Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie
Part 26
Au café de la Régence, un polytechnicien se précipita vers le major. C'était son fils. En qualité de sergent il avait le privilège de sortir aisément de l'école. Malgré l'animation de sa parole virile, il ressemblait à une fille travestie, contente de savoir ses paupières langoureuses à l'ombre du bicorne. A l'en croire, les élèves de l'École désiraient combattre pour les libéraux. Une lettre du jeune Charras, naguère exclu pour avoir chanté la _Marseillaise_, dans un festin, les avait prévenus de la colère du _National_. Sous les murs de Toulon, Bonaparte n'avait-il pas gagné la gloire en luttant pour les jacobins contre les réacteurs? M. Gresloup accueillit cet enthousiasme, qu'écoutaient aussi les consommateurs assis devant les échecs, dans la salle vénérable. Quelques-uns gardaient leur chevelure blanche nouée en queue, comme M. d'Orichamps. A la fin des parties, ou bien en attendant que le partenaire eût poussé le fou, la tour, la reine, ils s'occupaient un peu, sur le seuil, des manoeuvres exécutées par les pelotons de lanciers aux plastrons jaunes. Ces militaires essayaient de circonvenir et d'intimider les bandes goguenardes par les caracoles de leurs petits chevaux gris.
Urbain s'enfiévra davantage. Il faisait naïvement montre de sa science tactique. Son père lui demanda comment il avait pu le joindre dans ce lieu. L'adolescent rougit.
--C'est la marchande de modes, Mme Cardoche, chez qui j'achète mes cravates, rue Montpensier...
--Ou la petite Cydalise?... rectifia plaisamment Omer.
--Tu vas manquer l'appel, si tu ne rentres à l'école tout de suite... Bonsoir!
Le joli polytechnicien obéit à regret: car le capitaine Lyrisse, poudreux et verbeux, distribuait des nouvelles. La Haute Vente se réunissait d'urgence. Tous les Maîtres Elus des carbonari étaient convoqués. Il fallait se rendre auprès d'eux.
Aux dangers de l'émeute, Omer préféra le péril d'être arrêté en compagnie honorable, traduit devant la Chambre des Pairs. Son éloquence le sauverait apparemment. Même il médita sa défense durant le trajet, sans réfuter les avis un peu fous de son beau-père, du général Pithouët, de l'oncle Edme, qui voulaient faire appel à la garde nationale, licenciée depuis 1827, en revêtant l'uniforme des tambours et en battant la générale.
Rue Vivienne, ils furent introduits sous un large porche, traversèrent une cour, gravirent un escalier de pierre. Après un corridor à crépi lézardé, ils pénétrèrent dans le tumulte. Vingt ou trente messieurs se disputaient là. Quatre fenêtres versaient la lumière diffuse de la cour sur les gesticulations et les figures jaunâtres.
En vain, La Fayette, debout, essayait-il de convaincre par sa voix mélodieuse par les diverses expressions de sa face lourde, glabre, surmontée de mèches roussâtres. On comprenait des mots épars: «Fête de la Fédération... les grands jours de Mirabeau... J'ai ouï dire par Sieyès... Washington voulait-il une république? Franklin ne s'en souciait pas... La liberté universelle? J'y ai rêvé dans le cachot d'Olmütz et dans la prison qu'était la France sous le despotisme de Bonaparte... Le roi de la Sainte-Alliance menace la Charte!...»
S'étonnant que le bruit ne se pût apaiser, il chercha de la déférence sur les physionomies des nouveaux venus.
--Vive l'Empereur, Monsieur!... déclara le capitaine Lyrisse.
Le demi-solde croisait les bras contre son habit marron, et rejetait la nuque en arrière, par défi.
Le général Pithouët ne donna pas au vieillard un bonjour plus affable. D'un air hautain et las, ses cheveux pleureurs rabattus contre son front morose, il imposa d'abord à l'assistance le respect de ses grades maçonniques; il en arbora les insignes apportés dans les poches de sa redingote bleue. On put supputer le nombre considérable de Loges qu'il représentait ainsi. Par des contradictions brèves, dédaigneuses, sans ripostes aux arguments objectés, il s'arrogea tout de suite la souveraineté, derrière la table qu'il choisit pour tribune. Non loin, Omer reconnut le visage d'Auguste Blanqui, allongé par une petite barbe blonde, et la mine de profonde concentration mentale que gardait ce lauréat des concours généraux...
--Bonjour, mon sauveur! Venez ici...
Sur le cou frêle, dégagé du col mou, ne subsistait nulle trace de la blessure reçue en 1827, dans l'émeute de novembre, rue aux Ours. Assis, il étreignait ses genoux de ses mains onduleuses, et, patiemment, attendait la fin du bruit, qu'il jugeait absurde.
--Sans discipline, on ne fera rien d'utile!... prêchait le major Gresloup... Acceptons, avant tout, l'autorité de nos chefs!
--On se dévoue à une idée... ou bien non!... affirmait le capitaine Lyrisse... Qui se dévoue n'a pas besoin de discuter... Il écoute et il obéit.
Des exclamations colériques l'interrompirent. Blanqui ricanait. En sifflotant, le général se bourra le nez de tabac. La Fayette toussait, cherchait son mouchoir dans les plis de sa redingote trop ample.
--Guillotiner! guillotiner!... Halte-là!... Nous sommes des morceaux un peu gros pour être avalés comme ça par les mandibules de Charles X!... répondait à un timide le général Dubourg, en tapant sa tabatière dans le creux de sa main.
--En effet!... dit M. de Rastignac, qui saluait Omer.
Ils s'étaient déjà rencontrés dans le salon de Mme de Nucingen, à Tortoni, sur le boulevard de Gand, et se le rappelèrent tout bas. Quelqu'un criait:
--Assez de stratagèmes! Assez dissimulé, en nous cachant, en complotant! Il convient d'abandonner la ruse pour la franchise! La liberté doit mettre le pied dehors; elle doit sortir de nos tanières et de nos conciliabules... C'est une fille robuste, et qui ne craint personne!... Le peuple la prendra par la main pour la mener sur le trône des Bourbons!...
Omer se détourna vers le coin où tonnait cette voix. Une tignasse épaisse tremblait autour d'une face renfrognée, barbue, vibrante. L'homme, voûté dans un large habit noir, piétinait, les mains derrière le dos, en voilant, de ses sourcils froncés, des yeux minuscules. On nomma Pierre Leroux.
--Compter sur le peuple? Ah! le bon billet! Nous l'avons trop vu à Belfort, en 1820,.. interrompit Armand Carrel, et la fine plaie de sa lèvre amère coupa mieux son visage sec... La ville entière partageait, la veille, nos opinions. Une compagnie de soldats en armes proclamait la République sur la place; il eût suffi que cent personnes voulussent approuver, pour que toute la garnison se joignît à nous. Au contraire, pendant un quart d'heure, on entendit fermer les serrures à double tour, et pousser la clenche des volets, dans les maisons... Il ne faut pas s'embarrasser de la populace. Les choses faites, elle suivra. Auparavant on n'en obtiendra rien. Si: les royalistes sauront en tirer des trahisons inutiles ou des indiscrétions d'ivrogne.
La gracieuse personne d'Enfantin, jusqu'alors disparue entre les épaules des voisins, se manifesta, soudain, par les accents mêmes qui séduisaient les auditeurs de ses conférences, à la salle Montausier. Sa figure ronde, fraîche, pourvue d'une barbe légère, de jolis cheveux châtains en auréole, émergea. Il fit cesser, d'un signe, la digression glapissante et confuse que poursuivait Pierre Leroux, sa tignasse en avant. Le sourire d'Enfantin apaisa tout. Un poète chantait l'idylle du peuple content, choyé par les soins d'une politique communiste et maternelle, voué à du bonheur, groupé par sympathies, par amours. Tandis que le docteur Buchez citait des phrases de Saint-Simon et d'Olinde Rodrigues, Armand Carrel ramena machinalement les boucles crépelées de sa chevelure noire sur la largeur de son front. Cette phraséologie agaçait sa fièvre.
--Pourquoi vouloir encore renverser le régime royal?... suppliait Enfantin de sa voix de coeur. Depuis 1816, pas un complot qui n'ait avorté et coûté, sans résultats, des vies précieuses aux hommes. L'instinct du peuple soupçonne la vanité de tels efforts. La parole et la douceur savent entraîner les êtres. Il faut convertir par les moyens que l'Église emploie. Mesurez la force de sa persuasion. Ce n'est point substituer une violence à une violence, qui peut sauver le monde. Notre salut sera d'imiter l'Église, d'ajouter notre espérance au dogme, et de prêcher ensuite une charité plus magnifique...
Une huée mal contenue répondit à cet exorde.
--Aux armes! aux armes!... protestait Blanqui forcenément, sans bouger de sa chaise.
Et de crier jusqu'à ce que l'on se tût... Omer songea qu'il pourrait finir cette aventure en place de Grève, après avoir été cahoté dans la charrette du bourreau, comme les sergents de La Rochelle, après avoir glissé sur le sang de ce bel Armand Carrel, de cet élégant Rastignac, de ce Pierre Leroux hérissé, sale, aux épaules parsemées de pellicules. Son imagination compta leurs têtes dans le panier de l'exécuteur; même la tête poupine d'Enfantin, enveloppée dans sa barbe légère parmi le son rouge. Quelque chose comme un caillot l'étrangla... «O douce Elvire!... Front pur que flattent des boucles fauves!... c'en est donc fait!... déclama sa crainte... Je ne vous verrais plus... Ah! parc de Meudon, que je voudrais, sous tes ombrages... Hélas! me voici devant le résultat de mes idées... Mes idées?... Parce que je fis quelques dettes, parce que j'eus honte devant mes créanciers, parce que j'acceptai, de mon oncle Edme, l'argent..., j'ai dû m'acoquiner à son destin... Ah! ces vieux soldats de Napoléon!... La mort a trop souvent dansé devant leurs regards éblouis par les feux de file... Moi, je frémis!... Comment celui-ci n'a-t-il pas peur?»
--Il y a nécessité de combattre..., grondait toujours Auguste Blanqui, sans quitter sa chaise.
La discussion se développa. Selon Carrel, les trois quarts des Loges étaient royalistes, ou composées de couards. On ne pouvait faire fond que sur les Ventes.
--Défions-nous, Messieurs, de ceux qui veulent restaurer l'Empire!... supplia La Fayette.
Il cogna la table d'un coup retentissant, ce qui rappelait aux carbonari son autorité de Grand-Élu. Le silence se fit, pendant lequel on fut mal à l'aise. Enfantin baissait les yeux, et tournait ses pouces. Une colère réelle empourprait la figure plombée du vieux chef, qui s'écria:
--Il ne faut pas changer de tyrannie, mais les remplacer toutes par la liberté!
Michel Chrestien haussait tout à coup sa tête de Jupiter, pour applaudir avec Pierre Leroux, Blanqui, M. Buchez, Ulysse Trélat. Les joues mûres de La Fayette se marbraient un peu. Ses vieilles mains garrottées de grosses veines, ponctuées de taches jaunes, râtissaient machinalement le drap de la table contre laquelle il s'appuyait du ventre. Il parut mâchonner de la bouillie. On attendait sa parole. Il se reprit à totaliser les nombres de fidèles que l'on pourrait mettre en ligne. On discuta de nouveau. Enfantin leva son clair visage, étendit les bras, chantant presque:
--Pourquoi rouvrir l'ère belliqueuse?... L'âge d'or n'est pas derrière, mais devant nous. Il s'agit seulement de bonne volonté, de fraternité...
--Hé! hé!... railla le major Gresloup,... quand vous avez rompu les portes de l'École polytechnique en 1814, pour courir, le fusil à la main, défendre la barrière de Clichy, vos coups de feu furent-ils fraternels à l'égard des Alliés?...
Enfantin caressa les duvets de ses joues claires, sans répondre au sarcasme, sinon d'un geste vague. Puis il disserta religieusement:
--Je n'estime pas que l'usage de la violence nous aide à conquérir l'harmonie sociale. Je ne l'ai jamais pensé, M. Gresloup! Vous le savez bien. J'ignore si l'on a le droit de conduire au massacre une population innocente... Je me demande si ce n'est pas un crime que de le tenter!
Tout pâle, il répéta:
--Un crime!
Omer eut envie de l'applaudir, mais la plupart des carbonari protestèrent avec véhémence. Le général Pithouët s'élança:
--Un crime?... un crime?... Mais non: nul remords ne me trouble. Je me suis battu quinze ans sur tous les champs de l'Europe!... Nul remords ne me trouble, Monsieur... Car si j'ai frappé, j'ai été frappé... Un crime!...
Il se rua vers Enfantin, les poings fermés. Le délire de la rage convulsait cette face osseuse, aquiline, qui crachait en même temps de la salive et des mots. Toute l'exaspération qu'il avait maîtrisée difficilement chez Casimir Perier éclata. D'un geste fou, il déboutonna sa redingote, arracha la cravate, écarta le jabot, montra la cicatrice rosâtre, pareille à une bouche close, qui balafrait le poils gris de sa maigre poitrine. Il toucha la trace étoilée d'un trou de balle à son cou. Sa manche relevée, il indiqua l'entaille d'un sabre espagnol, du coude au poignet. Il retroussa les cheveux pleureurs, et fit voir un hideux sillon blanchâtre à la cime de son front plissé... Il disait:
--J'ai suffisamment affronté la mort pour avoir le droit de conseiller la bataille... Je suis le bras de la Liberté; et j'ai renversé les esclaves de la tyrannie. Peu m'importent les douleurs des victimes devant l'Idée que je sers... Et j'achèverai mon devoir!
--Nous l'achèverons ensemble!... jurèrent le major, le capitaine, vingt autres.
Enfantin arrangeait, dans un large noeud, les bouts de sa cravate blanche; il époussetait les revers en rouleau de son habit qui se cambrait sur une taille charmante; cela inconsciemment, par habitude de maniaque:
--L'amour de la paix l'emporta, dans l'âme des peuples, sur le désir de la gloire; et Napoléon fut terrassé...
--La paix!... Vous voulez la paix?... Ah! ah!... ripostait le général... Ce vieux renard de Metternich l'a voulue, la paix! Il ne demandait qu'elle, en 1814. Pourquoi? Pour avaler sans les arêtes, la grosse bouchée de Waterloo... Les idéologues servaient les desseins de Metternich. Et la Sainte-Alliance des tyrans, grâce à la paix, peut facilement effacer jusqu'aux vestiges de notre Révolution... Sachez-le... Pour durer et vaincre, il faut à la Révolution, qui se réveille, un Napoléon II, puisque l'autre a été assassiné par le poison de l'air, dans Sainte-Hélène... Oui, M. de La Fayette: un Napoléon II! Et toute la France armée dans le camp d'Hiram, depuis l'Océan jusqu'au Rhin; et cela pendant dix ans, pendant vingt ans, pendant un siècle même! jusqu'à ce que le dernier valet des monarques ait perdu la dernière goutte de sang servile... Alors nos petits-fils pourront s'offrir la liberté de la presse, le suffrage universel, tout le babouvisme, le saint-simonisme, le communisme, le fédéralisme, et le papisme industriel, si ça les amuse...
--Bon, ça!... répliquait le jeune Blanqui,... un autre Napoléon avec des généraux pareils au duc de Raguse, qui, à leur tour, iront trahir la Révolution pour l'Empire, l'Empire pour la Sainte-Alliance, la Sainte-Alliance pour l'Acte Additionnel, et Napoléon pour le roi de Gand!...
Sa rage siffla ces choses, sans qu'il abandonnât sa posture, les genoux étreints par ses mains serpentines.
--Je m'en f...!... rugit le capitaine Lyrisse... D'abord il faut vaincre!
La Fayette asséna sur la table un coup terrible. Tout le monde se tut. Il affirma:
--Nous ne recommencerons pas la Révolution pour le seul triomphe d'un despote, mais pour celui de la Loi, c'est-à-dire des Droits de l'Homme, et de leurs conséquences législatives.
--La Loi! La Charte!... s'écria l'oncle Edme... Ah! vous voyez ce qu'en firent les escobars de la Congrégation...
--Nous serons là pour faire respecter le pacte.
--Nous aussi, heureusement... et avec nos sabres!... ajouta le général Pithouët.
Le Grand-Élu dévisagea le capitaine et le général dont les mains, les cris le défiaient. Un moment, ces trois hommes absorbèrent dans leur vie palpitante les attentions et les angoisses des esprits. Une question se décidait, autour de quoi s'évertuaient, depuis dix ans, toutes les passions de la Charbonnerie et de la Maçonnerie. On se querella longtemps. Omer lui-même récita ses prosopopées ordinaires sur la divinité romaine de la Loi. Il se grisa de son éloquence mal écoutée par tous ces hommes énergiques, et qui s'estimaient supérieurs à un petit avocat. L'oncle Edme lui répondit rudement; puis le major. Et tous les soldats déclarèrent que la Loi consacre seulement la force triomphante, qu'il fallait être premièrement cette puissance efficace, indiscutable. En rétorquant les raisons d'Omer, le général Pithouët pantela. Contre ses rides, la sueur collait ses cheveux gris. Enfin, les saccades de ses membres s'arrêtèrent. Il demeura tout lumineux de sa foi, le col ouvert et la cravate flottante, les mains crispées aux breloques qui pendaient sur sa culotte de molleton blanc.
Omer Héricourt se clapit en sa place, hostile à leurs idées, anxieux de les voir ébranler la prudence de la Vente et celle de La Fayette. Depuis le fort de la dispute, le vieillard s'était rassis. Il tournait de lourdes bagues sur ses phalanges décharnées... Par instants, il se levait, claquait la table, réclamait en vain du silence. Ainsi le Grand-Élu semblait un vieillard las et sans autorité. M. Buchez obtint plus de respect. Blanqui, dans un élan détestable de confiance en soi, insultait à toute opinion. A l'aide d'un instrument d'ivoire, Rastignac se polissait les ongles. Sec et brusque, Armand Carel niait, interrompait. Le major ne réussissait point à faire prévaloir ses utopies saint-simoniennes. Inutilement, il écumait, sabrait l'air de ses bras... Omer souhaita la fin de cette piteuse réunion. Retourner à la campagne, se rafraîchir devant un beau dîner servi dans les fleurs, lui fut désirable. Au nom de quelle philosophie risquait-il sa tête dans ce milieu d'énergumènes?
Cependant, à la voix du général Pilhouët, le calme, peu à peu, se rétablit. Lui démontrait encore le besoin d'une discipline que prescrivit sa bouche furibonde. Il exigeait que l'on votât la prise d'armes. Pierre Leroux et Michel Chrestien revendiquèrent le droit de lire un programme de réformes. Ne seyait-il pas d'apprendre en l'honneur de quels principes on allait se faire tuer? Ils résumèrent encore leurs voeux de fédération et de communisme. A l'ennui de tous, ils ébauchèrent leur idéal de République égalitaire.
--Où nul, du moins, n'aura licence de bien dîner!... conclut Rastignac.
Doucement il se rapprochait d'Omer pour railler la triste houppelande de Pierre Leroux et la fausse élégance d'Enfantin:
--Ces messieurs souffrent à l'excès de l'envie. Si nous leur permettons de guérir les autres gueux de ce mal, ils transformeront le monde en un vaste champ de légumes humanitaires, hélas!... Ah! Monsieur Héricourt, est-ce pour cette vie plate et potagère de pourceaux repus que nous sommes ici, vous et moi, prêts à la plus déplorable affectation de révolte généreuse et ridicule? Qu'en pensera notre ami, M. de Montalivet?
--C'est un sage. Il eut soin de choisir cette semaine pour rendre visite à son beau-père dans une campagne fort lointaine; ce dont je le loue... Il arrivera lorsque tout sera fini, et lorsqu'il saura bien exactement pour qui tenir... Meudon est trop près du Palais-Royal...
--Que cherchez-vous ici? Prétendez-vous à un ministère sous quelque nouveau régime?
--Et vous?
--Oui, n'est-ce pas?... avoua-t-il négligemment, sans paraître déconcerté;... nous aimerions gouverner... Nous aimerions une autre forme de monarchie, parce que dans celle-ci les premières places sont réservées à d'autres. Sous le roi de Rome, nos mérites seraient mieux chamarrés que dans la République de M. Pierre Leroux. Voilà pourquoi j'incline vers l'avis de ces demi-soldes. Aussi bien Bonaparte et le duc de Raguse ne manquèrent pas de fonder leur fortune sur le terrain brûlant de la République. C'est, il me semble, la raison pour laquelle nous nous engageons dans cette atmosphère de révolte, en dépit de nos caractères que séduit la sécurité des choses établies, et malgré notre science de l'histoire qui ne se leurre pas en espérant de véritables réformes, si tant est qu'il en advienne...
L'avocat sentit la chaleur du sang lui rougir la figure. Trois phrases de ce dandy les dépouillaient de tout masque; il dénudait leurs âmes; la pudeur était confondue. Omer reconnut là le franc scepticisme de son oncle Augustin. Pourtant il commentait sa dévotion à la Loi...
--Peuh! peuh!... fit Rastignac arrogamment... Bah! ne nous troublons point. La ruse a mené fort loin d'autres que nous, et de plus grands...
Confus, Omer souriait, à la recherche d'une attitude. Heureusement le vacarme augmentait encore. On votait à mains levées. Sévère et solennel, M. Buchez annonça que la résistance par le moyen des armes était résolue.
--Pour la République Une et Indivisible!... s'écria le marquis de La Fayette.
--Vive l'Empereur!... s'obstinait l'oncle Edme.
La querelle ressuscita, devant la face impassible et plombée de La Fayette... Alors tous s'apprêtèrent à sortir. M. Buchez, de sa voix calme et sourde, distribuait le commandement des «cohortes» et des «manipules». Il désignait, pour le lendemain, les lieux de rassemblement des Ventes et des Loges. Il fut convenu que les gardes nationaux endosseraient leurs uniformes de 1827, et se rassembleraient par compagnies.
--Je meurs de faim,... confessa l'oncle Edme... Allons dîner au trot, chez Hardy.
--Il faut renvoyer le tilbury à Meudon, avec un message qui rassure nos femmes,... dit le major... Nous ne pouvons plus quitter la place.
--Parbleu!... répondit Omer, qui souhaitait un prétexte pour s'acquitter lui-même de l'ambassade.
* * * * *
Dès lors, son imagination fut la proie d'un spectre: celui du maçon tué non loin de lui, rue du Lycée. Le mort avait des souliers à cordons blanchis par le plâtre dont les grumeaux demeuraient si visibles que l'halluciné les compta: quatre. Le même sort lui pouvait échoir. Comment n'osait-il pas confier à son beau-père et à son oncle qu'il préférait au péril, et même à la gloire probable, la sécurité de sa vie riche, amoureuse, spirituelle? «Hélas! je suis trop faible pour rompre le joug de l'honneur. Ce sentiment règne en moi, malgré moi. Je ne crois pas qu'il appartienne à ma propre nature; cependant je ne saurais lui désobéir... Ni ma religion de la Loi, ni le désir d'accroître les prestiges de ma personne en assumant un rôle politique, ne suffiraient à me faire encourir le risque de mort: j'aime trop l'existence. Seul mon père exige, par l'entremise de notre sang, que j'affronte le danger. Rien de ma vigueur ne peut résister à celle du mort... A tout prendre, Elvire me méprisera si le major l'instruit de ma lâcheté. Elle cessera de m'aimer, me trompera peut-être un jour... Vaut-il mieux mourir que d'être un mari de vaudeville?... Drôle de problème!»
Aux côtés de son oncle Edme et de son beau-père, il marchait vers le boulevard, divaguant de la sorte, épeuré d'entendre grogner la foule et retentir les trots de cavalerie. Du froid glaçait ses entrailles et la sueur inondait son échine. Lugubrement, au loin, le tambour battait. Chaque borne était le centre d'un colloque entre ouvriers, marchands et commis. La marmaille se divertissait aux jeux militaires. De toutes les fenêtres, les familles interrogeaient les passants. Importants, ceux-ci, le mouchoir à la main, parlaient de bagarres rue Saint-Honoré et rue des Pyramides. Une balle avait étendu raide un Anglais qui guettait les événements, au balcon de l'Hôtel Royal, rue des Pyramides... Et cela faisait gémir les vieilles qui surveillaient les marchandises des boutiques. Des fanfarons assuraient que les troupes de ligne ne tireraient plus. L'un avait vu l'officier subalterne commander: «Arme bras!» après que le chef de bataillon eût commandé: «Feu!» Des jeunes gens se hâtaient, la trique au poing et le chapeau sur les yeux. La tripière décrochait les foies de veau suspendus au dehors... Brusquement, l'écho d'une explosion roula par derrière. Mille plaintes s'exhalèrent des gosiers des femmes. La terre frissonnait encore sous les pas.
--Ça va!... jugeait l'oncle Edme... Retournons au Palais-Royal... Nous y mangerons un morceau.