Au pays russe

Part 8

Chapter 83,749 wordsPublic domain

En outre, Michel Fiodorovitch a souvent avec eux des rapports d'affaires : avec les paysans, pour un travail à fournir, du seigle à rentrer, un fossé ou un étang à creuser ; avec les _koulaki_, pour vendre son grain, son bois, ses porcs ; avec les popes, pour toutes sortes d'affaires d'entremise et de commission, ébauchées derrière un samovar ou une blanche carafe de _vodka_, de ces affaires indéfinissables où le pope conseille gravement, propose ses bons offices, promet d'arranger les choses à l'amiable, bien décidé d'ailleurs à tout embrouiller, jusqu'au jour où il sera sûr de recevoir des deux côtés la récompense de ses conseils de pasteur désintéressé.

La chasse à l'argent est âpre dans ces contrées, surtout depuis l'afflux de la civilisation occidentale. Les nobles d'autrefois se sont, pour la plupart, ruinés par leurs prodigalités ; l'affranchissement des serfs leur a porté le dernier coup. Nombre d'entre eux ont dû céder leurs terres à des représentants de la classe commerçante. Or, ceux-ci, partis souvent de très bas, sont d'autant plus difficiles à contenter : ils ont un appétit de parvenus. Puis, il en est beaucoup, parmi les nouveaux installés, qui ont mis dans l'acquisition d'un bien toute leur fortune ; ils attendent du sol une rente, faible, il est vrai, mais sûre. Malheureusement, le prix des céréales baisse chaque année, à mesure que renchérissent les produits nécessaires à la vie. Chaque année marque un déficit ; ceux qui ne veulent pas sauter, les yeux fermés, dans la ruine béante, sont obligés de recourir à des spéculations hasardeuses. Ils se sauveraient peut-être à force d'économie. Mais n'oubliez pas que ce sont des natures slaves, pour qui la vie n'a de prix que si, de temps à autre, on donne aux instincts libre carrière. Un Russe n'est guère capable d'imposer à ses appétits une sévère retenue, comme font dans nos pays tant de nos frères pusillanimes et réguliers. Natures plus sanguines, plus bouillonnantes, il leur faut, par moments, une saignée ; or de telles saignées coûtent cher.

De tous côtés, dans notre district, ce sont des plaintes incessantes sur la vie qui renchérit, tandis que le prix du blé diminue, et que la culture parvient à peine à nourrir son homme. Mais, comme il arrive, ceux qui se plaignent le plus haut ne sont pas les plus malades, mais souvent les plus avides. C'est entre des hommes de ce genre que Michel Fiodorovitch se débat. Il laisse dans la lutte, j'en suis assuré, un peu du sien, car on n'a que le choix : être dupeur ou dupé ; or, il est trop droit et trop jeune pour assumer le premier de ces rôles. Il ne se plaint pas, mais je surprends parfois, dans son regard, comme un regret de la Russie du Sud, où il est né, et où il ne croit pas avoir rencontré encore de pareils exemplaires d'humanité rapace. Non, il ne se plaint pas, il défend même contre moi les moujiks qui le volent, les accapareurs qui le roulent les popes huileux qui le vendent. Et, quand j'insiste, il fait un geste qui veut dire : _vsio ravno_ (c'est égal, ça ne fait rien) ; c'est la seule parole des Russes devant l'inévitable.

* * * * *

Un des écrivains les plus en vue parmi la jeune génération, Antone Pavlovitch Tchékhov, possède un bien, à deux lieues du nôtre. Par un après-midi de dimanche incertain, j'ai jeté mon fusil sur l'épaule, et je suis parti pour lui faire visite. Une petite rivière à passer à gué, le village du «Prince», notre voisin, à traverser dans un océan de boue, puis des champs, puis des bois ; voici enfin le bourg de Mielnikovo. On m'indique un grand enclos de bouleaux ; j'y pénètre, et, après avoir erré dans une cour de ferme où une légion de chiens jappent à mes trousses, je découvre la maisonnette où loge le maître du lieu. Il vient à moi, de son pas traînant et comme inarticulé, suivi de deux bassets cérémonieux et drôles. C'est un homme d'un peu plus de trente ans, grand, mince, avec un front clair, des cheveux longs qu'il rejette en arrière par un mouvement machinal des doigts, et un regard droit, scrutateur, à la fois très ouvert et très malin. Son abord est un peu froid, mais sans contrainte : évidemment, il regarde à qui il a affaire, et il sent que je l'examine. Bientôt, la glace est rompue ; nous parlons de ce que les Français savent des Russes et les Russes de la France, et nous voilà en pleine discussion, car je reproche aux Russes de ne pas nous prendre au sérieux, de n'avoir de respect que pour l'Allemagne, et de considérer la France comme un vaste lieu de plaisir dont le centre est, selon les bourses, le Jardin de Paris ou le Moulin Rouge. De son côté, comme beaucoup de ses compatriotes, Antone Pavlovitch est persuadé que nous méprisons les Russes et, à part nous, les traitons de «barbares».

--Si nous allions cueillir des champignons ? propose-t-il tout à coup.

Précédés des bassets qui, subitement déridés, folâtrent sur l'herbe, nous nous dirigeons vers l'enclos.

--Voyez-vous, le long de la haie, vous trouverez des _petits rouges_ ; tout à l'heure, au pied des bouleaux, nous ramasserons des cèpes.

Et, penchés sur la terre, très occupés par notre cueillette de petits champignons rouges, nous continuons à causer de graves questions.

--Et, l'hiver, vous restez ici, Antone Pavlovitch ?

--Non ! l'hiver, je vais à Pétersbourg ou à Moscou, et je _vis_...

En revenant, je songeais à la condition respective d'un écrivain russe comme Tchékhov, et d'un écrivain de nos pays. Sans grande peine, le premier a pu acquérir un bien de quelques centaines d'hectares, avec des champs et des bois. Son jardin, son étable et sa basse-cour le nourriraient, au pis-aller ; sa forêt le chauffe ; et, même si la crise des céréales l'empêche de réaliser sur sa culture des gains suffisants, il a du moins, dans ce nid de campagne, un toit où abriter les siens et lui, et où vivre sans grands frais jusqu'à de meilleurs jours. Si ses succès littéraires suffisent, rien ne l'empêche d'aller passer à la capitale ou à l'étranger une ou deux saisons, au cours desquelles il prendra contact avec ses confrères. Du moins, ici, il s'appartient nettement, absolument : sa maison, sa terre, ses chevaux sont à lui, et, comme tout cela ne représente pas une fortune anxieusement amassée sou à sou, il doit en disposer bien plus librement, avec bien plus d'aisance, que ne ferait chez nous un propriétaire rural. Je n'apprécie pas seulement les agréments que peut procurer une telle vie : j'estime en outre qu'un écrivain placé dans de telles conditions doit avoir dans l'esprit beaucoup de fraîcheur et de laisser-aller : il n'est pas enserré, comme on l'est chez nous, par la vie étroite et besogneuse, qui trop souvent, coupe à l'originalité ses ailes. Je ne pense pas que de telles conditions d'existence puissent faire d'un cuistre un homme original ; mais elles favorisent à coup sûr le libre développement d'une personnalité.

* * * * *

Retourné chez Tchékhov. J'avais trouvé en lui, l'autre jour, quelque chose de si attirant, que j'avais besoin de le revoir.

Cette fois, son accueil est plus net : ouvert, cordial, avec un humour de pince-sans-rire. Il y avait déjà assez longtemps que j'errais par la campagne : une conversation plus relevée que celle où, chaque jour j'essaie mes solécismes, était devenue pour moi un besoin ; je la trouve ici, dans ce même décor simple, agrémentée de ce même sans-gêne qui donne tant de prix jusqu'aux plus banales manifestations de la vie russe. Et nous causons...

Tchékhov est arrivé à la littérature en passant par la médecine. Il est docteur, mais il n'exerce plus que durant l'été, à la campagne, pour les paysans de ses environs. Un médecin cultivé est une des sociétés que je préfère ; lorsqu'ils s'élèvent jusqu'à la littérature, jusqu'à la bonne littérature, ils font vite ma conquête. Le sens pratique et la rigueur des études médicales laissent dans l'esprit de celui qui les a faites, s'il est intelligent, des traces profondes : on ne se trouve pas impunément mêlé, plusieurs années durant, aux plus graves questions que fait naître le problème de la vie. Un écrivain qui a passé par la médecine, garde le plus souvent quelque chose de rigoureux et de _sérieux_ dans l'esprit : ses idées sont moins floues que celles d'un littérateur de profession, parce qu'il a abordé de plus près les problèmes capitaux. En même temps, le contact de la vie réelle doit donner à ses affirmations beaucoup de souplesse et de variété : il n'y a que les philosophes en chambre pour formuler des théories immuables : ceux qui ont vu couler et ondoyer la vie, conservent de leur vision plus de douceur, et plus d'indulgence dans la décision. Antone Pavlovitch est de ces derniers ; voilà pourquoi, sans doute, sa conversation, bien que peu suivie et capricante, me fait plaisir. Et puis, c'est un homme qui a regardé beaucoup et beaucoup vu.

Étendu sur le sofa de son cabinet, après un gai dîner en famille, je laisse mes yeux vaguement errer par la chambre avant de m'endormir. Autour des murs, règne une bibliothèque chargée pêle-mêle de livres de médecine et de littérature russe. Un peu partout, des bibelots, bronzes fins et ivoires sculptés rapportés de l'Extrême-Orient. Sur l'appui d'une vaste baie, des flacons pharmaceutiques. Çà et là, des portraits, dont un de Tolstoï ; au mur, au-dessus du divan où je suis couché, une aquarelle minuscule représentant dans une clairière trois bouleaux qui profilent leur tronc argenté sur le rougeoiment d'un ciel d'après soleil couché.

J'ai fini par prendre dans un rayon un volume de nouvelles d'Antone Pavlovitch. Il n'a pas, je crois bien, fait encore de roman : son domaine est la nouvelle. Je ne pense pas que ce soit là une forme d'art complète, mais dans ce domaine, il occupe une place supérieure. Doué d'une observation singulièrement aiguisée, et relevée par une pointe d'humour, il sait peindre surtout, avec une surprenante intensité, des tableautins d'intérieur. Il a débuté par des nouvelles amusantes ; je connais des gens qui ne voient plus en lui que ce don d'égayer, et qui le lisent après dîner, pour s'épanouir. J'en sais d'autres, en revanche, qui font profession de le dédaigner, parce que, disent-ils, «il n'a pas de conception de la vie». Peu de mots jouent un rôle aussi brillant que celui-là, dans les soirées littéraires d'Allemagne et de Russie. Ce mot est fort prétentieux et fort vague : il n'est pas toujours clair dans la bouche d'un penseur, mais il donne comme un vernis de réflexion au jugement d'un sot. Me l'a-t-on assez répété, là-bas, ce mot souverain qui consacre les réputations ou bien les mine ! Chaque fois qu'on l'employait devant moi à propos d'un ouvrage de littérature légère, je pensais involontairement à cette jeune Allemande qui, un soir, dans un grand dîner, entra en conversation avec moi, au milieu du potage, par ces mots : «Dites-moi, monsieur, quelle est donc votre conception de la vie ?»

Le talent de Tchékhov est un peu grêle, mais il a une singulière vigueur d'expression et de réalité. C'est un talent amer, malgré les éclats de rire, et la lecture de ses nouvelles n'est guère réconfortante : j'en sais peu qui me fassent plus cruellement sentir l'implacable monotonie de la vie. La vie qui coule uniforme, la vie-horloge dans un horizon borné, ce rêve des petites gens, et cette torture de tant de cœurs que l'inquiétude a effleurés, voilà ce qu'il ne se lasse pas de peindre. S'il appuyait le trait, ses nouvelles seraient illisibles ; mais c'est avec une délicate et impassible cruauté, qu'il détaille tous les moments des humbles existences sur lesquelles il a brusquement jeté un rayon de lumière ; et quand, brusquement, tout est rentré dans l'ombre, un sentiment nous dit que ces existences entrevues se poursuivront ainsi, sans hâte, sans élans, sans mirages, jusqu'au fossé qui termine leur désert. Voilà ce que je sens dans l'œuvre d'Antone Pavlovitch ; d'ailleurs, je n'ai pas tout lu, je n'aime pas même tout ce que j'ai lu[14].

[Note 14 : Ces lignes datent de 1892. Depuis, Tchékhov a singulièrement mûri.]

* * * * *

Ce matin, tout réconforté par cette visite, je suis parti sous un ciel bleu d'automne. J'ai fait un long détour, et, tout en rampant çà et là parmi la bruyère pour surprendre des sarcelles sur les étangs de la forêt, j'ai longuement pensé au hameau de Mielnikovo, à l'enclos herbeux où l'on cueille des champignons roses, et à la mare dormante, qui luit là-bas, au milieu du jardin, toute mouchetée de petites feuilles jaunes que les bouleaux y ont secouées.

* * * * *

Sacha, Pétia et moi prenions nos ébats dans la rivière. Arrive un de nos moujiks, avec un cheval qu'il veut baigner. En un tour de main, il a mis bas sa chemise écarlate et son pantalon de toile rose, et, nu comme un ver, il s'est élancé sur le dos du cheval qu'il pousse à l'eau. Son corps souple, que le travail des champs n'a ni alourdi, ni déformé, a des lignes pures comme celles d'une statue, et l'harmonie est belle de ce blanc corps d'homme avec les formes fines de l'alezan qui, renâclant d'inquiétude, courbe son cou veineux. Subitement, je retrouve devant mes yeux l'adorable Vision antique où Puvis de Chavannes a mis des cavaliers grecs chevauchant nus au bord d'un golfe azuré. L'illusion est complète dans cet infini décor ; seulement, ce ciel du nord est d'un bleu trop pâle, trop discret : il y faudrait la triomphante lumière des pays du Matin.

Tandis que nous nous séchons au soleil, étendus sur le feutre lourd du sable fin, Pétia nous conte ceci. Dans un village du gouvernement de Toula, pendant la sécheresse de l'an dernier, les paysans vinrent un jour trouver le pope, et lui dirent :

--_Batiouchka_, si le bon Dieu n'envoie pas de pluie, c'en est fait de la récolte de l'an prochain, les semences vont périr en terre. _Batiouchka_, dis des prières pour obtenir qu'il pleuve.

--Mes enfants, fit le pope, je regrette beaucoup ce qui vous arrive, seulement, mes avoines ne sont pas rentrées, la pluie me les gâterait.

--_Batiouchka_, nous te donnerons de l'argent, fais des prières.

--Et combien me donnerez-vous ?

Les moujiks se consultèrent, offrirent une somme. Le pope discuta, marchanda. Enfin, il convint d'un prix.

--Soit, dit-il, j'organiserai des prières, mais je ne demanderai qu'une petite pluie, pour que mon avoine ne soit pas toute perdue.

Les moujiks partirent pleins d'espoir ; les prières furent dites. Une pluie de quelques heures vint à tomber le lendemain, juste assez pour humecter la terre, sans gâter l'avoine du pope, restée en gerbes dans les champs.

--Il obtient tout ce qu'il veut, notre pope, dirent les moujiks !--et, depuis lors, ils le payent grassement, quand il fait sa quête.

* * * * *

Ce soir, les cloches des villages voisins bourdonnent dans le crépuscule, et l'air est si calme qu'on entend d'ici leur grondement. Elles sonnent en l'honneur de la fête du tsar : une belle occasion pour les paysans de se croiser les bras, et de se griser. Malgré l'humidité, des femmes, réunies dans la rue gazonnée du village, chantent avec un accompagnement d'accordéon, et j'entends, par ma fenêtre ouverte, leurs voix de fausset qui percent étrangement la nuit.

A dîner, le pope de N. était notre hôte : borgne, crasseux, cheveux blonds bouclés, barbe blonde et sale, l'air bon enfant, surtout lorsque la _vodka_ qui précède les hors-d'œuvre, lui a délié la langue. Il est placé à côté de moi, et je suis incommodé par l'odeur qui se dégage de sa soutane d'un jaune passé par places au rouge-brun, râpée et tachée par endroits. Il mange goulûment, sans cesser de sourire et de bavarder. Il est mauvaise langue, et débite sur ses collègues des histoires qui tendent à prouver qu'ils sont tous des ivrognes et des voleurs. Après la sieste, on s'est mis à jouer aux cartes ; c'est pour cela surtout que le pope est venu. Au souper, vers dix heures, quelques verres de _vodka_ l'ont achevé, ainsi qu'un pauvre hère d'instituteur qui s'est trouvé là avec lui. Tous deux sont ivres, mais le pope se tient assez bien, tandis que le maître d'école dit des sottises. Néanmoins ils ont continué à jouer jusqu'à deux heures du matin : on vient de les mettre en voiture, calés l'un contre l'autre, et, dans la nuit noire, Ivan les reconduit.

* * * * *

Michel Fiodorovitch nous a conté sa tournée d'hier. Le pope de S. est venu le chercher sous prétexte d'une affaire à traiter. Ils sont allés avec une _troïka_, à huit lieues d'ici ; quelqu'un les a hébergés et fortement chauffés. Au retour, le pope se tenait bien, il était lucide ; un ressaut de la voiture ayant cassé une dame-jeanne pleine de _vodka_ qu'il avait achetée en route, il a déclaré à son compagnon qu'il voulait la voir remplacée demain matin sans faute : il ne saurait dîner sans son eau-de-vie, et Michel enverra un homme à la ville pour lui en procurer. Ce pope est gros et gras, onctueux, insinuant. Il est proprement mis, et ses allures sérieuses inspirent la confiance au premier abord. Mais il aime l'argent : tous les moyens lui sont bons pour s'en procurer. Il trempe dans vingt affaires louches, et roule en même temps les plus fins, comme les plus naïfs ; c'est un maître.

* * * * *

Un sombre soir d'hiver, une neige épaisse sous un ciel noir d'eau-forte. Je suis venu dans un traîneau de paysan, un traîneau large, en forme de V, pour chercher Michel Fiodorovitch, qui s'est attardé chez le pope de N. J'entre dans une petite pièce chaude et enfumée, après avoir traversé une espèce de hangar ou de chambre de débarras bien close, où la femme du pope est étendue à terre sur un mince matelas ; dans la pièce, le pope et Michel sont en grande conversation. Ils fument en buvant du thé. Les murs sont tapissés de gravures découpées dans un journal illustré, dont un vieux volume traîne sur la table, enfumé, encrassé, déchiré par des doigts d'enfants et par des impatiences de grandes personnes. Il fait chaud. Le pope se montre très aimable avec moi, et veut, à toute force, m'offrir un petit verre. Je n'accepte que du thé, et il m'interroge avec un petit clignement d'yeux souriant. Il n'est pas sot ; il a quelque lecture, connaît les États de l'Europe, et çà et là, a dû parcourir un journal. Mais c'est une nature vulgaire, terre à terre, sans élans, incapable d'enthousiasme, et dont la foi est toute mécanique : un moujik à peine dégrossi, et pas bien doué.

* * * * *

Ivan Vladimirovitch me parlait de ce village de K. où j'ai failli être arrêté par deux hommes noirs, en revenant de mon voyage au pays de la famine. Dans ce village, se dresse une très grande église en briques, dont le crépi, çà et là, tombe en miettes, faute d'entretien. Cette église a été construite jadis par le seigneur du bourg. Mais, pas un paysan n'y met les pieds. Ils appartiennent à une secte dite, je crois, «autrichienne» : l'orthodoxie ne les touche pas. Néanmoins, un pope orthodoxe vit chez eux et fait sa quête à l'ordinaire.

L'an dernier, ce pope fut changé. Celui qui le remplaça était un homme de mœurs sévères et simples, ne buvant jamais d'alcool, et ne fumant pas de tabac. Au bout de peu de temps, sa conduite, qui tranchait si vivement sur celle de ses prédécesseurs, frappa les moujiks--et ils l'admirèrent. Vint la fête de Pâques. Au lieu, comme ses confrères, de parcourir les _isbas_ pour faire la quête, le prêtre resta chez lui. Les moujiks, étonnés, l'attendirent plusieurs jours, puis se consultèrent. Quelqu'un proposa de faire la quête à sa place, et de lui en porter le montant ; la quête donna, le bourg étant considérable, près de 150 roubles. Ils allèrent trouver le pope.

--_Batiouchka_, dirent-ils, tu es un brave homme : tu ne bois pas d'alcool, tu ne fumes pas, et tu fais du bien aux pauvres. Nous avons fait pour toi la quête : tiens, prends, il y a 150 roubles.

--Mes enfants, répondit le prêtre, vous ne venez pas dans mon église, vous refusez mes services, je n'ai donc pas gagné votre argent : gardez-le et donnez-le à d'autres qui auront faim.

Les moujiks insistèrent, mais le pope fut inflexible.

Le lendemain, lorsqu'il fut à l'église, les moujiks vinrent trouver sa femme.

--_Matouchka_, lui dirent-ils, notre pope est un brave homme, mais il est têtu. Il n'a pas voulu accepter le produit de la quête pascale. Nous savons pourtant qu'il est bien pauvre. Tiens, prends cet argent, et soigne bien ton mari ; c'est un brave homme, nous l'aimons, et nous ne voulons pas qu'il souffre de la misère...

Ce trait prouve mieux, peut-être, que ne ferait une description directe, combien peu la plupart des popes édifient leurs fidèles. Pour que les paysans de K. aient été si profondément touchés par l'attitude simple et digne de leur curé, il faut que de pareils hommes soient bien rares chez eux. Aussi, dans la Russie orthodoxe, le pope n'est-il respecté que quand il le mérite par son caractère et son attitude _personnelle_. Le droit au respect des fidèles ne fait pas partie des attributs qu'il reçoit avec la prêtrise. Je ne sais pas de pays où l'on parle plus mal du prêtre (et surtout des moines) qu'on ne fait en Russie, dans la _sainte_ Russie. Cependant, les souples âmes slaves ne s'effraient pas, en la matière, d'une contradiction : entre soi, on traite les popes de filous et d'ivrognes, mais, sans répugnance, on a recours aux services de leur ministère. Le pope, après tout, n'est guère considéré par les paysans comme un ministre de Dieu, mais bien plutôt, ce semble, comme une espèce de commissionnaire qui a le monopole des choses religieuses. Sa moralité, fût-elle douteuse, n'altère en rien la qualité des objets dont il trafique : d'ailleurs, son commerce est indispensable, et il n'a pas de concurrent. Les moujiks sont d'humeur indulgente, ils n'attachent pas grande importance à des peccadilles dont ils se rendent si souvent coupables eux-mêmes, et puis, à tout prendre, que leur importent les vices du voyageur de la maison, pourvu que le fabricant soit honnête ?

Un prêtre dont la conduite est édifiante et la charité soutenue, est rare dans la campagne russe : il faut le dire, mais il serait injuste de s'en irriter outre mesure. Le bas clergé est, en Russie, dans un état d'infériorité dont il n'est pas coupable, somme toute[15] : il est si pauvre ! D'après M. Anatole Leroy-Beaulieu, deux tiers des popes sont à la charge des fidèles et ne reçoivent pas de l'État la plus minime allocation. Non seulement ils sont obligés de vendre à leurs paroissiens le moindre des sacrements, et d'en débattre âprement le prix, mais, aux grandes fêtes, il doivent parcourir le village pour faire la quête de maison en maison. La vie est très dure pour beaucoup d'entre eux, et leur condition est souvent humiliante parmi les paysans dont ils dépendent jusqu'au dernier sou.

[Note 15 : Je renvoie le lecteur aux belles pages que M. Anatole Leroy-Beaulieu a consacrées à cette question dans le troisième volume de son admirable _Empire des Tsars_.]