Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie
Part 30
Il revenait au galop; les canons de son fusil de chasse étaient tordus... Derrière lui, se défendait à reculons un troupeau qui ramassait des pierres, qui les lançait, qui lâchait le feu de ses carabines vers ceux qu'on ne distinguait pas encore, sauf par un tintamarre formidable de trots ferrés et de sabres retentissants. Mais l'ouragan fonça. Chenilles vertes sur les casques, chanfreins des coursiers renâclants, lumières des lames, jugulaires de bronze autour des grimaces cruelles, ce fut un large tourbillon qui battit les deux parois de la rue: une trombe de centaures éparpillant les messieurs, divisant les ouvriers, franchissant les salves, contournant les voitures que l'on poussait au travers de la chaussée... Là-bas, entre les drapeaux tricolores des étages, une commode dégringola, précédée des tiroirs, et s'abîma sur le métal bruyant d'une armure. Aussitôt un baquet suivit, rencontra la chaîne transversale du réverbère, et bascula. Fers à repasser, chaises de paille, fauteuils de velours, établis de mécanicien, trépieds à lessive, cruches, pelles et pots, s'abattirent, en avalanche, des étages hostiles. Cent femmes les brandissaient, les abandonnaient... La rue vomissait des meubles sur l'escadron qui, vite, se désagrégea, semant ses cavaliers atteints. Des porches, quelques insurgés fusillèrent le capitaine, nu-tête, écrasé par un banc contre la croupe de son cheval. Le lieutenant à pied un genou sanglant, et la face fière, braqua son pistolet contre une sorte de notaire prêt à faire feu. Ivre de rage un maréchal des logis sablait une porte refermée sur le fuyard à la hache. Les cuirasses sonnèrent en s'écroulant contre le pavage avec les soldats frappés qui par la persienne, qui par la huche, qui par le moellon de la façade. Culottes trouées et tachées de rouge, épaulettes pendantes, se relevaient de malheureux geignards qu'assommaient à nouveau la tuile du pignon, le tuyau de tôle ou la porte d'armoire.
Cela durait. Omer souffrit les douleurs de ce massacre. Toutes les maisons s'animaient. Il crut voir ricaner leurs fenêtres béantes comme autant de bouches acrimonieuses qui eussent craché des bouteilles, des tessons, des pavés et des tonneaux à la face de leurs ennemis. De ces lamentables soldats, l'un gisait le crâne sous le sofa de serge verte; et ses jambes en hautes bottes à l'écuyère gigottaient, et ses bras gantés à crispin tentaient vainement de le soustraire au poids mortel du meuble accru par une kyrielle de grosses pierres. Elles arrivaient, l'une après l'autre, d'un balcon où s'acharnaient trois demoiselles en robes cloches, en manches à gigot, peignées à la girafe.
--Et vive la Charte!... glapissait la voix aigre de la plus petite, tandis que râlait l'homme.
Les poings gantés se tordirent, les jambes ruèrent, le ventre se bomba, suprême effort d'agonie: un pied à roulette du sofa répétait chaque secousse. Enfin toute la chair s'affaissa, tressaillit, s'apaisa dans la culotte de peau.
Omer se détourna: la nausée de l'horreur le suffoquait. Cependant la rue chantait victoire. On agitait des casquettes aux balcons. Les trois couleurs flamboyaient. Au loin sonna désespérément une trompette. Les dos métalliques des cuirassiers s'éloignèrent avec les croupes écumeuses des lourds chevaux qu'accompagna le haro des vainqueurs, sur les toits, derrière les tableaux des enseignes, aux seuils des allées noires, à la cime des chariots dételés. Le marchant de coco distribuait à tous le liquide mousseux de son édifice en zinc que surmontait un petit génie de cuivre étincelant.
--Enfoncés, les Romantiques!... Regardez Héricourt, regardez fuir les armures de leurs chevaliers sans peur et sans reproche!... insultait Blanqui... Ce sont les vers boiteux d'Hernani qui sonnent du cor, dans la déroute!
Ce petit précepteur riait. Sa cravate était lâche autour du cou maigre, et le mince habit d'alpaga noir se plissait autour des membres fébriles. Ayant posé à terre le fusil de munition, il rattacha les cordons de son soulier poudreux. Ensemble ils discutèrent les espoirs que justifiait ce glorieux soulèvement du peuple.
Une vieille, au visage meurtri par l'âge, et borgne, dansait, faisait la révérence, en pinçant les coins de son tablier. Sa bouche informe fredonnait un terrible souvenir:
Ah! ça ira, ça ira, ça ira! Pierrot et Margot chantent à la guinguette... Ah! ça ira, ça ira, ça ira! Réjouissons-nous, le bon temps reviendra!
On l'entendait à peine, la tricoteuse de l'an II. Pourtant un cercle d'ouvriers l'entoura. Dramatiquement, quelques-uns se découvrirent devant la folle. D'autres l'excitaient. Elle se dandinait prudemment. Son madras à cornes se mouvait avec le front chauve d'où s'échappait une bouclette jaunâtre. Un peu de rougeur colora sa pommette sous la poche de l'oeil sénile. Elle essaya ses refrains de jadis. Elle accélérait le rythme de son balancement; et son petit poing scanda:
Dansons la Carmagnole! Vive le son, Vive le son... Dansons la Carmagnole! Vive le son du canon!
Le poing menaçait vaguement les choses vers la Bastille.
Alors Blanqui:
Que faut-il au républicain? Du fer, du plomb et puis du pain!
Les voix mâles s'unirent:
Du fer pour travailler, Du plomb pour se venger Et du pain pour ses frères...
Des gamins allièrent leurs doigts et tournèrent en riant autour de la septuagénaire. De ses pauvres mains où saillaient les veines, elle applaudissait.
--Ah! je ne serai pas morte sans avoir vu ça, sans avoir vu régner ma Révolution...
Soudain elle reconnaissait le panache et l'écharpe du général Dubourg, son habit à revers de conventionnel. Il avançait entre le dragon Pied-de-Jacinthe et le major Gresloup, à cheval tous trois, au milieu d'un peuple loqueteux, poudreux, muni de baïonnettes et de piques. Urbain Gresloup et son uniforme de polytechnicien provoquaient les exclamations: «Vive la Charte! vive la République!...» Les voix montaient des soupiraux et descendaient des balcons; elles se mariaient aux rumeurs de la rue dépavée, poussiéreuse et sanglante, encombrée d'hommes aux bras nus, de chevaux morts, de meubles en morceaux, de barils, de charrettes, de cadavres roides sous les reflets des cuirasses, de blessés assis sur des chaises et que soignaient des commères, un bol à la main, et que pansait Ulysse Trélat avec la charpie de sa trousse.
--Vive la République!... répétait le général Dubourg.
Il levait son chapeau de Représentant aux armées.
Silencieux, le major grimaçait, de son visage strié par la cicatrice ancienne, depuis le nez jusqu'à la lèvre qu'elle retroussait. A son gendre il confia que le capitaine Lyrisse, les demi-soldes et les cochers, M. Roulon et les gardes nationaux accusaient le général Dubourg d'accaparer le mouvement au bénéfice des jacobins et des saint-simoniens, au détriment des bonapartistes et des partisans de l'ordre. Les uns avaient rejeté les Suisses sur l'Hôtel de Ville au cri de: «Vive l'Empereur!» les autres au cri de: «Vive la Charte!» Si bien que le général Dubourg et les républicains les avaient quittés, l'algarade finie.
Omer compta la belle face d'Enjolras, le fin profil de Combeferre, la tignasse de Grantaire, la redingote verte de Bahorel, le gilet écarlate de Ribéride, M. d'Orichamps, qui avait son ourson suspendu à son bras par la jugulaire, la tête olympienne et grave de Michel Chrestien, la mine noiraude de Raspail, Ulysse Trélat dont la mèche s'égouttait sur l'oeil. Le chirurgien bandait le ventre d'un cavalier étendu le long d'une paillasse, dans une charrette à bras. Les imprimeurs défilaient clopin-clopant. Le gnome étanchait avec un mouchoir le sang de son épaule grasse fendue par un sabre. L'escogriffe avait le front entouré d'une loque rougeâtre par endroits. Au bout de sa hallebarde, un shako d'infanterie oscillait. Le prote grêlé se démenait, faisait le tambour-major et criait des ordres militaires. On ne voyait plus le Silène, ni son âne, ni son tranchelard. Le petit apprenti bossu manquait aussi. Omer questionna: plusieurs certifièrent que tous deux avaient été tués sur la place de Grève. La tristesse et la peur alourdirent ses paupières. Venait ensuite une troupe nouvelle recrutée de barricade en barricade: messieurs équipés en chasseurs avec des casquettes à côtes et des guêtres de cuir, étudiants chevelus, frêles écoliers en courtes vestes qui chantaient à tue-tête, boulangers et porte-faix musculeux, artisans aux tabliers de cuir qui avaient ramassé les casques à chenilles et dérobé les morions des antiquaires. Barbouillée de poudre, de vin épais, cette cohue remplissait la voie large, se foulait contre les boutiques. Elle semblait une, malgré les tumultes divers qu'étouffaient presque les chocs des pas innombrables sur la chaussée. Les jeunes gens se plaisaient à des cabrioles par-dessus les meubles brisés. De tous émanait une volonté glorieuse, impétueuse, qui ne cessait d'étourdir Omer par les vociférations, de l'enivrer par les fluides de l'enthousiasme et des colères. Il marchait à leur tête; le coeur vibrant.
Plus loin, des monceaux de pavés, de moellons et de poutres étaient entassés vers la fin de la rue Saint-Antoine. Trois mille énergumènes assiégeaient la place de la Bastille et les troupes du général Saint-Chamans. Monstrueux, détérioré par les intempéries, l'Éléphant de plâtre, projet d'une fontaine monumentale, s'érigeait sur l'aire de la place, avec son caparaçon lézardé et la charpente écornée de sa courte tour. Il dominait les rangs de la garde. Les cuirassiers épongeaient leurs chevaux, retiraient leurs bottes, détachaient leurs casques, examinaient leurs blessures. Immobiles et mornes dans leurs capotes sanglées à la taille, élargies vers les guêtres blanches, deux bataillons restaient en lignes, l'arme au pied. En avant, quelques gendarmes épars ripostaient quelquefois aux feux ralentis de l'insurrection, qui s'occupait surtout de cerner les troupes royales par des enchevêtrements de voitures et d'échelles, des amas de meubles et de paillasses, des palissades, des tonneaux, par les potences abattues des réverbères. Plusieurs cadavres de femmes, gonflant leurs tabliers, leurs fichus et leurs jupons, gisaient là, sur une table de restaurant. Le général Dubourg salua. Tous les chapeaux furent soulevés religieusement.
--Vengeance!... exigeaient en un seul cri sinistre des milliers de voix.
Ensuite, ce fut la halte, le piétinement, le murmure confus. Le peuple discutait les moyens d'assaillir ces soldats rigides sous leurs bonnets de fourrure à plaques fleurdelysées. Serré dans son habit à taille, le mince Enjolras, en haut d'une borne, parla entre les baïonnettes de Courfeyrac et de Combeferre. Séduites par ses boucles, par la musique de ses paroles terribles, les femmes griffaient le vide, injuriaient Polignac.
M. d'Orichamps prétendit, sur une autre borne, que, faute de cartouches, les bataillons se retireraient à la nuit, qu'il était inutile de répandre le sang précieux du peuple. Et cet avis sembla prévaloir auprès des marchands, des chasseurs.
Dubourg ordonna qu'Omer et le major allassent reconnaître sur le boulevard, si des renforts, sans doute attendus par le général Saint-Chamans, étaient en vue. Ayant passé par les ruelles du Marais, les éclaireurs ne trouvèrent que des concierges, des boutiquiers: tous sciaient et puis renversaient les gros arbres poussés contre les maisons du boulevard.
--Ça va couper la route à leur cavalerie!... dit en s'essuyant le front un gaillard bas sur jambes torses, et qui se servait d'une cognée pesante.
--Et même à l'infanterie!... renchérit le monsieur vêtu de toile qui fumait la pipe.
L'autre, en sa poche de tablier, pêcha une tabatière, offrit une prise.
De fait, les branches des vieux ormes abattus obstruaient toute la voie. Nombre de bûcherons occasionnels jetaient bas les centenaires. Des commis tiraient sur les cordes attachées aux cimes. Le géant s'abîmait dans le fracas de ses branches rompues. C'était une débâcle de verdures encombrant la chaussée centrale, et qui pouvaient, derrière les feuilles, masquer aisément les tireurs.
--Et puis ça ne cachera plus votre boutique aux passants, hein, monsieur Barrois?... raillait un rapin romantique à feutre de mousquetaire.
Le commerçant haussa les épaules, et fourra sa main dans le pont de sa culotte:
--Parbleu! le tronc cachait mon étalage de porcelaines. Aussi bien le feuillage, ça rend trop humides les chambres de l'entresol!
--Philistin!
Les bourgeois rirent. Le rapin tourna le dos en s'écriant:
--Vive le Roi! Vive Polignac!... A bas les perruques!
--Gare là-dessous!... prévinrent les garçons de magasin.
Un superbe tilleul s'écrasa lourdement contre terre. Des rires, un haro général insultèrent à l'orgueil vexé de l'artiste.
Jusqu'au boulevard du Temple, Omer et le major eurent de la peine à faire passer leurs bêtes parmi les rameaux. Sous une porte, la laitière vendait aux servantes le fromage et la crème du dîner. Elle renseigna M. Gresloup. Par le faubourg, les soldats de la Porte-Saint-Denis se retiraient emportant, sur un brancard, leur colonel à demi mort. Rue Saint-Denis, les Suisses réussissaient mal à secourir les bataillons bloqués dans le marché des Innocents. On s'y battait depuis deux heures.
--M. d'Orichamps a raison: les troupes épuiseront plus vite leurs cartouches que l'opiniâtreté des Parisiens. Tout ceci marche à merveille!... conclut le major.
Il flattait l'encolure de son alezan humide. Son torse épais et sa tête puissante se campèrent. Il affermit son chapeau; il but à petits coups le lait de la jatte, et, la restituant à la marchande:
--Je n'en consommais pas de pareil au Spielberg!... Omer! quelles journées! Mon petit-fils nous devra de vivre librement dans une ère de justice... C'est la Révolution... Les Français délivreront encore les peuples de la tyrannie. Si votre père était là!...
--Oui, la République universelle!... murmurait Omer en regardant au loin le soleil de cinq heures luire dans les arbres debout, dans l'eau dorée des ruisseaux.
L'astre illuminait les trois couleurs ornant la nudité des façades, les touffes de feuillage débordant les grilles des jardins, les canons des fusils sur les épaules des flâneurs.
L'émotion poignait le coeur d'Omer. Au bout des avenues ombreuses, comme dans les petites rues fraîches, la ville fauve et bleuâtre grondait. C'était une même rumeur effroyable dans les maisons vivantes et dans les coeurs des citoyens belliqueux. Ils se rassemblaient devant les affiches collées précipitamment par des apprentis. Elles invitaient le peuple à consacrer divers gouvernements provisoires; elles l'exhortaient à la lutte. Les gens lisaient à haute voix ces phrases de rhéteurs romains. L'espérance des Conosséi, l'espoir du général Pithouët, du major, de l'oncle Edme, le voeu des Encyclopédistes et celui de la Jeune Europe palpitaient sur les murs de la capitale brûlante comme un corps de femme en gésine... Était-il possible que le peuple vainquît? Était-ce le triomphe que sonnaient les cloches en branle sur les églises et les usines, sur les marchés, était-ce le triomphe que proclamaient ces grandes voix de bronze?
Quand le major Gresloup et son gendre se rapprochèrent de la rue Saint-Antoine, ils entendirent les cris de: «Vive Napoléon II! Vive l'Empereur!» lutter contre ceux de: «Vive la République!» Comme on faisait trêve à l'Hôtel de Ville, faute de munitions, Edme Lyrisse avait conduit là ses cochers, ses demi-soldes du café Lemblin. Debout sur les bornes et sur les tables tirées hors des tavernes, ils discouraient en l'honneur des Bonapartes. A l'encontre, M. Buchez, Blanqui, Michel Chrestien, Combeferre, Enjolras, Bahorel et Grantaire, groupés vers le général Dubourg, célébraient tumultueusement l'espoir jacobin. Quant à Courfeyrac et Cavrois, ils s'étaient confondus parmi les gardes nationaux de M. Roulon, qui s'en tenaient à la sauvegarde de la Charte. Toutes les boutiques envoyaient à ceux-ci des renforts. Marchands et marchandes s'épouvantaient de voir les ouvriers, les artisans applaudir la vieille tricoteuse borgne. Pour la centième fois, elle recommençait les refrains de la Terreur, avec une pétulance affreuse de septuagénaire. Ses mains de squelette battaient la mesure au milieu d'hommes dont la sueur mouillait les chevelures rares et les favoris touffus.
Avant de convier ce peuple hors d'haleine à l'attaque des troupes alignées sur la place de la Bastille, par delà les futailles des barricades, l'Ardente-Amitié voulut recevoir les cartouches que la voiture de l'épicier Mauravert apporterait bientôt. Les FF.·. bavardaient au seuil du café Louis, devant lequel tout à l'heure les cuirassiers de Saint-Chamans avaient dû battre en retraite. Aidées par leurs enfants, des ménagères ramassaient alentour les meubles et les ustensiles qu'on avait jetés sur la troupe. A coups de poing, un vieillard rafistolait les accoudoirs déboîtés de son fauteuil. Ayant redressé son fourneau, une blanchisseuse cherchait ses fers. Tout ce monde plaisantait, s'interpellait, riait et sacrait. La température invitait chacun à boire. On traînait d'autres tables hors des maisons. Maintes et maintes commères vidaient les bouteilles dans les bols, les verres, les casseroles. On trinquait à la ronde. Des filles trop légèrement vêtues, à cause de la chaleur, se dérobaient mal aux pinçons des galants. Eperdus, des chiens se faufilaient ou bien jappaient, contents de revoir leurs maîtres. De soigneuses concierges balayaient les tessons. Une équipe d'emballeurs cachait les cadavres dans les arrière-cours, les recouvrait de bâches. On emmena les femmes qui sanglotaient. De petites filles se risquaient hors des couloirs. Il y avait affluence et querelles à la porte d'une boulangerie. Les plus heureux mordaient à belles dents leur miche. Accroupis contre les murs, la plupart sommeillaient, fourbus, voûtés, leurs armes entre les jambes. Ils formaient, en vis-à-vis, deux lignes de gens adossés aux boutiques, jusque vers l'Hôtel de Ville qui grondait sourdement, jusque vers la Bastille qui pétillait un peu. Parfois une adjuration émouvait leurs visages:
--Vive la République!
--Vive le général Dubourg!
--A bas les Bourbons!
Les mains sales de Bahorel, en l'air, ou le feutre de Grantaire lancé dans l'espace suggéraient les enthousiasmes. Ces clameurs indéfinies s'élevaient vers les enseignes du bonnetier, du charcutier et du luthier, vers le bas en zinc rouge, vers le chapelet de saucisses en bois, vers la contrebasse monstrueuse, vers toutes les lettres géantes, écarlates, vertes ou jaunes, qui désignaient les divers négoces, aux étages, sous les combles, dans les mansardes même, entre les tubes des cheminées innombrables déchiquetant l'azur.
--Eh quoi! Voulez-vous nous jeter demain sur les bras les Cosaques de la Sainte-Alliance et toute l'Europe de Metternich?... demandait Cavrois à Rambourg, parmi les bruits contradictoires.
--Nous les disperserons comme à Jemappes, à Valmy!... rétorqua Pied-de-Jacinthe en frappant du sabre la table où il régnait.
Un maigre hère, de profit aquilin, ôta son couvre-chef de paille crevé:
--Comme à Marengo!
Le capitaine Lyrisse, d'un cri violent:
--A Austerlitz!
Des voix éclatèrent, tel un feu de file:
--A Iéna!... A Eylau!... A Saragosse!... A Moscou!...
C'étaient les messieurs aux redingotes militaires et aux chapeaux sur l'oreille.
A ces grands souvenirs, les ouvriers s'exaltèrent et brandirent leurs armes. Ils se promirent intrépides.
--A la Bérésina, aux Arapiles et à Waterloo!... répliquaient ironiquement Bahorel, Grantaire, les marchands, les chasseurs, Courfeyrac et M. Roulon.
Mille bouches protestèrent, salies par la poudre et le vin:
--Honte à ceux qui ragusent ici! A bas les traîtres!
--Rien n'est plus fort que la liberté,... énonça le fausset de Blanqui dans un instant de silence.
--Les idées anéantiront la barbarie des guerres fratricides!
Enjolras, de son geste exterminateur, faucha l'espace du côté de la place. Entre les décombres de la barricade, on regardait luire les armures des cavaliers royaux.
--Patriotes! nous saurons mourir pour la République aussi bien que nos pères!... jura Ribéride, en montrant le ciel des aïeux, au-dessus de sa chevelure médiévale... Le même laurier ombragera nos tombeaux!
--Et nous n'avons pas besoin d'Empereur pour ça,... assurait Grantaire à ses amis du café Lemblin.
Le général Dubourg apaisait, de la main, les turbulents.
--Le peuple a reconquis les droits sacrés au prix de son sang!... prêchait Michel Chrestien.
Toutes les têtes se tournèrent vers cette figure divine et l'admirèrent.
--Vive la République!... conclut l'organe caverneux de Bahorel, drapé dans les ailes de sa redingote flasque.
La foule de la chaussée répéta le voeu frénétique. Elle étouffa les appels des impérialistes juchés sur les bornes, les objurgations des bourgeois penchés aux fenêtres, et les murmures des gardes nationaux. La tricoteuse et son choeur chantèrent:
Amis, restons toujours unis, Ne craignons pas nos ennemis. S'ils viennent nous attaquer Nous les ferons sauter. Dansons la Carmagnole! Vive le son du canon!
Dans une rumeur hargneuse, les opinions rivalisèrent. Là-bas, des coups de fusil se succédaient sur les monceaux de meubles, les palissades et les tonneaux qui bouchaient la rue. A genoux, la tête au ras des épaules, les assiégeants visaient les troupes de la place, tiraient, rechargeaient. Dix lurons amenèrent un gendarme. Penaud, il grommelait:
--Chienne de corvée!... Tonnerre! chienne de corvée!
On lui versa du vin. Il but. C'était un homme à favoris qui transpirait; une tache humide et rouge indiquait, sur le pantalon de toile, l'endroit de sa blessure. Il se défit de ses bandoulières pour rendre son briquet avec sa giberne. Honteux, il s'expliquait:
--C'est dur, allez, de tuer les autres pour ça. Car enfin c'est nos droits qu'on nous enlève!... Et puis, tout de même, on ne peut pas voir canarder des voisins de chambrée sans les défendre, hein?
--Mais pour les défendre, malheureux, tu immoles tes frères!
--C'est vrai... C'est bien vrai... Ah! chienne de corvée! chienne de corvée!
Ulysse Trélat voulut découvrir la plaie.
--Vous êtes bien honnête, monsieur le major!... C'est un rien... Ça m'a fait mal sur le moment: alors j'ai trébuché; ces messieurs m'ont sauté dessus...
Il accepta de s'asseoir sur un tabouret, devant la serrurerie.
--Vos camarades ont encore beaucoup de cartouches?
--Pas tant que ça!... répondit-il au capitaine Lyrisse.
--Mais encore?
--Dame! on a envoyé une patrouille demander à la porte Saint-Denis si le colonel de Pleinselves pouvait en céder...
Le capitaine Lyrisse s'approcha du général Dubourg. Puisque les soldats achevaient leurs munitions, c'était le moment de brusquer l'attaque. Malheureusement, le fourgon de l'épicier Mauravert n'arrivait pas. Il devait contenir les cartouches fabriquées par les modistes de Mme Cardoche et leurs amies de la rue Richelieu... Mais le véhicule suspect avait-il pu franchir les barricades et les postes de soldats royaux?
On l'attendit près d'une heure, pendant laquelle les disputes s'accrurent encore. Omer profita de ce répit pour se promener et disserter avec importance de groupe en groupe: car cette propagande, il le nota, le distrayait de sa peur. Les marchands fermèrent leurs boutiques. Étudiants, ouvriers, gagne-petit, multipliaient les ovations au général Dubourg, tandis que les bourgeois, les chasseurs ricanaient, le dévisageaient, se demandaient à haute voix d'où il sortait, chez quel fripier il avait pris cet uniforme du temps de Larévellière-Lépeaux. M. Roulon l'engagea même à changer d'habit, s'il ne voulait devenir un signal de dissensions... Dieudonné Cavrois insistait pour qu'on allât offrir à La Fayette le commandement des gardes nationales.
--C'est un grand nom de 1789... Nous pourrons nous rallier à lui, tous!
Dubourg réprima très mal son irritation: