Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie
Part 31
--Oh, avant que La Fayette se décide!... Il faut un général qui donne confiance au peuple: j'ai servi dans l'état-major de Berthier... Et La Fayette ne se décidera pas si vite. Il lui faudra tout d'abord être certain de la victoire... Moi, du moins, je cours le risque.
A ces mots, qu'il prononça vivement, les ouvriers renouvelèrent leurs encouragements sympathiques. Pied-de-Jacinthe protesta qu'il le suivrait.
Une huée jaillit des magasins entr'ouverts. Omer et le major se désolaient.
--Bien malin qui dira où nous mènerait la Révolution! insinua... le tailleur Durtot... Les affaires n'étaient pas déjà si brillantes!
Il hochait la tête, il déboutonnait son uniforme pour essuyer sa poitrine avec un mouchoir. Ensuite, dissertant sur les intérêts du commerce, il peigna ses favoris blonds et poussiéreux. Des messieurs l'écoutaient docilement. Leurs interjections menaçaient le général Dubourg. Omer le défendit. Tacitement, il espéra que si l'on réoccupait l'Hôtel de Ville, le gouvernement provisoire se constituerait avec l'ami reconnaissant de l'oncle Edme, avec M. Buchez et le général Pithouët, dont l'influence énergique régirait l'esprit sénile de La Fayette.
--Il est impertinent... il est impertinent... enseignait l'atrabilaire M. Buchez aux gardes nationaux... il est impertinent d'aborder de pareilles questions avant que le succès nous soit acquis... Rien n'est moins sûr encore que le succès.
--Le travestissement ridicule du comte Dubourg surexcite le peuple... Ne le voyez-vous pas?... insistait M. Roulon... Cela peut nous entraîner aux pires excès...
--On chante _la Carmagnole_. Il y a même ici des babouvistes et des saint-simoniens!... accusait le petit vieux au schapska, en indiquant Blanqui et le major Gresloup.
--Monsieur, le saint-simonisme, c'est peut-être l'avenir!... riposta M. Mesnil, qui boîtait, usant de son fusil en guise de béquille... Le paradoxe d'aujourd'hui, c'est la vérité de demain...
--En effet... dit M. d'Orichamps... Nous installerons les philosophes, et ces messieurs de la Bourse dans les repaires impurs du faubourg Saint-Germain!...
--Et les droits de la propriété?... opposa M. Roulon.
--Et les droits du commerce?... fit le tailleur.
Ainsi revendiquaient les appétits et les craintes, autour d'Omer. Il se débattit éloquemment.
Urbain Gresloup lui toucha la main. Là-bas, sur le toit d'un fourgon, Angeline, Cydalise et la Bordelaise tâchaient de reconnaître, parmi la cohue, leurs amants. Mme Cardoche trônait, en écharpe aurore, à côté de l'automédon, qui était M. Mauravert lui-même, sous une casquette à oreilles. Les trois percherons se frayaient péniblement la route, menés à la bride par les commis, qui les arrêtèrent sur l'ordre du major. Mme Cardoche, ayant plongé les bras dans l'intérieur du véhicule, présenta ses mains pleines de cartouches:
--Qui veut des prises pour les Bourbons?
On s'écrasa. Les paumes calleuses et noires se tendirent. En haut, Cydalise avait ouvert une caisse, et chantait:
J'ai du bon tabac Dans ma tabatière!...
Les grisettes distribuaient les étuis en papier de journal, gonflés de poudre. La Bordelaise glissa promptement du véhicule et courut à Cavrois. D'une serviette elle développait la bouteille, le pâté, le pain. Angeline, et Cydalise la rejoignirent. Elles posèrent sur la borne un panier de victuailles. Par égard pour M. Gresloup, elles l'offrirent à l'oncle Edme: leurs oeillades dirent assez que l'attention s'adressait au gendre et au fils du major. Le capitaine essaya des mots à double entente. On dévora debout la volaille froide de la mère Cardoche. A mâcher la chair blanche et la peau croûteuse de la dinde, le pain salé par la sauce froide, Omer oublia soudain ses fatigues, ses terreurs, ses raisonnements, ses espoirs et ses craintes. Il sentait à peine le frôlement de la grisette. L'appréhension d'être desservi par son beau-père, auprès d'Elvire, le gêna même fort peu.
Angeline demanda s'ils avaient quelques nouvelles du Prince Noir... Oui, le Prince Noir de qui l'on disait partout qu'il devait affranchir Paris... «Le Prince Noir!». Les yeux de Cydalise s'élargissaient aussi quand elle prononça le nom du sauveur mystérieux. Puisqu'il portait le titre de _noir_, sa personne devenait certaine et secrète. Son influence leur semblait d'autant plus puissante qu'elles ignoraient l'origine de ses vertus souveraines. Nerveuses, fébriles, les filles s'agitaient comme nues sous leurs robes à fleurs. Le sein d'Angeline tremblait dans le canezou de mousseline mal agrafé sur la gorge moite. La jupe légère collait à la croupe de la Bordelaise qui, entre ses manches à gigot, gardait le fusil de Cavrois, pendant qu'il engloutissait la tartine et la tranche de mortadelle. Et elle parlait, avec une colère pâle, des périls auxquels il allait courir.
Brusquement, on cria:
--Aux armes!
Tout de suite les demi-soldes redressèrent les chiens de leurs fusils; ils partirent en rang, avec les cochers.
Bahorel s'affubla d'un tambour et battit aux champs. Omer se vouait au hasard, las de redouter. La foule éparse se coagula, marcha, courut, emporta l'état-major, le plumet du général Dubourg dans le torrent de ses rumeurs. Tout de suite on atteignit la fin de la rue et les pavés de la barricade afin de s'y blottir, en apprêtant les armes, en choisissant des victimes sur les lignes de capotes à brandebourgs qui s'étendaient au fond de la place, et à l'entrée du faubourg Saint-Antoine, entre les façades closes, les palissades des terrains vagues, les affiches bleues des murailles crevassées. L'anxieuse crainte de la mort étrangla l'époux d'Elvire. Il ne respirait que de la poussière et des puanteurs. La fusillade éclata. Grise et lourde, la fumée plana sur les têtes. Attentif, il regarda le vieillard fardé de roses épauler sa canardière, puis le gnome barbu introduire dans son espingole les caractères d'imprimerie qui lui pesaient aux poches.
--A voir: et je vas leur composer la cote sur le hausse-col!
Le tocsin dans le coeur, le tambour dans le ventre, les explosions dans le crâne, Omer se roidit derrière une armoire culbutée. Longuement, à l'abri d'un tonneau de pierres, le prote méticuleux ajustait. Pour viser, l'homme coiffé d'une salade à visière se coucha. Le gamin tâchait de comprendre le mécanisme d'une arquebuse à rouet. Soudain Brémondot releva sa carabine de chasseur à cheval: sa balle désarçonnait un lieutenant de cuirassiers.
--Vive l'Empereur et la cavalerie légère!
Omer fut heureux de cette victoire comme si elle était totale. Exposant un oeil, malgré que ses mollets tremblassent, il aperçut les armures et les chenilles vertes des casques, les croupes des chevaux. Cela s'éloignait au grand trot, à droite, le long du canal de la Bastille, vers le pont d'Austerlitz. Un large souffle déchargea sa poitrine.
Mais, en avant, les gardes royaux l'épouvantèrent, qui faisaient feu successivement, démasquaient deux canons béants. Ses os grelottèrent, et son échine se mouilla. Tout le cercle de la place s'embut de fumée, jusqu'aux pieds énormes de l'Éléphant, debout là-bas, par-dessus les bonnets à poil des compagnies. Omer s'appuyait mal contre un escabeau planté dans les moellons, les détritus, les pavés, non loin de jambes maigres et poilues que révélait à demi un ample pantalon retroussé, des chaussettes roulées sur les talons: le cadavre, en houppelande brune, serrait encore le vide dans ses poings de cire. Que de la barricade le gnome barbu bondit tout à coup sur la place pour se colleter avec un gendarme nu-tête, cela devint stupéfiant. L'un cramoisi, l'autre pâle, il s'étouffaient contre la potence du réverbère. Fut-ce madame Cardoche qui ramassa l'espingole, grimpa dans le chariot enrayé, mit en joue? Son nez de vieille perruche grandit hors la capote de paille à rubans verts. L'arme flamboya; la dame chancela, faillit tomber, se raffermit, sans perdre son écharpe aurore, et se campa, tout héroïque, sur les poutres entassées dans ce tombereau. Omer l'eût embrassée, les larmes aux paupières. Mais la terreur l'étourdit. Les balles des soldats bourdonnaient comme des frelons dans l'air suffocant.
Quelqu'un, à une fenêtre voisine, regardait, qui s'effondra vers l'intérieur de la chambre, entraînant les matelas protecteurs. Des esquilles de bois sautèrent d'une vieille huche.
L'apprenti qui jouait du clairon cessa net et geignit, la main à sa hanche. Blanqui passa devant Bianchon, qui renfilait sa baguette. Ensemble, ils dégringolèrent sur la place, au secours du gnome barbu que trois gardes royaux menaçaient de leurs crosses. L'épée en l'air, comme les héros sur les images, Urbain excita l'élan de ses bouchers formidables, trapus et tachés. Un feu de salve déchira l'air. Le nuage de poudre enveloppa l'éléphant de plâtre, jusqu'à sa courte tour crénelée, d'où un capitaine criait des ordres. Encore une fois, Omer crut ses entrailles arrachées par la détonation.
--V'là qu'ils décampent!... dit près de lui la voix propice d'Angeline.
De sa main, piquée par l'aiguille, elle attirait un lourd fusil de rempart; ses lèvres frémissaient de peur, ses yeux s'éclairaient de joie... Tous deux gravirent, côte à côte, la cime de débris, qui s'éboulait sous leurs pas. Omer fut content qu'elle le saisît au poignet. De la vie s'attachait à sa vie, la doublait. Avec des pavés branlants, ils s'éboulèrent dans le large espace que vidaient les troupes, qu'envahissaient timidement les insurgés. Plus loin, l'infanterie défilait maintenant, comme les cuirassiers, derrière un rang de tirailleurs qui couvraient la retraite, immuables au milieu de la place, et s'illuminaient successivement d'éclairs brefs. Les longues capotes bleues disparaissaient dans les vapeurs fumeuses, depuis les guêtres blanches jusqu'aux oursons poudreux. Et dans la palissade contre laquelle Angeline s'était tapie en étreignant le bras d'Omer, les planches vibraient aux chocs du plomb mortel.
Le café Lemblin descendit. Les ordres militaires de l'oncle Edme commandaient. En bas, les demi-soldes s'alignèrent, redingotes et chapeaux. Des serre-files se placèrent. Leur feu régulier, formidable, creva l'atmosphère, dans la direction du canal, fouetta le rideau de tirailleurs. Des soldats quittèrent le rang, qui fléchit. Un mordait littéralement la terre et trépignait. Là-dessus, les étudiants d'Enjolras dévalèrent de la barricade, par la droite, et marchèrent, baïonnettes hautes, vers la trouée. Leurs boucles volèrent sur leurs cols de velours. D'une grande clameur, ils abordèrent l'ennemi. Le gourdin de Grantaire s'abattit dans les bonnets à poil. L'escogriffe pointa la hallebarde à gland bleu dans un torse qui se creusait avec les boutons d'or: Omer voulut qu'elle pénétrât. En son gilet, Angeline n'était qu'une bête chétive, chaude et palpitante.
De toutes parts, des maisons, des passages, des boutiques, le peuple aux bras nus se ruait. Sur lui flottait l'étendard tricolore de Rambourg, dont galopait enfin le cheval géant. Chaos de cris, d'insultes et de lamentations dans la fumée dense et l'odeur étouffante de la poudre.
Des coups isolés se répondirent. Les baïonnettes croisées des soldats formèrent une herse de défense contre l'acharnement de la masse hurlante, tandis que leur seconde file rechargeait. L'assaut des échines en gilet lâche, et des jambes aux pantalons trop courts, ébranlait mal ce mur d'hommes qui dardait les pointes. Autour de la place, les fenêtres crépitèrent. Une salve déchira l'air. Des gens s'affaissaient. Les doubles détonations des fusils de chasse se répétèrent. Les blessés s'enfuirent en arrosant le sol de gouttes vermeilles. Omer se demanda si c'était la sueur seulement qui coulait dans son col.
--En avant, la garde nationale!... proféra M. Roulon.
Omer se retourna vers la gauche: il le vit qui retirait son dentier. M. Buchez et sa section débouchaient d'une rue latérale. Massif, vaillant, Dieudonné Cavrois avançait, l'arme en joue. Leur feu s'égrena terriblement vers les artilleurs de la pièce proche. Autour d'elle, les colbacks s'agitèrent. Un cheval de caisson tomba sur le flanc, dans une fosse. Alors la mèche toucha la culasse; la longue flamme jaillit avant que frémît le sol, que se fracassât l'air, que le prote grêlé fut précipité de la berline, à côté du manoeuvre qui râlait déjà, la tête barbouillée de sang. L'homme au bonnet bleu retenait à deux mains ce qui s'épanchait de sa bedaine. En titubant, le tanneur délia son tablier de cuir pour s'examiner la hanche, sans doute; mais il dut s'asseoir et se tordit, silencieux. La Bordelaise, qui pleurait, s'empara du mousquet à mèche.
Comme s'ils n'attendaient que la décharge pour agir, l'essor des bouchers vola, submergea la pièce, piqua d'un croc l'homme de l'écouvillon, qui s'embarassa dans la sabretache et ne put dégainer à temps. Le porte-gargousse para la flanconade du polytechnicien, l'écarta d'un coup de revers, puis déguerpit, ayant au dos la pique d'un gaillard injurieux. Urbain embrassait déjà la pièce. On le vit étreindre le bronze, cligner les paupières sous le bicorne:
--Il est à nous... Plutôt mourir que de le rendre!
Fier d'imiter les héros de ses lectures, l'adolescent se cramponnait là.
--Revenez, Urbain!... s'écriait Cavrois.
Et, dans son fusil, il tassait la bourre, précipitamment.
Les bouchers, pêle-mêle, culbutèrent et s'étalèrent, criblés de balles. Blessés ou morts, ils furent, aux roues de la pièce, un amas de têtes gémissantes et de membres confondus, d'où s'extirpait, en se halant sur les mains, un garçon à la face de terreur.
--Urbain! Urbain! Il va être tué!... sanglota Cydalise, qui ramassa, pour lui porter secours, un pistolet d'arçon.
Un long moment, le fils du major demeura comme isolé dans l'espace vide, les canonniers ayant fui, l'insurrection n'osant le recueillir; car toute une compagnie se déployait vivement pour ressaisir la pièce.
--Les braves nous sont chers... Revenez!... supplia M. Roulon, subitement plaintif... Feu de deux rangs!
La garde nationale obéit: l'explosion jeta contre terre quelques soldats au plumet blanc. Mais un artilleur éperonnait son rouan, trottait sur le polytechnicien.
--Urbain! Urbain!... invoqua l'angoisse de Cydalise.
Elle n'avait rien dans son pistolet que, folle, elle maniait inutilement. Avec des yeux douloureux, on la regarda s'élancer, l'écharpe au vent. Un petit caniche aboyait et mordillait ses jupes.
--Ah! Cydalise!... gémit Angeline.
En arrière, au sommet de la barricade, près du général Dubourg, la figure du major vieillissait atrocement. Alors seulement Omer comprit que lui ne bougeait pas. Songeant qu'on lui reprocherait d'être lâche et qu'Angeline même s'étonnerait de cette inertie, il dégaîna. Les yeux clos, furieux d'être contraint à cette vaillance, il ragea, se débarrassa de son amante, plongea dans l'orage de fumée, de foudres et de fantômes affreux qui crachaient la mort. Il s'évertuait, avec le sens de s'arracher aux tentacules de la peur froide et gluante. Il discerna mal l'artilleur joufflu qui retenait le glissement de sa monture pour ne pas dépasser le polytechnicien, pour le frapper. Comme Omer donnait à son bras l'élan d'un coup de taille, le rouan fut sur lui, naseaux écumeux, avec les brandebourgs rouges du cavalier imberbe et furibond, une odeur de cuir, un juron de caserne, un cliquetis du fourreau. «Meurs donc!» pensait Omer en délire. Aussitôt il perçut qu'on empoignait son bonnet de police et sa tête serrée dans la jugulaire; il étranglait. La lueur d'une lame, il la sut livide et mortelle, se rebiffa, se débattit. Ses cheveux étaient arrachés. Alors il pressa la gâchette du pistolet que sa main gauche appuyait contre la chabraque de l'adversaire. Ce fut un heurt sourd. Le corps d'Omer se crispait à la froide pénétration du fer dans son épaule gauche; les chairs se révulsaient en se partageant. Fou de colère, il sabra de nouveau. La main de l'ennemi lui lâcha la tête. Un hurlement rauque l'avertit de sa vengeance... La bête cabriolait au tintamarre de ses fers, des éperons et du fourreau. Elle partit, enlevant le soldat qui perdit un étrier, qui tirait sur les rênes. Tout à coup, à la joie sublime du vainqueur, homme et cheval s'abîmèrent.
Lui se retrouva tout meurtri, près du canon, et de quelques bouchers entourant leurs camarades à terre. Ses poings serraient mécaniquement ses armes. La terre ondulait sous les bottes. A droite, le café Lemblin exécutait des salves. Au fond de la fumée, les gardes royaux reculèrent. Cydalise et Cavrois détachaient de la pièce Urbain à demi-mort d'émotion. La Bordelaise lui cherchait son bicorne. Courfeyrac, à genoux, visa les chevaux des artilleurs qui se rassemblaient afin de revenir à la charge. Sur la gauche, c'étaient MM. Mesnil et d'Orichamps de qui les fusils claquèrent ensemble; c'étaient le tailleur Durtot et le vieillard fardé de rose, qui se vautrèrent pour éviter une rafale de mort. Baïonnettes en avant, Combeferre, M. Buchez et Cavrois marchèrent aux conducteurs du caisson, qui manoeuvraient leurs attelages et s'approchaient. Leurs bêtes caracolèrent, en hennissant. Mme Cardoche arriva, la crosse haute et la perruque de travers. Tout se brouilla. Une souffrance plus vive empêcha Omer de rengainer son sabre; il le garda dans la main.
--Oh! tu saignes... gémit Angeline... Ton épaulette est cassée.
--Ah!... fit-il, en s'effrayant.
Elle lui soutint la taille. Il se défendit quand elle voulut ouvrir l'uniforme: il craignait de voir une blessure trop grave. Sa mâchoire inférieure s'alourdissait fort. Il crut avoir des dents et un maxillaire de plomb. Le goût saumâtre du sang lui gâtait la bouche. Il expulsa de la salive. C'était rouge... Le coup avait-il ébranlé les dents, râpé la joue, tranché l'épaule?
«Mourrai-je ainsi que mon père? Ce serait noble et généreux!...»
Dans l'algarade, les ongles de sa main droite s'étaient retournés. Auprès de cette souffrance il comptait pour rien l'engourdissement du bras, la douleur aiguë qui tenaillait ses muscles, la migraine qui cerclait ses tempes. Tremblante, Angeline le guidait vers une boutique presque close. Deux femmes à cornettes l'assirent, contre le comptoir, dans le fauteuil de la caissière. Leurs mains prudentes déboutonnèrent l'habit. Ce fut atroce quand on dépouilla de sa manche le membre blessé.
--Ursule, le vulnéraire! Où est le vulnéraire?... Il se trouve mal.
--Oh! que de sang!... Il faut des compresses!... de la toile!
Il se résignait, l'âme molle. Durant une détonation, les femmes tressaillirent et se bouchèrent les oreilles. La bataille continuait... Une vieille quitta son fauteuil et fut, courbée en deux, fermer la porte. Elle se signa; elle récita tout haut son chapelet en marmonnant. Les larmes glissaient de ride en ride jusqu'au fichu croisé.
Un enfant revint avec une cuvette pleine d'eau.
--Je vais quérir un chirurgien... disait la voix d'Angeline grelottante.
Lui respirait l'odeur de vannerie entre les mille corbeilles empilées, suspendues, à terre, au plafond, objets de ce commerce. On lavait sa blessure. Les gouttes d'eau froide lui chatouillaient le ventre en y coulant sous la chemise. Il regarda sa chair, mesura la fente saigneuse, violette aux bords, et la mousse rouge qu'on essuyait dès qu'elle débordait. Il s'assura que le mal était guérissable. Tout son être ressuscita.
Cependant il réclamait un miroir pour examiner sa joue. Elle portait une entaille au-dessous de la pommette:
«Me voici laid, peut-être... A l'heure où je deviens riche!».
Sa fortune lui parut inutile et vaine, s'il la payait ainsi. Dehors, les clameurs refoulaient la fusillade, à ce qu'il lui sembla, jusqu'au canal de la Bastille. Certainement les troupes royales se retiraient. La foi dans la victoire l'enchanta quelques secondes. Son ambition désirait que cette blessure ne le privât point d'entrer à l'Hôtel de Ville avec l'Ardente-Amitié. Sans doute, elle s'acharnerait aux trousses du général Saint-Chamans et de ses bataillons. Il remercia les femmes qui le pansaient. Dans l'appartement au-dessus, allaient des pas lourds; par instants, de la fenêtre, un coup de feu partait; des propos bruyants et brefs commentaient les péripéties de la lutte. Un éclat de mitraille secoua, tout à coup, la vitrine, derrière ses volets de chêne... Alors les deux jeunes femmes, la sèche en bonnet de tulle, la grosse au tablier de levantine, sursautèrent, blêmirent. Dans la housse à ramages de son fauteuil, la vieille grommelait. Omer cédait à la fatigue. La plaie de l'épaule cuisait, mordue par le sel de pansement. Angeline tardait. Il rendit grâce au ciel pour une aventure qui lui permettait le retour, sans honte, à Meudon, et dans le lit d'Elvire... Les mains de «son ange» rafraîchiraient mieux son front... Il parut que le combat s'achevait: les rumeurs étouffaient le bruit des explosions plus lointaines et plus rares.
On cogna contre la porte. La femme sèche l'entrebâilla, introduisit l'oncle Edme, puis Angeline éperdue:
--Ah! te voilà!... criait le capitaine... Montre le horion?... Peuh! c'est ça? Ça pique! voilà tout!... Corbleu! nous tenons la Bastille comme ceux d'autrefois... L'aïeul serait content. Regarde.
La porte s'ouvrit toute grande. Omer admira la foule en triomphe. Elle dansait, se répandait, s'asseyait, réclamait à boire. L'escogriffe avait mis les gants à crispin d'un cuirassier sur le nu de ses bras maigres, écorchés aux coudes. Les étudiants honoraient un cadavre dont les jambes étaient moulées dans un pantalon de nankin à sous-pieds. Enjolras prononçait une oraison funèbre, et toutes les têtes chevelues s'inclinèrent. Ailleurs, des tambours battaient aux champs. Les chapeaux cabossés des demi-soldes saluaient l'étendard de Rambourg qui le haussait de ses mains monstrueuses et violâtres, en éperonnant le cheval de camion. Aux bouches d'adolescents farceurs, quatre trompettes de cavalerie sonnaient la diane. Derrière, le général Dubourg menait son alezan au milieu des casquettes lancées au ciel, des baïonnettes et des piques, des hallebardes et des sabres brandis. Vers le plumet tricolore se reformaient les gardes nationaux, l'arme au bras. Ils étaient maintenant trois cents, coiffés d'oursons rougis, ornés de bandoulières en croix, d'épaulettes blanches. Trônant sur un grison de diligence, le canonnier Bridoit remorquait la pièce conquise que des feuillages enguirlandaient. Urbain se dandinait sur un cheval d'artilleur qui gardait les cordes d'attelage autour de sa croupe. Ensuite, la cohue piétinait, molle et folle, ivre de son courage, de ses boissons nombreuses, travestie comme pour un carnaval, avec les heaumes, les bassinets, les salades, les cuirasses et les brassards d'un musée militaire pillé le matin. Cela défilait, comique et tragique, masse d'hommes que décoraient des linges sanglants, de femmes braillardes et dépoitraillées, de gamins et d'apprentis en bonnets de papier. Cela chantait. Cela bramait. Cela frétillait. Cela traînait des bottes à l'écuyère enfilées sous les guenilles. Cela se hâtait en pantalons trop larges et trop courts, en jupes rondes, en bas sales, et en souliers plats. Cela perpétuait un cortège serpentant, indéfini, qui tournait dans le cercle de la place, sous les bravos des fenêtres curieuses, des toits grouillants. On accrochait partout les couleurs de la République et de l'Empire, que dorait le soleil roux. Il envahit les boutiques dont les commis retirèrent les volets. Les trésors des vitrines reparurent. Il incendia les lettres des enseignes, les tuiles des maisons, la charpente plâtreuse de l'Éléphant monumental. Autour de la vieille tricoteuse, une ronde continua de virer, filles et gamins:
Vive le son, Vive le son du canon!...
La poussière voilait à demi la féerie du spectacle que contemplaient des messieurs pensifs et des chasseurs essuyant leurs fusils. Des mères, au bout des bras, levaient leurs enfants, afin qu'ils se souvinssent.
--Voilà, voilà ce que nous avons fait!... dit Angeline heureuse. Et son odeur émana durant qu'elle étreignait Omer dans son baiser.