Part 7
La forêt est à nous, comme la rivière. Seulement ce n'est pas la forêt séculaire à laquelle chacun d'entre nous s'est plus ou moins attaché, dans un coin de France. C'est une forêt basse, formée par des taillis touffus. Il s'est fait en Russie, jusqu'à ces dernières années, une effroyable consommation de bois. D'abord, on a dépeuplé les forêts pour construire et pour se chauffer ; puis, les grands propriétaires les ont coupées pour faire de l'argent, après une nuit de jeu ou un voyage à Paris ; enfin, les prix de la terre venant à s'élever, on a déraciné les derniers troncs d'arbre pour faire, à leur place, pousser du seigle. Ç'a été un gaspillage inouï, un gaspillage d'enfants ou de sauvages, jusqu'au moment où une loi est venue réglementer les coupes de bois. L'incurie la plus étrange, la paresse la plus invétérée, et, aussi, la spéculation la moins scrupuleuse, ont dépouillé les champs de leur manteau d'arbres : de là, dans le centre, les sécheresses, les famines,--un peu partout, la misère plus pénible et plus froide.
Mais, si elles sont basses, les forêts qui avoisinent Kournikovo sont, en revanche, fort étendues. Pendant des lieues, elles courent, en taillis épais, où les chercheurs de champignons et les lièvres ont fait des sentes parmi l'herbe haute. Cette forêt pourtant n'est pas, comme nos grands bois, propice à la méditation. On n'y va pas pour se promener, on ne s'y rend que pour affaire : ramasser des baies, des fraises, des champignons ; ou bien chasser. La chasse, en cette contrée, n'est le plus souvent qu'une promenade déguisée ; mais le souci du gibier possible, sinon probable, vous empêche de prêter attention aux piqûres des ronces et aux coups de fouet des branches flexibles. Le lièvre ne manque pas ; nous avons aussi du coq de bruyère, et, au moment du passage, de la bécasse et du canard. Depuis quatre ans seulement, l'obligation du port d'armes a été introduite : ce port d'armes coûte trois roubles (8 francs), encore, beaucoup s'en passent-ils. Il n'y a pas de gendarmes dans ces ondoyantes solitudes. Les gendarmes russes sont moins occupés des braconniers que des studieux jeunes gens qui, dans les villes, étudient la chimie ou l'économie politique au fond de leur mansarde.
C'est le fusil à la main que j'ai exploré les environs. Je n'ai pas, certes, à me louer de grands exploits ni de tueries copieuses : un lièvre çà et là ; les grands jours, un canard ou un coq de bruyère. Je dois pourtant à ces promenades de chasse quelques heures charmantes et, ce qui vaut mieux, quelques tête-à-tête sans contrainte avec des moujiks.
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La vie rustique nous enveloppe, nous pénètre. Je n'ai jamais eu nulle part un pareil sentiment de liberté ; jamais non plus, je n'ai senti plus près de moi la nature, charmeuse ou menaçante. Cette vie sans entraves m'est si nouvelle que j'en oublie l'extérieure banalité ; l'effort que je fais pour la pénétrer la rend pour moi infiniment variée et riche d'enseignements.
Mais, dès que nous reprenons contact avec la vie civilisée qui coule là-bas, à quelques kilomètres de nous, sur la grande voie ferrée de Moscou à Odessa, aussitôt nous touchons du doigt l'inachevé, le hâtif de l'organisation russe. Les relations postales, par exemple, nous le font cruellement sentir.
Nous sommes à 80 kilomètres de Moscou, dans un centre de fabrication : ce n'est donc pas un pays perdu que le nôtre. Pourtant nous n'avons pas de bureau de poste : le plus prochain se trouve à S., à 30 kilomètres d'ici ! Par tolérance, on permet au chef de gare de la station de L., dont nous dépendons, de retenir, au passage du train-poste, le courrier destiné à cette ville et à ses environs. Il dépose lettres et journaux dans un tiroir, et, quand nous nous présentons, il feuillette devant nous son paquet de correspondances, pour voir s'il s'en trouve à notre adresse. Nous est-il arrivé une lettre ? Le chef de gare ou son aide nous la délivre, mais, pour sa peine, il réclame de nous 3 copecs (environ 8 centimes). Vous êtes un particulier, votre courrier n'est pas chargé, c'est une bagatelle : 1 franc ou 1 fr. 50 par mois. Mais, pour les propriétaires d'usine, qui, chaque jour, reçoivent cinquante lettres, c'est une dépense sérieuse.
Encore, si l'on avait des facteurs ! mais, hors des grandes villes, cette classe de fonctionnaires est inconnue. Nous allons nous-mêmes chercher notre courrier à la station, ou bien nous y envoyons un homme : cela force les propriétaires à se priver chaque jour, pendant au moins deux heures, du travail d'un cheval et d'un ouvrier. On en prend son parti, bon gré mal gré, et chaque jour, vers cinq heures, à l'arrivée du train-poste, c'est, dans la petite gare, un rendez-vous de tous les propriétaires des environs, de leurs hommes de confiance, et de leurs cochers.
Incommodité, perte de temps, dépense, manque de sécurité dans la distribution du courrier, irresponsabilité complète du chef de gare, en cas de réclamations--car s'il reçoit vos lettres, c'est par pure obligeance,--voilà les effets du système. Mais il ne s'agit, jusqu'à présent, que des lettres ordinaires. Or, telle est la confiance des Russes dans leur administration postale, qu'ils font recommander toute lettre qui présente quelque intérêt. Ces lettres, le wagon-poste ne les délivre pas au chef de gare, non plus que les colis postaux : il faut aller les chercher au bureau de poste, c'est-à-dire faire, à leur propos, le voyage de S., ce qui correspond à 10 kilomètres en voiture, de chez nous à la gare ; puis 30 kilomètres en chemin de fer, de notre station jusqu'à la gare de S. ; enfin, 3 kilomètres, de la gare à la ville de S., soit, en additionnant : 10 + 30 + 3 = 43 kilomètres pour l'aller ! Nous voilà enfin au bureau de poste ; après les formalités d'usage, notre lettre nous est délivrée. Mais que faire en attendant le train ? Nous devons flâner dans la petite ville, jusqu'au soir. Alors, nous revenons. Notre lettre recommandée nous a fait perdre une journée, occupée par un trajet de 86 kilomètres dans des véhicules variés ; de plus, elle nous a coûté deux billets de chemin de fer (il n'y a pas d'aller et retour), soit environ 3 francs en troisième classe ; 3 francs de cocher de la gare à la ville ; 4 francs de déjeuner, et quelques francs de flânerie et de désœuvrement ; soit en tout, de 12 à 15 francs. C'est pour rien...
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Dimanche matin, un grand soleil. Les jeunes filles et les jeunes garçons sont partis au village voisin, car le nôtre, simple hameau (_dérévnia_), n'a pas d'église. De ma chambre, située au premier étage d'un pavillon indépendant, je vois tout ce qui se passe dans la cour. En face de moi, la fenêtre d'une _isba_ où logent quelques ouvriers, est ouverte toute grande, et je vois Piotre aller et venir dans sa chambre. Tout à l'heure, il s'est lavé dans la cour, au tonneau d'eau potable ; il s'est lavé d'eau claire versée dans ses mains ouvertes, et portée vivement à son visage ; puis il s'est essuyé, en partie avec sa manche, en partie avec le pan de sa chemise-blouse. Maintenant, il peigne ses longs cheveux jaunes, coupés _à l'écuelle_ ; il se lisse, et à chaque coup de peigne, rejette vivement la tête en arrière. Évidemment, il se soigne ce matin. C'est fini ; le voilà propre. Les talons joints, il se tourne vers le coin de l'_isba_ où pend l'icône sombre aux reflets de cuivre : alors commence sa prière. Piotre fait à l'icône de profonds saluts qui plient en deux son corps souple ; pour chaque salut, deux signes de croix. Il exécute une dizaine de fois ce mouvement rythmique de balancier ; après quoi, souriant, il s'assied devant le samovar, avec Iévdakime et la cuisinière des gens.--Ce soir, Piotre, qui est d'ailleurs un chenapan et un ivrogne fieffé, aura avalé autant de petits verres qu'il a fait de saluts à l'icône, et on le rapportera ivre-mort. Combien de moujiks sont comme Piotre ! Le problème de leur piété me tourmente...
Le dimanche, ici, tout le monde flâne ; on flâne aussi les jours de fête, et ils sont nombreux. Quelques moujiks, et surtout des femmes et des enfants, s'acheminent vers l'église d'un village voisin, et là, durant une heure ou deux, restent debout ou à genoux, en faisant des signes de croix. Dans l'après-midi, quelques-uns jouent aux cartes ou boivent de la _vodka_, et s'enivrent ; les autres _bricolent_ ou flânent, en bavardant, sur le gazon qui forme la rue du village. Surtout, ils fument. Très peu de pipes ; la pipe est trop longue à fumer, sans doute ; mais des cigarettes, qu'ils roulent eux-mêmes. Ils ont un tabac spécial, la _makhorka_, que, chez nous, un collégien ne changerait peut-être pas contre les cordons de soulier qu'il fume en cachette. Ce tabac, qui provient de la dernière sorte produite dans les cultures de la Petite-Russie, est plus gros et plus grossier encore que celui qui sert à bourrer les grandes pipes allemandes ; de plus, il répand une odeur extrêmement pénétrante et que tous déclarent infecte. Pour ma part, cette odeur ne me déplaît pas ; en tout cas, elle est si forte et si spéciale qu'on peut, fût-ce dans une rue, suivre grâce à elle un moujik comme à la trace. Ce qui, je crois, rend cette odeur insupportable à tant de gens, c'est qu'elle est mêlée le plus souvent aux exhalaisons des vêtements malpropres que les paysans traînent partout avec eux, ne les quittant pas même la nuit, jusqu'à l'usure irrémédiable : toile grossière trempée de sueur, ou peaux de moutons dont la fourrure emmagasine toutes les émanations du corps, et dont le cuir, tourné à l'extérieur et exposé à toutes les intempéries, dégage à certains moments une odeur analogue à celle d'un chien mouillé. D'ailleurs, comme les enfants, les paysans russes paraissent insensibles à ce que nous appelons les mauvaises odeurs.
Pour rouler leurs cigarettes, les moujiks se contentent du premier morceau de papier qui leur tombe sous la main : les plus délicats achètent par feuilles une espèce de papier à chandelles, dont ils déchirent un morceau pour chaque cigarette. Au lieu d'y rouler leur tabac, ils se contentent de faire avec le papier un petit cornet dans lequel ils versent leur poussière de _makhorka_ ; le bout du cornet, qu'ils replient, sert de fume-cigarette, et remplace le bout de carton qui termine les _papirosses_ des gens de la ville.
Fumer, c'est peu : à quoi passer encore ces longues journées du dimanche et ces innombrables jours de fête ? Peu d'entre ces paysans savent lire ; ceux qui savent lire n'ont pas de livres. On comprend l'attrait que l'alcool exerce sur eux : trois, quatre petits verres de _vodka_ avalés d'un trait, c'est l'ivresse, c'est le bon sommeil tout le jour, c'est l'oubli--l'oubli de soi, n'est-ce pas le bonheur ?
Vers le soir des jours de fête, s'il ne pleut pas, les paysans se réunissent au milieu du village ; tant qu'il fait clair, quelques jeunes gens dansent, ou plutôt miment la danse russe, la _pliasha_, faite de gestes amoureux ou grotesques, de trémoussements, de gambades ou de contorsions au son des furieux allegretti que nasille un accordéon. L'accordéon semble, à l'heure actuelle, avoir envahi toute la Russie ; c'est le seul instrument que, dans mes pérégrinations, j'aie vu aux mains des jeunes paysans. Il y en a toujours au moins un par village. L'accordéon nasillard et monotone, avec ses renflements faciles et ses interminables reprises, convient bien à l'espèce de bercement que les moujiks cherchent dans la musique. Le virtuose de village peut jouer une heure durant le même motif vingt fois repris : les danseurs, sans se lasser, continueront à s'agiter, et les chanteurs, s'il y en a, ne cesseront d'enfler leurs voix avec autant de sérieux. On se laisse d'ailleurs prendre à cette monotone et rudimentaire musique : ces harmonies primitives bercent les nerfs et les endorment.
Quand la nuit est tombée, les danseurs s'arrêtent, mais non pas l'accordéon. Je l'entends parfois vers onze heures ou minuit, quand la soirée est tiède. Assis sur le gazon rare, sans se voir, mais, je pense, non sans se toucher, garçons et filles prêtent l'oreille indéfiniment ; de temps à autre, ils accompagnent de leurs voix un refrain connu. Les filles alors prennent un ton suraigu, une voix de fausset, discordante et sans expression, dont les éclats me faisaient, au début, croire à des rixes.--Ce qu'ils chantent, ces bons moujiks ?--Le plus souvent, des chansons stupides ou des inconvenances à peine dissimulées, et qui font rire aux éclats les filles.
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En revenant de la chasse, j'ai aperçu le cimetière. Sans murs, sans haies, sans tombes, le champ de mort. Il est triste comme un retour résigné et sans espoir de souvenir, à la terre sur laquelle ces hommes se sont courbés toute une vie, mendiant le pain qu'elle veut bien donner. Çà et là, une croix de bois est restée droite ; partout ailleurs, de minces renflements indiquent seuls, de tout près, que des croix furent à cette place, et que des hommes y reposent. Sur ce cimetière, la route, m'a-t-on dit, empiète durant l'hiver ; alors, sous l'écorce de neige, plus rien n'est visible, plus un souvenir ne reste ; c'est bien le néant souhaité, la nuit sans rêve.
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Il faut venir en Russie pour comprendre la poésie du bouleau. L'arbre vaillant et flexible illumine de son fût blanc marbré de mousse la profondeur des forêts russes. Qu'il soit tout seul ou qu'il se marie à d'autres essences, toujours il égaie le bois, et lui communique un peu de son insouciante élégance. Les Russes aiment le bouleau, le _bérioza_, et je comprends leur affection. La grâce alanguie de l'arbre argenté le distingue de tous les autres, et, soit en été, quand ses branches souples se courbent sous la frondaison, soit en hiver, lorsque ses menues ramilles ondoyantes se profilent sur l'horizon blanc, on le salue comme un ami tendre : «_Bérioza ! bérioza !_»
Les paysans sentent mieux que nous, peut-être, la poésie du bouleau ; mais ils en savent aussi l'utilité. Si le pin leur fournit des matériaux pour construire leurs demeures, le bouleau les défend de l'hiver plus continûment ; c'est le bouleau qu'ils brûlent pour se chauffer ; c'est aussi de son bois qu'ils se servent pour leurs outils. En outre, c'est au pied des bouleaux que croît ce fameux cèpe, le «champignon blanc» qui est le roi des cryptogames en Russie. Des Russes m'ont dit que, transportés dans des climats plus doux, ils avaient eu la nostalgie du bouleau. Rentré en France, j'y pense moi-même avec mélancolie. La forêt de bouleaux, aux futaies rares, presque toute en jeunes taillis, ce n'est pas seulement pour moi une forêt joyeuse, c'est aussi une forêt libre ; dès que j'en vois une blanchir à l'horizon, je sens que là-bas, c'est la solitude simple et bonne, qui reposera des soucis et des mesquineries de notre vie civilisée. Le bouleau est l'arbre russe par excellence ; il représente en outre pour moi, par association d'idées, un des caractères les plus attirants du pays russe : l'absence de contrainte, l'épanouissement de la personnalité.
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Ivan, notre cocher est un moujik extrêmement soigné. Ses cheveux, qu'il porte longs, à la russe, lui font comme une calotte lustrée qui cache presque toute l'oreille, et tombe nettement sur la nuque rasée. Il a une moustache noire qu'il effile aux grands jours, et nul ne sait, comme lui, se coiffer du chapeau rond orné de plumes de paon, quand il faut aller chercher à la _station_, un hôte d'importance. Il a rarement aux pieds des _lapty_, ces sandales d'écorce tressée que traînent d'ordinaire les paysans : il est presque toujours en bottes, et cela, déjà, est un signe d'élégance. Il est vêtu, comme nous le sommes à peu près tous, d'une chemise rouge que serre à la taille une ceinture d'étoffe, et qui retombe librement sur le pantalon. S'il monte sur son siège, il endosse une espèce de paletot sans bras qui laisse voir les manches rouges de la chemise.
Ivan sait lire et écrire, assez correctement, ma foi, et ce n'est pas un de ses moindres sujets d'orgueil que de servir de scribe à ceux de nos ouvriers qui veulent envoyer une lettre à leur femme restée au village natal. Ivan a même des notions de géographie : les paysans m'appellent tous l'_Allemand_, parce que, pour eux, ce mot ne désigne pas un peuple particulier, mais, d'une façon générale, tous les étrangers venus de l'Occident. Or, un jour, j'ai entendu Ivan reprendre un de ses camarades, en déclarant que je n'étais pas Allemand, mais Français ; les autres, il est vrai, n'ont pas bien saisi la différence.
Ivan a appris, je ne sais où, peut-être en écoutant de son siège la conversation des maîtres, qu'il existe quelque part une grande ville, centre et capitale de tous les plaisirs, une ville que je connais et qu'on nomme Paris. Un jour que je contemplais les cochons sortis de leur étable, il m'a demandé si, à Paris, nous connaissions cet animal. J'ai répondu oui, sans rire. Alors, il m'a posé respectueusement une foule de questions sur la vie parisienne, en souriant de son sourire à la fois digne, naïf et futé. De tout ce que je lui ai dit, il a retenu ceci, qu'il raconte à tout venant : d'abord, que nos églises ne ressemblent pas à celles de S., notre sous-préfecture ; ensuite, que, pour les Français, ce n'est pas, comme pour les Russes, un péché que de manger du pigeon. Depuis lors, Ivan connaît la France. Ne jugez pas cependant tous les moujiks d'après lui : sans le vernis d'instruction que lui a donné un séjour à la ville, Ivan serait un parfait imbécile : il y a, au village, de beaucoup plus ignorants qui le valent dix fois. Mais Ivan est un type.
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Tous ces paysans dont j'esquisse le profil dans ces notes de Kournikovo ou des environs, sont très différents de ceux que j'ai vus au pays de la famine. Je trouvais là-bas une bien autre profondeur de sentiment et de réflexion, infiniment plus de sérieux, de dévouement et de bonté. C'est qu'ici, nous sommes près de la grande ville, et qu'en outre, des fabriques s'élèvent dans notre voisinage. Or, les Russes ont toujours soin de distinguer parmi les paysans ceux qui vivent près des grands centres industriels, et ceux qui vivent dans la vraie campagne isolée. Les premiers sont fort loin de la simplicité patriarcale qu'on rencontre chez les seconds. Les touristes qui ont passé un mois ou deux en Russie, dont un mois à Pétersbourg, quinze jours à Moscou et quinze jours dans une villa de la banlieue, n'ont connu que ces paysans suburbains, roublards et canailles, avec un fond de bonhomie. Seulement, comme il est convenu chez nous de faire du paysan russe un être tout d'une pièce, ignorant, mais infiniment bon et infiniment dévoué à son tsar et à sa religion, les touristes dont je parle continuent à chanter les louanges du moujik ivrogne qui les a trompés ou volés. Or, il faut le dire bien haut : il y a, parmi les paysans russes, toutes les nuances de caractères, depuis le plus serein dévouement jusqu'à la pire canaillerie. C'est surtout près des villes que se rencontre ce dernier trait, mais la campagne la plus reculée n'en est pas non plus exempte.
L'influence des fabriques sur les villages environnants est déplorable. La promiscuité dans laquelle vivent ces centaines, et souvent ces milliers d'ouvriers et d'ouvrières, n'est pas faite pour relever le niveau moral de ces natures frustes. Par le séjour à la fabrique (et aussi au régiment) se propagent parmi la population villageoise les plus terribles maladies, et, comme les secours médicaux laissent à désirer, on voit des villages entiers rongés par une contagion secrète qui se transmet de famille en famille et laisse sur presque tous son indélébile flétrissure.
Puis, l'ouvrier de fabrique apporte à la campagne une notion nouvelle de l'argent. Dans une grande partie de la Russie, il ne se fait entre les paysans aucune transaction monétaire ; tout récemment, je voyais, près de Kharkof, un propriétaire terrien vendre à des moujiks ses concombres contre des journées de travail. Tout au moins, quand on le manie au village, l'argent a-t-il une valeur tout autre qu'à la ville ou dans les milieux industriels. Or, l'ouvrier de fabrique, habitué à toucher directement en espèces son salaire de la semaine, du mois ou du trimestre, est aussi plus enclin à le dissiper. J'ai vu de jeunes ouvriers faire au village, par bravade ou par insouciance, de stupides générosités. Leur exemple est suivi : eux-mêmes se marient et fondent une famille. Ainsi, peu à peu, s'introduisent dans certains villages des habitudes de dissipation, et, en même temps, une âpreté au gain qu'on n'aurait pas constatée il y a vingt ans.
Le serrurier de Kournikovo, moujik intelligent et à son aise, avait placé son fils dans une usine voisine pour y travailler aux pièces ; très adroit, le jeune homme réalisait des gains relativement élevés. Le père fut tenté et s'en alla prendre de l'ouvrage dans la même usine. Depuis ce moment, il est rare qu'il revienne au village sans être gris : voilà une famille désorganisée ; l'usine en est coupable, et le cas, très banal, que j'ai cité, est malheureusement celui de milliers de chefs de famille. Je ne sache pas, d'ailleurs, un seul exemple d'influence bienfaisante exercée par une fabrique sur les villages avoisinants. Il semble que la somme de civilisation que représente l'organisation mécanique des grandes industries, soit trop considérable pour des natures primitives, et qu'au lieu de les affiner, elle les bouleverse. Hélas ! elles se multiplient rapidement, les usines démoralisantes, et déjà Moscou, la ville sainte, est encerclée d'une armée de hautes cheminées qui vomissent sur elle leur fumée noire.
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Michel Fiodorovitch, mon hôte, est un tout jeune homme ; vingt-trois ans au plus ; de petite taille, mais robuste et bien pris ; la poitrine bombée ; très myope, portant lunettes. Il a fait ses études dans une école d'agriculture, et il aime les champs, les hommes simples, le grand air, et les chevauchées par les villages où des chiens hurlent à vos trousses. C'est une nature transparente, malléable, infiniment droite et bonne, mais livrée aux influences les plus diverses, quand elles sont appuyées seulement d'un sourire aimable ou d'un amical serrement de mains. Orphelin de très bonne heure, il présente ce mélange d'exubérance et de tristesse pensive, ces brusques sautes d'humeur qu'on observe parfois chez ceux dont l'enfance n'a pas été guidée, adoucie, aimée par une mère. Avec cela, étourneau, bavard, amusant, conteur d'histoires fantaisistes et de gasconnades, incapable de tenir en place et de suivre longtemps une idée. Un brouillon, mais un cœur d'or.
Il a toutes les qualités et tous les défauts nécessaires pour devenir la proie des paysans et des accapareurs de village. Il connaît trop son métier pour être à chaque instant sur ses gardes, et il est trop droit pour voir partout des embûches. Qui sait le prendre obtient tout de lui ; or, ceux qui le savent prendre ce sont quelques rusés compères de Kournikovo, des popes madrés, des _koulaki_, de ces paysans qui, au moyen d'affaires louches et d'usure, arrivent à s'édifier une fortune sur la ruine d'un village et de quelques petits propriétaires. Or, il faut être en contact perpétuel avec tous ces gens. La propriété de Michel Fiodorovitch comprend 400 hectares, environ ; mais elle touche de tous côtés aux terres que son prédécesseur a dû céder aux paysans, au moment de l'affranchissement des serfs. Il a, en outre, des forêts, situées à une couple de lieues de sa maison. De là de perpétuels litiges. Le troupeau du village, lorsque Michel est absent, s'en va paître sur ses prés, ou piétine ses jeunes seigles. Les paysans, sans vergogne, fauchent l'herbe de sa forêt, et la charroient à sa barbe, sous les murs du parc ; d'autres lui volent son bois.