Au pays russe

Part 6

Chapter 63,723 wordsPublic domain

--C'est bien en effet un interrogatoire. Monsieur que voilà est le chef de la gendarmerie ; moi, je suis le substitut du procureur de Nijni Novgorod--et nous sommes venus pour instruire, entre autres, une affaire à laquelle vous êtes mêlé.

--Une affaire ? moi !

--Certainement, et une affaire grave. Oh ! nous savons tout, allez ! comment G. vous a fait venir pour lui servir de témoin contre J. ; puis, comment, après que J. eut refusé de se battre, vous avez tenté de l'assassiner. On vous a vus--il y a des témoins dignes de foi,--lui dresser un guet-apens sur une route : vous avez caché vos chevaux dans des buissons, où vous vous êtes dissimulés vous-mêmes, le revolver au poing. Si une vieille dame, chez qui se trouvait J., prise d'une espèce de pressentiment, n'avait empêché son ami de partir cette nuit-là, c'en était fait de lui !

J'ouvrais de grands yeux, croyant rêver ; était-ce là une sotte plaisanterie que se permettaient avec un étranger ces deux individus qui, évidemment, avaient bu ?

--Je ne crois pas à la qualité que vous vous attribuez, m'écriai-je enfin.

--Savez-vous lire le russe ? tenez, lisez ceci...

Et je pus me convaincre que ces deux hommes noirs étaient bien en effet le Chef des gendarmes et le substitut du procureur de Nijni.

--C'est bien, fis-je. Je n'ai rien à vous dire à présent. Êtes-vous ou non chargés de m'arrêter ?

--Non, pas pour l'instant. Il faut d'abord instruire l'affaire. Vous pouvez aller ou vous voudrez ; en Russie, on saura toujours où vous trouver. Quant à nous, nous serons dans quelques jours au _Khoutor_, et nous entendrons G. et les témoins.

Leurs chevaux étant prêts, les deux hommes noirs partirent sous l'orage, et me laissèrent seul ; seul dans cette chambre nue, dans un village éloigné de tout centre, connaissant mal encore le pays et ses habitudes, rien de ses lois. Toutes les histoires des luttes dont le district de Loukoyanof avait été le théâtre me revenaient en mémoire--et peu à peu aussi, je me souvenais d'avoir entendu un moujik conter devant moi que M. J. avait cru que nous le poursuivions, un jour que nous étions passés dans un village où il se trouvait par hasard. Mais, quand on n'est pas maître d'une langue, on comprend mal les histoires que l'on conte devant vous ; elles vous font à peu près l'effet d'une conversation entendue derrière une porte, et l'impression n'en reste pas nette.

Que faire ?--J'attendis le jour et je me fis conduire chez un _zemski natchalnik_, un ami de Serge Ivanovitch, qui demeurait près de K. Je lui contai notre histoire, qu'il jugea sérieuse, et le lendemain, je repartais avec lui pour le _Khoutor_.

Serge Ivanovitch prit la chose en riant : il n'était pas fâché, peut-être, du piquant épilogue que ses ennemis politiques voulaient ajouter aux scènes qu'il avait vécues en ce pays. Il n'avait rien à craindre, m'assurait-il. Néanmoins, j'attendis l'enquête. Les hommes noirs arrivèrent, polis et dégrisés. Une dépêche du gouverneur leur avait sans doute prescrit la prudence. On leur conta la querelle, puis la promenade qui avait effrayé M. J. Ils prirent des notes et s'en allèrent. Une autre dépêche du gouverneur pria Serge de rédiger un rapport dans lequel il raconterait l'affaire--et, rassuré, je repartis avec mon obligeant compagnon.

* * * * *

Tu es médecin, évidemment ? me demandait tout à l'heure une grosse paysanne qui tient la maison de poste où je viens de m'arrêter.

--Non, _matouchka_ !

--Eh bien alors, pourquoi vas-tu à Nijni, où le choléra est terrible ? Tu vois bien, d'après le registre, que, depuis plus d'une semaine, aucun voyageur n'est passé par ici.

--C'est pour voir le choléra, _petite mère_.

--Tu trouves cela intéressant ? fit la grosse femme avec une mine incrédule.

--Sans doute ! Sais-tu ce que c'est qu'un journal ?

--Oui.

--Eh bien, je veux voir le choléra à Nijni pour raconter à mes compatriotes, dans un journal, ce que j'aurai vu là-bas.

--Tes chevaux sont prêts ! conclut la grosse femme...

* * * * *

Ayant quitté Nijni-Novgorod depuis un mois, j'étais curieux de voir la physionomie nouvelle qu'elle avait dû prendre sous l'étreinte de l'épidémie. Je m'attendais à trouver sur mon passage des populations effarées ou consternées : il n'en fut rien. A mesure que mon _tarentass_ se rapprochait de la ville, il me semblait trouver, au contraire, les paysans de plus en plus calmes, causant du choléra avec plus de sens et moins de frayeur. Voici enfin la dernière étape sur la grande route impériale. Les longues files de _télègues_ chargées d'emplettes, que nous croisons maintenant, annoncent l'approche de la ville. La route gagne la berge de l'Oka, et l'on domine un immense horizon : le fleuve qui disparaît sous les péniches et les navires, et tout là-bas, la cathédrale, qui, au-dessus des bâtiments de la Foire, élève ses tourelles vertes, comme dans une attitude d'immobile bénédiction.

Dans la ville haute, rien n'est changé : l'herbe pousse toujours entre les pavés pointus sur lesquels circule un peuple paisible. Mais, dans la ville basse, de l'autre côté du fleuve, c'est une vie nouvelle, affairée et bourdonnante. Les misérables petites boutiques en bois que j'avais vues tristement closes de volets gris, ont maintenant ouvert leurs portes, et voici, rangés par genre et débordant sur le trottoir, les produits les plus bizarres et les objets les plus communs que livrent au commerce l'Europe et l'Asie. Les rues ne sont pas allongées au hasard : toutes les spécialités sont groupées, toutes les maisons concurrentes sont voisines entre elles. Voici la cité des fourrures, celle des thés, celle des samovars. Ici chatoient des soieries de la Chine, plus loin s'étalent de pimpants articles de Paris. Des mélanges bizarres, un coudoiement bouffon de marchandises hétéroclites. Les étalages ne sont pas brillants, ni savants : ce n'est pas pour attirer les passants que les grandes maisons louent une boutique à la Foire. L'importance du marché est due seulement aux grandes transactions commerciales, et tel bureau sans apparence fait des affaires pour plusieurs centaines de mille roubles.

Dans ces rues à angles droits, étroites et malpropres, où partout règne l'odeur du phénol, et où personne ne fume, la foule se presse insouciante ; une foule bigarrée, mais non pas étrange, comme l'annoncent les Guides ; si un Chinois y paraît de temps à autre, ou bien un Persan, il étonne davantage dans ce décor grisâtre que sur nos boulevards. La foule ordinaire du menu peuple russe est infiniment plus curieuse. Les petits marchands voient à leur devanture se presser un peuple sale et déguenillé de paysans, d'ouvriers, de débardeurs en gaîté. Des Tatares sont là en foule, avec leurs yeux obliques, leur crâne rasé couvert d'une petite toque crasseuse, et leurs grandes oreilles écartées. Tous ces hommes rient, s'amusent, s'enivrent sans souci. C'est parmi eux que le fléau choisit ses victimes.

A tout prendre, il n'y a pas d'affolement, comme on se le figurait dans les villages lointains ; mais, en dehors du menu peuple, on devine pourtant, parmi les passants, une certaine contrainte. J'en ai saisi tout à l'heure la raison. Je m'étais arrêté sur le pont, regardant s'agiter la fourmilière des embarcations : bientôt je vis une longue barque, couverte d'une tente noire, se détacher lentement du quai : un timonier en blanc la conduisait, debout : «Qu'est-ce là ? demandai-je.--On mène des cholériques sur la barque-hôpital», me répondit un agent de police. Et bientôt après, une nouvelle barque noire conduite par un grand timonier en blanc, prit à son tour le fil de l'eau, suivant de loin la première, dont on voyait encore la tache sinistre dériver tout là-bas, sous le gai soleil.

* * * * *

J'ai revu le gouverneur ; ce mois de lutte contre l'épidémie a été terrible pour lui : il n'est plus qu'une ombre : amaigri, les yeux creusés, les maxillaires saillants sous la peau ; puis, les mouvements fébriles d'un homme qui n'a plus de sommeil :--Je dors quand j'ai le temps, m'avoue-t-il, une heure, deux heures par jour ; j'ai bien tenu jusqu'à présent, mais voilà ! je suis exténué ! pourtant, j'irai jusqu'au bout. Mais, dites-moi, à propos, vous n'êtes pas encore en prison ?

--Mon général, j'attends le mandat d'amener.

--C'est une misérable affaire. Une dame vous a dénoncés, vous et votre ami, dans une lettre où elle supplie les autorités de délivrer la province de _pareils brigands_ (_étikh rasboïnikof_).

--Et, qu'a décidé Votre Excellence ?

--Une enquête sérieuse : rédigez-moi, vous aussi, votre déposition, elle sera jointe au dossier.

--Puis-je visiter les hôpitaux ?

--Comment donc ! je vous y ferai accompagner.

* * * * *

L'approche du choléra a surexcité les esprits. La grande émeute d'Astrakhan, où des médecins ont été assassinés par la populace, que le gouverneur n'a pas su tenir en respect, a été d'un funeste exemple. Les ferments de révolte ont remonté la Volga en même temps que les germes de mort. Un peuple ignorant accuse les médecins de propager le fléau, et veut exiger que les morts soient, selon la coutume russe, transportés à visage découvert. A Nijni-Novgorod, parmi cette population flottante de 300 000 étrangers[12] accourus pour la Foire, le péril était grand. L'attitude énergique du gouverneur a tout sauvé. Dans la ville et dans la province, on distribue et on affiche de petits bulletins blancs qui contiennent la proclamation que voici :

[Note 12 : Le 28 août, la ville, dont la population, en temps ordinaire, est de 60 000 âmes, contenait 380 000 personnes.]

«S'il arrive--Dieu nous en garde !--que quelqu'un, exploitant la bêtise et la crédulité des ignorants, réussisse à troubler la tranquillité publique, je rétablirai l'ordre avec les forces militaires dont je dispose. Quant aux fauteurs des troubles et aux meneurs, je les pendrai immédiatement sur place ; en outre, tous ceux qui auront pris part aux désordres, recevront, aux yeux de tous, un châtiment exemplaire.

«Ceux qui me connaissent savent que je tiendrai parole.

Signé : «_Le gouverneur_, «Gal N. M. Baranof.»

--C'est bien russe, bien cosaque ! m'a dit un Allemand.

--C'est illégal ! m'a dit un journaliste.

Illégale ou cosaque, je ne sais ; en tout cas, cette proclamation avait une fière allure. Ce n'est pas en se cachant dans les caves de son hôtel--ainsi qu'avait fait, dans le sud, un fonctionnaire--que l'on conjure une émeute qui gronde. N. Baranof a des défauts, sans doute, mais c'est un vrai soldat, d'une farouche énergie. Il a contenu sa ville ; on l'y connaît si bien, que nul n'a bougé et qu'il n'a dû pendre personne.

La double barque-hôpital installée sur la Volga, ne suffisant plus à contenir tous les malades, le gouverneur a donné son palais du Kremlin pour y installer le surplus des cholériques. Pour lui, durant la Foire, il se transporte au delà de l'Oka, dans un hôtel qui domine la frêle ville éphémère où bruit la foule, et où le commerce est en fièvre.

Je viens de parcourir ces hôpitaux cholériques. Ils sont très semblables à toutes les installations sanitaires que je vois partout depuis un mois, mais beaucoup plus grands. Ce qui frappe en y entrant, c'est qu'il y manque cette fraîcheur du linge blanc que nous sommes habitués à voir dans les salles des hospices. Ici, les malades sont roulés dans des couvertures grises. Ils sont là côte à côte, les uns ployés par la douleur, les membres convulsés dans un accès de souffrance muette ; les autres, presque calmes, les yeux mi-clos, dans une attente résignée. Les enfants font peine à voir : le mal qui tord leur frêle charpente et décompose leur pauvre petit visage, me frappe tristement et me serre le cœur. Je demande au médecin qui me guide de me faire voir quelque malade perdu sans espoir : «Tenez, ce vieux moujik, là-bas.» Je m'approche ; il est mort déjà, le visage noirâtre, la bouche entr'ouverte, tout le corps calmé subitement, après la dernière crise.

Parmi la nuée d'infirmières, je reconnais plusieurs de celles que j'ai vues aux villages où sévit le typhus. Celle qui m'avait, il y a huit jours, donné rendez-vous ici, est morte hier... Les privations sans doute, l'avaient épuisée, la pauvre fille souriante et bonne, et la contagion nouvelle a mis le sceau à sa vie obscure de sacrifice...

Cette promenade lente à travers les salles où les lits des malades se pressent les uns contre les autres, ne me produit pas, somme toute, l'impression brutale que j'en attendais. A coudoyer partout la souffrance et la mort, on en accepte l'idée, et bientôt, tous ces malheureux dont les formes se tordent sous les couvertures, ne présentent plus qu'un intérêt scientifique ; la compassion à fleur de peau qui nous ferait reculer à la vue d'un seul cadavre, disparaît devant ce champ de mort : on s'intéresse à la marche du fléau, et l'on oublie les existences humaines qui en marquent les étapes. Mais, en même temps, ce spectacle est fortifiant ; le spectacle de la mort produit toujours en nous une détente brusque de vie active et bruyante. Puis ici, l'exemple du dévouement est d'une puissance extrême : ils ont l'air si calmes, tous ces hommes et toutes ces femmes qui passent leur vie entre des rangées de mourants, dont le mal les guette à chaque attouchement !...

Le soir, à l'hôtel du gouverneur, on me fait voir des convalescents qui, dans leurs habits neufs (les autres ont été brûlés), viennent recevoir un rouble de gratification, et remercier le gouverneur.

--Comment as-tu pris le mal ? dis-je à l'un d'eux, tu buvais de l'eau crue ?

--Non ! je ne buvais que du thé, mais j'ai mangé des concombres, c'est cela...

--As-tu souffert ?

--Horriblement. Cela vous retourne les entrailles.

Ses traits amaigris montrent assez qu'il dit vrai.

* * * * *

Demain, je vais quitter la province de Nijni-Novgorod. Quelques semaines passées ici m'ont mêlé à tous les fléaux qui déciment presque périodiquement la Russie. Partout la misère, la souffrance, la mort ; partout aussi la résignation, qui couvre de son ombre calmante ces malheureux dénués de tout, même d'espérance. De quelle nature est cette résignation ? Qu'est-ce qui la fait germer dans ces cœurs frustes ? Je ne saurais le dire. Je ne me pique pas de deviner encore l'âme de ces paysans énigmatiques. Je vois seulement que, dans les campagnes, loin des parleurs de cabaret, ils se résignent et ne murmurent pas. Ont-ils le vrai secret de la vie ? ou bien leur résignation est-elle seulement une apathie de bête blessée ?

En tout cas, ce mois de contact avec la vie impitoyable vaut mieux qu'une année de méditations.

DEUXIÈME PARTIE

AU VILLAGE

Après tant d'impressions douloureuses et brutales, voici maintenant autour de moi la paix inaltérée du village russe.

Est-il joli, ce coin de Kournikovo ? Je n'ose l'affirmer, mais je l'aime. Une trentaine d'_isbas_, très grises et très pauvres, bordent la route qui conduit à notre maison : une colline les abrite vers l'est ; du haut de cette colline surmontée d'un bois de tilleuls, la vue du village me ravit ; sans doute parce que j'aime les grisailles de la campagne russe, et jusqu'à l'aspect misérable de ses huttes en bois, lorsqu'elles s'ombragent d'un bouquet d'arbres. Une mare, couverte de lentilles d'eau, fait tache verte au bord du village, et c'est la seule couleur qu'on y découvre. Au loin, là-bas, des champs clairs de chaume, et quelques forêts basses à l'horizon.

Notre maison, ancien logis seigneurial, ne paye pas de mine : il en est partout de même dans ce pays. L'aristocratie russe, quand elle possédait encore la terre, ne cherchait point à déployer un grand luxe dans ses maisons des champs. En tout cas, un tel luxe eût été hors de la portée des hobereaux qui faisaient nombre à côté des grands seigneurs terriens.

Celui qui jadis possédait le village de Kournikovo s'était élevé une habitation fort simple, mais il l'avait joliment nichée au fond d'un parc. C'est une grande maison de bois, en un rez-de-chaussée surélevé. D'un côté, elle ouvre sur la ferme : une grande cour gazonnée, égayée de saules, et bordée par les bâtiments de l'exploitation : logements des ouvriers, écuries, remises, étables, porcheries, poulaillers, buanderie, menuiserie, _ambares_ (greniers) pour le grain, pour les pommes et pour les concombres. Dans cette cour, vaguent des chiens : un léonberg doux et fort, et un petit _mopse_ à museau noir, deux amis toujours en jeu ; puis, trois chiens de berger, un troupeau d'oies méchantes, des canards importants et défiants, une nuée de poules. Puis encore, de majestueux et roses porcs du Yorkshire ; soir et matin enfin, le troupeau qu'un pâtre en grise houppelande conduit, au moyen d'un fouet à manche court, dont la lanière, longue de 6 mètres, traîne derrière lui. Tout cela crie, aboie, mugit ; c'est, à certaines heures, un vacarme assourdissant, mais un vacarme vivant, que je trouve sain, qui fait du bien.

Sur l'autre façade, notre maison est une villa. Elle ouvre en plein parc, sur une pelouse fleurie, à laquelle de très vieux bouleaux font une ceinture argentée. Quelques grands arbres viennent toucher de leur ramille le toit de la véranda où nous nous tenons une partie du jour ; plus loin, c'est le parc libre, le parc vierge. Quelques sentiers tortueux y sont tracés, mais peu à peu, les arbustes de la bordure ont allongé leurs doigts verts, et se sont donné la main par-dessus le passage de terre battue ;--c'est pour nous un voyage de découverte qu'une promenade par ces taillis.

Les jours passent égaux, sans événements, mais peuplés de riens qui égaient. Si j'insiste sur ces impressions très banales, c'est parce que toute une part de la société russe les éprouve chaque année durant trois ou quatre mois. Dans notre vie encerclée de règles et encombrée d'obligations, nous avons bien, de temps à autre, à la campagne, comme une oasis de fraîcheur et de repos intellectuel ; mais ce qui est pour nous l'exception, est la règle pour presque toute la classe aisée en Russie. Aussi bien, dans notre sagesse de vieux civilisés, ne savons-nous plus perdre du temps ; nous ne savons plus flâner sans regretter les heures vaines qui fuient, ou du moins, sans les compter. Les Russes ne sont pas si avares de leurs moments ; ils sont d'ailleurs, en toutes choses, bien plus entiers que nous ne sommes ; ils se livrent plus complètement à chacune de leurs occupations : s'ils flânent, ils savent flâner avec un parfait abandon ; s'ils jouent, le jeu les envahit tout entiers : natures plus robustes, moins flexibles au fond, moins capables de dilettantisme et d'indifférence, malgré la mobilité de la nature slave, et la plasticité de l'argile dont ils sont pétris.

* * * * *

Voici les points de repère de notre journée, les heures entre lesquelles notre liberté est entière.

Le matin, entre sept et dix heures, qu'on se lève tôt ou tard, on trouve sur une table un samovar, une théière, du pain, du lait, du beurre. Vers midi, un lunch froid, suivi d'une longue dégustation de thé. Vers cinq heures, le dîner, l'_abiède_. Comme dans toutes les familles russes, aux jours ordinaires, ce dîner se compose : d'un potage, dans lequel nage un morceau de bœuf bouilli ; d'un rôti entouré de salade ou de légumes ; d'un plat doux ou d'un fruit. A l'_abiède_, on ne boit pas, ou presque pas. Cependant, une carafe est là pour nous permettre d'étancher une soif intempestive. Nous sommes dix-huit à table, et il y a quatre verres autour de la carafe : on prend sans dégoût celui de son voisin. Boire dans le verre d'un autre serait un supplice pour bien des Français de ma connaissance ; en Allemagne, en Russie, personne n'y fait attention[13].--Après l'_abiède_, on se disperse rapidement ; un silence se fait : un à un, les convives s'en vont faire la sieste ; entre six et sept, tout dort dans le _barski dome_ (la maison du maître).

[Note 13 : Un jour, à la campagne, en Russie, dans une société surtout composée de la meilleure aristocratie du voisinage, un monsieur me parlait de ce livre, dont il venait de lire la 1re édition : «Vous nous avez calomniés, me dit-il, en prétendant que nous buvions plusieurs dans un même verre.» Je me défendis, mais en vain... Une heure après, je vis l'un des convives les plus noblement apparentés se verser de l'eau de Seltz dans le verre que venait de poser son camarade. J'ai souri dans ma barbe...]

Le soir enfin, vers huit ou neuf heures, le thé nous réunit autour d'une table couverte de laitage et de viande froide. Là, sous la fumée légère des _papirosses_, nous causons, seulement tourmentés par les moustiques, la grande plaie de l'été russe.

Tel est le plan d'une journée de campagne en Russie. Avec bien peu de changements, vous la retrouverez telle dans toutes les familles. Parfois seulement, les heures sont changées. Toutefois, que les heures des repas varient, comme aussi la quantité et la qualité des mets, du moins, dans l'intervalle des coups de cloche, chacun s'appartient absolument.

D'abord, pas d'élégance. On est vêtu la plupart du temps, dans la vraie campagne, d'une chemise-blouse (_roubajka_) de couleur claire, bouffant par-dessus le pantalon, lequel est lui-même enfoncé dans de hautes bottes imperméables. Presque rien alors ne nous distingue du simple moujik, sinon la qualité de l'étoffe et la propreté de la chemise-blouse. Les femmes sont vêtues aussi légèrement, sans nul souci d'élégance, sans nulle contrainte. Grâce à ces costumes sommaires, on peut errer dans la campagne, par les routes dites naturelles, parmi des flots de poussière, ou des flaques de boue, par les taillis enchevêtrés, ou par les fossés pleins d'eau. Aucune gêne, personne à ménager que soi-même : on est aussi près qu'il est possible de la nature libre qui vous enveloppe. Un ruisseau me barre-t-il la route, trop large pour être franchi d'un bond : je le passe à gué, grâce à mes bottes imperméables. S'il est profond, j'ôte mes bottes et mon pantalon et je traverse : le soleil, sur l'autre bord, m'aura bientôt séché ; d'ailleurs, qu'importe ? _j'ai le temps_.

A une portée de fusil de notre parc, une mince rivière, aux capricieux méandres brodés de saulaies vertes, serpente au bord d'une prairie. En une place, un bassin, profond de trois mètres, long de trente, y a été creusé, par qui ? je ne sais ; peut-être par l'effort des eaux printanières. C'est là que nous nous baignons, par escouades. La seule règle à observer est de ne pas se rencontrer avec les femmes de la maison : il suffit de se prévenir. Nous partons, le père, le gendre, les fils, les invités et moi, et, sur le sable fin de la berge, entre les saules, nous jetons bas chemise, bottes et pantalon, et, nus comme vers, nous sautons à l'eau. Je suppose que, si un touriste de France tombait là par hasard et, de l'autre bord, apercevait tout à coup ce père de famille à grande barbe blanche, entouré de jeunes hommes et adolescents, dans l'innocente, dans la belle et grave nudité antique, il s'étonnerait au point de s'indigner peut-être. La fausse pudeur, la pudeur formelle et sans objet, qui bien souvent recouvre des idées malsaines, s'épanouit avec la civilisation : plus on va vers l'ouest, plus elle tient de place dans la vie, plus elle fausse les esprits.