Au pays russe

Part 9

Chapter 93,850 wordsPublic domain

Une autre raison de leur peu d'élévation morale, c'est l'isolement intellectuel dans lequel ils se trouvent. «Vous nous plaindriez, me disait un tout jeune prêtre de campagne, si vous pouviez vous bien représenter ce qu'est notre vie au village, lorsque nous y arrivons de la ville avec quelques idées et quelques sentiments autres que ceux des paysans qui nous entourent.» Personne avec qui s'entretenir, si le _pomiéchtchick_ (propriétaire) voisin n'a, comme c'est souvent le cas, d'autre souci que son blé, les cartes, et l'eau-de-vie. Pas de livres, pas de journaux : la solitude la plus complète. L'intelligence s'étiole vite à ce régime, et le sens moral s'émousse. Peu à peu, ils se font paysans, ils oublient ce qu'ils ont appris, et ils bornent leur idéal au bien-être matériel de leur famille. Ce jeune homme disait vrai. Les popes de campagne, quand ils ont de l'instruction et une foi éclairée, trouvent rarement dans leur cure une société qui les soutienne. Peu à peu, ils sombrent dans l'indifférence ou la grossièreté, et la _vodka_ devient pour beaucoup d'entre eux ce qu'elle est pour tant de moujiks : la suprême consolatrice.

* * * * *

Jacob, un jeune moujik chargé des soins de l'écurie, s'est follement épris d'un de nos chevaux, Vasca ; il le cajole, il l'embrasse ; il lui parle, et nous assure que Vasca comprend ses paroles. Récemment, il a pleuré parce qu'on a attelé Vasca à la charrette où repose le tonneau qu'on va remplir d'eau potable à la source du jardin : aller chercher l'eau, c'est une besogne indigne du bon vieil alezan et Jacob en a pleuré pour lui.

Tantôt il abreuvait Vasca dans l'étang : je m'arrêtai près d'eux.

--Eh bien, Jacob, Vasca va bien ?

--Non, cette brute d'Ivan l'a mené trop vite.

--Comment vas-tu faire, mon pauvre Jacob, pour te passer de Vasca, lorsque tu vas partir au régiment ? Te décideras-tu à le quitter ?

--_Nitchévo-o-o !_ répond Jacob, de son ton nasillard et bête ; nitchévo, Iouli Antonovitch ! Vasca est vieux ; _j'espère_ bien que d'ici là il sera crevé.--Et il rit de son rire vague.

L'âme du moujik est dans cette réponse : cette race ne semble pas s'être éveillée encore de son sommeil inactif ; au travers de ses paroles transparait souvent tout un long passé de misère, et l'on sent qu'elle caresse encore le rêve résigné qui là-bas, tout au bout du chemin, lui montre l'oubli. On est surpris de voir un moujik de vingt ans souhaiter, avec son rire vague, la suprême consolation des blasés, la mort.

* * * * *

Je chasse de temps à autre avec un paysan de notre village. Il est, à vrai dire, ouvrier de fabrique, car il s'en va, durant des semaines entières, prendre de l'ouvrage à façon dans une usine du département. C'est un jeune homme de vingt-huit ans, grand, bien pris, le visage régulier et large, avec une barbe d'un blond clair, taillée avec quelque soin et frisottant au menton. Ses cheveux sont coupés beaucoup plus court que ceux des autres paysans ; c'est que Valodia, étant à la fabrique, se croit presque de la ville, et veut le faire sentir par sa tenue. Dernièrement, il s'est marié. Sa femme est une charmante petite paysanne, toute gracieuse d'apparence, toute sérieuse et timide ; quand je lui adresse la parole, elle semble gênée, et trouve toujours un prétexte pour s'éloigner : elle n'est pas habituée à une façon de parler polie ; elle ne se trouve bien que dans le rôle de ménagère bête de somme qui est celui de la paysanne russe.

Valodia connaît tous les coins de la grande forêt qui nous borde à l'ouest : depuis l'enfance, il en examine en toute saison les moindres touffes. Il sait où l'on trouve des lièvres, où se tiennent les coqs de bruyère, où tombent les bécasses au moment du passage, où les canards sauvages viennent se baigner. Nous avons fait connaissance à la chasse, dans un petit bois isolé au milieu de la plaine, et dans lequel, je ne sais comment, s'était développée une compagnie de perdreaux. J'avais tué un perdreau, une rareté dans ce canton, et j'y tenais ; seulement, il était tombé dans un fourré où je ne pouvais le retrouver. Après avoir longtemps cherché, je vis passer un moujik suivi d'un chien.

--Écoute, lui dis-je, je viens de tuer un perdreau ; mais je le cherche en vain.--Un sourire entr'ouvrit ses lèvres.--Veux-tu me suivre avec ton chien ? Il saura bien le trouver lui !

Le paysan, qui était Valodia, consentit, incrédule. Au bout d'un instant, son chien apportait l'oiseau. Depuis ce jour, Valodia paraît me _croire_ quand je dis quelque chose, et nous sommes devenus amis. Il entremêle, en me parlant, le _vous_ et le _tu_ : j'ai observé qu'il me tutoyait surtout pour affaires de chasse, et qu'il me disait plutôt _vous_ dans la conversation ordinaire. Cette conversation n'est en réalité qu'un mutuel interrogatoire, car, pour un paysan, même dégourdi, l'étranger qui arrive de 3 ou 4 000 verstes, est un être trop bizarre pour qu'on puisse comprendre et seconder l'intérêt qu'il porte aux choses locales. Au lieu d'échanger avec lui des impressions, on l'interroge sur son pays. C'est d'ailleurs là une des formes les plus communes de la conversation du peuple en Russie. Entre inconnus, par exemple, on ne s'aborde pas par des phrases banales et neutres sur le temps qu'il fait, mais par une franche question : «Qui es-tu ? D'où viens-tu ? Où vas-tu ? pourquoi faire ?» C'est sans doute ainsi qu'on s'abordait au temps d'Homère. Au premier moment, cette curiosité vous froisse ; mais peu à peu, on s'y fait, on y trouve même un certain charme.

Le fusil dont se sert Valodia est à baguette : un peu long à charger, mais si sérieux, et portant si bien, lorsque l'amorce n'a pas raté ! Valodia est beaucoup plus braconnier que chasseur, et cela se comprend, puisque la chasse est pour lui autre chose qu'un passe-temps : un paysan russe ne consentirait pas, sans intérêt, à marcher durant des heures à travers bois ; il aime trop le plaisir sans fatigue pour goûter celui-là ! Comme les lièvres abondent dans nos parages, c'est le lièvre que Valodia sait surprendre et tirer. Parfois, nous allons, sans chiens, sur la lisière des taillis, ou par les sentiers à peine tracés de la forêt rare. Parfois, il racole, je ne sais trop où, un chien hargneux qu'il amadoue d'un morceau de pain, et, à peine entrés sous bois, ce chien donne de la voix. Valodia et son père, un vieux tout gris, à figure longue et chafouine, m'ont enseigné le moyen de tuer un lièvre au passage d'une allée : «Tu le vois venir, tu l'attends, et, quand il va passer, tu siffles un peu, comme ça ; il s'arrête brusquement, et tu le tues.» Lorsqu'un oiseau de proie se rencontre à portée (ils pullulent dans ce pays), Valodia m'appelle pour le tirer : d'abord, cela me fait plaisir ; c'est, de plus, une bonne action, si je tue l'oiseau, et puis cela lui épargne, à lui, une charge de poudre. Aussi bien, n'est-il pas avare ; quoiqu'il vende son gibier, je l'ai vu, un soir que nous rentrions, lui chargé de butin, moi bredouille, m'offrir une pièce de gibier à mon choix. Et comme je refusais, disant qu'un chasseur n'achète pas le gibier :

--Mais je ne te le vends pas, je te le donne, fit-il.

--Merci, je n'accepte pas.

--Pourquoi ? prends donc, personne n'en saura rien !

Il a dû tenir mes scrupules et mon refus pour une incompréhensible sottise ; mais son intention m'a fait plaisir.

* * * * *

Notre berger m'a éveillé dès l'aube, et je suis allé prendre Valodia. Tout dormait encore au village et chez lui. Son chien blanc est venu me caresser ; j'ai ouvert la porte de la hutte et, dans l'enchevêtrement des dormeurs et des dormeuses, étendus par terre, pêle-mêle et tout habillés, j'ai en vain cherché mon compagnon. A la fin, la voix du vieux père, partie du haut du poêle, sur lequel il était juché, m'a appris que Valodia se trouvait dans une autre pièce. Il est là étendu, lui aussi, par terre, tout habillé, côte à côte avec sa femme qui dort bruyamment. Je l'éveille, et aussitôt, il se lève en souriant. Il enfile ses bottes de chasse, vérifie les godets qui contiennent ses munitions divisées en charges, endosse une blouse par-dessus l'autre, passe sur son visage un peu d'eau fraîche prise dans le creux des mains--et le voilà prêt, sa toilette est faite. Nous partons.

Valodia sait, dans les environs, cinq ou six étangs, à divers endroits de la forêt. Nous allons les visiter, nous courbant au ras de terre pour les approcher sans être vus des canards. Je tire un col vert, qui va tomber au milieu d'un étang encombré de nénuphars.

--C'est bien ! dis-je, laissons-le là, puisque nous n'avons pas de chien.

--_Nitchévo_, répond Valodia, tu vas voir !

En quelques secondes, il s'est déshabillé, et bientôt il me rapporte le canard, après avoir pataugé jusqu'aux genoux dans la vase qui lui fait des bottes boueuses. Tout en se lavant, exposé nu à l'air piquant du grand matin, il ajoute avec une évidente satisfaction :

--Vous voyez, un _homme russe_ ne craint pas le froid ! mais, donnez-moi une cigarette, Iouli Antonovitch !

Cette nuance d'orgueil national, je la remarque plus en Russie que partout ailleurs ; non, sans doute, que cet orgueil y soit plus vif, mais l'expression en est plus naïve, ou moins adroitement masquée. Allemands, Anglais, Français, Russes, tous se croient supérieurs à leurs voisins : les Russes le disent plus souvent que les autres, tout en se faisant fréquemment le reproche d'un excès de modestie. Cet orgueil national des Russes n'a pas, d'ailleurs, de formes pénibles pour les étrangers ; le plus souvent, c'est la force, l'endurance, la bravoure, la piété, qu'ils croient supérieures chez eux à ce qu'elles sont en Europe ; plus rarement il s'agit des qualités intellectuelles.

... Après avoir inspecté des étangs frisés de rides sous la brise matinale, après avoir fureté par les genévriers sur lesquels planait une buée transparente, après nous être coulés entre les touffes d'une coupe de dix ans, dont les branches, poussées dru et en tous sens, nous égratignaient au passage, la pluie vint à nous surprendre.

--Si nous allions chez Siméon ?

Siméon est un vieux moujik qui fait fonction de gardien dans une forêt de Michel Fiodorovitch. C'est un très grand vieillard, aux yeux perçants, au front haut, sous ses cheveux blancs lustrés : un des paysans les plus intelligents que je connaisse dans ces parages.

--Bonjour, _grand-père_ ! Nous venons te demander abri.

Et nous entrons, courbés sous la porte basse, dans l'_isba_ chaude où le vieillard vit avec sa femme infirme. L'_isba_ est assez spacieuse : une antichambre qui sert de débarras, une première pièce, dont la moitié est occupée par un énorme poêle en maçonnerie, et une seconde pièce qui sert de salon et de chambre à coucher. Tout au fond, se voient deux lits formés de planches ajustées sur des supports, et recouvertes de peaux et de vieux habits : un vrai nid à vermine.

Pendant que nous prenons place sur un banc, Siméon a déjà empli d'eau le samovar ; puis il a allumé des brindilles de bois qu'il a jetées dans sa cheminée de cuivre ; il y a ajouté quelques charbons puisés à deux mains dans un seau ; puis, il a coiffé la minuscule cheminée d'un petit tuyau de poêle qui s'adapte à un appel d'air ; en peu de minutes, le samovar bout, et lance par sa soupape un grand jet de vapeur : le voilà posé sur la table. Tandis que nous échaudons la théière, Siméon est allé chercher une miche de pain noir et des champignons qu'il appelle, si j'ai bien entendu, des _volnouchkis_.

--Ce n'est pas pour vous, _bârine_, ces champignons-là : vous ne pourriez pas les manger !

Siméon, Valodia et la vieille infirme s'extasient à me voir, en dépit de leurs craintes, me régaler de _volnouchkis_.

--Ce n'est pas possible, Iouli Antonovitch, que vous puissiez manger cela ; c'est bon pour des moujiks... Tenez, piquez donc celui-ci, celui-là encore, et ce petit noiraud ! Mangez, mangez, ne vous gênez pas !

Valodia et moi, armés chacun d'une fourchette, piquons fraternellement, à même le plat de champignons. Nous causons. De chasse, d'abord : y a-t-il du gibier dans cette zone de la forêt ? Puis, de mon pays. Me montrant un couteau, Valodia me dit : «Nous avons trois mots pour désigner cela ; et, vous n'en avez qu'un : _Messer._»

--C'est là un mot allemand, Valodia : or je ne suis pas Allemand, moi, je suis Français.

Valodia ne comprend guère, car pour lui qui a touché la vie d'usine, le mot russe _némiets_ (étranger, ou allemand) ne désigne personne autre que ces Allemands qui possèdent tant de fabriques dans la province. Mais Siméon intervient.

--Non ! non ! dit-il, ce n'est pas la même chose : j'ai vu des Français, moi, en Crimée.

--Tu étais à Sébastopol, _diédouchka_ ? (petit grand-père).

--J'y étais ! Et Siméon nous raconte en mots rares et mesurés ses impressions du siège. Il en a surtout vu la misère, la souffrance endurée ; il ne parle pas du sentiment du danger.

--Tu aimes mieux être ici que sous la pluie de balles, hein, grand-père ?

--_Nitchévo !_ j'étais jeune alors, répond Siméon avec un faible sourire énigmatique.

--Ils se battaient bravement, ces Français ? demande Valodia, que le récit du vieillard intéresse, et qui reste bouche bée, attendant la réponse, sa soucoupe pleine de thé, soutenue en équilibre sur les cinq doigts réunis en forme de coupe.

--Bravement ! fait Siméon, redevenu sérieux ; bravement ! je dois le dire.--Et, comme ça, maintenant, vous voilà devenus nos amis, à ce qu'on dit ? fit-il, se tournant vers moi.

--Mais oui ! à ce qu'il paraît.

--La Russie est forte, l'homme russe est fort ! conclut Siméon... Puis il reprit : Ça coûte cher, pour venir de chez vous ici ?

--100 roubles à peu près.

--100 roubles ! et autant pour retourner ! avec cela, nous serions riches, nous... Et chez vous, les paysans sont habillés comme nous ? Et leur nourriture ?... Pourquoi êtes-vous venu ici ? vous êtes parent de Michel Fiodorovitch ?...

Sous ce flot lent de questions, auxquelles je réponds de mon mieux, je bois mon thé par intervalles, n'usant, par discrétion vis-à-vis de mon hôte, que d'un tout petit morceau de sucre que je tiens entre les dents. Dans cette _isba_ chaude et tranquille, autour de laquelle la forêt s'enveloppe d'une brume grisâtre striée de pluie, j'éprouve entre ces deux hommes simples une pénétrante sensation de bien-être. Physiquement et moralement, ce sont tous deux de beaux représentants de la race grande russienne ; inégalement intelligents, sans doute, mais sobres tous deux, ne buvant pas d'alcool, bons ouvriers, honnêtes, respectueux du bien d'autrui. Ce vieillard surtout m'attire, avec sa belle tête blanche, où l'expérience et la misère d'un demi-siècle écoulé depuis son adolescence, n'ont pas creusé une ride de douleur ou de mauvaise passion ; et aussi avec ses yeux clairs et droits, où se lit cette bonté sérieuse, mais non pas banale, qui ne livre sa compassion qu'à bon escient. Ce blanc vieillard, qui vit là tout seul au fond de la forêt, entre sa femme infirme, son chien, et son icône dévotement éclairée, me pénètre d'admiration. Tout est mesure chez lui ; mais, derrière sa prudence, veille la charité, comme chez tant d'autres l'égoïsme. Certes, nous n'avons guère d'idées communes : sa longue expérience, il l'a amassée grain à grain, au cours d'une longue vie, au milieu des villages tranquilles et des calmes travaux des champs ; mon peu d'expérience à moi vient d'observations faites au milieu d'une vie bourdonnante et d'une société qui tourbillonne. Ce qui chez lui est venu naturellement, sans effort, est chez moi l'effet d'un hâtif travail d'abstraction : de là, sans doute, la tranquille expression de son regard, tandis que nous autres, inquiets, nous courons la vie sans fixer nos yeux. Pourtant, je sens que j'aimerais à venir souvent causer dans sa cabane et qu'il ne s'y refuserait pas. Qu'y a-t-il donc, au fond, de commun entre nous, qu'est-ce qui nous attire l'un vers l'autre, et nous retient, sinon cette simplicité du cœur qui lui est naturelle, et vers laquelle son influence m'incline ? En quittant la cabane sous le ciel éclairci, j'ai eu, après cette visite à Siméon, l'impression d'étonnement joyeux qu'on éprouve, quand, au milieu d'une collection de pièces usées, noircies, souillées par l'usage, on en trouve inopinément une, du même millésime, qui s'est, par un hasard de circulation, conservée neuve et pure.

* * * * *

Notre voisin, le _Prince_, est venu tantôt chez Michel Fiodorovitch ; je suis descendu faire sa connaissance. C'est un colosse à petite tête, avec des traits fins, une poitrine bombée en cuirasse, et de petites mains blanches de femme grasse. Il a, parmi cette bourgeoisie, un air un peu froid et retenu ; aimable, certes, mais avec une réserve. Cette nuance de fierté, dernier vestige d'un orgueilleux passé, ne me déplaît pas, chez un représentant de cette aristocratie russe qui perd peu à peu ses privilèges et sa fortune.

Comme tant de _pomêchtchiki_ (propriétaires ruraux) de la noblesse, le Prince (_Kniaze_) C. a débuté dans l'armée. Puis il s'est retiré, aux environs de la trentaine, dans son bien mutilé, qu'il fait valoir. C'est un homme doux, avisé, accueillant. Il prend à cœur, et non sans raison, son rôle de propriétaire, et, ce qui en ce moment l'intéresse par-dessus tout, ce sont les questions de culture. Il sent bien qu'il y a d'autres choses à tenter que ce que ses ancêtres ont fait depuis des siècles sur la terre qu'ils lui ont léguée appauvrie. Mais, pour tenter du nouveau, il faudrait un capital de réserve ; c'est ce qui lui manque le plus. Des hangars, dans sa ferme, sont éventrés ; l'aile principale de sa maison menace ruine, et il ne la répare pas. Faute d'argent, il est forcé de continuer à produire du seigle ; mais le prix du seigle baisse chaque année. Le prince Ivan Serguiévitch se débat entre les mailles d'un réseau qui, chaque année, le serre de plus près : les propriétaires du voisinage s'y débattent comme lui, mais avec plus d'indifférence ou de mollesse.

Dans le gouvernement de Moscou, où nous sommes, la terre n'est pas particulièrement fertile, et les récoltes sont maigres. En outre, le voisinage d'une capitale et d'un grand centre de fabriques y fait monter le prix de la main-d'œuvre. En suivant la routine séculaire, la plupart des _pomêchtchiki_ de notre canton marchent à la ruine, puisque leur production, d'année en année, leur coûte plus cher et leur rapporte moins. Peu à peu, ils verront les paysans enrichis, les marchands et les accapareurs de toute sorte, leur arracher la terre, sillon par sillon. Les paysans n'ont pas, en effet, ce train de maison qui tue les propriétaires ruraux ; quant aux marchands, ils possèdent ailleurs une source de revenus.

D'autre part, le voisinage de la grande ville et la proximité d'une gare de chemin de fer constituent, ne l'oublions pas, un grand avantage ; le rapide écoulement des produits agricoles est assuré par là. Seulement, il faudrait, pour profiter de ces avantages, que les propriétaires se fussent transformés en même temps que la grande ville marchande ; il leur eût fallu comprendre que l'ouverture des voies ferrées amènerait bientôt sur le marché, à des conditions très avantageuses, les grains des provinces lointaines. Le prix de la main-d'œuvre qui écrase leur production, la fertilité limitée de leur terre, ne sont plus compensés par leur proximité du centre, depuis que les chemins de fer suppriment en partie l'éloignement. Il leur eût fallu modifier leur exploitation, à mesure que cette ligne ferrée s'étendait plus avant dans le sud ; au lieu de cela, ils s'en sont tenus à la routine séculaire : beaucoup par incurie, beaucoup par ignorance, beaucoup faute de capitaux.

Pour profiter du voisinage de la ville, il faudrait produire ce que les provinces lointaines ne peuvent pas produire, ou ne peuvent pas amener à temps sur le grand marché : du laitage, des légumes. Seulement, pour un grand nombre de vaches, il faut des pâturages étendus et une main-d'œuvre considérable. Il est vrai qu'en revanche, un grand troupeau fournira beaucoup de fumier, permettant de cultiver des légumes. Pour la transformation de la culture routinière actuelle en une culture raisonnée et intensive, il faut une première mise de fonds qui nécessite, en dehors du bien, un capital liquide. Malheureusement, quand un propriétaire russe a, en dehors de son bien, quelques milliers de roubles disponibles, il s'empresse de les dépenser. Recourir aux banques de crédit et aux hypothèques, c'est se ruiner à bref délai.

Voilà ce que sentent fort bien Ivan Serguiévitch et Michel Fiodorovitch ; mais, tandis que le second bien que plus jeune, s'est déjà résigné, et s'est livré pieds et poings liés à sa destinée, le _Prince_, au contraire, voudrait lutter ; il le dit du moins.--La pomme de terre pousse fort bien en certains endroits : si l'on essayait de la produire en grand ?

--A Moscou, répond Michel, nous ne saurions la vendre, puisque les maraîchers qui ont, aux portes de la ville, d'immenses champs de pommes de terre, suffisent à la consommation. Quant à la prochaine usine d'amidon, elle a ses fournisseurs, et refusera nos produits.

--Mais les choux ! reprend Ivan Serguiévitch. Vous savez l'essai que j'ai fait, et comme ils prospèrent ici. Que n'essayez-vous ? La vente en est assurée à la ville.

--Bah ! les moujiks me les voleraient, et je perdrais tout...

Et j'entends recommencer l'antienne tant de fois reprise : «Le prix du seigle baisse, les prétentions des ouvriers augmentent : où allons-nous ? où allons-nous ?»

Pour changer quelque chose à ces cultures, il faudrait un homme instruit, intelligent et de volonté ferme. Il ferait une enquête sérieuse, pour ne pas s'engager à la légère ; puis, ses informations prises, s'il avait à sa disposition un capital de départ, il transformerait du coup son exploitation ; si, au contraire, l'argent lui manquait, il réduirait ses dépenses, changerait son train de maison, vivrait de peu pour commencer, et petit à petit entamerait l'affaire. En un mot, ce qu'il faudrait ici, ce n'est pas un Russe, mais un Allemand... Patience ? l'Allemand viendra peut-être[16]...

[Note 16 : Cette boutade n'a pas toujours été bien comprise : j'ai voulu dire seulement qu'on verrait peut-être quelques propriétaires allemands s'installer dans ces parages. Or, pour l'une de ces terres, ma prédiction s'est réalisée.]

* * * * *

Serpoukhof, une sorte de sous-préfecture, et 30 kilomètres de chez nous : moitié ville, moitié village, avec des faubourgs de masures en bois qui se perdent sur des confins indécis, parmi de sablonneux terrains vagues. Elle est située, comme il convient à toute bonne ville russe, à trois kilomètres de la gare qui la dessert, et à une demi-lieue du fleuve qui l'arrose. Son intérêt pour nous est de posséder le bureau de poste dont nous dépendons, et l'officier de police, l'_ispravnik_ dont nous sommes les administrés.

Après une demi-journée passée à errer en petit fiacre découvert, sous un soleil brûlant, par ses rues montueuses et ces environs dénudés, où la roue enfonce dans le sable fin, le souvenir qui me reste de la ville est une impression de blanc. Seulement, je serais fort empêché de la justifier dans le détail, car, en reprenant mes souvenirs un à un, je ne retrouve que des couleurs mêlées : trois ou quatre très jolies petites églises, blanches avec des toits verts, ou grises avec des toits blancs, au-dessus desquels s'épanouit une floraison de bulbes dorés qui étincellent au soleil. Puis encore, la place du marché, bossue, caillouteuse, empoussiérée, bordée de grandes bâtisses en briques rouges et blanches, d'un effet cocasse et charmant. Enfin, sur tout cela, peuplant l'air de taches tour à tour sombres et claires, et de vols, qui parfois, jettent de l'ombre comme un nuage, des centaines de corbeaux gris et des milliers de pigeons, tourbillonnent, se posent, se lèvent avec un bourdonnant frémissement d'ailes.