Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie
Part 36
Si franche fut leur peur qu'Omer imagina sa demeure envahie par les hordes avec lesquelles il venait de combattre. Sévérité menaçante de M. Buchez, blâme éternel inscrit au visage de Pied-de-Jacinthe, véhémentes indignations du major qui défendait sa foi saint-simonienne et promettait de tout soumettre au joug de sa théorie, cela lui parut soudain les éléments d'une nouvelle Terreur... Il se prévit accusé par le vieux dragon de Hohenlinden pour avoir été le disciple du Père Ronsin, condamné par M. Buchez pour son élégance, renié par son beau-père, envoyé à l'échafaud; sur le passage de la charrette, les tricoteuses chanteraient la carmagnole comme la mégère de la rue Saint-Antoine... Et la charrette qui avait conduit Chénier jusqu'à la bascule de Samson!...
Impassible, l'air maussade, M. Laffitte écoutait à peine la querelle, dans son fauteuil de velours rouge. Parfois il ramenait vers son occiput les mèches rares de sa nuque et de ses tempes, ou bien il rajustait ses lunettes sur la racine creuse de son nez. Sa lèvre inférieure avançait naturellement: cela lui donnait l'apparence du mépris continu. Il finit par heurter l'accoudoir du siège avec sa tabatière d'or; puis il précipita de petits coups secs:
--Messieurs... Messieurs!... Messieurs, s'il vous plaît!... Je crois discerner dans toutes les opinions émises le désir de former une commission municipale parisienne qui veillera à la défense, à l'approvisionnement et à la sécurité de la capitale...
--D'accord!... A la bonne heure!... C'est cela même...
On se rasseyait. On tira sur les genoux les plis des pantalons. En dépit du geste impatient que maîtrisait mal le général Pithouët, et du geste navré qu'esquissa M. de Puyraveau, la motion fut votée.
--Que M. de La Fayette désigne les commissaires!... proposa M. Mauguin, espérant confier ainsi les choses au chef de la Haute-Vente, donc à la Haute-Vente elle-même.
Pendant que le vieillard hésitait au cours d'une interminable phrase, un laquais apporta sur un plateau deux cartes de visite à M. Laffitte.
--Ces cartes sont de M. Mignet, l'historien, notre ami... Elles m'avertissent qu'une bande dévaste l'archevêché, qu'elle s'est emparée du trésor épiscopal: des objets de valeur archéologique sont détruits.
--Vous le voyez! vous le voyez!... attesta M. Casimir-Perier... Ça commence... Voilà le règne du peuple qui commence.
Il englobait l'espace dans ses bras ouverts; la salive s'éparpillait hors de sa bouche blême... Le général Pithouët s'élança:
--Souvenez-vous du sermon sur la prise d'Alger! Monseigneur de Quélen a prononcé des paroles hostiles à la Charte, et que le peuple n'a pas oubliées...
--Cela suffit-il..., s'écria quelqu'un d'obèse et de fatidique, pour exercer des ravages dans un palais de l'État?... En vérité, quels que soient mes sentiments de tolérance à l'égard de certaines revendications déraisonnables, je ne saurais regretter assez que des voix autorisées prodiguent leurs excuses à de tels forfaits...
--C'est bien à cela que devaient aboutir les aberrations du jacobinisme exalté!... constatait un homme élégant et pâle... à la justification, que dis-je, à la louange des attentats les plus odieux!
A ces colères s'ajouta celle d'un monsieur borgne qui était le général Gérard, héros, jadis, dans le camp de Dumouriez, de Bernadotte, puis à Austerlitz, Iéna, Wagram, Smolensk, Lützen, Montmirail et Ligny.
La Fayette lui-même posa la main sur le bras de Pithouët; il le contint et lui conseilla le silence à l'oreille. Au milieu du bruit, on nomma les commissaires; et l'on résolut d'associer, dans le commandement des gardes nationales, le général Gérard à La Fayette, évidemment pour contrôler l'emploi de ces forces.
Devant ces craintes de personnes illustres et réputées pour la vaillance de leurs opinions libérales, Omer douta. Rassemblant ses esprits, il interrogeait, dans sa conscience, ce qui lui paraissait y luire de plus clair: la notion de la Loi. Certainement la Loi condamnait les pillards de l'archevêché. Si elle se doit d'imposer sa suprématie aux caprices de la couronne, elle ne se doit pas moins de l'imposer aux instincts de la plèbe destructrice. Les ouvriers qui avaient mis à mort le pitoyable voleur d'un couvert d'argent, ceux-là mêmes donnaient raison à ces députés, à ces législateurs chargés par la nation de faire respecter les règles de la justice. Ébaubi, tout à l'heure, d'entendre vilipender les libérateurs qu'il venait de suivre en extase, Omer se reprenait pourtant. Des citoyens intègres et sages lui dictaient peut-être son devoir: les aider, les servir, attendre d'eux la récompense. A la banque de M. Laffitte la Banque d'Artois et les Moulins Héricourt étaient redevables, en partie, de leur fortune. Évidemment, Dieudonné Cavrois parlait au nom de la tante Caroline et de M. Laffitte dans les discussions de la rue. «Maman ne veut pas de la République!» avait dit le gros garçon, l'arme fumante au poing. Seyait-il qu'Omer trahît les desseins de sa parente à l'heure où elle achevait d'accroître sa richesse, leur richesse, celle d'Elvire et de son fils?
Ces arguments se succédaient dans son esprit à mesure que les doctrinaires s'enflammaient en l'honneur de l'ordre. A cause de la chaleur, les hautes fenêtres demeuraient béantes sur la cour, qu'envahissaient sans cesse des soldats et des officiers de la ligne, des gens du peuple, des gardes nationaux, des nouvellistes et des solliciteurs aux aguets. Par-dessus les murs et les toits, la rumeur de la voie publique était aussi perceptible. En bouffées, le bruit des armes et les appels des orateurs arrivaient dans les feuillages ombrageant le vacarme des conversations particulières, parfois même générales, que tenaient là des intrus, malgré la consigne des domestiques et des portiers. A plusieurs reprises, Omer ouït des propos distincts: «La Seine charrie des chasubles, des dalmatiques, des surplis.--J'ai vu flotter les tableaux sacrés de Raphaël et du Guide, les feuillets arrachés des incunables, et les gravures du vieux temps, qu'on ne retrouvera jamais.--C'est du vandalisme!--C'est une turpitude!--On pille aussi les Tuileries.--Les détenus de la Conciergerie se sont évadés.--Aux Tuileries, je viens de voir le peuple sabrer un portrait qu'a signé le baron Gérard.--Des bandits ont percé de balles la duchesse de Reggio que David avait peinte.--On assassine les arts de la France!» répéta une voix enrouée, sans doute celle d'un rapin romantique. «Ils ont assis un cadavre en guenilles sur le trône!--C'est l'orgie infâme d'une canaille en délire.--Cela finira-t-il?--Il faut rétablir l'ordre.--Nous sommes ici pour rétablir l'ordre!» concluaient les militaires.
Ces paroles enchantaient les ennemis de la Révolution. Les dalles retentissaient sous les crosses et les fourreaux de sabres. Mille pas fiévreux raclaient le sol. M. Bertin de Vaux déclara:
--En présence de l'agitation qui règne au dehors, ce qui importe, c'est que le général La Fayette aille se montrer aux citoyens... Si nous ne pouvons retrouver Bailly, le vertueux maire de 1789, félicitons-nous d'avoir retrouvé l'illustre chef de la garde nationale!
M. Laffitte céda, baissant les cils pour dissimuler la contrariété de ses regards sincères:
--Le général La Fayette accepte le commandement de la garde nationale qui lui est déféré par...
--Par la Chambre.
--Non! non! ce n'est pas comme Chambre que nous agissons!... interrompit vivement le long M. Villemain, que troubla l'appréhension d'une responsabilité encore possible devant les tribunaux du roi: il ne se souciait pas de porter sur les épaules une tête convaincue de complot, au cas d'un revirement... Nous agissons simplement comme une réunion de députés.
Tous applaudirent à cette prudence. On se carra plus à l'aise dans les gilets de toile.
--Nous ne sommes ici que des citoyens qui s'assemblent pour sauvegarder l'ordre et la propriété dans des conjonctures extraordinaires..., définit M. Villemain.
A ce moment, Omer voulut se retirer, ayant compris que sa présence semblait à certains membres superflue. M. Laffitte, dont il alla prendre congé, le retint un peu. Le bruit courait que l'Hôtel de Ville était en la possession du général Dubourg, Omer confirma les probabilités de cette information. M. Laffitte pria l'estafette d'annoncer au comte la venue d'une Commission municipale et du général La Fayette. Celui-ci sortait, d'ailleurs, avec le général Gérard, M. Audry de Puyraveau et un colonel de ses familiers. Omer les suivit.
Ils allaient descendre l'escalier en répondant aux innombrables questions de ceux que les laquais repoussaient mal, lorsqu'à leurs oreilles il tonna formidablement. Puis, la fusillade s'égrena. Les échos de l'hôtel répercutaient le fracas de l'explosion; le sol trembla sous les pieds.
Nous sommes trahis!... s'écrièrent des êtres éperdus qui jouaient des coudes afin de gagner les issues du jardin.
--Les soldats de Polignac sont là!
Une subite image de l'échafaud, de l'exécuteur offrant sa main ironique, voilà ce qu'Omer évoqua durant la seconde où, d'instinct, se fermaient ses paupières. Par la porte ébranlée du grand salon, se bousculèrent alors les députés en séance, oublieux de leurs cannes et de leurs chapeaux. Des boucles blanches flottèrent sur des dos courbés. Des basques d'habits volaient... Dans la cour, Omer vit bondir par la fenêtre un vieillard agile... Deux élus du peuple coururent aux écuries, les ouvrirent et s'y verrouillèrent. Tous les yeux s'effrayaient. Juché sur le piédestal d'une colonne qui supportait la voûte du porche, un officier de la ligne adjura La Fayette de ne rien craindre. C'étaient les compagnies qui déchargeaient leurs armes en l'air. Ainsi voulait-on rassurer une bande de révolutionnaires qu'inquiétaient les forces des deux régiments installés autour de l'hôtel. A ces mots, le maigre, le long M. Villemain quitta la remise où il prétendait se blottir; et remonta très vite l'escalier en se mouchant au milieu d'un foulard.
Omer eut quelque peine à retrouver son cheval. Un jeune soldat bouchonnait, plaignait en patois le malheureux animal, écumeux et sanglant. Il ne fut pas facile de se frayer un chemin à travers la foule et les troupes qui fraternisaient. On invitait les militaires à prêter serment sur le drapeau des trois couleurs. Plusieurs dames régalaient les petits tambours dans une pâtisserie. Sous leurs grands shakos noirs à pompons, les soldats transpiraient ce qu'ils achevaient de boire.
Au coin de la rue et du boulevard, s'empressait M. Mignet, dont les yeux astucieux, sous la chevelure abondante, examinaient chaque type de révolutionnaire au repos: ceux qui s'accoudaient sur leurs fusils, ceux qui bavardaient, les mains dans les poches, ceux qui s'asseyaient, fourbus, sur les bornes, ceux qui étanchaient, à l'ombre, la sueur de leurs fronts. La bouche fine et narquoise du jeune historien, à ce que put surprendre Omer, terminait ses compliments par ces mots:
--Courage, mon brave, vous allez l'avoir pour roi, votre duc d'Orléans!...
Ce que les gens ébahis ne paraissaient guère désirer. Ils hochaient la tête et soufflaient, s'attachaient à la boutonnière les noeuds tricolores que commençaient à vendre des fillettes, la corbeille au cou. En trottant, l'avocat réfléchit aux rapports qui liaient M. Laffitte et la famille d'Orléans. Le banquier, fréquemment, assistait aux réceptions du Palais-Royal. Son ami, M. Mignet, apparemment se chargeait de la propagande immédiate... Ainsi que les groupes en effervescence autour des bornes, Omer eût préféré la République, legs de Rome. Toutefois, entre Bernadotte au loin sur le trône de Suède, Napoléon II prisonnier dans Schoenbrünn, les trois ou quatre sectes de républicains prêts à la dispute intestine, déjà violente devant le passage de l'Opéra, prudemment, on pouvait songer au fils de Philippe-Égalité, au combattant de Jemappes et de Valmy. Ce prince était en posture de les supplanter par le fait simple de sa présence, par l'appui des financiers, du commerce, et de cette garde nationale qui s'équipait à la porte des boutiques, enfin par le prestige de son extraction royale... Peut-être fallait-il se garder de nuire à sa cause. L'avocat ne pouvait que compromettre l'avenir de son fils en obéissant aux espoirs vagues des Philadelphes, du comte Dubourg, de son oncle Edme, ou bien à ses propres aspirations vers la République latine des carbonari. Pour elle, autour des bornes, s'exaltaient les étudiants, et les sous-officiers de la ligne qui débouclaient leurs sacs.
Dans la chaleur accablante, Omer respirait l'âcre poussière levée par les milliers de pas. Tous ses membres lui pesaient autant que son épaule alourdie, pincée par la cicatrice naissante, râpée par les bords du bandage, lacérée. Les chairs de ses mollets furent bientôt un poids énorme. Ses paupières retombaient sur le spectacle de la foule anxieuse et rieuse. Les querelles des gens, leurs appels heurtaient son crâne. Le roulis du cheval lui meurtrissait les hanches, que coupait l'arête du ceinturon. Les façades réverbéraient le soleil. Ses traits éblouissants, lui blessaient les pupilles. La fatigue du corps, la fatigue de l'esprit étaient pareilles. L'une et l'autre engageaient l'estafette à chérir la solution la plus prochaine, afin que le repos suivît. Au surplus, mieux valait devenir le magistrat d'un souverain fidèle aux lois...
Cependant Omer décida qu'il ne lui seyait point de proposer avec enthousiasme le duc d'Orléans aux suffrages de l'Hôtel de Ville. Cela n'eût que trop révolté les Dubourg et les Ribéride. Adroitement, il insinuerait la chose en des conversations particulières, ainsi qu'un soupçon, et feindrait de croire que le général La Fayette administrerait d'abord l'État, selon la politique des Ventes.
* * * * *
Après avoir gouverné sa bête parmi la multitude de la place de Grève, Omer, grâce à une énorme cocarde tricolore piquée sur la ganse de son bonnet de police, fut admis dans la salle Saint-Jean. Le comte Dubourg s'affairait au milieu des solliciteurs, des nouvellistes et des fonctionnaires; ils étaient respectueux devant le vieil uniforme républicain, qu'il avait de nouveau revêtu. Évariste Dumoulin rédigeait une ordonnance. Elle suspendait les droits d'entrée dans Paris, pour le bétail et les vivres maraîchers, à la satisfaction de quelques fruitiers et bouchers en blouses, délégation corporative. Un sergent de la garde nationale assurait au major Gresloup qu'un poste important venait d'être établi, selon les ordres, dans la Banque de France, et que l'argent du commerce se trouvait ainsi protégé.
--La Fayette se rend-il ici comme mandataire de Laffitte et de Casimir Perier, ou bien avec la volonté d'agir par lui-même et par ses amis personnels?... demanda brusquement le major à son gendre, dans l'angle de fenêtre où il l'avait acculé.
--J'ignore le fond de sa pensée..., répondit Omer; je puis dire qu'à la réunion des députés il a tout fait pour obtenir le commandement de la garde nationale, c'est-à-dire pour disposer de la force. Il l'a obtenu, mais ils lui ont adjoint le général Gérard... En tous cas, le général Pithouët, M. de Schönen et M. de Puyraveau font partie de la commission municipale...
--Ah! ils se sont constitués en pouvoir municipal?...
--Et M. Laffitte songe au duc d'Orléans...
La consternation de M. Évariste Dumoulin pâlit ses larges joues molles que creusaient les pointes du col. Dubourg et le major s'interrogeaient des yeux; ils regardaient leurs colères les envahir... Elles firent sourdement explosion. Ils murmurèrent qu'il fallait aussitôt convoquer, à l'Hôtel de Ville, les jacobins déterminés. Le major griffonna quelques mots à l'adresse de M. Buchez, de Blanqui. On entourerait la Commission de révolutionnaires capables, au besoin, de l'intimider par la violence.
Durant ce colloque, Omer remarquait le désordre du lieu. De nombreuses personnes s'entretenaient dans la salle, par groupes conversant à l'écart. Elles avaient déposé leurs fusils dans les encoignures des deux cheminées monumentales, sous la garde des figures allégoriques dressées en cariatides. Des portes s'ouvraient et se fermaient avec violence.
--Monsieur Baude!... Un officier d'état-major demande à parler confidentiellement à monsieur Baude!... criaient les voix les plus diverses de gens pour qui ce rédacteur du _Temps_ représentait le gouvernement provisoire.
Lambeaux d'imprimés, journaux divers, brouillons déchirés en miettes jonchaient les rosaces du tapis. Sur une grande table ovale, recouverte de velours à crépines, de l'encre s'étalait par flaques épaisses, entre des paquets de plumes d'oie, des paires de pistolets, une écharpe tricolore, quatre bouteilles vides, des verres à bière, et des écritoires de faïence à fleurs de lys. Armé d'un canif, Pied-de-Jacinthe coupait la tenture rouge d'un panneau, en affirmant qu'il allait, dessous, mettre à nu des affiches placardées en 1793. Cette opération intéressait nombre de messieurs qui portaient des sabres de cavalerie suspendus à leurs redingotes. A mesure que les doigts émus du vétéran arrachaient l'étoffe le long d'une fausse colonne, d'une cannelure d'or, un papier verdâtre apparaissait. Peu à peu l'on déchiffra:
TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE
_Unité, Indivisibilité ou la Mort._
Théâtralement, ceux qui étaient coiffés se découvrirent devant ce vestige de la dure justice jacobine. Le dragon de l'an II rectifia la position et porta la main à la visière de son casque terni.
--Aujourd'hui le peuple est rentré chez soi!... dit-il ensuite.
Il dissertait, rappelait ses souvenirs de la guerre faite sous Jourdan. Ribéride vint parler à Dubourg.
--Général, voici le tapissier: de quelle couleur le drapeau?
Le comte hésita.
--Il nous faut un drapeau noir..., ordonna le major brusquement...; et la France gardera cette couleur jusqu'à ce qu'elle ait reconquis ses libertés.
Cette phrase, prononcée furieusement pour avertir les assistants du péril orléaniste, les attira. Leur indignation se donna carrière dès que le général eut avoué ses craintes:
--Nous voulons le rétablissement de la Convention, et que tout soit remis en l'état de choses qui existait le 8 thermidor.
--Orléans?... Un traître qui passa comme Dumouriez à l'ennemi... après la défaite de Nerwinde, lorsqu'il estima perdue la cause de la Révolution!...
Des portes s'ouvrirent encore. On ne s'entendit plus.
--Monsieur Baude?...
--Monsieur Baude vous recevra tout à l'heure!
--C'est Son Excellence le ministre de Suède!
--Monsieur Baude dicte une proclamation au peuple. Mais on peut voir le général Dubourg...
Celui-ci commanda le silence d'un geste impérieux et reprit son chapeau. Un homme blond, à la vue basse, entrait. Le bonnet à poil et l'uniforme flambant neuf de M. Évariste Dumoulin lui semblèrent d'abord majestueux; puis ce furent les épaulettes d'un colonel de hussards qui, large et trapu, frétillait sur ses petites jambes en bottes à coeur, et les embarrassait dans les courroies d'une énorme sabretache garnie d'un N en cuivre.
--Monsieur de Loewenhielm!... appela le général comte en s'avançant et faisant la révérence... Je suis heureux de souhaiter ici la bienvenue à Votre Excellence.
L'homme blond le reconnut enfin:
--Je désirais remercier, en votre personne, monsieur le comte, le gouvernement qui, dans un moment si troublé, a bien voulu veiller à ce que fût remis, en mon hôtel, le paquet intact de mes dépêches saisies à la barrière, sur mon courrier de Stockholm.
--Le roi Charles-Jean ne pouvait espérer moins de moi, d'un ancien ami du maréchal Bernadotte!... répondit Dubourg radieux, et qui rajustait son écharpe tricolore contre ses boutons à faisceaux de licteurs.
Le ministre examina le cercle formé autour d'eux; il attendit le silence absolu:
--Messieurs, je puis vous l'assurer déjà: rien n'égale le respect qu'inspire au corps diplomatique la conduite si sage des Parisiens. Je suis certain qu'à la cour de Suède la nouvelle de ces prodigieux événements ne sera point mal accueillie... Messieurs, notre souverain aime toujours profondément la cause de la liberté, pour laquelle il a si longtemps combattu avec le général Gérard et le général Dubourg, dans les rangs de la Révolution... Permettez-moi de me souvenir ici qu'en 1813, après Leipzig, il envoyait au général Davout, alors gouverneur de Hambourg, un émissaire pour le déterminer à concentrer les garnisons françaises dispersées dans les forteresses d'Allemagne: jointes aux forces suédoises, elles eussent pris à revers les troupes de la Sainte-Alliance, et sauvé la France de l'invasion. La fatalité voulut que notre agent ne sût pas convaincre le maréchal Davout... Mais, en mars 1814, l'empereur Napoléon, après la bataille d'Arcis-sur-Aube, se rendit dans l'est de la France, à Saint-Dizier, pour chercher, dans l'exécution de notre plan, sa sauvegarde. Le 25 mars, je quittais Liège avec le prince royal de Suède dans une chaise de poste. Nous courions au-devant de Napoléon. A Nancy, nous refusâmes l'entrevue que, par l'entremise de M. Alexis de Noailles, nous demandait le comte d'Artois, ce Charles X qu'aujourd'hui... Hélas! la partie fut perdue trop vite. Les alliés entrèrent dans Paris. Les habiletés de M. de Talleyrand trompèrent Alexandre, en faveur des Bourbons. Dans le même instant, le prince royal de Suède se disposait à réparer tant de malheurs avec l'aide de M. Benjamin Constant. Il n'a point dépendu d'eux que les choses tournassent mieux... Un sentiment tout humain de rivalité bien excusable empêcha les maréchaux Caulaincourt, Macdonald et Marmont de se confier à leur ancien camarade. Malgré les prescriptions des Philadelphes, ils refusèrent de l'aider dans la nuit du 4 au 5 avril 1814... Vous savez le reste. Le 8 avril, les sénateurs installaient sur le trône de France le frère de Louis XVI... Qui avait eu raison, Messieurs, cette nuit-là? Bernadotte, ou Marmont?... Aujourd'hui, cette glorieuse ville jonchée de cadavres, après quinze ans d'erreurs, répond pour nous!
Le comte de Loewenhielm leva dans ses mains gantées son chapeau de soie brillante à coiffe blanche; il hocha sa fine tête qu'encadraient les mèches grises et blondes, et regarda l'assistance. Sans doute espérait-il qu'on lui répondrait dans un sens flatteur pour l'ambition de Bernadotte. Seul, le général Dubourg rappela que Mme de Staël avait déjà vanté le patriotisme et la haute valeur morale du prince, mérites rares et non moins appréciés du général Gérard, du général La Fayette, qui venaient d'être choisis, par les députés libéraux, pour commander aux gardes nationales:
--J'ai eu l'occasion d'entendre dire au général La Fayette qu'il pensait sans cesse à ce que le prince royal de Suède et lui, pendant les Cent Jours, s'étaient promis de faire pour la liberté, l'indépendance et les trois couleurs nationales!
Quelques approbations timides, hésitantes, un: «Vive Bernadotte!» proféré par le colonel de hussards à la sabretache bruyante, firent que le diplomate put se retirer au milieu d'une ovation assez mesquine, mais réelle.
«Voilà ce qui peut aboutir des grands desseins particuliers aux Philadelphes de mon bisaïeul et de mon Edme,... calculait Omer.... Le comte Dubourg est l'agent de Bernadotte qui a pour amis La Fayette et le général Gérard... L'Hôtel de Ville va leur appartenir tout à l'heure... En tout cas, je suis le favori de ce gouvernement-là... J'ai un pied ici et un autre chez M. Laffitte par ma tante Caroline... Je puis dormir sur les deux oreilles!»
--Mieux vaudrait Bernadotte que le duc d'Orléans,... grommelait son beau-père.... L'homme importe moins que les termes d'une Constitution qui nous garantisse le libre exercice de tous les droits. Cela gagné, nous commencerons les réformes, et nous appellerons M. Fourier au ministère de l'Intérieur!
Evariste Dumoulin gourmanda le commis qui rapportait les épreuves d'un décret: l'imprimeur de la Préfecture ne voulait pas exécuter le tirage faute d'un visa que ne donnait point le chef de bureau.