Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie

Part 25

Chapter 253,576 wordsPublic domain

--Omer.., dit M. Gresloup.., il est indispensable que je communique ces nouvelles au général Pithouët, avant qu'il écrive au général Lamarque. Il m'attend, d'ailleurs, pour se rendre à la réunion des députés libéraux chez M. Casimir Perier. Venez avec nous Dieudonné!... Avez-vous une voiture?

Omer accepta volontiers de fuir cette bagarre où chacun expliquait ses opinions à tue-tête. Tous trois se dirigèrent en hâte vers le café de la Régence, et le tilbury de l'avocat. Ils eurent de la peine à contourner les rassemblements compacts. Gagne-petit, serruriers noircis par la limaille, savetiers brandissant une forme ou une empeigne, coiffeurs frisés, peintres munis de leurs pinceaux, tous s'évadaient de leurs échoppes, dégringolaient de leurs échafaudages, afin de participer au tumulte de la rue, que bouscula brusquement, derrière un essor de gamins et de fugitifs éperdus, le trot de six gendarmes à cheval. Frôlés par la masse, les deux cousins s'engouffrèrent dans une allée sombre, aux bras de maritornes hurlantes dont les chairs molles et chaudes, à travers l'étoffe, les touchèrent. Le péril passait. Au milieu de la rue, un broc de lait visqueux répandu sur le pavé, un garçon qui se relevait en serrant à deux mains son crâne, intéressèrent aussitôt la foule. De nouveau elle envahit la chaussée. M. Gresloup appelait de loin. Peureux de recevoir un coup de sabre, d'être foulé par les chevaux, Omer pesta contre l'imprudence des petites gens. A quoi servait-elle? Il blâma vivement l'oncle Lyrisse de convier le peuple à cette lutte intempestive et dangereuse.

* * * * *

Au café de la Régence, sous les nymphes des peintures murales, on retrouva le gilet rouge de Ribéride, l'habit «fumée de Londres» et l'habit «pain brûlé» de Courfeyrac, de Combeferre, la figure rasée d'Ulysse Trélat, la barbe en collier du sévère M. Buchez. Sa tabatière de corne en avant, M. d'Orichamps offrit une prise. M. Mesnil, qui jouait aux échecs avec M. Raspail, remonta ses lunettes pour accueillir par des interjections dramatiques le major et son gendre. On échangea des vues. Ces messieurs attendaient l'heure de la réunion chez Casimir Perier. Les curiosités anxieuses des autres consommateurs se fixaient alors, sur la droite de la place. Là-bas, des gendarmes à pied refoulèrent jusqu'aux échafaudages d'une bâtisse, sur le coin de la galerie de Nemours, quelques apprentis, l'escogriffe et le gnome qui, le coude en dehors, refusaient de se disperser. Dans le café, toutes les âmes des spectateurs vivaient les affres du conflit, guettaient la fin. Qui tenant pour l'autorité, qui pour la révolte, on dissimulait sous des plaisanteries et des rires, la passion réelle de vouloir aussi craindre et porter les coups. Chacun disait comment devait agir le soldat au bicorne qui traînait son fusil d'une main, et de l'autre, molestait un vigoureux coltineur attentif à ne point perdre son _National_.

Cependant un brigadier, de sa baïonnette, effraya les grimaces des apprentis: ils se réfugièrent à l'abri de la palissade, parmi les tas de moellons et les sacs de ciment... Des maçons, perchés sur une échelle, reprochèrent au gradé la chute d'un enfant loqueteux qui pleurait. Ils menacèrent de descendre et de s'en mêler. Un gâcheur de plâtre, injurié par le militaire, secoua sa truelle. La tache de boue blanche s'aplatit sur l'épaulette, sur le plastron rouge, sur la joue bandée par la jugulaire... A cette vue, les cavaliers en peloton dans la rue Saint-Honoré dégainèrent bruyamment. De l'échafaudage cent huées partirent... Une pluie de plâtre s'abattit sur les gendarmes à pied, qui regagnèrent à reculons la galerie de Nemours. Ces flasques projectiles ne traversant plus la distance, des pierres furent projetées. L'une, rebondit, vint frapper le paturon d'un cheval bai qui, ruant, ébranla son maître, aux rires nerveux de la foule accourue. Alors les ordres du maréchal des logis attirèrent la garde du Palais-Royal. Les shakos à tresses, les habits à brandebourgs de ces fantassins furent visibles entre les colonnes. Eux, rapides, se déployèrent. Déjà s'esquivaient les apprentis et les maçons, que la foule des badauds, assemblée devant la rue Richelieu, reçut dans son sein et qu'elle entraîna, refluant le long des arcades, vers la rue Montpensier. Un peloton de centaures à bicornes et à sardines blanches l'y bloqua, bien qu'ils fussent assaillis d'insultes, de cailloux, de savates, de trognons, de bouteilles vides, bien que les chevaux renaclassent, dans un bruit de fers et de sabres. Les personnes accoudées aux fenêtres de la maison. Lepage refermèrent promptement les persiennes, dont la poussière s'envola...

--Il faut pouvoir rendre compte de ce qui se passe au général Pithouët... dit le major... Allons voir.

Au galop de ses courtes jambes musclées, il franchit la place. Dieudonné s'élança derrière lui; sa graisse cahotait dans sa redingote flottante. Le gros garçon jovial entonna le refrain cher aux grisettes de la mère Cardoche:

Avance donc, mon petit Ernest! Hé! avance donc!

Omer ne voulut pas être lâche. Comme les chevaux s'arrêtaient à la face de la foule, il prit son élan derrière l'habit «fumée de Londres». Au pas de course, Courfeyrac soutint que leur présence de fashionables, dans les rangs du peuple, ferait réfléchir les commissaires. Bien qu'essoufflé, Combeferre ajouta que c'était un devoir de donner l'exemple. Otant son chapeau qui dansait sur sa chevelure, Raspail assura qu'on avait trop prêché la révolte pour se dérober à ses périls. Quant à Ribéride, il bondissait comme un chamois, ayant aperçu au seuil de Mme Cardoche le feutre mou d'Enjolras, les mains sales de Bahorel et la tignasse de Grantaire, juchés sur la voiture du cuirassier Brémondot. Autour des roues, les ouvriers en sueur s'égosillaient:

--Vive la Charte!

--A bas Polignac!

Par le travers de la rue Montpensier, le fiacre de Goussenot et celui de Dambeton, déjà, formaient obstacle. A l'abri de ces véhicules boiteux et de leurs mazettes titubantes, la foule se rassemblait, criarde et moqueuse. Loin de ses amis, Omer y fut, dans les jupes puantes d'une harengère qui protégeait mal de la bousculade son éventaire à poissons nacrés.

--De quoi, l'asticot? Je vais pas écraser le monde, peut-être?... répondait l'ancien hussard au gendarme enjoignant de livrer passage.

--Hohu-ho!... hô!... Hé! la prévôté?... Viens donc faire reculer Cocotte, si tu peux, et sans renverser les commères!... priait Dambeton.

Tous deux fustigeant leurs haridelles, tirant sur les rênes, feignaient de ne savoir où garer leurs caisses jaunes; ils constituaient, par cet embarras, un rempart qui fermait la rue. Ils usaient de plaisanteries militaires; ils désarmaient à demi la sévérité de la consigne. A son tour, le fiacre de Brémondot vint protéger la foule de tâcherons en manches de chemise, qui, dans cet orifice de la rue Montpensier, piétina, rit, se conta des prouesses mensongères, chatouilla les demoiselles, s'appela, s'offrit à boire.

Mme Cardoche, au pas de sa porte, encourageait les voisins en contant la fin de Labédoyère, et comment la veuve avait dû payer à l'État, outre les frais de justice, trois francs d'indemnité pour chacun des soldats exécuteurs. Ses grisettes aidaient le récit, corsaient le drame au grand émoi des concierges. En parlant, Cydalise nouait, à son menton pointu, les brides d'un bonnet blanc: elle allait sortir avec la Bordelaise, qu'emmenait Cavrois. Omer ne sut être complètement cruel aux oeillades de son ancienne amante, Angeline, qui remonta quatre à quatre, en haut de l'étroite maison, quérir une écharpe: Dieudonné, malin, l'avait invitée de même. Heureuse de savoir la saisie ajournée, Mme Cardoche leur donna congé, à condition qu'elles fissent honte, par toutes les injures, aux assassins de Labédoyère. Bientôt, les trois fillettes gambadaient. C'était la même poitrine lourde et succulente au souvenir, qui tremblait encore dans le corsage à fleurs d'Angeline. Omer craignit d'offenser Elvire si, comme avant son mariage, il pesait, dans ses mains frémissantes, cette chair de délices. L'espiègle l'engagea, du sourire, à renouveler leurs ébats. Il sentit le désir accélérer les mouvements de son coeur.

Il se rapprochait d'elle sous couleur de répondre, par-dessus la fanchon, aux appels de Cavrois, lorsqu'un enfant affirma que la troupe assommait les flâneurs, de l'autre côté du Palais-Royal, dans la rue du Lycée. Toutes les têtes hâves et toutes les têtes rubicondes se tendirent hors des cols. Une clameur unanime jaillit des bouches, envahit la rue, fut répétée par les gens aux fenêtres, par les filles des mansardes. Les bruits de la colère humaine se confondirent, vibrèrent ensemble, heurtèrent les tempes, étourdirent les sages, grisèrent les rageurs. Un fluide maître enivrait Omer lui-même, fut prêt à combattre, les poings serrés, les dents grinçantes. La foule s'affola, brailla, se détourna, s'engagea derrière le Palais-Royal; et son flot saisit Omer, le jeta sur la hanche d'Angeline, le colla contre l'odeur de cette peau moite, les enveloppa dans la fougue générale, les roula loin des leurs, au long des boutiques où pendaient les pains de sucre, les grappes de chandelles, les paires de bottes à tiges rouges, les banderoles des teinturiers, les panonceaux des gens de loi, les tableaux des sages-femmes, les grenadiers peints des marchands d'hommes, les traversins des matelassières. La main de la grisette étreignait chaudement celle de son carbonaro, et cela mêlait à la peur de la bagarre les images de voluptés perdues.

En avant, Cydalise et la Bordelaise avaient pris les bras de Dieudonné; elles le suivaient par grandes enjambées comiques. Leurs voix grêles acclamaient la Charte, parce que les apprentis trottant autour d'elles l'acclamaient d'abord. A leur exemple, Angeline criait de sa large bouche savoureuse. Chaque fois, la gaieté de cette figure ronde et blonde accroissait la fièvre du jeune homme, autant que l'accroissaient le bourdonnement des voix, les rumeurs indécises et lointaines, les audaces pétillant aux yeux du peuple fou, le tapage des souliers battant le sol. Après s'être essuyé les mains, le mitron quittait la gargote et se mêlait à la bande. Des messieurs à tournure militaire s'évadaient en hâte des cafés. Prononçant le nom du major Gresloup, ils tâchaient d'entrevoir sa carrure prochaine. Rejoindre son beau-père eût sauvé le jeune homme d'une faute: Angeline était trop tentante, le cou nu, les bras nus et potelés sur l'écharpe de tulle vert. Dans leur hâte, des brutes les rejetaient l'un sur l'autre. Elle s'agriffait à lui, qui devait soutenir cette chair confiante. Il évoqua les heures de délices anciennes: les dômes de cette ferme poitrine haletaient; les jambes douces et duveteuses le frôlaient; la chevelure blonde s'éparpillait entre leurs lèvres. Il l'aima, malgré cette course avec des gens du commun, par des rues graillonneuses, à un danger probable qui, peut-être, l'étendrait mort. Il épiait les cris d'Angeline, et l'effort du souffle attirant la gorge à l'échancrure de la collerette.

On s'essoufflait, Omer eût voulu renverser le portefaix au dos large, l'homme trop lent qui retardait sa précipitation; il eût voulu tuer l'enfant qui lui bourrait le dos. Ces colères brèves exaspéraient son délire et son désir.

Or, après un détour, toute bleue d'ombres, sauf sous l'angle de soleil qui dorait obliquement une façade, ce fut la rue du Lycée. Le Palais-Royal, à droite, plongeait dans un fleuve de figures bruyantes... On chantait, en avant, on hurlait. Cailloux et bouteilles jaillissaient de la multitude vers les bicornes de quelques gendarmes à cheval, droits sous les baudriers jaunes, et qui caracolaient. L'un ne sut parer du bras le choc d'un tesson. Alors les shakos fleurdelysés de la garde royale furent aperçus, à la seconde où le courant de foule se divisa soudain, se baissa, où la tête brune de Raspail, là-bas, fléchit, comme pour éviter un coup, où l'habit «fumée de Londres» s'aplatit avec Courfeyrac hagard contre une vitrine du restaurant doré, où même Angeline se cacha la face dans la poitrine d'Omer qu'elle étreignit de toute sa terreur; elle avait aussi vu le rang de fusils en joue, la série de trous noirs. Un éclair les illuminait en déchirant l'air, en crachant la fumée sur une trombe de fugitifs, de femmes aux yeux vitreux, d'enfants qui s'étranglaient; un maçon, la barbe en avant, culbuta, pantela contre terre, se crispa, se roidit, sembla près de vomir, et ne bougea plus, cadavre étique empaqueté dans des loques plâtreuses.

Cette fumée se dilua, découvrit des pantalons blancs, des brandebourgs, des vestes bleues. Les soldats tiraient la baguette pour recharger. Des frissons passaient dans l'échine en sueur d'Omer, ébaubi, asphyxié par l'odeur de poudre.

--Aux armes!... commanda soudain la grosse voix militaire de Pied-de-Jacinthe... Aux armes!

Monté sur une borne, le vieillard en délire levait sa canne ainsi qu'une épée.

--Vengeance! vengeance! On nous tue... Vengeance!... conseillait Ribéride, désignant le mort.

--Vengeance!... répondirent mille voix éduquées au parterre des théâtres.

Et des poings de malédiction se tendirent vers la troupe intangible: car les chevaux adroits des gendarmes repoussaient, du flanc, ceux assez hardis pour attendre de pied ferme, et les chassaient. Les lueurs des sabres sautèrent des fourreaux.... De rudes bousculades refoulèrent les cris, les hommes, jusque dans l'estaminet, dont une glace rompue s'effondra, s'émietta, cliqueta sur le sol... Gêné par le poids d'un barbon et par celui d'Angeline qui l'étouffaient, l'écrasaient au coin du billard, Omer se révolta contre la douleur et la honte de céder. En lui, l'orgueil animal se rebiffa; sa raison s'embrumait. Brusques, les ressorts de ses muscles se détendirent vers le mouchard en redingote bleue qui, solide, empoignait au col de chemise un ouvrier hargneux, et, pour l'arracher de ses camarades, cognait à tort, à travers. Le bras nerveux du jeune homme saisit le butor, le renversa sur un genou, malgré qu'il se débattît et râlât. Vingt ouvriers terrassèrent l'ennemi, l'enfoncèrent à coups de botte, le recouvrirent de leurs rages trépignantes.

Omer mena dehors la grisette qui chancelait. La rue était jonchée de cannes, de casquettes et de chapeaux. A bien des étages on fermait les persiennes. Dieudonné Cavrois dénouait sa cravate pour rafraîchir sa large figure sanguine. Les cousins unirent leurs imprécations politiques. Omer sentait la fureur gronder dans ses oreilles, et la peur secouer ses os. Il confiait Angeline à Noémie qui maniait un énorme bâton ramassé là. Cydalise sautait de joie en se louant d'avoir si peu tremblé sous la fusillade. Elle s'engagea cependant à reconduire ses compagnes par un détour chez Mme Cardoche, et à n'en plus sortir. Tandis que les trois filles, parmi les groupes en tumulte, se dérobaient vite, les jupes troussées sur leurs bas blancs, les deux hommes retournèrent, tout chauds de la lutte, ivres de paroles, fiers d'eux-mêmes, au café de la Régence. Là, MM. Mesnil et d'Orichamps, délégués par les censitaires de la rue Gît-le-Coeur, s'apprêtaient à remettre une adresse aux députés libéraux. On estima qu'il seyait d'avertir, en leur compagnie, M. Casimir Perier. Omer s'attribua de l'autorité.

Là-dessus, le major revint avec le général Pithouët qui, dans son entresol, l'avait reçu, debout, impatient de partir, le chapeau à la main. Un énergumène de la Loge prétendait que, soucieux avant tout de ne compromettre ni sa grosse fortune ni sa précieuse vie, Casimir Perier refusait de recevoir les étudiants, que les gendarmes avaient chargé sous ses fenêtres sans qu'il fit ouvrir sa porte pour recueillir les jeunes gens en péril, qu'il renvoyait au lendemain, midi, la signature de la protestation parlementaire, dans une réunion qui se tiendrait, ou non, chez M. de Puyraveau. Le général froissait son gant de daim, faisait craquer son pouce contre son index, rejetait en arrière sa tête résolue.

--Ces gens-là ont peur de la Révolution qui a fait leur richesse... Il ne nous reste qu'à prendre l'initiative dans les Loges. Et cependant il faut une séance de la Chambre libérale pour rétablir le droit de la Nation, pour justifier nos actes,--des actes!

L'ami de Manuel et du général Foy étendit les bras tenant son chapeau et sa canne; il les laissait ensuite retomber contre les pans de sa longue redingote bleue; il tapait du pied. Il envoyait des mots superbes et de la salive aux visages des joueurs qui négligeaient leur partie, s'assemblaient autour de sa personne célèbre. Dieudonné remarqua que l'on pouvait néanmoins tenter la démarche. Grâce aux relations d'affaires qu'il entretenait, pour sa mère, avec le chef des mines d'Anzin, il se fit fort de pénétrer jusqu'à lui, et convia tout le monde à le suivre. M. d'Orichamps se brossa les basques. M. Mesnil replaça mieux sa perruque et tira son gilet de cachemire.

Dehors, un escadron de lanciers, quelques agents de police étaient seuls postés, lorsque ces messieurs se mirent en chemin. Les mouchards regardèrent avec une déférence pourtant méfiante l'habit «fumée de Londres», l'habit «pain brûlé», la redingote confortable de Cavrois. La décoration du major et son air grave leur en imposèrent. D'ailleurs Omer démontra que, selon ses vifs désirs, on en resterait aux bagarres. Partout les gens se sauvaient dans les couloirs des maisons. Il les accusa de lâcheté.

* * * * *

Non loin de la place Vendôme, rue Neuve-du-Luxembourg, l'hôtel du millionnaire était absolument clos. Aux premières paroles que prononça Dieudonné à travers le judas, la grande porte s'entre-bâilla. Passé la cour, leur délégation put gravir le perron. Dans le vestibule pavé d'une mosaïque, ils abordèrent le maître de céans. Plusieurs messieurs émus le suppliaient, tous ensemble. Leurs chapeaux, au bout des bras, soulignaient le sens de leurs objurgations. De révérence en révérence, lui les menait vers la porte. Entre temps, il se rongeait les lèvres d'impatience, répondait brièvement et redressait plus haut sa belle tête vaniteuse, ceinte comme de flammes blanches. Soudain, il fronça ses noirs sourcils. Un gros homme en habit gris, le mouchoir à la main, reprochait à tous l'insignificance de la réunion présente.

--Monsieur... demanda le général Pithouët... permettez-moi d'insister pour que l'on signe aujourd'hui même la protestation...

--L'heure est grave... affirma le long M. Villemain... On a tué un gendarme devant le ministère des Affaires étrangères.

--La troupe a tiré rue du Lycée... dénonça le major... J'ai vu le mort... Nous avons essuyé le feu de la garde.

--Signons donc!... décida le général, qui caressait les mèches brèves de ses tempes osseuses.

Et, haussant les épaules, il se dirigea vers les salons, comme s'il ne doutait plus que leur hôte acceptât ces raisons.

--Messieurs les députés... déclara Courfeyrac... les étudiants de Paris, et toute la jeunesse souhaitent que vous assumiez la défense de la loi.

--Au nom des avocats et du barreau, je présente la même requête... au nom de la Loi... dit Omer qui s'irritait... au nom de la Loi que l'on viole... Monsieur.

--Les électeurs de la rue Gît-le-Coeur... commença M. d'Orichamps... par ma bouche... et par celle de M. Mesnil, ici présent...

Son doigt désigna l'ami. M. Casimir Perier fit à la bague héraldique une grimace horrible:

--J'ai dit que je ne recevrais aucune délégation d'électeurs!... interrompit-il avec rudesse.

Et il ne bougea plus, les poings serrés. L'angoisse le vieillissait progressivement. Ses yeux mêmes blêmissaient. Des figures martiales le dévisageaient avec dédain. Il recula sous les mains tutélaires d'une muse en marbre blanc qui veillait, du haut d'un cippe, aux échos de la pièce oblongue.

--Monsieur... raisonna Dieudonné... des généraux glorieux qui ont versé leur sang pour l'idéal de la patrie, une jeunesse studieuse qui en est l'espoir, des industriels qui fondent sa prospérité, un illustre maître de la langue française, cet éloquent défenseur de la Loi, ces représentants de tout un grand peuple, vous adjurent de mettre votre influence au service de la liberté. Comment se pourrait-il que vous refusiez?

Les mains de Casimir Perier frémirent dans les plissures de ses manchettes. Il cherchait un secours, et ne trouvait sur les faces des personnes présentes que la plus ferme résolution de le contraindre au courage civique. M. Villemain considérait avec une sorte de compassion amère ce grand homme, cette belle figure noble, coiffée de mèches légères, et dont les yeux noirs, sous les sourcils touffus, se défendaient. Courfeyrac et Combeferre se regardaient avec stupéfaction. Cavrois balançait sa masse, et dodelinait du chef ironiquement. Omer se disait que lui, tout de même, eût vaincu sa prudence naturelle!... Quant au général Pithouët, les deux mains derrière le dos, il se campait là dans sa redingote mince, comme pour ne pas déguerpir avant la signature exigée.

--Au surplus... finit par énoncer M. Mesnil, timide derrière ses lunettes... au surplus, vous ignorez, Monsieur, la réalité de votre pouvoir moral... La France vous suivra tout entière...

--Mais, Monsieur... conclut M. d'Orichamps... savez-vous que le gouvernement est une poire pourrie?... Il ne faut qu'un souffle, un souffle pour...

A ces mots, Casimir Perier porta ses poings vers ses tempes; il s'écria, la face verdâtre:

--Entendez-vous me rendre responsable des événements terribles qui semblent se préparer? Cela serait épouvantable. Je ne peux pas le tolérer!

Ses fortes jambes flageolaient dans le pantalon de coutil. La colère et la peur secouaient son dos robuste en habit de drap fin. Il mit ses mains aux mousselines de sa cravate, comme s'il sentait déjà la guillotine royale y mordre.

--On dresse des barricades rue Saint-Honoré! Ces gens sont pleins de confiance et d'entrain. Je leur ai payé des petits verres.

Ainsi parlait tout à coup un conseiller à la Cour, le baron de Schönen, ancien membre de la Haute Vente, à l'approbation des visiteurs: il entrait, l'habit tout béant sur un jabot débraillé, les guêtres couvertes de poussière.

--Vous nous perdez, en abandonnant l'attitude légale!... pleura M. Casimir Perier.

De ses doigts il se voilait le visage. Il se retira dans ses appartements au plus vite. Un laquais vint alors ouvrir les battants du perron. Les visiteurs descendirent, retraversèrent la cour en silence. Omer s'éloigna le dernier. Comme il se retournait pour jouir, en un clin d'oeil, de tout ce luxe marmoréen, grandiose et simple, il avisa, par une porte mal close, le chef de l'opposition libérale qui, devant un miroir à cadre de bronze, tirait la langue afin d'examiner l'état de ses muqueuses après une telle commotion.

Discutant avec véhémence cette réponse de Casimir Perier, tous reprirent le chemin du Palais-Royal, le long des boutiques qui débordaient de bavards et de femmes inquiètes, d'enfants braillards, de servantes effarées.

* * * * *