Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie
Part 3
--Ah bah!... je soupçonne à présent les raisons qui vous portent à redouter la damnation éternelle.
--Oh! vraiment... c'était véniel... je t'assure... en tout bien, tout honneur...
--Dieu m'écrase, si j'en doute.
--Allons, ne fais pas le plaisant... Parlons d'Elvire... Peste soit du farceur!...
Elle accepta de rire franchement. Son visage d'homme brun se permit la gaieté. Peut-être des souvenirs aimables vécurent-ils soudain en elle. Ses tristesses subitement furent abolies. Ses yeux conversaient avec le ciel. Sa main cueillit distraitement des roses défeuillées. Sa taille se cambra. Du soleil dorait sobrement les boucles de ses cheveux sous la coiffe de veuve, qui prenait une mine de cornette «à la bergère des Alpes». Emu de la voir ainsi, loin de ses terreurs, Omer entretenait cet état en l'assaillant de plaisanteries fines et taquines.
--Tu t'amuses à me faire endêver!...
--Maman, maman Virginie, vous êtes une sournoise... Vous voilà jolie et rieuse, tout à coup, à damner un saint. Ah! je vous y prends, madame l'Amertume; vous me cachiez ces enjouements-là, qui vous siéent à ravir. Parole d'honneur! belle dame!...
Il enlaçait la taille plate de sa mère et lui plaçait contre l'oreille un baiser.
--Enjôleur!... N'importe, il faut d'abord conquérir ton ange... Elle seule convaincrait sa mère. Telle que je la connais, Mme Gresloup cède maintenant à ses justes craintes; elle emploie tous ses soins à retenir sa fille près d'elle...
--Il est vrai que Mme Gresloup ne m'a point encouragé directement. Il se peut que ses invitations à dîner vinssent du major, qui entend faire de moi un ennuyeux saint-simonien...
--Rien n'est encore près de se conclure, à ce que je vois! Tu as pris pour des déclarations quelques franches politesses trop naturelles entre les Gresloup, les Héricourt et les Cavrois, qui sont un peu cousins, qui se fréquentent intimement depuis 1804 et qui descendent les uns chez les autres aux étapes de leurs voyages, puisque les Moulins sont un relais sur la route de Calais, de Londres et du pays de Galles. Elvire a joué avec toi, pendant les vacances. Elle t'aime bien. Cela suffit-il?
--Peut-être.
--Pousse plus avant dans tes confidences. Lui as-tu déclaré ta flamme?
--Par les yeux.
--Ah! le bon billet! Par les yeux! Par les yeux! Innocent, va!... Chasse-moi de ta cervelle tous ces hannetons... Par les yeux, Seigneur!... Vous l'entendez! Mais ce que les yeux d'une femme avouent pour l'instant ne signifient point que sa bouche l'avouera pour toujours. Oh! le petit fat! Par les yeux!... Eh bien! souffre que je te le dise... Il n'y a rien de commencé entre Elvire et toi.
--Que si!
--Que non...
--Dolorès Alviña m'a parlé de même par les yeux... Ses billets m'ont suivi à Rome...
--Oh! celle-là, c'est une créole, c'est une romanesque! Une tête chaude. Elle ne s'est pas déguisée en page, comme Lara, pour t'accompagner et te sauver des périls?... Non? Alors elle n'a rien fait pour toi. Quand tu la verras bondir sur une cavale à tes côtés, et, à la lueur de la foudre, t'arracher à la mort, ou périr pour toi..., ce jour-là seulement tu pourras dire que Dolorès Alviña t'aime, outre ta part des Moulins-Héricourt et de la Banque d'Artois... Mais, si elle s'en tient aux billets doux...
--Maman Virginie, vous êtes cruelle pour mes illusions...
--Hélas!... Ah! nos chimères... Heureusement, il y a Dieu... et tu as grand tort d'oublier Dieu.
--Je n'entends pas l'oublier...
La joie de sa mère s'exagérait donc tout à l'heure. Ce n'était que feinte et manoeuvre, pour démontrer habilement la vanité des choses humaines, devant la grandeur divine. A nouveau la veuve louait rapidement la vie pacifique du prêtre, le plaisir de la pureté morale, les ivresses de l'extase mystique. Même elle fit miroiter les splendeurs des ambitions épiscopales. Elle gardait sa jeunesse nouvelle, mais pour prêcher comme un jeune vicaire imbu de foi chaleureuse. Des expressions familières à l'abbé de Praxi-Blassans étaient resservies par ces lèvres ardentes.
A ce moment, la cloche des vêpres ébranla les airs... Lugubrement elle appelait les fidèles à révérer la mort de Jésus. Les coups lointains des battants sur le bronze gémissaient, longues plaintes moroses versées par les abat-sons du clocher grisâtre et carré dans les nuages montueux du ciel.
Maman Virginie ne cessait pas de paraître forte et contente. Pour convier à la dévotion, elle n'usait plus de ses tristes sermons d'autrefois. Tout autre, elle parlait à la manière d'un saint François d'Assises, que les oiseaux amusent, qui remercie Jésus de l'éclat des fleurs et de la beauté du paysage. Elle composait un tableau clair et gai de la vie au presbytère, un tableau magnifique et orgueilleux du commandement pastoral. Elle compara les palais des évêques et l'hôtel du général du Bourg, au dam de celui-ci; puis l'éloquence de la chaire et l'éloquence du barreau. Bossuet n'avait-il pas laissé autant que Mirabeau un nom respecté dans les mémoires des hommes? Richelieu n'avait-il pas régi le monde, autant que Robespierre? Léon X et Jules II n'avaient-ils pas conçu, mieux encore que César, la fraternité des peuples sous le sceptre de saint Pierre? Que valait pour une âme généreuse, auprès de cela, les médiocrités de la vie parlementaire, auxquelles il aspirait sans doute?...
--Réfléchis... Je vais parler à Dieu de toi..., lui dit-elle en le quittant.
Elle riait, elle ne le pria point de l'accompagner à l'église, ainsi qu'ordinairement. Elle affecta de ne vouloir plus rien imposer. Elle laissait à l'évidence le soin de convertir.
Omer réfléchit. La tactique nouvelle de sa mère l'enchantait, pour ce qu'elle abandonnait de morose et d'hostile; elle l'effrayait aussi pour ce qu'elle se promettait de triomphes commodes. Certainement, un rusé confesseur avait instruit Mme Héricourt à vaincre. Quelle que fût la certitude sur ce point, Omer avait acquis de cette conversation un doute très sérieux sur l'amour d'Elvire envers lui. Il se pouvait qu'elle lui refusât de s'unir. Pendant le voyage à Rome, les lettres scientifiques du major suivies par deux lignes passablement sèches de nouvelles afférentes à la santé de la dame et de la jeune fille, n'étaient point, quand Omer se rappelait le ton de ces missives, pour réfuter les insinuations de la pieuse veuve. Il se reprocha durement la faute de n'être point revenu par la capitale, mieux eut valu faire visite aux Gresloup, avant d'aborder sa mère. Il arrivait dépourvu de preuves et d'arguments, comme un collégien aux illusions trop vives. Sa logique ne permettait pas qu'il réduisît à rien les doutes maternels. Son orgueil et sa confiance en soi furent grièvement atteints, pendant qu'il marchait, les mains derrière le dos, autour des plates-bandes et de la pelouse maigre, encombrée de folioles jaunes et valsant au gré de la bise. A seize ans, une fille délicate comme Elvire n'obtenait pas l'autorisation de se marier, si la plus enthousiaste des passions ne l'animait pour convaincre la prudence maternelle. Or, la passion d'Elvire, maintenant, était rien moins que sûre.
Le rêve de Rome s'écroulait. Lui-même se parut absurde et léger de caractère, jusqu'au comique. Ce fut une grosse peine qui l'oppressa longuement.
L'abbé de Praxi-Blassans le trouva tout désemparé, sur le banc de pierre dans la courbure de la haie, à l'ombre du saule-pleureur.
--Qu'as-tu cousin?
--Je m'assure que je suis le plus grand sot du monde.
--L'opinion n'est pas unanime.
--A d'autres!
--Le char-à-bancs est prêt... Dieudonné peste contre toi... Viens d'abord chez le père Claës... Tu sais qu'il a fait un diamant avec du sulfure de carbone?
Et il narra les détails de l'expérience magique, comment, au retour dans la vieille maison de Douai, après les longues années d'un séjour en Bretagne nécessité par de grands déboires d'argent, le domestique de M. Balthazar Claës avait découvert au fond d'une coupelle, le précieux joyau.
--Le miracle s'est opéré, seul, loin du savant... Et cet homme qui a jeté sa fortune, celle de ses enfants à son creuset du magicien, n'a pu même suivre les phases de la transmutation... Il ignore comme devant? Dieu s'est joué de lui... Le Seigneur lui a donné une grande leçon d'humilité chrétienne... Depuis deux ans, le vieux Claës cherche à ressusciter le phénomène... Il y parviendra peut-être... Et alors...
--Alors?... interrogeait Omer, sceptique.
--Alors, je saurai de quelle manière on suscite un miracle...
--Ah bah!
--De quelle manière on change la boue en diamant... Un peu de poudre sulfureuse répandue dans la main d'un mendiant, un éclair de l'orage, et je change, dans cette pauvre main souffrante, la poussière en richesse...
--On n'en fait pas moins dans les baraques d'escamoteur, au boulevard du Temple.
--Tu persifles trop aisément, mon cher. Le miracle est, par ailleurs, la révélation d'un phénomène scientifique familier à un élite et au prophète, mais ignoré de la foule... Quand Moïse fit jaillir la source du rocher, il avait, à des signes certains, à la présence d'une herbe aquatique, par exemple, reconnu le voisinage nécessaire de l'eau. Il fora l'argile entre deux roches. Le liquide jaillit... Seul entre leurs amis, Jésus s'aperçoit que la mort de Lazare est une simple catalepsie. L'enfant qui étonna les docteurs possède le moyen de réveiller un cataleptique. Le Messie parut marcher sur les eaux, parce qu'il réussissait probablement à s'élever du sol à certains moments de puissance nerveuse. Apollonius de Tyane, d'autres anciens illustres jouirent du même privilège. De nos jours, les somnambules se promènent en équilibre au bord des gouttières, et sautent des distances énormes, ce dont ils seraient incapables à l'état de veille. A son gré, Jésus obtenait la force des somnambules. Il ne devait pas agir, ici-bas, autrement qu'avec les facultés d'un homme. Donc, nous pouvons aussi bien marcher sur les eaux, ressusciter le cadavre dans le sépulcre, faire jaillir l'eau du rocher, ou changer en diamant un peu de poussière dans la main tendue d'un loqueteux.
--A merveille! tu composes le manuel des mille et une recettes à l'usage des Messies à venir.
--J'entends frapper l'esprit des foules par un fait indéniable et surprenant, de telle sorte qu'elles gagnent la foi, qu'elles m'écoutent et soient persuadées... J'étudie dans les cliniques et dans les hôpitaux l'art des thaumaturges; et dans les laboratoires, celui des magiciens.
--Au diable les fainéants qui bavardent, tandis que je me morfonds à les attendre! cria Dieudonné, assis dans un petit char-à-bancs verni.
Il contenait l'impatience de gros chevaux blancs chargés de colliers monumentaux qu'agrémentaient des sonnailles et des pompons bleus.
--Oui! oui! je montrerai aux fidèles jusqu'où va l'omnipotence de Dieu, jusqu'à changer la poussière en joyau dans la paume du mendiant. Que le Seigneur daigne accorder cette grâce à son prêtre!...
--Et celle de se hâter davantage quand on l'appelle!... Retrousse ta soutane, ma fille. Hé! on voit ton mollet.
Lestement, Édouard bondit sur la voiture, et d'une formidable claque heurta l'épaule de l'étudiant, qui lâcha deux jurons, qui se vengea du fouet contre les flancs de ses magnifiques boulonnais. Leurs croupes se contractèrent, pendant qu'ils se cabraient dans les rênes.
--Voilà des coursiers dignes d'un char antique, remarquait Omer.
Les poings écartés par l'ampleur de sa bedaine, Dieudonné Cavrois maintint solidement l'attelage pour sortir entre les bornes ferrées qui protégeaient le porche des Moulins-Héricourt. Massifs, fringants, coiffés de crinières épaisses et flottantes, parés de longues queues jusqu'aux sabots, les bêtes blanches emportèrent le véhicule, et les trois cousins rirent sous la voûte de la bâche verte.
Devant leur moulin de Saint-Nicolas, qui était une construction de briques, aux fenêtres enfarinées, le meunier cessa de pomper l'eau pour saluer, et il fit taire le petit chien roux.
-Ah! voilà nos maîtres!... Monsieur Dieudonné, nous avons, comme ça, cent cinquante sacs en réserve... Faut-il les charrier aux bateaux?... Le petit bidet a la gourme... L'artiste est revenu ce matin. Pour guérir, il pense que ça guérira... Mais ce sera du long... ah oui, ce sera du long, à ce qu'il dit. Il n'y aura plus de grains à moudre vers les jeudi... Madame Cavrois n'en a point promis... On attend les bateaux de Gibraltar...? Ça m'embarrasse. Bah! je mettrai le temps à profit pour faire gratter les meules. Il y a un engrenage qui se décrinque, et puis la vanne ne va plus grand'ment!... C'est ça, on se mettra à la réparation... La petite Louisette est accouchée de deux jumeaux, la nuit dernière... Il travaille bien, ch'tiot Pierre! On a trinqué un bon coup, ce matin... C'est-y vrai que vous êtes parrain? A la bonne heure... On fera un fameux baptême... avec de la tarte... Et puis vous nous direz des chansons, à c't'heure! Un baptême sans vous, c'est plus triste qu'un enterrement... Mais quand vous y êtes, on prend du plaisir pour tout l'an... Monsieur l'abbé Édouard il le baptisera bien? Il est si brave à l'ouvrage, ch'tiot Pierre! Ah bien, je cours lui annoncer ça... Ce qu'il va être faraud!... Bonsoir, nos maîtres!
L'homme aux jambes brèves, au large torse agita son bonnet de coton bleu, sans ôter l'autre main du gousset. Par toutes ses têtes rondes et hâlées, une bande de filles en camisoles blanches rit au salut qu'en patoisant Dieudonné leur cria. Les arbalétriers, dans le jardin de l'auberge, rivalisaient d'adresse. Un colosse visait la cible de paille, avec l'arme des ancêtres vaincus à Crécy et Azincourt. Sous le chaume roussi, les façades blanches s'ornaient de capucines et de houblon. Vêtues de noir et cassées par les travaux des champs, les vieilles fumaient leurs pipes, les mains derrière le dos, sous la pointe du madras bien épinglé. Des chats savouraient leur quiétude. Habit bas, les joueurs de boules s'excitaient par mille bravades dont se gaussaient les spectateurs en pantalons courts et en vestes de drap. Plus loin, le curé, fier de sa corpulence, pérorait au milieu d'un groupe de vieillards immobiles sur leurs culottes et leurs bas chinés. Deux ou trois portaient encore la queue de cheveux noué d'un petit ruban gris. Dans un chariot dételé, les gamins défendaient cette forteresse contre des ennemis à collerettes, et armés de branches.
Après, ce fut la campagne onduleuse, au loin étendue, ses rideaux de peupliers au bord des ruisseaux invisibles dans les creux des prairies, ses éteules blondes montant au ciel nuageux, ses premiers labours, les sillons de terre brune où s'abattaient les cohortes de corbeaux picorant les vers.
Les chevaux brûlèrent le pavé du Roi, escaladèrent les côtes, descendirent les pentes. Le bruit du grand trot attirait les buveurs sur le seuil du cabaret solitaire à la fourche de la route et du chemin qui conduit, par le travers des champs, jusqu'aux vergers du prochain village. Là-bas le cornet à piston règle la mesure des danses rustiques. Les pigeons tournent dans l'air. Le clocher d'ardoises et de pierres grises veille sur les horizons bleuâtres et sur l'océan des terres, sur la proue d'un soc abandonné entre les mottes. A la crête du talus, le saule étronçonné chante par cent voix de passereaux turbulents.
Le spectacle de la belle campagne vaste et déserte, en ce jour de repos dominical, les flonflons des bals champêtres qu'apportait parfois le vent, la silhouette d'un couple amoureux qui s'égarait dans la venelle, tout entretenait Omer de son infortune sentimentale. Elvire ne l'aimait point assez, pour qu'il la pût ravir à la sollicitude des parents. S'ils reculaient l'union vers l'époque où l'enfant serait majeure, cinq ans passeraient avant qu'il s'affranchît de toutes les tutelles. Hélas, Mme Héricourt exposait de trop justes raisons. Elvire n'aimait pas encore assez. Lui-même était un sot d'avoir cru le contraire. A qui la faute? N'avait-il pas redouté, pour les ruses de ses vices, la forte intelligence de la jeune fille? Ne l'avait-il pas froissée par ses tergiversations et ses dérobades. N'avait-il pas eu peur de cette vertu sévère? Il voulut interroger ses cousins sur les Gresloup. Une discussion scientifique les accaparait. Édouard éparpillait sur les épaules de sa soutane, la poudre de sa chevelure, tant il remuait sa tête éloquente et colérique, en tapant, du poing son bréviaire, en repoussant vers sa nuque son tricorne. Il accusait Thénard et Gay-Lussac de s'être attribué la découverte de Davy, relative au «radical de l'acide borique». Dieudonné poursuivit la défense des chimistes français. Sans réserves il vanta les travaux de son professeur, M. Dulong, qui, aidé par Thénard, avait définitivement établi l'analogie entre la combustion du carbone contenu dans le sang, lorsqu'il se transforme en acide carbonique sous l'action de l'oxygène respiré, et l'inflammation d'un mélange d'hydrogène et d'oxygène mis en présence du platine en éponge. Le jeune chimiste espérait tout des études entreprises sur les rapports constants entre les chaleurs spécifiques des gaz considérés sous le même volume et sous la même pression. D'ailleurs, il assistait Dulong occupé à construire les appareils pour déterminer la force élastique de la vapeur d'eau à des températures élevées. Et c'était son triomphe d'avoir été choisi comme collaborateur, à Paris, par le maître de la Faculté des Sciences.
Édouard tint pour la chimie anglaise. Ils dissertaient indéfiniment sur la combinaison du phosphore avec l'oxygène, sur les lois qui régissent la transmission de la chaleur, sur la propriété qu'ont les matières salines de rendre les tissus incombustibles, sur les vertus du fulminate d'argent et de l'acide phosphorique, sur le rôle du kermès dans les affections de poitrine. Déjà l'abbé, sans rien découvrir de sa ruse, avait guéri un pieux malade délaissé par les médecins: puis avait attribué à Dieu l'intervention salutaire, car il administrait la drogue dans le pain bénit.
Omer ne put placer un mot de ses inquiétudes. Des phrases brèves le rejetaient hors du débat. Accoutumée à tenir compte de l'écho dans les églises, la voix mélodieuse et retentissante d'Édouard étouffait les intrusions de langage étrangères à la thaumaturgie. Adapter l'usage des nouvelles conquêtes scientifiques à la démonstration de la foi, c'était son but. Il regrettait qu'un évêque intelligent n'eût pas lancé sur les eaux de son diocèse, le premier bateau à vapeur! Au P. Ronsin, il avait déjà remis plusieurs mémoires le suppliant de fonder un monastère où des Jésuites mathématiciens et chimistes étudieraient, s'évertueraient à des inventions. Quelle force cela n'eût-il pas donnée à l'Église. Et quelle faute de ne pas avoir attiré dans les ordres monastiques, par des privilèges et des traitements notables, les savants de l'époque. Il rêvait de cloîtres solitaires, dans les provinces les plus à l'écart. Là des laboratoires merveilleusement aménagés eussent contenu tous les instruments de la physique, tous les ingrédients de la chimie, tous les modèles des machines industrielles.
--Comprends-tu... Les miracles de la vapeur et de l'électricité ne se manifestant que par la main de Dieu! Ah! ce qu'eût pu faire un pape intelligent, s'il eût décerné la pourpre des cardinaux à Laplace, à Dulong, à Davy, à Dalton, à Thénard!
--Mais c'est là l'idée d'Enfantin, l'ami du major Gresloup! s'écriait Omer. Le Saint-Simonisme enseigné par le moyen de la religion. L'abbé de Lamennais échange avec eux une correspondance tout à fait curieuse à ce sujet.
--Il m'a écrit de même, en m'encourageant, répondit Édouard. Ce grand apôtre sent bien que c'est le seul moyen de ramener les élites, puis les peuples à la foi et à la catholicité, à l'union des races sous l'autorité de Rome. Il faut que le miracle scientifique éblouisse d'abord le monde, du haut du Vatican!...
--L'abbé de Lamennais, Enfantin et toi, cousin.., vous perdez votre temps, objecta Dieudonné. Les princes actuels de l'Église ont l'âme trop médiocre pour comprendre; et, s'ils comprenaient, tout aussitôt ils craindraient de voir leur prestige personnel balancé par le prestige de tes savants à tonsure. Vous vous heurtez à l'opposition la plus inébranlable: celle de la sottise et de l'ignorance égoïstes, triomphantes et souveraines.
--Hélas! accorda l'abbé de Praxi-Blassans. Le cardinal Consalvi lui-même, malgré toute son intelligence et toute son autorité, n'osa point continuer contre les cardinaux et les évêques la lutte entreprise par son vaillant esprit.
Omer essaya de les étonner:
--M. Enfantin estime nécessaire pour tout autre Consalvi de rompre avec Rome, si tant est qu'il veuille réussir, et de créer une manière de schisme. Il prône le schisme, M. Enfantin! Même, cela ne laisse pas que d'indigner Mme Gresloup et sa fille.
--Donc, tu persifles les doctrines d'Enfantin, appuya Dieudonné en riant. Logique d'amour: ta belle te dicte tes opinions.
--Oh! ma belle!... ma belle!... Vous en parlez à votre aise... J'ai là-dessus moins de certitudes, avoua-t-il humblement. Toi, l'abbé, qui renseignes les Jésuites de Rome sur le coeur d'Elvire, tu en sais davantage...
--Moi?... Non pas. Un de nos supérieurs à l'étranger m'a demandé quelques indications. J'ai répondu que tu considérais ce mariage comme l'unique moyen de renoncer à la prêtrise sans réduire au désespoir la plus sainte des mères.
--Ta lettre ne contenait rien de plus?
--Rien, sinon que le mariage ne me semblait pas impossible... Depuis l'enfance, Elvire n'a-t-elle pas témoigné, à ton égard, une vive amitié. Son père prise ton savoir. J'ai dû mettre quelque chaleur à m'exprimer, dans l'intention que ce religieux trouvât bon de persuader ma tante Virginie.
--Au total, jamais Elvire ni sa mère ne t'ont laissé entendre clairement leur désir de me voir faire une démarche pressante; dis-moi, Dieudonné?
--Mon Dieu, ce sont des choses qu'une jeune personne accomplie et une dame très respectable ne s'empressent point, à l'ordinaire, de déclarer.
--En effet...
Omer savait à quoi s'en tenir. Personne de la famille Gresloup n'avait franchement averti ses cousins sur les sentiments d'Elvire. Les doutes de Mme Héricourt se confirmaient en lui. La conquête de l'ange était encore à faire. Pourquoi, pourquoi le vice de Lucifer avait-il redouté la claire vertu d'Eloa?
Il conçut une tristesse véritable. «Quel sot je suis d'avoir cru tout proche un tel bonheur, devant la matrone du Capitole. L'air de Rome m'a grisé. Il me reste Dolorès. Il me reste d'acheter, à cette belle Espagnole, pour une part de la Compagnie Héricourt, le plaisir que n'importe quelle courtisane me dispenserait, ma grisette Angeline même...»
Il n'écouta plus rien de la conversation savante vite reprise entre les chimistes lorsque les deux chevaux larges et chevelus cessaient de vouloir gagner trop sur la main du maître, et de prendre le galop parmi les étincelles. Le soleil de la mi-septembre s'inclinait déjà sur l'horizon des plaines. Le chemin côtoyait la rive de la Scarpe. Une file de peupliers frissonnait au bord des prairies. Dans le réseau des branches un peu dévêtues, le ciel se fonçait. Impassible et belle, la campagne ne communiait pas au chagrin du jeune homme. Il pensait à la jalousie de sa maîtresse italienne, Carita Gennarello, qui haïssait la nature, trop somptueuse et trop immortelle devant les amantes humaines. Comment rivaliser? Ce soir, Omer comprenait l'âme de la fille ardente, et ce besoin de se perpétuer qu'il eût voulu satisfaire aussi en fondant une famille héritière de ses voeux, en propageant une descendance, forme multiple et indéfinie de sa pensée vivante, de sa dévotion à la Loi romaine, à l'idéal des Latins. Un moment, il se crut le rival de la nature, l'Adam qu'elle venait de vaincre, dans l'illusion de s'éterniser par le moyen d'Elvire.
Il se mesura chétif et seul.