Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie

Part 35

Chapter 353,615 wordsPublic domain

Leur délire animait Omer; il trancha deux mains, dont l'une levait sa lame hésitante, perfora l'ourson d'un bel enfant pâle, défonça la plaque à fleurs de lys sur une trogne hargneuse. Les sabots de sa bête foulèrent des corps mous. Des hurlements montèrent jusqu'aux chapiteaux des sombres colonnes, jusqu'aux voussures du plafond. Dans la lumière de la porte béante, un capitaine étendit ses bras afin d'enrayer la panique. Il tournoya, frappé d'une balle, et sombra dans la houle de ses soldats éperdus qui se battaient pour atteindre, plus tôt, l'étroite rue du Musée, où déjà retentissaient les détonations.

Maîtres dans les galeries du palais, les révolutionnaires, du haut des fenêtres, décimaient la déroute royale. Omer reconnut là M. d'Orichamps. Il visait la tête d'un grenadier qui tâcha de rassembler quelques camarades autour d'une berline dont l'attelage s'était abattu sur des sacs de farine arrachés à la boulangerie prochaine. Et le vétéran s'accrocha aux brancards de la voiture avant de s'asseoir, les tempes dans les mains, au bord du ruisseau. Cependant, à la faveur de cette barrière, trois Suisses fugitifs respirèrent, puis cinq, dix, vingt. Coude à coude, ils firent face aux demi-soldes, qui se montrèrent le danger. Brusquement la troupe ennemie s'était reformée: les deux rangs s'agenouillèrent aux ordres des sergents. Les soldats mettaient en joue. D'autres, rigides, chargeaient en mesure. Ils dressaient leur pouvoir au milieu de la rue sinistre, voilée de poussière. Le soleil vertical inondait les murs ventrus et lépreux, les boutiques sordides, les couleurs violentes d'ignobles enseignes...

«La mort va faucher là..., prévit Omer..., elle m'épargnera. Au plus, mon cheval succombera... Si je donnais l'exemple?... Si je cessais de retenir ma bête qui se cabre et contracte ses muscles pour bondir?...»

Le désir grandit, l'hallucina, tordit ses nerfs dans sa poitrine qui vibrait comme une viole sous l'archet invisible d'un dieu.

«Ah! mon père, tu m'enivres de ton courage... Je veux ta gloire!»

En même temps, il vit approcher le chapeau roux d'Enjolras planté de coin, le feutre de Grantaire et son fusil de chasse, puis l'élan de son cousin joufflu. Légère et rose, Angeline bondissait: le rire étincelait à ses dents. Ses yeux s'écarquillèrent quand elle découvrit les Suisses. Hagarde, elle haussa le drapeau de toute la vigueur de ses bras potelés: le corsage se dégrafa dans l'effort. Quand elle cria: «Vive la République!» les seins jaillirent, lumineux et sublimes dans l'ouragan des salves. Les pistolets de Cydalise claquèrent. Le tromblon de Mme Cardoche éructa. Les rubans de sa capote, le bonnet rouge d'Angeline émergèrent des fumées et des éclairs, avec l'écharpe de la Bordelaise, qui miaulait, gravissant les roues de la voiture, malgré les menaces d'un gendarme. Ligotté par les bretelles de cuir, l'ample dos du gnome, à la force des bras poilus, atteignit le toit de la berline. Choc horrible, les demi-soldes narquois et féroces abordaient les soldats sévères. Les baïonnettes royales trouèrent les redingotes usées, percèrent les torses où battaient les coeurs de Wagram, de Sommo-Sierra, de Lützen et de Leipzig. Les épées s'engainèrent dans les cous des montagnards fidèles. L'oncle Edme saignait un caporal renversé contre son genou. Le vieillard fardé de rose brûla de sa canardière la face d'un gendarme qui s'abîma le long du mur, et se cacha la tête dans les manches. Omer l'entendit se plaindre:

--Ils me tuent... J'étais pourtant un bon Français.., un bon Français!

Or, sur le siège de la berline conquise, Angeline debout, radieuse et demi-nue, fit ondoyer les trois couleurs, aux bravos des étudiants. Elle criait des mots rauques. Les seins dansaient au son de sa voix triomphale, avec toute la joie de la nation.

--J'étais pourtant un bon Français, un bon Français!... pleura le gendarme, qui glissait au ruisseau, sans détacher du visage ses doigts ensanglantés.

Au détour de la rue, les derniers Suisses s'en allaient à reculons. Contre eux, les murs parisiens éraflés par les balles semblèrent eux-mêmes lancer volontairement leurs éclats de pierre. Des jalousies grincèrent en remontant. Partout, le rouge, le blanc, le bleu de l'époque illustre furent arborés. Cydalise, gambillait assise au sommet de la voiture. La main en l'air, elle chanta:

Ah! rendez-nous les jours de notre enfance, Déesse de la Liberté!

D'une croisée, on l'applaudit. Tout le peuple affluait. Il emplissait la rue de ses odeurs fortes, de ses haines gaies, de ses guenilles et de ses armes chaudes qui crépitaient, riposte aux Suisses établis derrière les persiennes de l'_Hôtel de Nantes_. Toutes les fenêtres du Louvre fusillaient au loin les bataillons qu'on entendait se réunir sous les ordres de leurs chefs. Le cheval d'Omer s'arrêta devant une boulangerie fermée. Lui-même permit à ses membres de mollir. Du sang huileux gouttait de son sabre. Trop de gloire accélérait sa fièvre. Il n'en pouvait plus. Sa poitrine flambait. L'air torride brûlait sa gorge sèche.

Il vit un vieillard saluer d'un geste ému le drapeau d'Angeline: car la maigre Cydalise l'étendait en scandant son refrain. L'avocat reconnut la visière verte qui protégeait les yeux séniles du comte Destutt de Tracy. Soutenu par son disciple Combeferre, l'idéologue parvenait sur les sacs de farine accumulés tout à l'heure pour la défense des soldats. Les jambes osseuses en bas rayés tremblotaient un peu sur les souliers à boucles; mais l'énergie divine de l'esprit éternisait la vie fervente du savant. Noble et grandiose dans le corps chétif, sa pensée victorieuse dominait enfin les caprices des tyrans. L'ancien député aux États Généraux contemplait la chance révolutionnaire refleurie dans les lieux mêmes où, le 10 août 1792, les citoyens avaient déjà terrassé les satellites étrangers de la dynastie barbare. Il s'avança vers les filles du peuple qui chantaient la naissance de la liberté; il prit la petite main piquée de Cydalise, s'inclina et baisa pieusement les doigts laborieux. Alors les deux filles rendirent le baiser aux vieilles joues caves du philosophe, père des idées maîtresses à cette heure dans la rue obscurcie par la fumée des explosions et la poussière du combat...

XIV

--Puisque vous avez un cheval..., disait M. Buchez..., vous devriez faire diligence pour annoncer la prise du Louvre aux députés qui doivent être réunis à l'hôtel de M. Laffitte. Il est revenu de Breteuil, aux premiers bruits.

Omer dut abandonner le spectacle héroïque de Suzanne et de Cydalise sous les plis du drapeau. Agenouillées dans les sacs de farine, elles répondaient par des refrains aux derniers coups de feu, sans peur, les yeux secs. Il eut voulu saisir son amie et mordre la gorge non pareille qu'elle oubliait de recouvrir, trop acharnée à se rire de la mort joueuse. L'aimer en cet instant, cette petite soeur de Mithra, cela l'eût divinisé. Mais il ne lui donna même point d'adieu. Il s'en fut demandant place pour son cheval aux gens qui soignaient l'agonie farouche ou goguenarde des demi-soldes couchés contre les murailles, assis dans les boutiques.

Dans l'une, il reconnut Noémie: elle geignait sur les genoux de Cavrois, pendant qu'Ulysse Trélat enfonçait le fer d'un bistouri à travers la viande de la menote que perçait un petit os rompu. C'était elle, fluette, blottie dans les gros bras flamands, et qui pleurait, telle une écolière punie, sous la lourde bouche de son amant consterné. Omer s'apitoya. Ils s'aimaient davantage, chaque année, la fine Bordelaise et le chimiste pansu.

L'estafette n'avait pas le loisir de s'attarder. Obtenir le passage était fort difficile. Vingt énergumènes traînaient un misérable loqueteux par les poignets. Il ne se relevait pas. Sa barbe jaune et hirsute balbutiait:

--Quoi! la mort pour si peu de chose!... J'avais faim. Mes enfants, ma femme avaient faim!...

--Mort aux voleurs!... répondaient, féroces, les artisans qui l'arrachaient des pavés où ses pieds nus s'agriffaient mal... Mort aux voleurs!

--Il a volé un couvert d'argent... la canaille... Il faut des exemples. Avant tout, le peuple est honnête!

--Personne de vous n'a donc jamais eu faim. Grâce!... râlait-il, sans pouvoir délivrer ses mains.

Car les exécuteurs avaient empoigné ses manchettes et le tiraient ainsi. Sa chemise sortit du pantalon et découvrit son dos brun; des plis garrotaient le malheureux au cou. Il ne put lancer que des interjections rauques avant d'être jeté contre le mur, où il se tordit. Ses yeux s'écarquillèrent, ses cheveux se hérissèrent. Dix fusils crachèrent leurs flammes contre cette vie lamentable qui s'abîma dans les ordures et les tessons, hoquetant, repoussant de ses orteils crispés l'emprise de la mort.

Bien qu'il admit cette justice rapide, Omer s'éloigna, la nausée dans la gorge. On l'avertit qu'on se battait rue de Rohan et au Palais-Royal: il se détourna par la rue Traversière.

«Le Louvre est au pouvoir du peuple!» annonçait-il de toute sa voix orgueilleuse, pour l'étonnement heureux des insurgés, sur le boulevard, de quelques apprentis, de messieurs. Ils couraient vers la Bastille, se bousculaient, hagards, à la débandade.

Il entra dans la rue Richelieu que la révolution occupait. Derrière un amas de charrettes, parmi la cohue en délire de gens qui chargeaient et déchargeaient leurs armes, il put assister à la déroute. Un peloton de lanciers arriva sur les talons des fuyards. L'ouvrier au grand col, au tablier de serge, trop las pour continuer, s'arrêta tout essoufflé derrière un édicule cylindrique. Il insultait à la couardise de ses compagnons, déjà lointains. Deux chevaux, en se cabrant sous leurs cavaliers, le bloquèrent. Il voulut asséner un coup de pioche sur le chanfrein du pommelé. D'une violente estocade la lance le cloua contre la maçonnerie puis se dégagea, l'abandonna. Atterré, il se considéra troué, douloureux et sanglant. Sans doute, un désir suprême de grandeur l'inspira:

--Voilà comment on meurt pour la liberté!

Le soldat morne fit volter sa monture, et trotta plus loin.

Devant les feuillages d'un abatis, le peloton dut hésiter. Là, concierges et marchands tirèrent. Plusieurs chevaux écorchés cabriolèrent... Des Bains Chinois, se précipitèrent les lances, les schapskas et le tumulte de tout un escadron. La rue Le Pelletier dégorgea les pantalons blancs, les brandebourgs, les habits écarlates, les oursons des grenadiers suisses; leur feu de file déchira l'espace. Dans le sein d'une maritorne en madras, un adolescent s'affaissa, le crâne atteint. D'épais nuages noyèrent les perspectives, s'élevèrent le long des enseignes multicolores, des façades closes. Les tiges en fer recourbé où l'on accroche les réverbères y disparurent. La fumée monta jusqu'aux frondaisons des arbres encore debout; elle enveloppa ceux plantés contre les maisons, et ceux des rangées centrales, à l'abri desquels visaient des commis, maints et maints chasseurs adroits, la casquette rejetée sur la nuque. L'enfant qui bondit sur la chaussée lâcha les deux coups de ses pistolets dans les reins du major à cheval, puis fut aussitôt à plat ventre pour esquiver la riposte des fantassins, mais se releva si prestement qu'il put, après la charge prompte de quelques gendarmes, reprendre sa casquette tombée dans la poussière, enjamber le Suisse évanoui qu'une plaque de sang marquait au front, enfin partir en décochant un pied-de-nez à l'adresse des soldats qui retiraient de la selle leur officier mort.

Omer eût ri de l'exploit, si l'angoisse ne l'eût à nouveau saisi. Pourtant il traversa, d'un élan, la largeur du boulevard tout à coup libre de troupes. Il annonçait toujours la conquête du Louvre aux combattants et aux curieux qui, par des cris triomphaux, accueillaient la nouvelle. Quand il approcha de l'hôtel Laffitte, il apprit d'une fruitière que le 5e et le 53e régiments de ligne, venus de la place Vendôme, adhéraient à la Révolution. En effet, les compagnies s'alignaient dans la rue, sans rien oublier de leur discipline. Leurs sergents tenaient à distance les enthousiastes; ce qui parut effarer les timides. Ceux-ci se tapirent prudemment dans les boutiques, observèrent l'allure des officiers qui marchaient pensifs devant les rangs silencieux. Omer proclama la victoire du peuple en portant la main à son bonnet de police. Une rumeur satisfaite émut les files. Sous le porche, où cent personnes se pressaient, dissertaient, questionnaient, il glissa de cheval. Des bras l'accaparèrent. Vingt regards explorèrent ses yeux, cherchèrent la vérité dans sa physionomie.

--Les Suisses sont délogés. C'est la panique! On les fusille par les fenêtres du Louvre. Marmont dirige la retraite sur les Tuileries.

--Parbleu, je le disais bien!... revendiquait un capitaine... Le refus de nos deux régiments a découvert sa droite.

--Et il a dû rappeler les Suisses du Louvre pour nous remplacer place Vendôme!... conclut un lieutenant.

--Alors le peuple est entré... Vive la Charte!

Un petit homme ventru lança son chapeau jusqu'au balcon d'un entresol.

--Vive l'Empereur!... rectifia sévèrement un ancien militaire en redingote boutonnée.

--Vive la République! C'est le 10 Août qui recommence!

--A moins que, demain, les brigades fraîches appelées de Rueil et de Normandie, ne regagnent sur nous la partie que Polignac a perdue.

Conduit, porté, poussé par un flot de bavards, Omer, l'épaule cruellement déchirée, gravit des escaliers larges, fut introduit, par l'entre-bâillement d'une grande porte, dans un corridor encombré de cannes et de chapeaux. Par delà les battants d'une autre porte, que décoraient d'immenses rideaux de velours pourpre, discourait un général en uniforme. C'était bien La Fayette qu'Omer devait interrompre pour communiquer la nouvelle aux trente députés, aux visiteurs de ce salon riche en statues et en vases plantés sur les meubles massifs de l'époque impériale.

--Un vieux nom de 89 peut être de quelque utilité dans les circonstances où nous sommes... proposait modestement le chef des carbonari.

Aux approbations, il présenta sa face de plomb toute rasée.

--Messieurs... rappela très vite Omer, saluant les mines graves de ces doctrinaires engoncés dans leurs cravates et dans les hauts collets de leurs habits..., Messieurs, le peuple de Paris est maître du Louvre, dont il a chassé les Suisses... C'est la déroute de Marmont!

Toutes les figures inquiètes se transformèrent. Elles furent aussitôt arrogantes. Il fallut que le général Pithouët nommât le fils du colonel Héricourt, le secrétaire général des Comités Philhellènes, et l'avocat des causes libérales, pour que le ton impérieux des questions changeât. Il fallut que M. Laffitte appelât près de son fauteuil le jeune homme, en s'excusant de ne pas se lever à cause de sa jambe malade. Alors les députés adoptèrent un langage plus courtois. L'estafette put répondre posément, clairement, au fin profil de M. Guizot. Sec et froid, comme étranglé dans les tours de sa cravate noire, ce personnage une main derrière le dos, frappait de l'autre, à plat, le velours de la table, afin d'obtenir l'attention:

--Il importe de constituer dès cette heure une autorité publique qui, sous une forme municipale, s'occupe du rétablissement et du maintien de l'ordre.

--Que va faire cette populace déchaînée? Tremblons, Messieurs que les crimes de la Terreur...

--Monsieur, j'ai vu de mes propres yeux fusiller sur-le-champ un misérable qui profitait du désordre pour dérober une fourchette d'argent...

L'éloquence judiciaire de l'avocat, propice au faibles, se manifestait à l'encontre d'un propriétaire en habit gris, qui de ses doigts protégeait les rubans de ses montres.

--A la bonne heure, maître Héricourt!... soutint le général Pithouët, tapant sur l'épaule contuse.

Elle se déchira davantage. Omer réprima les mouvements de la souffrance, moins soucieux de cela que de conquérir au moins la politesse de ces hommes en attitudes solennelles, et boutonnés dans leurs fracs austères jusqu'aux bajoues glabres. Il conçut qu'ils allaient être des détenteurs du pouvoir, dont les avait d'ailleurs lotis les élections récentes. Ils continuaient de craindre les excès de la canaille. Casimir Perier mordit ses lèvres minces, puis:

--Il a été facile d'exciter le peuple à la révolte; il sera moins aisé de le faire rentrer au logis et déposer les armes... Les orateurs imprudents auront peut-être beaucoup à se reprocher, monsieur Héricourt...

--Morbleu!... s'écria le général Pithouët,... aurions-nous pu chasser du Louvre, à nous seuls, les troupes de Polignac?

--Il peut advenir que nous regrettions qu'elles en aient été chassées...

--Plaît-il?... Ai-je bien compris?... questionna le général Pithouët en se penchant vers l'interrupteur.

C'était un homme vénérable, dont les boucles blanches tombaient, flocons gracieux, au long des joues en cire, dans sa cravate de mousseline, et sur le collet de son habit bleu.

--Au demeurant,... concéda ce vieillard,... le principal est d'enrégimenter les propriétaires pour la défense des biens publics et privés... Il convient de réorganiser d'abord la garde nationale avec les patentés...

La Fayette contracta ses sourcils roux, ses paupières flétries... Il étendit sa main aux veines gonflées et tordues... Toute sa corpulence oscillait sur les deux jambes en pantalon blanc.

--Il serait étrange et même inconvenant que ceux surtout qui ont donné tant de gages de dévouement aux libertés nationales refusassent de répondre à l'appel qui leur est adressé... Des instructions, des ordres me sont demandés de toutes parts... Le capitaine Roulon est venu, aux premières heures du jour, m'apporter chez moi la pétition de ses camarades...

Le héros sénile de l'Indépendance Américaine s'obstina, de la sorte, à solliciter le commandement des gardes nationales. Chacun attendit en silence la fin de cette harangue embarrassée. Un roquentin qui portait encore les cheveux en queue murmura, les paupières baissées, mais de façon à être entendu:

--Sied-il bien de remettre au chef des carbonari la direction de la force armée, dans un pareil moment?...

--Il a pris trop d'engagements avec les perturbateurs!... murmura, de même, un homme asthmatique; et il étendit ses bras de drap noir, ses mains molles en signe d'impuissance, à nier, malgré sa courtoisie, le réel des choses.

Personne n'invitait l'estafette à s'asseoir. Omer gardait aux jambes le balancement du cheval. Sa plaie le brûla. Il se fut retiré, si la stupéfaction de voir discuter ainsi les représentants libéraux ne l'eût figé là, confus de se rappeler sa foi de naguère, sa foi de la bataille, confus d'aimer encore la grisette sublime qui déployait les trois couleurs pour la victoire de la Loi. Ici, dans ce magnifique salon que peuplaient les nymphes de marbre, entre les meubles impériaux aux griffes de bronze, tous ces vieillards assis sur des sièges curules, les pieds dans les tapis turcs, redoutaient seulement les appétits de la foule qui, là-bas, rue de Rohan et au Palais-Royal, partout, embrassait la mort afin de leur livrer la France, sa richesse et son histoire. Devant la tapisserie de lampas violâtre, leurs faces impertinentes exprimaient de l'horreur pour ceux qui mouraient au bénéfice de leur ambition. Le beau Casimir Perier grignotait ses lèvres et froissait les plis de ses manchettes, en évoquant les excès du 10 Août, les massacres de Septembre, l'exécution des Girondins... Massif, et le menton pesant entre les pointes de son col jauni, M. Mauguin, l'avocat de Labédoyère et l'ami du colonel Fabvier, répondit rudement, à plusieurs reprises, mais pour soulever les protestations de toutes les bouches lippues, développées par la gourmandise, avides des bons mets qu'on savoure à des tables opulentes. Le sec Guizot assumait le rôle de l'esprit méthodique et mathématique qui ne se laisse plus leurrer par les élans généreux, et qui sait trop les périls des idées belles, au reste, adorées de lui... En vain, M. Audry de Puyraveau tendait vers les poltrons sa face attentive et mâle de vétéran, réfutait les appréhensions par des syllogismes nets, prononcés avec soin, tandis qu'il grattait nerveusement le favori de sa joue gauche; derrière les besicles d'or, ses yeux intelligents niaient le péril. Chauves au front et chevelus dans le cou, des ironistes se renversaient en manière de dérision, gonflaient de souffles dédaigneux leurs bouches qui les expiraient ensuite bruyamment. Ils écoutèrent M. Casimir Perier désignant Omer Héricourt:

--Demandez plutôt à ce jeune avocat! Il arrive cependant tout poudreux de la bataille pour nous apprendre la victoire... Demandez-lui s'il ne subirait pas mille morts plutôt que de voir une populace en furie, excitée par les criminelles imaginations des saint-simoniens et des fouriéristes, envahir sa demeure, s'emparer de ses biens, insulter à tout ce qui lui est cher, à une jeune épouse qui s'alarme au pied d'un berceau innocent... Voilà ce qui le menace, et ce qui nous menace, si nous ne prenons pas les mesures que la sagesse nous prescrit... Ayez garde que l'on ne replante la guillotine sur la place Louis XV! Ayez garde d'avoir à choisir entre la mort et l'exil, sans pouvoir soustraire vos enfants à la ruine qui frappera les biens des nouveaux émigrés, j'ose dire aussi des nouveaux suspects...

--Hélas! c'est là ce que nous promet la République!... assura, de son fauteuil, les doigts croisés sous le menton osseux, un thermidorien qui avait été le complice de Talleyrand.

--Le père de notre ami que voilà, le baron Alexandre de Laborde, a eu la tête tranchée sur l'échafaud...

--La canaille à ouvert le ventre de la princesse de Lamballe. On a dévidé ses entrailles, et on a promené son cadavre décapité!... Est-ce là ce que nous voulons revoir?... hurla du fond d'une ottomane un vieux nain singulier, qui secouait son mouchoir devant son rictus de squelette.

Alors, en chaque siège, des voix chevrotantes et fielleuses rappelèrent ensemble les massacres, les supplices... Inutilement le général Pithouët riposta, vociféra, joua de ses longs bras maigres et de ses prosopopées jacobines.

--Nous sommes les amis de la Révolution, puisque nous risquons en ce moment nos existences afin d'en ressusciter les principes... répliqua M. Laffitte... Toutefois nous la voulons sans victimes... Nous la voulons pure de toute infamie populaire qui la condamnerait d'abord à périr comme elle périt en 1814, sous les efforts de l'Europe indignée, vingt ans, par les crimes de Marat.

De leurs objurgations presque tous assaillirent le bouillant Pithouët, l'attentif Audry de Puyraveau, le massif Mauguin. Leurs ventres se bombaient dans les pantalons de nankin; le torrent de leurs paroles roula des images de têtes coupées, de cadavres, de ruines effroyables, et les larmes de toutes les veuves, les sanglots de tous les orphelins. Leurs yeux sincères semblaient revoir les calamités d'autrefois, les fleuves de sang, les fureurs des invasions cosaques venues châtier la France entière pour les méfaits de quelques terroristes.

--On pillera nos maisons comme ont été pillés les châteaux!... On vendra les biens à l'encan, et la société s'anéantira!... Sait-on où s'arrêtera la rage de la canaille en délire?...

Entre leurs imprécations, le général Pithouët se débattit sans défaillance.