Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie
Part 20
Il dit cela tout peureux de voir acceptée son offre. La beauté du jeune homme eût pu reconquérir le coeur d'Élodie.
--Point du tout!... rectifia soudain la générale en élevant sa voix arrogante. Mme de Nucingen couronnait alors les feux d'Eugène de Rastignac, rue d'Artois, dans un logis que le père Goriot avait meublé lui-même pour les amours de sa fille... A deux pas de votre banque, Monsieur Laffitte. Je suis mieux renseignée que vous, Monsieur de Montalivet!
Ivre de gloire parce qu'elle connaissait cette historiette d'adultère, Denise se levait radieuse de sa chaise en X. Elle avait aussi le sens du triomphe...
--Messieurs, au perron! s'il vous plaît. Au perron!... commanda-t-elle!
Les laquais se précipitèrent, ouvrirent toutes grandes les portes... Les violonistes attaquèrent les premières mesures de la romance: «Captif au rivage du Maure!» Les habits bleus se hâtèrent en s'inclinant pour des révérences de politesse. Alors Omer atteignit Elvire et le major. Mais il ne put se glisser entre eux, et demeura près du père qui le pressait de félicitations, d'éloges.
Au fond du jardin, des fusées jaillirent vers les champs d'étoiles, retombèrent en gerbes de perles bleues. Quelques soleils s'embrasèrent, éclatèrent et tournèrent, crachèrent des fontaines de flammes; et puis une grande femme se dessina sur la nuit en traits flamboyants. A son égide, on reconnut Minerve, que, de sa lance, un chevalier d'incendie protégeait, la fleur de lys, au casque, projetant mille étincelles.
De la principale fenêtre, Dolorès à genoux déclamait une ode du genre romantique.
--Brava! Brava!... fit aux derniers vers M. de Montalivet, avec l'accent qu'il prenait au théâtre Italien pour applaudir Mlle Malibran.
Et comme il s'empressait, ainsi que le général-comte, exagérément, auprès de la poétesse, Omer put s'esquiver sur une brève félicitation d'ami. La berline des Gresloup avançait contre le perron. Le père et la fille montèrent. Le fiancé posa les lèvres sur le gant d'Elvire qui lui serrait les doigts. Déjà le chasseur poussait la portière. L'équipage partit au grand trot des alezans nerveux. A la vitre, la figure de la jeune fille en fanchon de dentelles fit une tache claire, puis s'éclipsa dans le mouvement de la voiture. Omer comprenait mal que le visage de fleur n'eût pas été mieux transfiguré par le miracle qui déterminait le sens de leurs deux vies.
Une fois chacun salué, il s'en fut très vite, peureux d'avoir à tromper Mlle Alviña. Elle était, trop entourée heureusement, pour le rejoindre avant la grille. Dehors, il courut vers les roues jaunes de son cabriolet. Avide de songeries, il laissa le domestique conduire Fly, la vieille jument que lui avait jadis offerte la tante Caroline.
«Bientôt, pensa-t-il, j'achèterai deux bêtes anglaises, et je remplacerai par un élégant tilbury cette guimbarde... A ma mère j'abandonnerai ce valet fourbe et grincheux qui fut bedeau; et j'engagerai pour mon service un groom de Londres... Elvire sera-t-elle bonne? Comme, souvent, les feux de ses regards me fouillent et me domptent! Il sera difficile de lui cacher mes frasques... Je prédis qu'elle me dominera durant certaines périodes. Bast! mon intelligence et ma volonté en viendront à bout, galamment... Elle possède le souci de son devoir. Avec cela rien n'est à craindre. Au reste, elle m'aime.»
Bien que ce fût là son avis final, il revisait toutes les opinions qu'il avait nourries à propos d'elle depuis deux ans. Il doutait d'être le maître; et il appréhendait l'ingérence de sa belle-mère, sans cesse alarmée par la constitution délicate de l'enfant. Il se voyait dans le salon de l'hôtel Dubourg, au coin de la cheminée de pierre. Elvire tricotait ou brodait; son visage de fleur se tournait vers lui qui lisait les journaux à la lumière; ils se regardaient; tout leur amour leur venait aux yeux, et puisque maman Virginie sommeillait, la tête sur le fauteuil, son bréviaire oublié dans les doigts, les époux s'embrassaient en silence longuement; leurs âmes se goûtaient par l'entremise de leurs bouches voluptueuses. Des larmes envahirent les paupières émues du rêveur.
Au lit, de tels songes peuplèrent son insomnie et ses assoupissements. De grand matin il se leva, commanda son habit de cheval et qu'on sellât Fly. Redoutant les drames de la journée entre sa mère, Dubourg, l'oncle Edme, la religieuse et le comte de Praxi-Blassans, il préférait courir la campagne, malgré la bruine. Toutefois, avant son départ, il fut gratter à la porte de sa mère qu'il entendit ronfler. Elle se réveilla, devant qu'il se pût retirer, trop heureux du prétexte.
--Je vous souhaite le bonjour, ma chère maman. Avez-vous bien dormi?... Pardonnez-moi de vous déranger; j'ai promis à M. Courfeyrac d'aller aux bois de Viroflay en sa compagnie; nous déjeunerons là-bas dans un tournebride où l'hôtesse fait, paraît-il, de bons plats... Me le permettez-vous?...
--Mais oui, scélérat! cria-t-elle sans se lever. Amuse-toi... Amuse-toi... Je trouve assez bon que tu prennes l'air. Ta mine de ces derniers jours ne me revenait pas. S'est-on plu chez Denise, hier?
--A merveille! Le feu d'artifice était superbe; et la conversation des plus brillantes. A propos, je t'annonce la visite de Delphine et de son père pour ce matin... Ils souhaitent te parler d'Elvire... et de notre fameux mariage... Mais le principal c'est que, si j'en crois la tante Caroline, M. Laffitte signera dès aujourd'hui la convention de nos deux banques.
--Ah!... répondit Mme Héricourt roidement..., tragiquement, la seconde nouvelle n'ayant pas amendé la première.
Omer se hâta de déguerpir, de peur que sa mère ne sautât du lit pour tirer le verrou, et entamer les remontrances. Dès qu'il le pût, il éperonna sa jument. Il s'applaudit de fuir tant de drames. Aux Champs-Elysées déserts, il aspira l'odeur des feuilles mouillées, des pelouses humides. Il avait plu fortement à l'aube. Dans le bois de Boulogne, sa bête allant au pas, il arrangeait des plans d'existence politique et mondaine: Elvire présidait, ayant la face lourde de La Fayette à sa droite, et le profil pointu de M. Laffitte à sa gauche. Omer supputait le revenu du domaine dotal. Il se promit la curieuse joie d'instruire la vierge dans la volupté qui se pâme et sanglote. Il imagina cette nudité de dix-sept ans garçonnière à demi. Serait-elle, devant l'amour, honteuse ou bien espiègle, ainsi que jadis au colin-maillard, dans les prairies des Moulins-Héricourt?
Le tapage d'un galop doublé frappant le sol humide, claquant les flaques, entraînant une voiture qui rebondissait sur les ornières, lui fit craindre que des chevaux emportés ne missent en péril les voyageurs d'une chaise de poste. Il arrêta sa monture, et tourna la tête, la main sur la croupe. D'une allée latérale l'équipage déboucha parmi les jets de boue. «Le voilà! Le voilà!» criait Denise; et le cocher de la générale leva les rênes jusqu'à son cou, pour retenir l'attelage qui glissait, de ses huit fers, dans le sol gras... Omer eut à peine le temps de concevoir que sa soeur et Dolorès le pourchassaient jusque-là. La portière s'ouvrit, Denise sauta furibonde; et son manteau lilas fut éclaboussé.
--Est-ce vrai?... Je ne le veux croire... Tu épouses Elvire!... Non... Tu va revenir avec nous; tu empêcheras l'oncle Praxi-Blassans d'aller à Meudon... Non?... Non?
Au fond de la voiture une masse d'étoffe, était Dolorès qui se mouchait et sanglotait.
--Alors tu préfères l'argent à l'amour le plus pur!... Maudit!... Tu désespères, tu assassines cette pauvre enfant pour chercher l'or à travers ses larmes et son sang! Que tu es lâche, que tu es donc lâche!... Tu n'as pas osé nous voir, elle ni moi... Quand nous sommes arrivées tout à l'heure chez ta mère, déjà tu t'étais enfui comme un criminel... Il a fallu que le portier nous indiquât ton chemin. Et tu as fait avertir la victime par le comte Dubourg, hier, après le départ de tous, après ton départ... Tu n'es qu'un lâche, un lâche!... Tu n'as pas la vaillance du brigand qui assiste à son acte, qui risque au moins d'affronter les justes reproches de ceux qu'il égorge! Traître!...
--Laissez-le, Denise, laissez-le!... sanglota du fond de la voiture l'Espagnole au visage tuméfié par les pleurs de la nuit...
La générale piétinait la fondrière, crachait des invectives romantiques. Elle était à demi-vêtue d'un canezou du matin qui s'ouvrait sur sa gorge belle, rude et nue, forçant le fichu de soie. Les mèches de sa chevelure s'éparpillaient au vent. Une balafre de cendre souillait la pâleur de son visage...
--De grâce, ma soeur!... répétait Omer.
Il ne ressentait que la honte de voir Denise Héricourt dans ce rôle de furie, sous les regards du cocher et du chasseur impassibles en apparence. Cela le bouleversait plus que la douleur même de Mlle Alviña, dont cependant il souffrait aussi.
Les verdures fraîches du bois, les murs de buissons, le sable tassé de la route indéfinie, les pépiements des oiseaux, le vide silencieux et la chanson monotone de la brise assistaient à la peine des trois êtres, à la rage de Denise, à la torture de sa pauvre amie, à la honte d'Omer qui faillit s'estimer coupable un instant.
Toutefois l'ironie, surprise dans l'oeil narquois du chasseur, chargea de colère ses sentiments.
--Ma soeur, je vous prie de rentrer chez vous. Sied-il vraiment à la femme du général Héricourt, d'amuser ainsi ses laquais...!
--Que m'importent mes laquais!...
Elle fit un geste. Effrayée la jument d'Omer se cabra. Il dut s'occuper de la maintenir... Et cette situation ridicule d'un homme en colère contraint de lutter avec sa monture pendant qu'on l'insultait, l'exaspéra...
--Je vous ai dit mes raisons, cria-t-il. Mon devoir civique et mon devoir religieux me commandent de refouler en moi un amour fait uniquement de passion. J'ai la charge de rendre honorable et respecté le nom de votre père. Je sacrifie mon bonheur d'amant à la grandeur de ma descendance... D'autre part, mon confesseur m'a défendu de solliciter l'amour d'une jeune fille qu'une sainte religieuse et une pieuse veuve préparaient à prendre le voile... Mon devoir et ma foi m'interdisent d'épouser Mlle Alviña que je respecte, et que j'admire, et que j'aime... J'obéis à des pensées supérieures que Mlle Alviña comprend et qu'elle finira par admettre...: j'en suis sûr... C'est une âme trop noble pour ne pas se soumettre aux principes. Devant eux, nous n'avons qu'à étouffer nos sentiments! L'avenir de la famille, de la patrie et de la religion valent bien que, sur leurs autels, les gens de coeur immolent leur félicité même.
Plus haut que les injures et que les sanglots, il déclama la main haute, comme aux péroraisons de ses plaidoiries. Son oreille écoutait son éloquence; ses entrailles vibrèrent au son de sa voix convaincante... Il s'aperçut, tel que la statue équestre, du devoir et de la Loi!
--Hypocrite, lâche hypocrite, glapit Denise. Voilà donc ton grand coeur! Tu te mens à toi-même... Vil rhéteur!... Tu n'as pas le courage de reconnaître loyalement ton infamie, ton ignoble avarice... Tu es lâche... Que l'âme héroïque de notre père te maudisse!
--Grâces, Denise, cria Mlle Alviña qui se précipitait hors de la voiture. Grâces... Rétractez votre anathème!... Je vous aime, Omer, et je vous aime assez, moi, pour renoncer, si le mariage avec Elvire doit contenter votre conscience et votre coeur... Je vous crois! Je renonce! Et je vous crois!...
Des sanglots et un flot de larmes rompirent les cris de l'Espagnole, qui, poétesse, jugea tragique de se laisser choir dans la fondrière, à genoux...:
--Omer, je vous crois!... Soyez heureux... Soyez heureux... Dans le cloître je prierai pour vous... chaque jour...
Le cavalier se souvint du long baiser voluptueux qu'ils s'étaient donnés sur le prie-dieu, aux pieds du saint évêque doré. Il éprouva toute la peine de l'amante. Sa chair même pâtit. Un sanglot l'étrangla pareil à ceux qui secouaient Dolorès.
--Pardonnez-moi, Dolorès, je souffre autant que vous... Pardonnez-moi... Mais c'est la Loi!
--L'amour est au-dessus des lois que forgent la cupidité et l'hypocrisie!... déclara Denise en ricanant.
--Adieu... gémit Dolorès...
Elle courut jusqu'aux doigts gantés du jeune homme, les prit, et chaudement les baisa, puis, s'étant reculée, elle s'affaissa tout à fait dans la fondrière. L'eau de pluie clapota autour du manteau; les yeux noirs se ternirent; l'enfant porta les mains vers son front et s'évanouit...
--Va-t'en, lâche! cria Denise en larmes! Mais va-t'en. Tu vois bien que tu la tues...
Outré de sentir les domestiques le blâmer avec leurs yeux sournois, il rendit la main. La jument bondit.
«Grâces à Dieu, c'est fini!» fut d'abord la pensée d'Omer.
«Ma présence l'exaltait, raisonna-t-il ensuite; elle se calmera quand elle me saura loin.»
Il n'avait pas regardé en arrière, de crainte d'être rappelé par un signe.
«Pauvre comédienne!» soupira-t-il.
Dès qu'il fut à distance suffisante, il tourna la tête. Dolorès était un tas de chiffons bruns émergeant sur l'eau de la fondrière. Le chasseur débouchait un flacon. Denise soutenait la face inerte. Sur le siège drapé de vert, le cocher rassembla les guides avant de descendre. Les deux chevaux encensaient pour chasser de leurs crinières les gouttes d'eau.
«Malheureuse fille!» se répétait Omer.
Elle était toujours cette chose immobile et chiffonnée dans la boue. Le chasseur entreprit de la redresser, et les plumes du bicorne s'agitèrent dans cet effort. Mais Fly gagna sur la main. Le cavalier dut y pourvoir. Un moment il apprécia le plaisir d'être balancé en rythme, sous les feuilles claires et fraîches, par le trot régulier.
«Je n'étais pas l'acteur qu'il fallait à cette créole! Mieux vaut cette douleur brutale et passagère qu'une longue vie de dédains réciproques, d'ennuis, de querelles... Mais elle a de la peine, de la vraie peine! Seigneur, épargnez-là!»
Tout une heure il se complut, en chevauchant, à la mélancolie de la plaindre. Plus tard, il s'admira pour avoir usé de fermeté.
Au tourne-bride du rendez-vous, Courfeyrac le put distraire parce qu'il montait une cavale arabe, bonne sauteuse, prêtée par un garde-du-corps.
X
A Meudon, un matin d'été, l'an 1830, Omer Héricourt quitta la chambre conjugale, pour cacher les larmes de la plus douce émotion. Elvire et lui venaient de s'étreindre, en fêtant, par un long baiser qui lia mieux leurs âmes, l'anniversaire de leur fils endormi près d'eux, sous les dentelles du berceau. C'était, au coeur de l'époux, une ivresse et un vertige singuliers.
Son esprit lui sembla traversé par le soleil que filtraient, à la fenêtre de son bureau, les branches pendantes du lierre, du chèvrefeuille. Il était las et bienheureux. Il s'alanguit sur le fauteuil devant la tablette rabattue du secrétaire, devant l'amas de ses travaux. Dehors, la pelouse ovale s'éployait, entre le grand cèdre sombre, les buissons de fusains luisants, et les blonds tilleuls. Ses chiens jouaient au galop. Une pie gagnait le zénith en jacassant. Les courbes du ciel vibraient. Les insectes bourdonnaient. Un gros frelon de velours brun joua des élytres, suspendu dans l'air.
«Merci, nature! Et toi, Seigneur, cria la religion du jeune homme... Tu me combles de tes dons... L'été sublime salue la première année révolue de mon fils, trapu déjà comme un légionnaire de César, un fondateur de camps et de villes, un fidèle de Mithra!... L'été sublime n'as-tu pas salué par ces mêmes rayons aussi, par ce même chant de la vie féconde, l'heure de mon union. Tu faisais resplendir les couleurs des saints debout dans les ogives des vitraux. Un rayon bleu venu du manteau de la Vierge enveloppa même la chère posture d'Elvire inclinée sur le prie-dieu, et farda célestement la fleur non pareille de son pur visage. Cloches qui sonniez dans le faîte, saviez-vous quel bonheur vous annonciez au monde? Saviez-vous que rien ne devait mentir de ce triomphe solennisé par la magnificence des uniformes, sur les épaules des officiers accompagnant l'oncle Augustin? Pairs chamarrés d'argent, généraux chamarrés d'or, prêtres poudrés, dames en turbans ou bien empanachées de marabouts, messieurs si graves sur vos cravates de mousseline et vos collets d'habits, et vous, mes amis du Palais si généreux et si loyaux sous vos chevelures abondantes; deviniez-vous alors ce que le mystère de ma vie renfermerait de joies? O mon Elvire! Printemps qui fleurissais, été radieux et vibrant, automne d'or et de nuées, que fûtes-vous sinon les berceaux admirables de l'amour? Hiver qui coiffas de neiges candides l'hôtel des comtes Dubourg où ronflaient les flammes ondoyantes dans la cheminée de pierre, qu'as-tu voilé sinon la félicité de nous chérir, elle et moi, les mains aux mains, la joue contre la joue, sur le sofa, tandis que maman Virginie murmurait ses oraisons, égrenait son rosaire et regardait, dans l'âtre les images flamboyantes des supplices infernaux? Nuits de toutes les saisons qu'avez-vous obscurci dans nos âmes communiant de leurs corps soudés en une seule force afin de perpétuer ce désir de passion par les rires d'un enfant joyeux d'avoir vaincu la mort! Olivier, mon fils, tu es la promesse de l'idée latine ressuscitée en dépit des victoires que fêtèrent ici les Barbares Germains, Kalmouks, et Vikhings, il y a quinze ans. Les aigles de Rome se déploient dans tes yeux noirs, les yeux des Lyrisse, LYS LYRIS... Surnom peut-être d'un prêteur à l'équité sans tâche. Mon fils... Tu n'es encore qu'un Cupidon joufflu; et les lys ne brillent que sur ton teint, bel enfant de mon Elvire... Puisses-tu posséder l'esprit aussi noble et clair que le surnom de ton ancêtre, de mon-bisaïeul par qui fut réveillée l'âme de la liberté romaine dans les cerveaux des descendants latins disséminés sur tout l'Occident, étouffés sous la tyranie franque, germanique et scandinave. Une année entière, Elvire et moi nous t'avons espéré dans nos embrassements chaleureux. Malgré que la mère fut délicate, tu naquis de sa chair adolescente. Une année entière, nous t'avons vu grandir, fragile et chagrin, en souhaitant l'apparition de ta vigueur. Et te voilà sauvé des maux!... Grâces te soient rendues, nature, qui m'as fait de la sorte immortel, si le descendant éternise le principal de nous-même: la pensée!... Ma vie, dès cette heure, est sans fin; comme toi, lumière du ciel, fécondité du monde!»
Pensif, il demeurait les yeux fixes, et l'âme en extase. Dans l'air fauve trépidaient les élytres du frelon. L'essieu d'une voiture criait sur la route, au delà des murailles.
Il sentit qu'il ne pourrait connaître le travail, cette heure-là. Trop de bonheur exaltait la vie. Caresses, douceurs, dévouements, sagesse domestique, élégance et gaieté, toutes les vertus d'Elvire, captivèrent l'attention de sa mémoire. Surtout il se complut à se rappeler la saveur de cette peau duveteuse et rosée sur le visage, autour des yeux clairs, sous le menton, sur les épaules rondes et lisses, dans la ligne longue du dos étroit que deux signes marquaient ainsi que dans un ciel d'aube, deux astres pâlissants et près de s'éteindre. Il décida de se souvenir longuement. Les joies espiègles et fréquentes de la volupté, sa petite épouse adolescente les lui dispensa de nouveau, dans les vagues des batistes qui prêtaient à leur lit l'apparence d'un lac blanc sous la tempête, aux heures où tout se fond dans les ombres laissées par la lueur de la veilleuse mauresque. Le cher corps de l'ange mince, il l'eut dans le frisson de sa pensée fidèlement évocatrice. La face de fleur riante emplissait tout le décor de son existence depuis un an. Il ignorait comment son éloquence avait pu gagner ou perdre, aux entr'actes de l'amour, tant de procès libéraux, comment lui-même avait, plusieurs fois reçu, dans l'hôtel du faubourg Saint-Germain, les membres de l'opposition: La Fayette, Laffitte et le général Lamarque venus saluer, au salon du Régent, la tante Caroline qui, malgré la dissolution de la Chambre, avait convaincu les propriétaires ruraux en rapport avec les Moulins-Héricourt, d'élire le général Pithouët. L'un des Deux Cent Vingt-un députés, signataires de l'adresse qui refusait au Roi le concours de la Chambre pour discuter les lois du ministère Polignac, venait d'être au mois de juin, renommé par le même collège. La vieille tante avait, chez son Omer, attiré toute la reconnaissance du parti libéral et industriel, pour la gloire d'Elvire couverte de ses joyaux anglais, de ses armures de satin, telle que les anges opulents du Véronèse entourés d'apôtres à mines de seigneurs, sur lesquels brillaient, les lustres, buissons ardents de lueurs et de gemmes.
Omer eut le désir de contempler sa femme, et rentra dans la chambre. Parmi les ondes fauves de sa chevelure écoulée, Elvire sommeillait à demi. Ainsi que deux pétales à franges sombres, les paupières recouvraient les coeurs des yeux forts, quelque peu des joues roses et liliales. Sur les guipures du drap, dormaient, nus, potelés, ses bras d'enfant. Le souffle gonflait les cimes brunes de la gorge et leur voile vers les lumières que filtraient les rideaux blancs, et qui pénétraient la pièce, pour se mirer au poli de la commode en thuya tigré. Omer demeura, sans geste et sans parole. Toute son âme souriait en lui. «Que manque-t-il de ce que j'espérai d'elle?... En vérité, l'ange a tout donné à l'espoir de son Lucifer...» Il chercha les défauts, regretta qu'elle fut un peu maigre, que le bien dotal produisit des rentes moindres depuis un an; qu'elle s'attristât trop lorsqu'il la quittait et que cela l'eut empêché d'accomplir des actes utiles, un voyage nécessaire aux intérêts de la charbonnerie, dans le moment où les Belges préparaient la révolte contre le gouvernement des Pays-Bas, les Polonais contre celui des Russes, les Lombards, les Vénitiens, les Hongrois et les gens de Bohême contre celui de l'Autriche; dans le moment où les sociétés secrètes se confédéraient mieux autour de la _Jeune Europe_, afin d'établir l'unité de l'Italie, l'unité de l'Allemagne et la République européenne. Certainement son caractère ne s'affermissait pas au contact de la douce créature. Elle le soumettait à son désir de le choyer sans cesse, de l'asseoir sur ses genoux, de le serrer dans ses bras, de l'attirer au fond des ottomanes. Elle était jalouse des lectures où il s'absorbait, inquiète de le craindre infidèle, s'il s'attardait aux séances de l'«Ardente-Amitié», et de l'association «_Aide-toi, le Ciel t'aidera_» qui réunissaient les membres influents des Loges et des Ventes. Omer négligeait de plus en plus ses devoirs politiques. «Chère Elvire, songeait-il, tu m'apportes de nouvelles excuses pour ma lâcheté... Ma reconnaissance te sacrifie ce qui m'ennoblissait à mes yeux!... Tu aides la peur à triompher de ma raison!»