Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie

Part 21

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Elvire lui souriait; elle tendit les bras. Il se pencha sur elle. Leurs lèvres se joignirent. Le parfum de la chair féminine lui fut une volupté suave. Il sentit la jeune femme se roidir contre lui, et soulever tout son corps en fièvre. Ils se fussent accordé les joies extrêmes, si la camériste n'eut gratté à la porte. Elle apportait le plateau, la chocolatière, les tasses d'argent. Les époux s'amusèrent de manger ensemble; comme chaque jour, pendant que la nourrice allaitait leur fils goulu. Puis ils furent deux amoureux de romance qui se promenèrent dans les sentes du parc, la main à la taille. Les chiens de chasse couraient devant, à la poursuite des oiseaux, et flairaient les traces des lapins. Bientôt, sur l'étang, Elvire ramait à l'ombre des saules. Elle entretenait son mari de leur enfance fraternelle afin d'éterniser leur affection dans le passé, afin de la grandir. «Me crois-tu celle que tu désirais?... Seras-tu toujours aimable?... Il faut écrire à ta mère. Elle s'imaginera que tu l'oublies, que je te la fais oublier, quelle peine elle aura! Je me reprocherai qu'elle pût un instant penser ainsi de moi. Pourquoi s'attarde-t-elle à cette longue retraite... Delphine de Praxi-Blassans ne doit guère égayer notre pauvre dame dans le couvent. Enfin elle se trouve bien à l'église depuis que ses terreurs lui laissent du répit... Reprendra-t-elle jamais confiance auprès de nous... Comment une pareille sainte peut-elle redouter l'enfer?... Excès de scrupules... oui... La grande piété n'assure donc pas le bonheur? Il n'y a donc que l'amour... que notre amour...»

Plus tard elle était la bonne ménagère qui, les clefs à la main, ouvre et ferme les armoires, distribue le linge aux servantes, gronde la paresse des laquais, dicte au cuisinier le menu selon le goût des convives, vérifie les additions, empile les écus et les louis sur la tablette du secrétaire, veille à l'ordonnance de la table, à l'éclat des argenteries. Elle était la petite reine sévère et criarde qui morigène le cocher obèse, pour ses comptes d'avoine, reproche l'insolence du groom, rectifie la tenue du maître d'hôtel grognon, marchande les morceaux du boucher, écrit au notaire pour récupérer les fermages échus, à l'agent de change pour placer les fonds, sans oublier d'accourir au galop entre deux fonctions, une facture à la main, jusqu'au bureau du mari, et, simulant la mine d'une écolière nigaude, déposer sur la joue mâle le souffle d'un baiser tiède, ample et rieur.

Au milieu des amies, elle était aussi la jeune dame en soie parfumée qui rappelle les triomphes de chacune: elle blâmait le vice, en personne attristée qu'il navre; elle vantait la vertu en moqueuse qui s'amuse de paraître irréprochable; elle discutait à profusion sur la mesure des chapeaux, la finesse des escarpins et la valeur des bijoux. Artiste, elle enseignait les mérites des nuances qu'on peut unir, et les qualités de lignes qu'accorde un corset.

Elle fut aussi la fille bonne qui, tout à coup, se précipite vers la petite anse où son père pêche à la ligne, sous un large chapeau de paille. «N'a-t-il pas trop chaud, trop froid? L'humidité gagne-t-elle ses jambes?» Elle emmenait le domestique chargé de couvertures, de manteaux, d'une théière qu'emplissait l'eau bouillante.

A table, elle versait la rhubarbe dans la cuiller à soupe de sa mère. Contre celle de la vieille dame elle échangeait son assiette de poisson, les arêtes ayant été méticuleusement extraites de sa truite. Et c'étaient mille soins assidus qu'elle rendait à tous, contente, orgueilleuse de savoir faire le mieux. Omer l'admirait bien qu'elle l'impatientât par ses attentions trop fréquentes. Dans ces menus faits quotidiens, la grâce de leur tendresse s'affirmait continûment, ce dont jouissaient leurs vies molles et rapides. Après avoir lu certains poèmes de Lamartine, Elvire, une fois disait:

--Le charme de l'étang est devenu celui d'un grand fleuve emporté sous le soleil avec toutes les richesses de ses eaux... Nous nous sommes mariés hier, pour ainsi dire... Je me plais encore à la fraîcheur de la source; néanmoins il me semble que bientôt j'aspirerai l'odeur salée de l'océan. Je hume l'air pour y découvrir le parfum qui sera celui de notre avenir, Omer!...

--C'est que vous m'aimez moins, Elvire... sans quoi la source et l'estuaire seraient oubliés de votre âme dont les heures actuelles enchanteraient le songe. Pour moi, tout le passé n'est plus qu'une mémoire brumeuse; tout l'avenir reste indifférent: je ne saurais le prévoir; rien de lui ne m'attire ou ne m'inquiète, puisque vous êtes le présent...

--Fi donc!

Il l'abusait ainsi dans le désir de lui mieux plaire. Mais les regards de l'ange le devinaient plus anxieux d'apprendre si le ministère Polignac oserait forfaire aux principes de la Charte et, par voie d'ordonnance royale, déclarer dissoute la nouvelle Chambre libérale.

Sur les avis du fameux Ouvrard, la tante Caroline Cavrois ajoutait, à ces présomptions, une telle foi qu'elle venait de prendre ses mesures pour engager la Banque d'Artois à la baisse. Car la rente fléchirait, au premier signe d'un coup d'État. Si le major Gresloup déclamait sans cesse que Polignac était capable de ce crime et de tous les autres; Mme Gresloup blâmait la Compagnie Héricourt d'écouter les conseils de M. Ouvrard, et de jouer sur le fléchissement des fonds. Dolente, elle redoutait également pour elle, pour les siens, la spéculation et la maladie.

A la mieux connaître, Omer découvrait, en cette dame lourde, blanche, dont les beaux yeux bleuâtres remuaient peu, une personne dévouée, sans bruit et sans effusions, à la félicité d'autrui. Comme elle avait, tout un décembre, lavé le linge des geôliers autrichiens, sous le costume et l'apparence d'une servante, afin de préparer inutilement l'évasion du major enfermé dans le cachot du Spielberg, de même elle eût tout accompli, sans hésitation ni discours vain, afin d'épargner à ses enfants une douleur réelle. Parfois elle accusait, fort douce, son gendre d'inquiéter Elvire en lui dissimulant des pensées. La bonne mère exhortait le jeune homme à ne point faire souffrir la petite épouse soucieuse de former avec lui l'être unique: deux corps au service d'une même volonté. La voix étrangère de Mme Gresloup qui cherchait le mot propre, durant l'espace d'une hésitation très brève, donnait une lenteur digne à ses phrases. Elle semblait ainsi dire obstinément des choses très graves, très sérieuses et très définitives. Par là son langage en imposait, telle une voix de la sagesse. Les cloches de ses robes marron rayées de noir, fleuraient très fort l'essence de lavande autour de la dame qui, silencieuse, découvrait trois dents de craie brillante, pour volontiers sourire à la moindre gaîté de son entourage. En sorte que sa bonne humeur, sa propreté, ses attentions de ménagère soigneuse, ses goûts délicats, ôtaient toute apparence de calcul personnel ou de rancune à ses instances.

Omer promit de voir Dieudonné Cavrois et de lui représenter le péril de cette position à la baisse. Le général Héricourt ne pouvait, d'Algérie, rien prévoir. D'abord tenu à l'écart, dès la chute du ministère Martignac, pour avoir engagé Châteaubriand à donner sa démission d'ambassadeur à Rome, et bien qu'en sa qualité de vieux diplomate, à la mémoire indispensable, il eût, par la suite, regagné la confiance de Charles X, le comte de Praxi-Blassans, se trouvait enclin à desservir, par ses soupçons excessifs, des maîtres arrogants. Donc il approuvait les prévisions d'Ouvrard, parlait de coup d'État, pressait la Compagnie-Héricourt du jouer à la baisse. Là-dessus, un dimanche, on apprit que M. de Châteaubriand commandait les chevaux de poste afin de prendre, le lundi, la route de Dieppe où l'attendait Mme Récamier. Ce voyage n'indiquait-il pas une sécurité d'esprit parfaite? Aussi bien le général Lamarque était aux champs, et M. Laffitte à sa terre de Breteuil, dans le département de l'Eure. Ces personnages illustres de l'opposition se fussent-ils absentés si la chance d'un coup d'État congréganiste leur eût semblé proche. Non. Ils fussent demeurés à Paris, désireux de paraître dans une algarade tout au désavantage moral du gouvernement qu'ils combattaient, et dans laquelle il seyait qu'ils prissent posture incontinent.

En saint-simonien convaincu par les ardeurs de ses chimères, le major Gresloup contestait les prévisions pacifiques. Sa voix sourdement furibonde représentait les demi-soldes et les carbonari comme prêts d'être les maîtres du siècle, de fonder le Papisme Industriel sur les idées généreuses de la Révolution. C'était l'avenir qu'il promettait à son fils Urbain, alors élève de l'École polytechnique. A justifier les audaces de la tante Caroline, il s'empourpra fort le visage, tout en discutant et mâchant, au dessert du souper, ce dimanche soir, les dattes expédiées de la terre africaine par le général Augustin et le lieutenant Émile de Praxi-Blassans.

Le lendemain, sur les supplications de sa femme qui eut les larmes aux yeux, il résolut de faire atteler la calèche, de courir aux informations. Il emmenait leur gendre, qu'appelaient à Paris ses devoirs d'avocat, et que les anxiétés de madame Gresloup persuadaient de voir son cousin.

Ils quittèrent Meudon, laissant au perron de la villa, leur chère Elvire gaie, délicieuse dans ses boucles anglaises et les ruches de son bonnet, entre ses manches à gigot. Une minute, Omer désira passionnément ce corps jeune et vif qu'une année d'amour avait épanoui. Franche, elle jeta, de ses mains, quelques baisers, tandis que les roues de la voiture écrasaient la terre sèche, sous la charmille bourdonnante, passaient la grille aux lances dorées, les pilastres surmontés d'urnes en granit.

Les deux hommes se proposèrent de consulter le comte de Praxi-Blassans. S'il approuvait les desseins de la tante Caroline, c'est qu'il entrevoyait fermement le possible de leur succès. D'ailleurs, la bonne dame était trop fine pour ne pas avoir interrogé sur les conséquences d'un pareil événement ses conseillers ordinaires le général Pithouët, qui remplaçait, à la Chambre, le général Foy, comme orateur libéral et comme représentant de l'ancienne armée; M. Casimir Perier qui, propriétaire des mines d'Anzin, alliait constamment ses intérêts à ceux de la Fosse Cavrois; M. Laffitte même de qui les bureaux escomptaient à Paris les traites et les effets de la Banque d'Artois. Omer comptait obtenir de son cousin Cavrois les bonnes raisons à lui mandées par sa mère, en dressant toute cette combinaison derrière le bureau des Moulins-Héricourt, à une demi-lieue d'Arras. Il fallait découvrir l'étudiant soit dans son logis de chimiste à Mont-Parnasse, soit dans les guinguettes environnantes, soit rue Montpensier, chez les grisettes de la mère Cardoche, soit au laboratoire du professeur Jean-Baptiste Dumas, soit enfin à la loge de Chaillot, où le gros garçon remplissait, depuis peu, le rôle de F.·. tuileur.

Cela convenu, M. Gresloup croisa ses bras courts par devant sa corpulence, et déplora que la prise d'Alger servît les vues de Polignac, de la Congrégation, en attribuant à la royauté de Charles X l'auréole de la conquête. Cicatrice du coup de sabre reçu pendant les guerres de l'Empire, une ride, enflait au feu de la colère, rougissait, entre la narine droite et la bouche de l'ancien dragon. Il répétait rageusement les phrases publiées par Mgr de Quelen afin de convier les fidèles au _Te Deum_ de la victoire. Menaçantes envers quiconque oserait la rébellion contre le Roi, et serait, alors, aussi bien que l'Infidèle, confondu, ces phrases étaient un appel à la force des armes pour terrasser la résurrection de la liberté jacobine. Elles n'invitaient que trop à prévoir jusqu'où le ministère Polignac appliquerait ses théories absolutistes.

Omer hésitait à le croire. Au Palais de Justice, où l'amenait constamment sa profession, un procureur royal fort bien en cour affirmait que, sur le bureau du ministre de l'Intérieur, chacun pouvait voir les lettres closes convoquant les députés élus par le scrutin hostile au gouvernement. Sans doute, il n'était pas dans les desseins du Roi de décréter une dissolution qui eût excité les esprits, ameuté les passions des bonapartistes, des saints-simoniens, des demi-soldes, des carbonari, des jacobins, et de la Jeune Europe.

Quand on ne s'entretenait pas de politique ou de science, M. Gresloup n'aimait guère converser en voiture. Après un docte parallèle entre _la Tribune_, qui visait à rétablir la République de la Convention, et _le National_, qui souhaitait un parlement avec un roi constitutionnel, le major cessa de répondre, sinon par monosyllabes. Renversé dans les coussins de la calèche, il fumait un cigare en méditant, l'oeil fixe, à l'ombre de son chapeau. Saint-Cloud s'éveillait à peine. Des piqueurs, sous la livrée de chasse, achetaient du tabac à la porte d'un débitant. Ils dirent que le Roi allait courre le cerf à Rambouillet. En bonnet de police et en veste, des lanciers menèrent à la Seine les files de chevaux nus. Le clairon de la caserne jetait ses notes allègres. Un orage se formait à l'horizon par dessus les verdures de Longchamp. Le pain chaud et sa bonne odeur sortaient des boulangeries dans les hottes des porteuses coiffées de madras. On traversa le Bois de Boulogne sans rien voir que le dos soutaché du postillon, et les croupes de ses deux bêtes aux colliers de grelots. Omer, un moment, craignit que l'averse ne gâtât son pantalon blanc, ses gilets à châle et son habit pincé. Mais bientôt les nuages se dispersèrent au delà de Courbevoie.

Avant d'aller aux nouvelles, M. Gresloup voulait savoir si le capitaine Lyrisse et le général Dubourg étaient revenu des Pays-Bas, et comment s'accroissaient les affaires des loges belges.

* * * * *

Rue de Verneuil, le portier annonça le retour des voyageurs. Quittant alors son gendre, que des affaires accaparaient là pour deux heures, le major le pria de venir à l'Institut, où l'orateur de l'Ardente-Amitié, François Arago, lirait, dans l'après-midi, l'éloge de Fresnel, et retracerait, avec un enthousiasme mystique, les découvertes relatives à la polarisation de la lumière. Là, MM. Combeferre et Courfeyrac devaient aussi présenter Omer à leur vieux maître Destutt de Tracy, le chef de l'école sensualiste et des idéologues qui avait lutté, au Sénat impérial, contre l'esprit de dictature, et proclamé, en 1814, la déchéance du despote. Se flattant d'être aimé de cet illustre philosophe pour ses récents plaidoyers en faveur des publications poursuivies par la censure, l'avocat n'eût point voulu manquer cette rencontre. Quant au major, il attendait, qu'à cette fête de la science et de la philosophie, se manifestât le sentiment libéral de l'assistance.

Comme il gagnait l'appartement où il recevrait les plaideurs, Omer, pensif, admirait que le cours arbitraire des événements l'eût conduit là, près d'être compromis dans une affaire de conspiration, pour peu que Polignac se prémunît contre les adversaires de la politique royale. La dot et le charme d'Elvire avaient été comme le prix du sacrifice exigé par le capitaine Lyrisse et par le major Gresloup, afin qu'il consacrât son intelligence et sa vie à leurs illusions. Ainsi, l'oncle Edme avait repris en quatre ans toute l'autorité de jadis sur le caractère de son neveu. «Je suis encore asservi», constatait l'époux d'Elvire.

Effrayé de sa faiblesse morale, exaspéré même, il claqua brusquement la porte de l'entresol qui dominait les communs, traversa l'enfilade, trois chambres basses tendues de papier à marbrures, la première garnie de banquettes en velours rouge, la seconde munie d'un guéridon drapé et de fauteuils Voltaire; la troisième, plus grande, contenait six chaises curules, une table, des armoires en acajou remplies de paperasses. Le buste en marbre d'un Cicéron géant occupait le centre de la cheminée. Des rideaux cramoisis cachaient à demi la fenêtre que pénétrait mal le jour morne de la cour. Cela révélait toutefois un long tableau peint dans l'atelier, de David, et qui représentait le courroux d'une émeute sur le Forum: des citoyens, noblement vêtus de toges orangées, rouges ou bleues, accusaient, de leurs bras musclés, Brutus montrant au-dessus de sa tête, le mot _Lex_ inscrit au piédestal d'un héros casqué. Auprès de cette image, Omer Héricourt songea longtemps que son fils, après lui, triompherait selon le rêve des grands Romains. Il mêla cet espoir à ses travaux, en compulsant les exploits d'huissier, les lettres, toute la paperasse judiciaire, en rédigeant quelques notes pour ses plaidoiries.

Vers dix heures, il entendit beaucoup de personnes causer dans les deux salles. Huit jours durant, l'avocat n'était point venu à Paris; toutes les consultations avaient été remises à ce lundi-là par le secrétaire, M. Boredain, ce lieutenant de Leipzig, ami de l'oncle Edme et qui avait connu de longs ennuis dans les prisons d'État après les complots militaires de 1820. Petit homme net et propre, il accomplissait avec diligence une copieuse besogne; il connaissait tous les clients; il préparait, pendant l'attente de chacun, la fiche relative à l'affaire qui l'intéressait, et propre à renseigner sur le personnage. Avant d'introduire, il remettait à l'avocat le petit carton indicateur.

MM. d'Orichamps et Mesnil entrèrent d'abord derrière lui. L'ancien émigré déçu par le gouvernement de Charles X, et le petit commis de banque qui l'admirait, saluèrent, s'assirent. Assurant l'une par-dessus l'autre ses jambes brèves serrées dans un pantalon de nankin sali, M. d'Orichamps prétendit déférer à la Cour de cassation le jugement qui l'avait, en appel, débouté de sa requête tendant à recevoir une parcelle du milliard des émigrés. Il exigeait aussi que les juges connussent plus rapidement de l'action par lui intentée dans le but d'obtenir que les magistrats annulassent le testament de son cousin rédigé à son dam et en faveur de saint François Régis, de l'OEuvre pour le mariage des concubines. Le gentilhomme n'admettait pas que ses opinions actuelles, trop libérales, fussent une raison pour l'exclure de la justice. Était-il, ou non, un émigré? La question de droit se confondait avec la question de fait. M. Mesnil, balançait son chapeau d'une main, chiffonnait de l'autre sa calotte en soie noire, exaltait les opinions de son ami au moyen de syllogismes péremptoires. Il invoquait auprès d'Omer le sens de la loi. Il finit par se hausser sur les pointes de ses souliers à cordons, et par étendre ses bras agitant calotte et chapeau:

--J'y dévorerai plutôt mon avoir, Monsieur. La loi doit triompher de l'arbitraire, fût-il royal!

M. d'Orichamps levait son doigt blafard chargé d'une bague héraldique. Il annonça que M. Mesnil et lui venaient de mettre en commun leurs économies afin de poursuivre les procès. Ils vivraient dans le même logis de la rue Gît-le-Coeur, sous les tuiles. Dorénavant, de leurs maigres appointements, ils allaient soustraire de petites sommes pour tenir tête, et ameuter, un jour, l'opinion contre l'iniquité des juges.

--Il faudrait un rien... un souffle, et le fruit pourri, Monsieur, tomberait!... Et nous serons peut-être ce rien, ce souffle, M. Mesnil et moi!

Indéfiniment, ces messieurs s'excitèrent. Leurs bedaines oscillaient sur leurs petites jambes. M. d'Orichamps offrait à M. Mesnil une prise dans sa tabatière de corne. M. Mesnil l'acceptait avec une révérence, puis époussetait les manches de son habit en ratine usée. Le chef blême, osseux et chauve de M. d'Orichamps émettait d'ironiques sentences. Épais, chevelu d'une perruque grisonnante, M. Mesnil pérorait. Omer eut de la peine à les reconduire vers la porte.

Ils demeurèrent ensuite dans la chambre au guéridon; ils expliquèrent leur cas à une dame qui consultait le code.

Personnage important, grave, influent dans la Loge, propriétaire, rue Richelieu, de la maison où le libraire Pied-de-Jacinthe tenait boutique, M. Roulon leur succéda devant la toile aux Romains. Ayant omis son dentier, il crachotait en parlant. Omer dut reculer son fauteuil. A voix lente et digne, M. Roulon se plaignit de conserver, en gage d'un prêt, certains titres de rentes, à cinq et trois pour cent. Que la baisse se fit: pouvait-il alors contraindre l'emprunteur, qui s'y refusait d'avance, à l'augmentation du nantissement? Son opinion même, qu'il développa en citant les paragraphes, était négative; néanmoins il souhaitait que l'avocat en fournît une autre affirmative, malgré toutes objections. La controverse ne se termina qu'au moment où le saute-ruisseau de M. Roulon, morveux de douze ans, lui apporta le cours, selon ses ordres. Avant l'heure de la Bourse, la rente perdait trois francs dès la cote d'ouverture, faite par les coulissiers, Passage de l'Opéra.

Ébloui par sa chance, Omer sauta de son fauteuil: la tante Caroline ne s'était pas leurrée. On interrogea vainement le petit garçon: il ne savait rien des motifs qui avaient déterminé ce coup de baisse... Qu'était-il advenu? M. Roulon brossait machinalement, avec sa manche, un pan de son ample redingote noire.

--J'en avais le pressentiment!... répétait-il... Et cependant Rothschild jouait à la hausse, samedi. Mon gage est insuffisant. Et je ne reverrai pas le surplus de l'argent que me doit le baron Hulot d'Ervy.

Omer n'écoutait plus ces doléances. Le gamin ne se trompait pas: il avait inscrit le cours au crayon, sur un papier qu'il tira de sa casquette à gland jaune. Quel événement? Les gens sages n'en prévoyaient point. Le prudent Montalivet lui-même était aux champs, comme M. Laffitte. Peut-être une flotte turque bombardait-elle Alger? M. Roulon le crut. Ce fut l'avis de Mme Cardoche, que M. Boredain, en souriant, achevait d'introduire. Lourde et flasque dans sa robe de percale à fleurs, cramoisie au fond de sa capote en paille, elle tomba sur l'un des sièges curules, et déclara qu'on ne savait rien de neuf, rue Montpensier:

--Quand on a fait d'abord fusiller Ney, Labédoyère!... Ah! gouvernement d'assassins, tu vas succomber sous les cataclysmes!... Le Ciel venge nos martyrs!... Pauvre, pauvre France!...

L'ancienne amie de Labédoyère s'épongea. Elle sentait la cannelle et la mélasse cuite. De son cabas ses mains tremblantes extirpèrent plusieurs commandements d'huissiers. Elle était sous la menace de saisie et de vente, pour une fourniture de soie qu'elle ne pouvait alors payer à Camusot, le marchand de la rue des Bourdonnais. Les bouffants de ses manches à gigot, non moins que sa grosse poitrine, empêchaient la négociante de voir au fond du cabas. Elle larmoyait et se lamentait. Discrètement, elle évoqua les amours passées d'Omer et d'Angeline, qui cousait encore à la lingerie, et celles de Dieudonné Cavrois toujours épris de sa petite Bordelaise, Noëmie. En souvenir de ces relations, elle espérait une aide. Tout son malheur, elle le dit à M. Roulon, de qui la prestance austère semblait digne d'être invoquée. L'avocat, tout aux calculs secrets de sa fortune probable, lui conseilla cependant une opposition, et un appel au juge des référés. M. Boredain glissa, par la fente de la porte, son profil fûté. Il entra, murmura que M. Pied-de-Jacinthe demandait d'être reçu. Son affaire ne pouvait souffrir de retard. L'ancien sous-officier du colonel Héricourt apparut lui-même, haut et sévère, le _Moniteur_ à la main.

--Le numéro du _Marteau_ est composé: dites-moi si je puis le publier demain malgré les ordonnances royales... et ce qu'il m'arrivera...

--Quelles ordonnances, je vous prie?... Celles dont nous parlions comme d'un projet sans fondements?...

En un clin d'oeil, Omer suffoqué parcourut le texte des mesures qui supprimaient la liberté de la presse et la liberté électorale, dissolvaient la Chambre libérale avant qu'elle se fût réunie, affirmaient que le pouvoir du souverain préexiste aux lois, appelaient au Conseil d'État les personnages les plus odieusement absolutistes.

--C'est le coup d'État... constata lentement M. Roulon.