, à la tête des députés qui se massaient dans la cour. Benjamin Constant s'arrangea dans une brouette de laitier qu'avaient découverte ses amis, excédés par leur charge illustre. Devant eux, et derrière les quatre huissiers de la Chambre qui se plaçaient, le claque sous le bras leurs verges à la main, le prince prit rang, sur une bête assez fringante. Un homme que l'ivresse rendait hilare ouvrait la marche, battait le tambour: il en avait ceint le tablier de cuir pardessus sa blouse de maçon. Près de lui, un jeune monsieur à moustache cirée, la cocarde sur la cime du chapeau, arborait un étendard tricolore.
Au flanc de ce cortège informe, chevauchèrent les généraux Gérard et Rumigny, dont Omer suivit les habits brodés, resplendissants. On sortit. L'enthousiasme des boutiquiers devint une frénésie étourdissante. Groupés au seuil des magasins, juchés par grappes sur des bancs, entassés aux fenêtres avec leurs femmes, ils s'égosillaient, ils applaudissaient, brandissaient les cylindres de leurs chapeaux à cocardes; ils se haussaient sur les pointes; ils jetaient des sous aux gamins et aux apprentis en liesse, ou bien faisaient luire le bleu, le blanc, le rouge de leurs drapeaux innombrables.
Aux guichets du Carrousel, Louis-Philippe, un instant, se trouva bloqué par l'affluence des ouvriers qui, casquettes basses, lui secouaient la main. Les joies véhémentes de la bourgeoisie excitaient le peuple: il se décidait à courir, à crier, à chérir ce beau monsieur doré, blême, affable, et son toupet sans défaut, et l'aune de ruban républicain épinglée à son bicorne. Appuyé sur les Cauchoises, et ses mains violâtres dans leurs fichus, Rambourg, qui marchait parallèlement, abusait de son organe infatigable. M. Roulon et un capitaine du génie, l'épée au clair, flanquaient à droite le coursier du prince, que flanquaient à gauche Dieudonné Cavrois, sa corpulence et son fusil. On s'empressait d'abattre les barricades au passage; on renversait les tonneaux de pierres, qui s'écroulaient avec fracas; et des nuées suffocantes montaient. Le vieillard fardé de rose commandait, de la badine, ce travail hâtif; il se campait ensuite sur ses bottes à revers, au faîte des décombres, et il attendait que Louis-Philippe parvînt à sa hauteur pour l'assaillir de ses voeux. Des naïfs les répétaient en ovation.
--Il se souviendra de ma figure, je pense!... confiait-il tout bas à M. Roulon.
Le long du quai moins pourvu de peuple, l'accalmie fut pénible au cortège. Partout, afin de démentir une affiche qui déclarait Louis-Philippe issu de Valois et non de Bourbons, un placard, fraîchement collé, encore humide, divulguait la généalogie complète:
AU PEUPLE!...
_Louis-Philippe d'Orléans est un Bourbon... Il est de la branche cadette; Il est le fils de Louis-Philippe-Joseph (dit Égalité), mort en 1793; Lequel était fils de Louis-Philippe, mort en 1785; Lequel était fils de Louis, mort en 1752; Lequel était fils de Philippe II (Régent), mort en 1723; Lequel était fils de Philippe Ier, mort en 1701; Lequel était frère cadet de Louis XIV; Et l'on ose dire qu'il est un Valois!_
IL EST CAPET ET BOURBON!!
Ainsi le livrait-on au mépris des combattants de la veille, qui avaient affronté la mort en criant: «A bas les Bourbons!» Tous les murs étalaient leur haine. Les fenêtres closes ne s'ouvraient pas. «Vive le duc d'Orléans!» essayaient quelques chasseurs en costumes de velours, et quelques gardes nationaux réunis contre les devantures des grainetiers, des mégissiers, des oiseleurs. «Vive la Liberté! Plus de Bourbons!» répliquaient aussitôt des adolescents, et de nombreux ouvriers en armes. En vain Rambourg hurlait, en vain se multipliaient le petit vieillard, sa perruque de filasse et ses bottes à revers. En vain glapissait Mme Cardoche... Omer vit soudain qu'Angeline n'était plus là... Mornes et hostiles semblaient les républicains adossés en ligne aux parapets, le fusil dans les jambes. Comme la distance s'allongeait, parfois, entre la chaise à porteurs et le cheval du prince, celui-ci s'arrêtait, de temps en temps. Aimable, la main sur la croupière, il se retournait. Pour peu qu'à cette minute un badaud manifestât hautement son approbation, M. Laffitte, par la lucarne de sa chaise, encourageait son prétendant:
--Eh bien, cela ne va pas trop mal!
L'Altesse se rassurait alors, serrait les mains sales de gaillards honorés et camarades, qui balbutiaient des mots entendus au théâtre, dans les drames.
Certains députés en querelle assuraient ou niaient qu'il y eût complot, que vingt jeunes gens dussent faire feu sur le duc d'Orléans lorsqu'on passerait au quai de la Ferraille. Omer estimait Ribéride et Bahorel capables de jouer aux Harmodius et Aristogiton, d'immoler celui qui leur semblait le fléau de la Révolution... Lui-même, ne le viseraient-ils pas comme traître? En finissant de boire autour du marchand de coco, des adolescents chevelus parlaient de lui, sans doute, les sourcils froncés, l'oeil agressif... Ce l'inquiéta qu'Angeline s'en fût allée. Il aurait voulu contempler ce visage lumineux et sain, qui reflétait tant de leurs joies vigoureuses obtenues dans le secret de la mansarde, à l'ombre des guinguettes. Cette consolation lui manqua. En quel lieu écarté la pauvre fille donnait-elle cours à son désespoir? L'angoisse envahit Omer, et ce fut la nausée de subir cette chaleur, cette poussière, cette aversion évidente de jeunes gens qu'il savait nobles d'esprit. Son coeur s'étrécit. Les généraux se redressaient en selle comme avant d'affronter un péril. Pourtant des femmes, des enfants, quelques messieurs cossus continuaient d'ouvrir les barricades, de démêler les planches, de rouler les tonneaux sur les tas de pavés, au commandement du petit vieillard alerte.
Près du Pont-Neuf, la foule dense, hérissée de baïonnettes et de piques, demeura muette. De longs frémissements onduleux faisaient bleuir au soleil ses cols de velours et les soies ébouriffées de ses chapeaux. De là mille coups de feu pouvaient inopinément jaillir. Sans regarder ni à droite ni à gauche, Louis-Philippe menait, attentif, sa bête impatiente. La peur le vieillissait à chaque pas. Ses joues amollies tombaient. Ses yeux se creusaient. Son épaule se voûtait sous la moire de la Légion d'honneur. L'armature de broderies ne contenait plus qu'un malade affaissé, lorsqu'on entra sur la place de Grève, lorsque les tambours, dans l'intérieur de l'Hôtel de Ville, battirent aux champs. Le général Gérard rappelait au général Rumigny que le même roulement avait aboli la voix de Louis XVI parlant sur l'échafaud. Omer sentit se crisper sa nuque.
Son beau-père, le comte Dubourg, Enjolras, Blanqui, l'oncle Edme, que n'étaient-ils d'accord, eux tous, avec son respect latin de la Loi? Pour constante que fût sa foi, il ne laissait pas de s'avouer que leurs sentiments lui semblaient, à cette heure, plus généreux. Il en conçut moins de honte que de rancune: il ne toléra point d'être humilié en sa conscience, sinon en sa logique, par ces caractères intraitables, et, au demeurant, puérils!