Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie

Part 12

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Répondant au comte Dubourg, il laissa percer la méfiance à l'égard des sociétés secrètes. Omer se hâta d'en exagérer les ridicules, d'en blâmer les cérémonies et les règlements. Parfois sincères et parfois affectées, les deux paroles s'approuvèrent. M. de Montalivet discourut avec soin les ongles en l'air, les jambes croisées, et en savourant sa précieuse salive, au cours de brefs silences. Pour l'avaler, il fermait les paupières, afin de se recueillir sur cette volupté toute personnelle. Il se vanta d'avoir triomphé aux élections par le moyen de la Société «Aide-toi, le ciel t'aidera», dont il faisait encore partie avec M. Guizot, mais qu'il déplorait de voir suivre les impulsions excessives données par Godefroy Cavaignac, Armand Carrel et Bastide. Il lui préférait l'union pour «La Morale Chrétienne» où se rencontraient M. de Barante, M. de Rémusat, M. Villemain, les Benjamin Delessert, et certaines personnalités de la haute bourgeoisie. Il pressa bientôt Omer d'y entrer, en lui vantant les occupations de ses membres. Il voulut même inscrire, de suite, son nouvel ami dans le comité travaillant à l'abolition prochaine de l'esclavage. Omer se déroba: son grand-oncle Joseph utilisait les esclaves dans les plantations de Java qui constituaient à demi la fortune du général Héricourt et de ses parents. Moqueur, celui-ci prêtait l'oreille. Les comités pour l'interdiction de la loterie et des jeux, pour l'invention d'un système pénitentiaire parurent plus dignes de leur attention. M. de Montalivet le nota.

Cette conversation nécessaire retint le jeune avocat loin de l'espagnole qui souffrait d'entendre Delphine de Praxi-Blassans, et ses propos édifiants. A peine avait-il pu les rejoindre, selon les prescriptions de la pitié et de la politesse, Dubourg lui vint représenter que maman Virginie et le capitaine Lyrisse devaient les attendre rue de Verneuil, à la table de whist. Omer aperçut un papier très menu dans les doigts de son amante, et qu'elle tenta de lui glisser. Il jugea meilleur de feindre ne pas l'avoir vu; et prit congé sans autre signe d'amour qu'une oeillade.

«Ouf, je m'en tire mieux que je ne l'espérais!» pensa-t-il dans la rue. Dubourg, aussitôt, le confessait. Omer exposa toute sa faiblesse.

--Que comptez-vous faire?...

--Subir les conséquences de ma faute, répondit-il sans y croire.

--Malheureux! Arrêtez. Rien ne prouve qu'elle soit irréparable... Vous avez, à cette fille, donné un baiser et non pas un enfant. D'abord laissez-moi me convaincre auprès de mon ami Gresloup que l'instabilité de votre fortune inquiète réellement la mère d'Elvire. C'est là le point important... Je soupçonne le général Héricourt d'avoir forcé la note... De la prudence... N'agissez pas en étourneau... Soyez juste assez galant, auprès de Mlle Alviña, pour que Madame votre soeur vous mette le pied à l'étrier, et vous aide à enfourcher le cheval de l'opposition Martignac... Ensuite on verra...

--Est-ce un conseil de soldat?

--Non, c'est un avis de diplomate..., riposta le général-comte, assez bourru pour avoir été ainsi blâmé de façon indirecte. Nous avons affaire à des diplomates et non pas à des hussards... Souvenez-vous d'avoir été jésuite un tantinet, comme je me souviens moi-même d'avoir été chouan... Au surplus il n'est pas sain, pour un jeune homme, de rester ainsi sur sa faim, quand on a tenu dans ses bras une demoiselle un peu chaude. Allons faire une diversion chez de bonnes garces... Cela tous rendra les idées nettes. Mme Héricourt et le capitaine liront un peu plus de _La Quotidienne_ et du _Courrier Français_.

Dubourg connaissait un endroit dans la rue d'Anjou. Là des enfants bien fardées essayaient aux Messieurs dans l'arrière boutique, puis à l'entresol, les gants trop parfumés d'un magasin somptueux. Une brune se déshabilla pour Omer, dans un réduit obscur qu'encombrait un large sofa de soie tachée. A la lueur de la chandelle, il troussa la créature. Elle fleurait le patchouli et la pommade, elle avait les ongles noirs et les seins graisseux; mais avait du goût pour son emploi. Ruant de la croupe sur le meuble vétuste qui craquait, elle ne prêta cependant que l'illusion très relative de posséder la belle Dolorès Alviña. Néanmoins Omer en acquit du contentement. Au retour, il écouta mieux les exhortations cyniques du général-comte; il se permit d'en rire. En lui-même il réfléchissait à des moyens.

Mme Héricourt interrogea son fils avidement.

--Il m'a paru.., dit-il.., que Delphine de Praxi-Blassans offrait le voile à l'amie de ma soeur. Sied-t-il de vouloir l'emporter sur Dieu, dans le coeur de cette jeune fille? Et m'inviterez-vous encore à ravir au Seigneur une telle épouse?...

--Je n'ai rien ouï dire de semblable. Dolorès ne pense à prendre le chemin du cloître que si la Providence le lui ordonne, en lui retranchant l'amour qu'elle espère.

--Delphine pense là-dessus différemment. Elle a fort entrepris notre Espagnole..., à tel point qu'après le dîner, je n'ai pu l'aborder pour lui rendre mes devoirs.

--C'est vrai..., dit le général-comte... Cette enfant a l'esprit frappé par les religieuses. C'est une bien lourde responsabilité que de traverser les desseins de Mlle de Praxi-Blassans...

--Que voilà donc une grande nouveauté!... s'écria Mme Héricourt en écarquillant ses yeux dans ses paupières fripées. Il faut alors que tu aies désespéré Mlle Alviña...

--Dieu m'en garde. Mon désir est de ne lui déplaire en aucune façon. Je l'aime avec le coeur et les sens; si je suis encore loin de la chérir avec mon esprit même...

--Hélas c'est justement ce qu'il faudrait: que tu l'aimes avec l'intelligence de ton devoir chrétien.

--Vous vous méprenez sur ses pouvoirs, ma mère: Dolorès inspire le goût de la passion et non pas celui du devoir...

--En ce cas peut-être aurais-tu de bonnes raisons pour ne pas demander sa main.

--Ce me semble.

--Faudra-t-il que tu me convainques toujours de ce qui me paraît fâcheux d'abord?

--Ma chère maman, saurais-je vouloir vous désoler?

--Je parlerai de tout cela, demain, avec Delphine.

--Autant que j'ai pu comprendre les paroles détournées de Mlle Alviña, le cloître l'attire. Qui sait, ma chère maman, si le Seigneur n'a pas voulu, qu'à défaut de moi-même, vous lui consacriez cette âme innocente pour accomplir votre oeuvre de sainte veuve.

--Dieu t'entende! dit Mme Héricourt soudain illuminée de foi.

Assis sur un carreau de velours, le jeune homme tenait dans ses mains, qu'il faisait douces, celles de sa mère. Elle considéra ces cheveux flottant avec élégance contre le haut col de l'habit bleu; cette barbe légère autour d'un visage brun qu'animait le regard insistant sous de beaux sourcils noirs unis à la racine du nez. Omer devina qu'elle s'attendrissait au souvenir de jadis.

--Dis-moi, mon enfant, tu n'es pas mauvais?... reprit-elle brusquement, après un nuage qui finit de traverser ses yeux clairs.

--Oh, ma mère! fit-il...

--Je crois que tu ne l'es point, en effet...

Lui-même s'interrogea. Non, il n'était pas mauvais. Pour Dolorès le mariage ne serait-il pas aussi décevant, passé les amours, qu'il le serait pour lui? Il prévoyait qu'il ne pourrait avoir, en elle, aucune confiance, dans la suite. Le caractère romanesque ne destine pas à la vertu. Quelles tristes querelles alors les diviseraient, elle absolutiste et barbare, lui libéral et latin; elle dévote à toutes les traditions des chefs qui avaient conquis l'empire romain et construit sur ses ruines le droit féodal, le droit de la force; lui pieux envers le dogme de Mithra que ces chefs avaient vaincu, et soucieux de rétablir le droit de la Lumière. Il était trop le fidèle du principe qui, par la main des soldats de Bolivar, avait dépouillé, massacré les Alviña. Jamais leurs sangs d'époux ne chanteraient la même chanson. Au contraire, il l'apercevait heureuse amante du Christ sanglant, dans le luxe des chapelles, et fière de servir l'idéal des monarques en attendant qu'elle épousât un hidalgo valeureux au lit. Qu'un amour provisoire comptait peu auprès de ces hautes raisons... Le mariage dépasse en ses fins toutes les passions instinctives; il assume la tâche d'éduquer l'avenir des nations. Qu'importe, devant cela, le caprice des sens?

--Je ne suis pas mauvais, ma chère maman, je ne le suis pas?... dit-il en baissant les cils.

Aux coins de la cheminée de pierre, l'oncle Edme et le général Dubourg réprimaient, en se regardant, le sourire inscrit dans les commissures de leurs lèvres ironiques. «Ils me croient rusé, soupçonna-t-il.»

Avant de gagner sa chambre Mme Héricourt demanda qu'au lieu d'attribuer la part ordinaire de son revenu aux dépenses communes de l'hôtel, on lui permit d'en disposer. La maison d'enseignement scientifique fondée par Édouard de Praxi-Blassans lui semblait digne d'être secourue; et, puisqu'elle comptait faire une longue retraite dans le couvent de Delphine, pendant deux mois, elle ne coûterait rien à Paris. Le capitaine Lyrisse discuta la proposition sans l'adopter.

Ce le mit en assez méchante humeur. Aussi dès que son neveu lui eût annoncé la visite du général Héricourt qui voulait obtenir des renseignements militaires sur l'armée turque et sur l'algérienne, le demi-solde lâcha le torrent de sa colère contre les Judas de 1814 et 1815. Il fallut que Dubourg invoquât les motifs de politique supérieure pour le persuader sur l'urgence d'une réconciliation.

--Dire que ce Jean-f...-là va venir ici, chez moi, narguer un homme d'honneur. Mille et mille tonnerres! Tu sais, je lui...

--Mais non, fit Omer.

Et il s'évertua, pendant une bonne moitié de la nuit, à démontrer que Marmont avait, en mars 1814, conduit ses troupes non pas à Louis XVIII, mais au Gouvernement Provisoire, qu'à cette heure-là, le Tzar ne voulait pas encore des Bourbons et préconisait Bernadotte, comme en 1813 il avait, à Dresde, préconisé Moreau. Talleyrand, par ses manigances et ses marchés sournois, avait tout changé, contre l'attente de la plupart. Or, l'oncle Augustin avait obéi à ses chefs directs, selon la discipline, et quitté Napoléon, sur le conseil des philadelphes, des jacobins, de La Fayette lui-même, aujourd'hui Maître-Elu de la Haute-Vente des carbonari... Le capitaine Lyrisse ne voulait rien entendre. Quand il sut que le général lui proposerait la réintégration dans les cadres de l'armée, avec un emploi dans l'état-major de Morée, le capitaine refusa tout net...

--Saperlotte, mon neveu, tu ne comprends donc rien aux choses. Moi, recevoir les ordres d'Augustin, si cet état-major part pour l'Algérie! Moi?... Tu es fou!

Le lendemain, Omer jugea convenable d'assister à l'entrevue afin de prévenir l'orage. Lorsque le général entra dans le cabinet jaune, il fut averti d'être patient; puis le jeune homme alla chez le demi-solde.

--Qu'il sache bien que c'est pour la Grèce et la Charbonnerie seulement...

--Comment ne le saurait-il pas, mon oncle?... L'amènerai-je ici?

--Tu n'espères pas que je vais courir lui tirer les bottes?

Dans la haute pièce où les armes turques rayonnaient, où des selles en cuir rouge, des brides chamarrées et des étriers d'argent étaient suspendus, le capitaine attendit, marchant de long en large. Enfin, debout contre le secrétaire de thuya fermé, les mains derrière le dos, et les jambes écartées, il salua roidement le général.

--Veuillez-vous asseoir, Monsieur.

De sa voix harmonieuse, délicate et lente, l'autre murmura dans un sourire à demi moqueur, affable à demi:

--L'armée française vient demander quelques conseils au défenseur de Missolonghi, au compagnon du colonel Fabvier, à l'ami de lord Byron, à l'ambassadeur choisi par le Congrès d'Egine pour rapporter ici les documents d'après lesquels nos ministres décidèrent de mener à bien la tâche glorieuse que vous aviez entreprise dans la malheureuse patrie de Thémistocle et de Platon... Ils ont enfin admis les idées généreuses au nom de quoi vous aviez d'abord, et avant tous, risqué votre vie. Je m'honore de continuer une pareille oeuvre. Les Russes, vous le savez, ont franchi les Balkans; ils manoeuvreront pour envelopper Andrinople. Il se peut qu'il nous faille les aider... Personne ne pourrait aussi bien que vous munir le ministère de renseignements sur la tactique des Turks.

--Monsieur, vous êtes bien honnête!

Le général salua en accentuant le sourire.

--Je parle avec sincérité de sentiments que tous partagent, parmi les officiers et les gens de coeur.

--Vous avouez enfin que nos folies avaient du bon maintenant que vos maîtres les ont approuvées. Je vous en remercie. Charles X obligé de mettre ses divisions au service des rêveries que les instigateurs des complots militaires et les carbonari propagent depuis dix ans!... Ce fut là chose fort surprenante... hein?

--Vous avez raison, capitaine, d'être fier... A votre place, je m'enivrerais de mon triomphe.

--Ah, Monsieur, que n'étiez-vous des nôtres alors qu'il y avait péril à cela!

--Monsieur, je choisis mes dangers... Il en est auxquels je ne me dérobe point. Il en est même auxquels je dérobe les autres..., à l'encontre de mes intérêts...

Le général, sans élever le ton, avait dit ces mots assez fermement. L'oncle Edme rougit fort, et sourcilla. Toutefois il se contint.

--A ce propos, laissez-moi vous remercier des démarches qui, lors du complot Berton, me permirent de gagner l'Espagne constitutionnelle. Je n'avais pas eu, depuis, l'occasion de vous témoigner ma reconnaissance, sauf sur la rive gauche de la Bidassoa où j'eus le regret de vous mettre en joue, tandis que sur la rive droite vous faisiez tirer à mitraille contre le drapeau tricolore, contre le colonel Fabvier, contre mon père et contre votre serviteur.

--Ce sont-là de facheuses extrémités auxquelles la discipline nous réduit parfois... Bah! nous voilà hors de peine, l'un et l'autre. Tant mieux!... N'y pensons plus... Ces tubes-là portent loin?

Il montrait un fusil de janissaire incrusté de coraux. Les deux soldats dissertèrent longuement sur les choses de leur art; le général fort à l'aise, pacifique et faisant luire au soleil sa botte vernie que le sous-pied d'un pantalon collant étreignait; le demi-solde ironique en ses allusions aux grades et aux honneurs indus dont jouissait le suppôt de Marmont. Il l'appelait: «Monsieur!» sans lui accorder d'autre titre. Toutefois ils en vinrent à parler de leurs souffrances en Russie, puis du général Lyrisse, décédé si tragiquement dans l'auberge de Falmouth. Ils se rappelèrent la mort de Bernard Héricourt et comment ils avaient recueilli son dernier souffle, sous le canon de Presbourg.

--Ah! qu'est-ce que de nous.., fit le général! Et ce grand garçon qui joue à l'avocat libéral, qui se compromet autour des barricades, c'est l'enfant dont il nous montrait la miniature dans la guérite de Friedland... Vous vous rappelez? Il faisait un diable de temps.

--Voilà mes deux oncles aux prises avec leurs souvenirs.., cria joyeusement Omer.

Dès cet instant, les adversaires se départirent de leurs rancunes apparentes. Le capitaine promit de rédiger un mémoire sur la portée du tir dans l'armée turque, sur les mouvements tactiques de l'infanterie égyptienne, et sur ce qu'il avait ouï dire des forces que le dey d'Alger utilise. Ils se quittèrent sans trop de froideur.

--Je vous porterai ce mémoire en vous rendant votre visite.

--Je vous serai bien obligé, capitaine. Vous serez toujours le bienvenu chez votre nièce Denise. Vous n'y trouverez que des amis de la Grèce et de ceux qui la défendent. A l'honneur de vous revoir, avenue lord Byron.

--Il a une qualité, cet animal: il ne dissimule pas. J'aime ça..., conclut l'oncle Edme lorsqu'Omer après avoir reconduit le général, l'eut rejoint... Malgré tout, il garde son caractère de soldat.

--Et nous lui devons votre chère tête.

--C'est d'ailleurs vrai. En 1821, elle a rudement branlé sur mes épaules. S'il ne s'était mis en frais de démarches avec Praxi-Blassans, les mouchards m'auraient cueilli à la Rochelle avant que je n'eusse mis le pied sur le bateau...

--Et puisque vos idées se rejoignent à présent sur le rivage du Péloponèse et sur celui d'Alger.

--Laisse-moi travailler à ce mémoire. Je prétends lui en remontrer...

Fiévreux, le capitaine abaissa le panneau du secrétaire, attira l'écritoire et une main de papier. Aussitôt il s'empressa de tailler à grands coups de canif une plume d'oie.

V

Le 1er novembre 1829, après avoir entendu trois messes et communié en mémoire de son frère Bernard, la comtesse Aurélie passait dans la tristesse le jour anniversaire des Morts, comme elle avait coutume depuis dix-neuf ans. Mme Héricourt, et son fils la trouvèrent faubourg Saint-Honoré dans la chambre jadis habitée par le cavalier de la Révolution, quand il attendait à Paris les ordres de route pour la campagne de Hohenlinden. Le sanctuaire était en apparat. Sur le guéridon précieux, pavé de jade, de malachite et d'onyx en fragments conjoints, reposait l'exemplaire de _René_ que des feuilles mortes gonflaient entre les pages. Tout contre, embrouillé dans ses mèches brunes, le visage du dragon brillait entre deux épaulettes d'argent soigneusement peintes par le miniaturiste. Le placard ouvert montrait une esquisse au pastel, celle de la fillette en bas bleus, assise à terre, et qui souffrait par l'angoisse de ses yeux clairs, la grimace de la bouche. Le dessin en était sommaire, mais il exprimait avec perfection la détresse tragique de cette enfant.

--Il y a beau temps que j'ai cessé d'être à la ressemblance de cette petite Bavaroise effrayée par les dragons de la République... dit la veuve en comparant à cela son image que reflétait le miroir du trumeau. ...S'il vivait encore, mon pauvre Bernard s'étonnerait bien de m'avoir recherchée, en raison de ce mérite. Je ne lui rappellerais plus son péché de guerre... comme tu dis, Dieu me pardonne!

--On change hélas! répondit la comtesse. Ta fille fut toute pareille à cette jeune étrangère vers seize ans. Qu'a-t-elle gardé de cela. Pas même les cils sombres, les yeux clairs que chérissait ton mari. Les uns se sont dorés, les autres se sont assombris à cause de leur malice... Denise est une jolie dame, tout autre à présent. Je ne vois qu'Elvire Gresloup dont les yeux d'Angleterre et les cils noirs, la fraîcheur du teint rappellent la figure du portrait que dessina mon frère.

--C'est vrai!... Seigneur! s'écria Mme Héricourt... Ah, ma bonne... Mais c'est vrai!

La veuve joignit les mains. Fort émue, elle tomba sur une chaise, et resta muette. Omer examinait l'oeuvre médiocre. Il essayait d'y reconnaître des analogies précises. Sans doute, cette même candeur dont la teinte azurée pare les yeux des vierges, luisait sous les paupières d'Elvire, sa fiancée. La lumière de son regard attentif traduisait cependant une force que n'avait point certes possédée cette misérable enfant du pays germanique, douloureuse et meurtrie.

--Ah! mon fils, s'écria Mme Héricourt. Ce besoin d'aimer Elvire, tu l'as dans le sang! C'est le penchant invincible de Bernard pour les yeux clairs et les cils sombres! Ton père guide ta passion même, malheureux! Et tu es perdu pour mon coeur. Je n'espérerai plus maintenant, même au fond de moi, que tu prennes, un jour, la soutane. Pardonnez-moi, Seigneur, car vous m'avez faite moins puissante que les morts!

Elle soupira cette prière dans un sourire de navrance et de déception. Omer eut haussé les épaules. Quel rapport subsistait vraiment entre la physionomie de cette paysanne allemande aimée de son père, quelques semaines ou quelques heures aux champs de conquête, et la suave Elvire Gresloup, son Eloa, de pensée peut-être redoutable sous l'allure d'un ange, tantôt naïf et blanc comme ceux du Giorgione, tantôt somptueux et puissant comme ceux du Véronèse. Il ne distinguait rien qui apparentât les deux filles. En vain essaya-t-il de contredire. La tante Aurélie ne l'approuva guère. Elle jugeait que Mlle Gresloup portait, à la figure, le signe des yeux clairs et des cils sombres chéris du colonel Héricourt.

--Oui, oui, mon frère t'a commandé cette affection, Omer! Tu es le moyen qu'il a choisi pour se survivre...

--Y pensez-vous, ma tante?

Pourtant il se rappelait les vigueurs inconnues, intimes, émanées du plus profond de son être, et qui avaient surgi, toujours, pour vaincre sa lâcheté naturelle, à l'heure du péril.

--Comment le nierais-tu? ajouta la veuve. Vois comme, outre ton père, mon aïeul même, oui, le vieux Lyrisse, ton parrain, le franc-maçon terroriste, regagnent sur toi, sur nous chaque instant, du fond de la tombe. Praxi-Blassans et moi, n'avions-nous pas vaincu l'esprit de guerre en toi, lorsque mon frère Edme eût dû fuir en Grèce, après le complot de Saumur? Avec les Pères de Saint-Acheul et ton précepteur, nous avions repris ton âme. Tu étais assidu dans la chapelle des Missions, tu consacrais ton intelligence au triomphe de l'autel. Le P. Ronsin te confiait déjà de bonnes oeuvres pour la plus grande gloire de Dieu. Un pieux avenir de prêtre, d'évêque même t'était réservé. Édouard te persuadait de suivre son exemple. Tu l'aimais. Vous ne vous quittiez guère pendant les vacances. Tu venais de finir tes études de droit. Tu allais certainement entrer au séminaire. J'étais confiante. Quel maléfice a fait revenir de Missolonghi mon frère Edme pour payer tes dettes, t'emmener en Italie chez les carbonari de Rome, acheter ton âme, t'entraîner dans le parti des demi-soldes, des bonapartistes et des jacobins?... Qui? Sinon les volontés de mon aïeul et de ton père servies par Edme. Ah! tout est perdu maintenant. Te voilà chassé de la Congrégation. Tu obéis au major Gresloup, à ce saint-simonien, à ce suppôt d'enfer. Tu as risqué ta vie dans les émeutes, au milieu de la canaille italienne, pour qu'il t'accorde la dot de sa fille... Et moi, moi, ta mère, tu me rejettes comme une pauvre vieille chienne inutile, dans un coin de la maison. Oh, c'est fini de pleurer. Ne crains pas que je t'importune. Quand le Seigneur m'appellera devant ses pieds de lumière, je n'aurai même pas une âme de chrétien à lui présenter comme mon oeuvre... Les morts m'ont repris tout mon bien spirituel... Les morts ont vaincu... Tu es possédé par les âmes de Bernard et de mon grand-père... Et je ne sais rien qui les exorcise... Va donc... Obéis à tes démons, Lucifer!... Laisse-moi. Tu aurais pu me racheter au Malin... Tu m'as perdue pour la vie éternelle..., mon fils... Tu m'as retranchée du ciel...

A voix humble, elle disait les choses. Seulement elle hochait sa tête blême et rude, elle aspirait, à la fin des phrases, de l'air sifflant par la brèche de sa denture, ce qui joignait un bruit ironique à son léger ricanement. Ses bras s'enveloppèrent mieux dans le châle de crêpe noir; ils tendaient l'étoffe sur ses maigres épaules. Là-dedans elle se retranchait, s'isolait, en se redressant contre le dossier de la bergère, les yeux clos.

--Comment le Seigneur te jugerait-il responsable des idées transmises à ton fils, par l'influence des ancêtres, dit la comtesse? Jésus défend d'accuser autrui. Et les pauvres morts pourquoi les accuserions-nous? Bernard voulait tant que ta Denise épousât mon Édouard. Justement elle refusa, parce qu'elle avait reçu en héritage le caractère d'un guerrier. Elle préféra le général qu'est Augustin. Elle ne recula pas devant l'âge de son oncle, pour l'épouser. Tu vois. On ignore ce que peuvent nos volontés les plus ferventes. Seul Dieu sait le mystère de nos destinées.

--Peut-être as-tu raison, ma bonne, concéda Mme Héricourt..., car elle craignit de pécher en l'incommodant par son désespoir et par sa colère.