Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie

Part 16

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En dépit des deux candélabres, le salon n'était guère mieux éclairé. Le docteur Buchez se tenait toujours près de la porte, aimant à reprocher leur retard aux gens. Il rappelait qu'en son temps, lorsqu'il avait introduit le carbonarisme en France avec Bazard, plus d'exactitude secondait leurs courages. Incontinent il prenait à témoin le capitaine Lyrisse et le général Pithouët de cette ferveur historique. Il empêchait celui-ci de rapporter une conversation importante tenue à la Chambre avec le général Sébastiani: la gauche avait l'imprudence de mettre en minorité le ministère Martignac dans la discussion de la loi communale et départementale. Mais le médecin austère haut cravaté de blanc, boutonné dans une redingote rustique, tenait à la déférence des carbonari plus jeunes. Bien que le général Pithouët et le général Lamarque se plussent à saluer cordialement le retardataire pour l'excuser en riant, et reprendre des propos autrement graves, M. Buchez ne lâchait pas sa victime. Il l'interrogeait sur tous les articles saint-simoniens parus dans les gazettes spéciales, et l'admonestait si elle avait omis d'en approfondir les doctrines. En outre il ne se privait pas de les commenter tout au long, heureux de faire paraître inférieur ce freluquet rendu trop notoire par quelques plaidoyers libéraux, un duel sans résultat grave, et une algarade avec les sbires du Saint Père. D'ailleurs l'avocat négligeait les causes de l'Ardente Amitié. Les Frères s'en plaignaient, à ce que dit, chaque fois M. Buchez. Il ne laissait pas d'insinuer, qu'à soutenir les intérêts du tailleur Durtot, de M. Roulon, propriétaire, rue Richelieu, de l'imprimeur Pied-de-Jacinthe, et du loueur Rambourg, Omer accomplissait un strict devoir de reconnaissance envers les membres de la Haute Vente, trop indulgents pour les écarts d'un dandy très frivole.

Il fallait que le général Pithouët vint lui-même arracher le fils de son ancien chef aux remontrances. Le député de l'opposition constitutionnelle se montrait, lui, fort affable. Il ne perdait pas une occasion de louer publiquement la mémoire du colonel Héricourt, d'unir, par ses paroles, les talents du fils au génie du père. Il vantait l'éloquence et le tact diplomatique d'Omer, car l'oncle Edme se lassait pas d'attribuer généreusement à son neveu le succès de la mission en Italie. Succès peu médiocre. Un bruit courait: les ministres de Charles X s'étaient résolus à combattre, en Morée, l'Égyptien et le Turk, parce que les Carbonari français, espagnols et italiens avaient paru prêts à descendre en Grèce, pour y ranimer la révolte, et, par là, nécessiter une intervention anglaise dont ne voulaient ni Charles X ni le tzar. Omer n'admettait guère qu'il eût ainsi déchaîné les événements. Quelques messages transmis à des messieurs aimables, quelques conversations philhellènes échangées dans les ventes romaines, quelques repas exquis savourés à la table des Frères Conosséi; avaient-ils tant fait? Quant à l'expédition de Frosinone elle était amusante aujourd'hui, comme le souvenir d'un spectacle théâtral. Toutefois le général Lamarque prétendait que cet incident avait considérablement ému les ambassades, à Rome. L'audace de l'agression, son bonheur, l'aide obtenue, croyait-on, de toute une population dévote pour enlever à l'Inquisiteur du Pape et à son escorte les papiers des Ventes, cela soudain avait paru le résultat d'une puissance très redoutable, occulte, et qui, soutenant la cause des Hellènes sympathiques à toutes les élites, pouvait ainsi gagner l'opinion. Les diplomates de la Sainte Alliance avaient alors convenu de ravir au parti révolutionnaire ce prestige. De là cette promptitude à débarquer les troupes du général Maison en Morée, contre les avis de l'Angleterre, puis cette nouvelle décision des Russes qui passaient le Pruth, opéraient déjà sur le territoire ottoman.

Aussi les carbonari se réjouissaient dans la Vente. Leur effort en exaltation depuis 1820, obtenait enfin une victoire. Le sang de leurs martyrs n'avait pas inutilement coulé sur tant d'échafauds. Un peuple allait devoir son indépendance à leur action. S'ils avaient été vaincus à Naples et en Espagne par les valets de la tyrannie, maintenant leur esprit commandait, en Grèce, les armées des monarques devenus libérateurs.

--Et c'est là vraiment une bonne farce!... répétait le chirurgien Ulysse Trelat dont le visage fin, tout rasé, symbole de malice, riait sous une mèche roide qui lui caressait l'oeil... La Sainte Alliance en marche pour jeter bas un souverain absolu, après avoir déclaré que les hétéries étaient indignes de compassion parce qu'elles se levaient contre leur maître légitime, le sultan! Et c'est nous qui les avons forcés à se contredire, les absolutistes!

--Vive la Charbonnerie, messieurs!... dit un soir le général Lamarque en haussant ses mains alertes et sa tabatière d'or jusqu'au bandeau de sa chevelure argentée... Pithouët, mon cher, nous pourrons encore, quelque jour, faire manoeuvrer nos troupes selon les besoins de notre conscience. Vous verrez ça...

--Nous le verrons certainement mon général..., assura le capitaine Lyrisse, tout à coup enthousiaste et vibrant...

Et ses bottes piétinèrent le plancher. La figure sèche enveloppée de mèches grises, le sourire du général Pithouët semblèrent douter encore. Grand et maigre, dans une polonaise à brandebourgs, il se leva, discourut. Selon lui, tout dépendait de l'influence des Bons Cousins sur les Francs-Maçons. Les Loges suivraient-elles les Ventes à l'heure dangereuse? Tout était là. Quelle mesure royale exaspérerait vraiment ces boutiquiers, ces propriétaires, ces artisans paisibles que les cérémonies rituelles distrayaient seulement comme une mascarade.

Et tout l'ordinaire débat se déduisait de cette éternelle question. M. Buchez voyait les choses au pire. Il claquait la table et son tapis de velours violet à crépines rougies, pour affirmer l'urgence de tenir les Maîtres et Compagnons par leurs intérêts. Il fallait soit les secourir, soit acheter leurs marchandises. Lui les soignait tous gratuitement ou presque. Durtot l'habillait. Mauravert le nourrissait. Pied-de-Jacinthe imprimait ses brochures médicales, outre les politiques. Qu'on imitât ces soins. M. Roulon, le propriétaire de l'imprimeur, se plaignait que les juges n'appelassent point l'affaire intentée à ses entrepreneurs. Deux députés connus, appréciés et redoutés pour leurs harangues, deux généraux de Napoléon, auraient pu facilement, s'ils en eussent pris la peine, déterminer les juges à quelque hâte. De quoi s'agissait-il? D'une visite opportune. Mais personne ne se démenait suffisamment.

Enfoncés sous des sourcils roides, ses yeux noirs visaient les deux soldats, la polonaise à brandebourgs de l'un et l'habit olive de l'autre. Il blâmait leur indifférence pour le salut de la liberté. Car M. Roulon était un personnage fort écouté par les F.·. Le décevoir, c'était perdre un allié précieux.

Omer eût bâillé dans le salon cramoisi dont les tentures éraillées, dont les sièges lourds ne flattaient pas le regard. Parmi ses collègues en costumes civils, le Nouveau-Templier vêtu de sa pourpre et de son hermine, pourvu de son glaive et de ses éperons d'or, était toujours confus d'obéir aux règles de son ordre qui lui prescrivaient un tel apparat carnavalesque, durant les séances où il le représentait. Silencieux, poli, discret, cet homme riche s'acharnait à parcourir des lettres et des rapports, à compulser, à parapher, à fouiller dans les cent tiroirs de chêne que contenait un énorme secrétaire de palissandre. Quand les récriminations de M. Buchez devenaient blessantes, il intervenait par un sourire, par une parole sourde et conciliante. Mais tous ses empressements s'évertuaient à l'égard du général Pithouët, du général Lamarque. Il leur offrait du tabac dans sa boîte d'ivoire, des rafraîchissements qu'apportait, sur un plateau de vermeil terni, le vieux domestique aux allures de vétéran.

Raspail arrivait, en retard, avec un parfum acide de combinaisons chimiques; et il saluait timidement, s'excusait, attristant sa figure noiraude. Ainsi les heures de la réunion s'écoulaient. Ulysse Trélat souvent lançait un bon mot de sceptique; l'on riait. M. Buchez rendait compte de ses travaux innombrables. Le Nouveau-Templier, timide et docile, lisait la correspondance qu'il échangeait avec les Ventes. C'étaient leurs réponses qui, sous enveloppes à titres de commerce, parvenaient chez Mme Cardoche, et qu'Omer allait recueillir. Aussi pensait-il à ses amours, à la lèvre fondante d'Angeline, à la vertu d'Elvire, à la passion de Mlle Alviña, pendant que M. Buchez l'accusait amèrement de ne pas conduire mieux le procès du loueur Rambourg. Le voisin de cet homme persistait à interdire le passage des voitures par la cour mitoyenne grevée de cette servitude. Après avoir perdu en première instance, si Rambourg ne gagnait pas en appel, il lui faudrait ailleurs chercher un domicile pour ses fiacres, ses haridelles, ses cabriolets, ses carolines et ses coucous. De là beaucoup de frais et en tous cas, la perte d'une clientèle de quartier. Rambourg supporterait encore moins l'avanie que le déboire. Brutal, sanguin, il avait conçu pour son adversaire une haine orgueilleuse, féroce. Humilié, il ne pardonnerait pas l'insuffisance de l'aide; il se détournerait de la Loge, emmenant avec lui ses cochers, ces anciens cavaliers de l'empire, habiles à propager en tous lieux, parmi le peuple, les idées libérales, et courageux pour exciter l'émeute. On les avait bien vus en novembre 1827. On leur avait dû les premières barricades, et la formation des attroupements.

M. Buchez ne ménageait pas davantage le major Gresloup quand le père d'Elvire arrivait de Meudon pour assister aux délibérations de l'Ardente-Amitié. Dignitaire de la Franc-Maçonnerie écossaise, vénérable, il gouvernait prudemment l'esprit des Enfants de La Veuve, sans les effaroucher par la crainte de la révolution imminente. Mais il leur démontrait, au moyen de discours habiles, comment les ministres de Charles X gouvernaient en dépit de l'Egalité et de la Fraternité, en dépit des doctrines en honneur au Temple. Ce que Raspail approuvait dans le col énorme de sa redingote.

Le major écoutait patiemment les remontrances inévitables. Contre son estomac en saillie, bombant l'habit marron, il croisait ses bras, puis approuvait chaque phrase solennelle par un signe de sa tête chauve, de sa face large. Parfois il grattait un peu la cicatrice rejoignant la narine à la lèvre fendue par un sabre de la Sainte Alliance. Il ne daignait pas répondre, abandonnant ce soin au général Lamarque dont la faconde s'exerçait brillamment, généralisait les questions, atteignait aussitôt l'avenir, promettait à leur désir la conquête de l'Europe, de l'Amérique et du monde. L'orateur parlementaire gesticulait, battait les basques de son habit, criait dans le visage de l'interlocuteur, et ponctuait ses périodes en aspirant une prise copieuse.

Dans son coin Ulysse Trélat imitait le joueur de cymbales; sa mèche gênait la malice de son regard. Cela n'empêchait guère le capitaine Lyrisse de poursuivre la discussion. Il découplait une meute de chimères. Il voyait le Turk chassé par le tzar, celui-ci converti aux idées libérales par les Grecs, ramenant de Schoenbrünn à Paris, Napoléon II, l'installant aux Tuileries avec un ministère Benjamin Constant. Alors les armées françaises expulseraient les Autrichiens d'Italie... Et là-dessus le prophète buvait un grand verre de punch, qui enluminait sa figure hâlée, couperosée, laurée de mèches grisonnantes et belles.

Raspail alors s'ébrouait, ravi de cette exubérance: lui-même renchérissait en dépit de son intelligence scientifique.

Par des arguments positifs, froids, didactiques et brefs, le major ripostait jusqu'au moment où sa parole se consacrait à l'éloge du Saint-Simonisme. Alors brusquement sa voix devenait colérique et péremptoire. Son visage se congestionnait. Ses deux poings menaçaient la sottise des contradicteurs, il envoyait de la salive avec les mots. Puis, sa personne, de nouveau, se figeait dans la froideur coutumière, après quelques instants de promenade à grands pas, le long de la pièce, pendant lesquels sa fureur d'apôtre s'apaisait.

--Demandez plutôt à Omer Héricourt.., disait-il alors, confiant à son disciple la défense de leurs principes.

Le jeune homme s'efforçait à le servir malgré les objections déconcertantes que présentait Ulysse Trélat, trop moqueur. Il fallait qu'Omer se souvînt d'avoir été pansé par lui, lors de son duel, pour accepter les railleries excessives du chirurgien, railleries spirituelles et ineptes à la fois. Elles faisaient rire les auditeurs, mais ne signifiaient rien de réel contre les choses qu'elles vilipendaient. Les deux généraux cependant, le capitaine Lyrisse lui-même les goûtaient fort, se déridaient, plaisantaient sans fin; ce qui vexait Omer. M. Buchez le défendait en écrasant la verve de Trélat sous quelque lourde maxime bien sévère.

L'heure de se rendre à la Loge marquait la fin du débat. Par un escalier en vis, par de tortueux corridors, par l'arrière-boutique encombrée de tonneaux vides et de caisses béantes où sonnaient les bruits et les chansons de la taverne, on passait d'une maison à l'autre, on atteignait la longue salle déjà pleine de F. F.·. qui conversaient. Le ruban de moire bleue constellée, le tablier aux broderies emblématiques décoraient les poitrines et les ventres, toute la corpulence de Cavrois, le gilet rouge de Ribéride, la redingote graisseuse de Bahorel, la maigreur de Pied-de-Jacinthe que le général Pithouët appelait «mon adjudant» en souvenir du temps où ils étaient les dragons de la République Indivisible. Maintenant, l'éditeur de brochures révolutionnaires se plaignait d'être la bête noire du procureur royal chargé de poursuivre les délits de presse.

Avant que le Vénérable eût pris place à l'Orient, il saisissait Omer au bras, l'avertissait d'un nouvel exploit décerné contre lui, tantôt pour un dessin satirique de son journal _Le Marteau_, tantôt pour une réédition de certaines pages choisies dans les oeuvres de Voltaire et suffisamment hostiles au Pouvoir. Il se lamentait. Son avocat ne s'occupait pas de lui. Le colonel Héricourt était plus attentif aux besoins de ses cavaliers. Le vieillard exagéra les litanies en l'honneur du mort pour blâmer ainsi la tiédeur de l'héritier. Frère-Terrible, il tenait à la main un glaive à lame onduleuse dont il tapait les carreaux, comme d'une canne, afin de donner le ton aux défaillances de sa voix enrouée.

Bientôt, M. Roulon, roidi dans sa redingote noire, s'approchait, les mains derrière le dos. Il mâchonnait son dentier, le mettait en place, et se joignait à l'imprimeur pour obséder l'avocat. Rambourg le suivait. Sa main violâtre s'abattait sur l'épaule d'Omer; mais le poids de son ventre forçait le loueur à s'asseoir sur la colonne du Midi. Il entraînait l'avocat dans son affaissement pour lui promettre, à voix basse, de rares débauches, avec des filles expertes et des vins célèbres, s'ils triomphaient en appel. Mais le tailleur Durtot consultait sur le moyen de recouvrer le montant des traites souscrites par quelques dandys oublieux. L'ébéniste, aux mains vernies par les encaustiques, avait toujours quelque mobilier fourni chez une femme entretenue, et que les huissiers avaient saisi, pour le compte d'autres fournisseurs, sans que lui-même fut payé. Quant à l'épicier Mauravert, il multipliait à plaisir ses litiges avec les maraîchers et les maîtres du roulage, pour peu que les livraisons de légumes ou de fruits eussent tardé. Entre eux tous, Omer ne savait auquel vouer son obligeance. Étudiant en droit, Ribéride l'aidait; toutefois les clients avaient moins de confiance en ce grand garçon qui portait une chevelure taillée comme celle des pages. Ils lui tournaient le dos, revenaient à l'avocat.

Que la loge fut tendue d'azur, étoilée d'or pour les réceptions d'Apprentis et de Compagnons, qu'elle fût tendue de noir et parsemée de larmes et d'ossements pour les réceptions de Maîtres, qu'elle fût même travestie en éboulis de rochers pour l'admission d'un Rose-Croix, chaque séance devenait ainsi l'heure d'une consultation juridique. De même, M. Buchez tâtait les pouls, examinait les langues, auscultait les poitrines et les dos, harcelé, lui, par le grand dadais royaliste qui se croyait poitrinaire, et par le singulier petit vieillard prolixe, fardé de rose, surmonté d'un toupet en filasse. Pied-de-Jacinthe montrait son oeil récemment opéré de la cataracte. Alors M. Buchez aigrement invitait Ulysse Trelat et le Dr Bianchon à le secourir.

En vain les cochers de Rambourg, sur un signe du capitaine, chutaient impérieusement les bavards. Eux, sans doute, atténuaient un peu leur murmure mais ne l'interrompaient point. L'ex-chasseur à cheval Dambeton les menaçait même de son poing noir et crevassé par les engelures; tandis que l'ancien cuirassier Brémondot portait en avant son front énorme et ses épaules d'athlète, défiait, des yeux, les perturbateurs. «Hôoh» faisait le canonnier Bridoit, comme s'il s'adressait à ses chevaux: il rejetait en arrière la pèlerine de son carrick afin de manier à l'aise un fouet imaginaire.

Jamais Omer ne put entendre complètement les admirables discours d'Arago, l'orateur de la loge, sur l'harmonie des mondes comparée à l'harmonie sociale: il n'entrevoyait que mal, entre la bajoue sanguine de Rambourg et le profil mulâtre de Mauravert, la belle tête de savant. Jamais il ne put causer avec ses amis du quartier latin, Ribéride l'Enflammé, Enjolras le Saint, ni même avec cet étrange Blanqui, le sarcastique, l'enthousiaste qu'exaspéraient les sottises débitées par les F. F.·. Ce petit précepteur nouait ses deux mains nerveuses sur son genou, se mordait les lèvres en haussant les épaules. De l'oeil seulement, Michel Chrestien, en prononçant ses harangues fédéralistes, pouvait signifier à son ami ce que son travail contenait de passages notables. Le général Dubourg obtenait le silence quand sa voix militaire commentait les événements précis de la politique: l'entrée «de Guizot au Conseil d'État», la nomination de «Portalis au ministère des Affaires étrangères», les manoeuvres du prince de Polignac guettant l'heure de reprendre le pouvoir, et quand il affectait de craindre un coup d'État contre le ministère Martignac. A quoi le général Pithouët se hâtait de répondre en appelant, sur les monarques parjures, la colère des peuples.

Ces phrases pompeuses exitaient la verve admirative de Grantaire. Elles accaparaient l'attention des F. F.·. Ribéride serrait les mains de l'orateur. Il suffisait alors que le général Lamarque parlât, de sa place, pour les émouvoir. On se rappelait encore les héroïsmes de ce vieillard frétillant. A la tête de cent soixante-quinze soldats, n'avait-il pas emporté d'assaut la ville de Fontarabie défendue par trois mille hommes? C'était lui, lui dont l'habit olive à boutons d'argent était si neuf, lui dont les gestes agiles attestaient le plafond et l'étoile symbolique de plâtre doré, et les trois lumières rituelles, et l'autel du vénérable à l'orient, et les autels des surveillants à l'occident, et les emblèmes astronomiques brodés aux bandoulières de moire, sur tous les coeurs.

--Deux cents ans se sont écoulés depuis que, de l'autre côté de la Manche, on parlait aussi de violer la grande Charte, de renvoyer le Parlement, de lever l'impôt par ordonnance. On essaya. Vous savez quels en furent les résultats: la tête de Charles Ier roula sur l'échafaud de Westminster..... Les peuples aussi ont leurs coups d'État..... je dis que les peuples aussi ont leurs coups d'État et que, bouleversant la terre jusque dans ses entrailles, ils ne laissent sur le sol que de sanglantes ruines.

La voix prophétique du héros déclinait dans une rumeur de protestations timides et d'applaudissements vigoureux. Le bandeau de cheveux, au-dessus du front énergique, semblait un diadème d'argent clair que tous contemplaient, avec l'étonnement de se surprendre ainsi, très enclins à la foi dans une espèce de miracle soudain. Le Dr Bianchon lui-même demeurait stupide, lourd et carré dans sa redingote brune.

M. Gresloup profitait, en général, de cette chaleur de sentiment pour lever la séance, selon les formules du statut. Puis chacun, en riant de Bahorel grotesque, se défaisait de ses insignes, et l'on s'en allait par groupes. Dehors, on commentait les paroles des généraux. Pour quelques jeunes gens drapés dans leurs manteaux à l'espagnole, le dadais royaliste estimait ces propos téméraires et injurieux à l'égard du Roi. Le petit vieillard fardé de rose, entre des rentiers à redingote, jugeait de telles phrases dangereuses pour la Loge, et dénonçait quelques mouchards parmi les F. F.·. s'éloignant sous leurs parapluies tendus. L'ébéniste craignait que le commerce ne pâtît de toutes ces perturbations prédites à trop grand fracas; et autour de lui, de braves boutiquiers se clapissaient déjà sous les triples collets de leurs vieux carricks. Mais Enjolras dirigeait un choeur d'éphèbes en habits collants qui répétaient à pleine gorge les adjurations terribles. Bahorel ouvrait l'ère des violences, assaillait à coups de canne les enseignes, le bas géant d'une bonneterie et le plat d'étain d'une auberge. Grantaire, afin de réveiller le bourgeois, miaulait de sinistre façon. M. d'Orichamps exigeait que Dieu manifestât sa prétendue faveur pour la Congrégation en frappant de sa foudre les «libertins»; et, dans l'attente de ce cataclysme, lui demeurait tête nue, sous l'averse. Le silence du Seigneur convainquait le rationalisme du ci-devant. A l'exemple de son ami, découvrant sa calotte de soie noire et sa perruque roussâtre, M. Ménil, timide, blasphémait, les lunettes vers le ciel. Il importait que le Dr Bianchon leur fît craindre un rhume.

Cependant le pas lointain et rythmé d'une patrouille dispersait les conspirateurs. Le cuirassier Brémondot se hissait sur le siège de son fiacre, rassemblait les rênes, invitait Combeferre et Michel Chrestien à monter. La file des voitures s'ébranlait. Plusieurs fois, dans la berline de M. Gresloup, Omer s'installa en compagnie du général Pithouët. Les expériences de Cavrois les intéressaient tous, bien qu'ils ne s'occupassent nullement, comme le major, de fixer l'image solaire reçue dans la chambre noire. La controverse scientifique les excitait. On allait donc à Montparnasse vers onze heures du soir. Les fiacres du canonnier Bridoit et du chasseur à cheval Dambeton dégorgeaient les étudiants animés par les discussions du trajet. La face archangélique d'Enjolras endoctrinait la tête de Jupiter plantée par la nature sur les épaules de Michel Chrestien. Courfeyrac et Combeferre, les dandys, combattaient la thèse du gros Cavrois sans omettre de tirer leurs manchettes de linon. M. Buchez et le comte Dubourg abominaient les Bonapartes. L'insolence de Blanqui ricanait aux objections du capitaine Lyrisse qui se fâchait, tempêtait, sautait, gesticulait, attestait les souvenirs de ses batailles et la pensée de Napoléon; tandis qu'Omer continuait par d'adroits propos à sonder les intentions du major relativement au destin d'Elvire. Le père ne se laissait pas circonvenir. Silencieux et souriant à son habitude, il se dérobait. Le comte Dubourg et le général Pithouët secondaient au mieux leur jeune ami en parlant de la demoiselle, de ses attraits, de sa grâce, en interrogeant sur ses occupations, et en imaginant ses espérances. Était-elle ambitieuse? N'exigerait-elle pas un mari capable d'acquérir une renommée de capitaine, d'homme politique, d'orateur, d'avocat?