Au pays russe

Part 3

Chapter 33,789 wordsPublic domain

Le village de Rabotki est suspendu à l'une des berges de la Volga. La terrasse rustique où j'écris est au premier étage de l'auberge, dominant ainsi le fleuve et la place du village qui sert de port. Le soleil a déjà disparu, mais il éclaire encore de lueurs roses une colline qui, là-bas, vers l'est, semble barrer le courant. La Volga, resserrée en cet endroit, n'a guère plus de 800 mètres de large ; mais l'eau qui passe, à peine ridée par les premiers frissons du soir, coule avec une belle majesté tranquille, emportée entre ses bords, sans remous, comme tout d'une pièce : on dirait une énorme coulée de métal gris. La rive gauche, très plate, s'allonge à perte de vue sous des broussailles. Sur la place du village, des moujiks en chemise rouge vont et viennent, déchargent des bateaux de foin, transportent des sacs. Le soir descend. Une barque longue s'est détachée du bord ; à l'avant et à l'arrière, on y distingue la forme rouge d'un moujik ; lentement, elle dérive au fil du courant, comme assoupie sur l'eau, que les reflets du ciel ont faite bleue et rouge. Tout est calme, les bruits ont cessé, bientôt tout va dormir. En contemplant cette activité paisible près du fleuve, je cause avec un médecin rappelé du district où je vais, et où il soignait des typhiques ; il va s'installer à Nijni dans la barque-hôpital où l'on attend le choléra. C'est le beau fleuve lui-même, la _Mère Volga_, qui charrie les germes de mort : le fléau est à quelques heures d'ici, à Kazan ; et, qui sait ? le feu qui pointe là-bas, est peut-être celui du navire qui l'apporte à son bord...

14 juillet.

Ce matin, dès l'aube, la sirène d'un bateau à vapeur qui passait au large sur l'eau calme, m'a éveillé. Sous le ciel limpide, le fleuve était admirable à cette heure ; une buée légère y courait, estompant les lointains, dans la lumière naissante. Éveiller l'aubergiste, envoyer chercher mes chevaux, grande affaire. Enfin, vers trois heures du matin, un _tarentass_ attelé d'une _troïka_ de forts chevaux vint se ranger devant ma porte, et je m'y hissai avec mes bagages. Nous partîmes par des chemins creux, encore humides d'une abondante rosée.

Une _troïka_ n'est pas, comme le croyait Théophile Gautier, «un traîneau» ; c'est un groupe de trois choses semblables ; le mot, il est vrai, s'applique généralement à un attelage. Un fort trotteur sert de limonier, la tête surmontée de la _douga_, un arc en bois qui unit les brancards, et diminue par son élasticité les réactions que le collier aurait à supporter. De chaque côté des brancards, un cheval est attelé à un palonnier très mobile, et ne porte qu'un collier et des traits : une seule guide le rattache à son compagnon. Mais, tandis que le limonier ne doit jamais quitter le trot, ses deux voisins, si l'attelage est bien conduit, ne doivent pas cesser de galoper. Ils sont d'ailleurs très libres : le cocher ne s'occupe guère de les diriger : si le chemin s'élargit, la _troïka_ peut s'étaler en éventail ; si la route se resserre entre deux talus, les chevaux de volée escaladent comme ils peuvent le revers de la pente, glissent, se rattrapent, trébuchent de nouveau, mais finissent toujours par se tirer d'affaire, grâce à ce merveilleux instinct des bêtes qu'on laisse très libres. S'il se présente une descente, on marche au pas ; le limonier, à lui tout seul, retient la voiture : il faudrait le rouer de coups pour le lancer au trot ; s'agit-il, par contre, d'une pente à escalader, toute la _troïka_ s'en mêle. D'un coup de langue, le cocher enlève ses trois chevaux, et les voilà, trottant et galopant, lancés à l'assaut à toute vitesse. Au sommet de la _douga_, pend une clochette ; pour rien au monde, le moujik qui me sert de postillon ne consentirait à renoncer à ce privilège de la poste si exaspérant pour les nerfs.

Mais mon _tarentass_ ! Le mot m'était déjà connu, grâce à _Michel Strogof_ ; mais j'ignorais la chose, hélas ! Le Bœdeker prétend que le _tarentass_ «ressemble à une voiture» ; on n'est pas plus flatteur, en vérité ! Figurez-vous une sorte d'auge en bois. Posez-la sur deux rondins longs de trois mètres, et fixés à chaque extrémité sur un essieu actionnant deux roues. Voilà l'objet. Clouez maintenant une planche sur le bord antérieur de l'auge, et vous aurez le siège du cocher. Quant au voyageur, il s'installe comme il peut, dans l'auge, parmi du foin. Il s'efforce d'abord de loger ses bagages. Cela fait, il essaie de se confectionner un siège, en ramenant sous lui un gros tapon de foin. «Quelle délicieuse invention ! se dit-il au départ, encore sans défiance : je vais passer ma journée à rêver, allongé dans cette herbe odorante !» Il ne tarde pas à prendre un autre ton. Sur une vraie route, le _tarentass_ serait doux peut-être ; mais s'il y avait des routes en Russie, on n'aurait pas besoin du _tarentass_, l'incassable véhicule. Sauf quelques grandes chaussées, consciencieusement cailloutées de pierres pointues, et que les voitures ont grand soin d'éviter, les voies de communication en Russie, sont dites _routes naturelles_. Elles se tracent peu à peu, dans la plaine et dans la forêt, au passage des voitures et du bétail. Nul ne les entretient ; les ornières s'y creusent à l'infini, les fondrières s'y installent à loisir : au printemps et à l'automne, ce sont des marécages, où l'on ne peut guère circuler qu'à cheval ; en été, un pied de poussière les tapisse. Si une pluie violente a gâté la route, on en pratique une autre à côté, tout simplement...

Pressé d'arriver au but, j'avais commis l'imprudence de promettre au postillon un pourboire d'étranger, s'il menait bon train. Voilà mon _tarentass_ lancé au triple effort de ma _troïka_, parmi les ornières, les creux, les ravins, les dos d'âne, ne connaissant pas d'obstacle, et sacrifiant tout au respect de la ligne droite. Les chevaux de flanc me criblent le visage de parcelles de boue ou de terre friable, détachées du chemin à chaque foulée. L'auge en bois où je me suis accroupi sans défiance, sursaute de cahot en cahot ; les perches de couple qui la supportent, lui servent de rudimentaires ressorts ; ils sont solides, ces ressorts, c'est l'essentiel, n'est-ce pas ! Quelques ornières traîtreusement durcies augmentent la trépidation : effaré, j'essaie de me cramponner au rebord du véhicule ; une secousse me fait lâcher prise, et du dos, je viens heurter l'autre rebord. Puis, c'est mon coude, puis c'est mon épaule qui viennent se frotter aux parois du _tarentass_ ; au moment où j'y pense le moins, sur la route un instant aplanie, une grosse pierre détermine un heurt nouveau, douloureux à crier. Et mon postillon, dans sa chemise rouge qui bouffe au vent, hurle de plus belle, excitant ses chevaux, les bras levés. Que faire ? comment trouver une position stable, entre mes bagages qui tressautent follement à mes pieds, et le bord meurtrissant de la voiture ? Après une heure de route, je suis déjà moulu. Je me résigne à cesser la lutte, et à me laisser aller au beau milieu du foin, tâchant seulement d'éviter les contacts directs avec tous les objets solides qui m'environnent. Il se trouve que c'est, en somme, la meilleure façon de voyager en _tarentass_, et je n'y serais plus trop mal, si je n'avais les entrailles secouées par d'implacables ressauts.

Bientôt, le soleil monte à l'horizon, et la poussière s'ajoute aux charmes du voyage. La poussière et la boue, en Russie, prennent des proportions qu'on ne connaît pas dans nos pays. En été, les chemins ressemblent à une piste de manège ; mais, au lieu de sciure de bois et de rondelles de liège, c'est une impalpable poussière blanche qui les tapisse en couche épaisse. Un chien qui court sur une route, y soulève un tel nuage de poussière, que, d'un peu loin, on croit voir s'avancer un cavalier. Lorsque, au lieu d'un chien, trois chevaux galopent dans la couche molle, on croirait voir la fumée d'un gros incendie. En peu de temps, le voyageur est couvert de cette poussière, son visage, ses mains, son cou deviennent tout noirs ; ses vêtements changent de couleur, et ses bagages, si bien fermés qu'ils soient, se remplissent de fines parcelles grises.

Tandis que, pelotonné dans mon foin, je roule ainsi par la piste cahoteuse qui semble se volatiliser à notre passage, l'idée me vient subitement que c'est aujourd'hui le 14 juillet ; et je me représente Paris à cette heure, sous le même grand soleil, avec les revues, le bruit, la foule, les pétards... Non, en vérité, malgré mes contusions, j'aime mieux être ici, filant au grand trot par la campagne, le long des prés où, en ce moment, des moujiks en chemise rouge, par troupes de cent à cent cinquante, fauchent l'herbe, en se balançant tous ensemble d'une jambe sur l'autre, avec un grand geste régulier des bras.

Le paysage n'est plus celui auquel, jusqu'à présent, la Russie m'avait accoutumé. Plus de forêts ; les arbres isolés, rares déjà ce matin, disparaissent tout à fait dans le courant de la journée, et c'est, à perte de vue, la plaine uniforme, mamelonnée de lentes ondulations qui dessinent le lit de nombreux torrents desséchés à cette heure. Tous les trente kilomètres, à peu près, je m'arrête pour relayer : je passe avec mes bagages dans un autre _tarentass_, après m'être restauré d'un verre de thé et d'un morceau de pain. Les _isbas_ sont petites, souvent misérables ; elles reposent, isolées de terre, sur des troncs d'arbre enfoncés comme des pilotis, ou sur de grosses pierres. Quand le support a faibli, l'_isba_ s'est inclinée lamentablement, et elle reste ainsi, un flanc dressé en l'air, l'autre fiché dans le sol...

Et la course reprend, monotone. Si loin que l'horizon s'étende, pas une forêt ; partout, la surface noire des champs labourés, les verts rectangles des avoines, et l'immensité jaune des récoltes mûres. Sur les collines, de gris moulins à vent tournent leur croix.

* * * * *

Vers sept heures du soir, je suis arrivé à Loukoyanof, la capitale de l'_ouièzde_, une sorte de sous-préfecture. C'est une petite ville, assez propre, sur une pente dénudée ; mais, à peine ai-je eu la force d'apercevoir quelques cochons qui se promenaient sur la place : seize heures de cahots m'ont exténué ; le postillon a dû me prendre sous les bras pour m'extraire du _tarentass_, et me hisser jusqu'au premier étage de l'auberge où nous avons fait halte. C'est là que j'écris ces notes. Ma petite chambre est propre, les murs en sont fraîchement crépis, le matelas posé sur le lit de fer est engageant ; seulement, ignorant les usages russes, je me suis mis en route sans oreiller et sans draps. Il me faudra, après un semblant de dîner, m'allonger dans ma couverture. Je rêverai sans doute des luttes qui ont eu notre auberge pour théâtre, il y a quelques mois, entre le Comité _de secours aux affamés_ et le Comité _de résistance aux secours_.

15 juillet.

Ma route n'est plus longue : j'ai fait hier 150 verstes ; 70, au plus, me séparent encore de la métairie où mon ami Serge Ivanovitch a pris ses quartiers. Par malheur, en sortant de Loukoyanof, nous tombons sur la grande route impériale, qui relie Nijni-Novgorod à Pensa. Cette voie, large de cinquante à soixante mètres, mérite son titre de route impériale, par le nombre et la profondeur des ornières qui la sillonnent. Aussi peu entretenue que les chemins dits «naturels», elle est, par endroits, tout à fait impraticable. Quand on peut s'échapper à travers champs, on n'y manque pas ; mais souvent, les talus et les fossés qui bordent la voie, empêchent toute escapade, et force est aux véhicules de s'enfoncer dans une double ornière, comme un tramway dans ses rails ; les cahots sont terribles alors. A plusieurs reprises, j'ai demandé grâce à mon postillon surpris : il s'est contenté de sourire largement, sans ralentir ses chevaux.

Aux deux côtés de la route, se dressent de gros bouleaux blancs ; les chenilles en ont dévoré toute la verdure, et, avec leur ramille dépouillée, ils donnent l'impression singulière d'un hiver neigeux anticipé, sous le soleil qui brûle. Sur l'horizon, des seigles mûrs, à perte de vue ; ils sont chétifs, malingres ; çà et là, des paysans noirs de hâle les fauchent.

De vagues collines pointillées de gris moulins à vent, une rivière qu'on traverse sur un pont de bois dont les solives sont pourries, une église blanche et verte sur une place entourée d'une dizaine de maisons en briques crépies de blanc, puis, des _isbas_ misérables semées le long d'une route de poussière noire faisant songer au sol qu'on trouve près des grandes usines--c'est tout ce que je vois de Potchinki, énorme bourg de dix mille paysans.--Puis, des lieues encore de seigles mûrs, mêlés çà et là de vertes avoines, deux ou trois grands villages égrenés le long du chemin, un bois de chênes où les chenilles n'ont pas laissé la trace d'une feuille verte, enfin, les bâtiments d'une métairie : je suis au terme de mon voyage, au _Marécévski khoutor_[4].

[Note 4 : _Khoutor_ signifie métairie, exploitation rurale. On rencontre surtout de ces grandes fermes dans la moitié méridionale de la Russie, en particulier dans la région de la Terre noire.]

Attiré par le bruit de la clochette que font tinter mes chevaux, mon vieil ami Serge Ivanovitch G. apparaît sur le seuil, et je revois, avec un battement de cœur, son bon visage barbu, bruni par le soleil, et l'éclair dont ses yeux s'animent, malgré tous ses efforts pour paraître impassible.

Dans une société comme la nôtre, où les cadres sont étroits, et les caractères en quelque sorte nivelés par une éducation uniforme, on trouverait difficilement des hommes du genre de Serge Ivanovitch. Il appartient à une famille de la meilleure bourgeoisie moscovite ; ses études au lycée et à l'école de Droit ont été brillantes ; il a travaillé plusieurs années à l'Université de Berlin, où je l'ai connu, et prépare les thèses qui doivent lui ouvrir l'Enseignement supérieur. Il parle le français, l'allemand, l'anglais et l'italien ; c'est un esprit net, avide de science, et qui éprouve un impérieux besoin d'aller au fond des choses. Le désir de savoir fait taire en lui toutes les autres préoccupations. Il s'intéresse aux études les plus diverses, mais il ne sait pas en effleurer une seule : il les pousse toutes à fond avec un égal amour. Cet appétit de science est déjà un signe distinctif du caractère russe ; ce peuple jeune, en qui bouillonne la sève, dédaigne notre prudence de vieillards et de désabusés : tandis que nous choisissons avec circonspection l'objet auquel nous appliquerons notre activité, ils jettent la leur à pleines mains, sans compter. Ils ne se répètent pas, comme nous, le dédaigneux et banal proverbe : «Qui trop embrasse mal étreint» ; c'est qu'ils se sentent très forts, et c'est aussi qu'ils sont très jeunes.

Chez nous, ou en Allemagne, Serge Ivanovitch serait un savant livresque, et les questions vitales ne le toucheraient point : il aurait une spécialité qui lui cacherait la vie. Mais, dans la société russe, on ne s'abstrait pas si aisément du monde extérieur. Ces Slaves veulent regagner le temps perdu, atteindre, dépasser l'Occident, et tous s'y mettent à peu près dès qu'ils savent lire. Les questions pratiques passionnent leurs érudits presque autant qu'elles agitent nos politiciens. Vous comprendrez maintenant que Serge Ivanovitch ait pu fermer ses livres, oublier ses thèses, et aller s'enfouir au fond d'un district décimé par le typhus et la famine, pour y distribuer aux paysans du pain et des semences. Ce sacrifice, inconcevable chez nous, il l'a consommé simplement, sans bruit. Et il est là, parmi ses moujiks, vêtu d'une chemise bleue à pois noirs, chaussé de grandes bottes, et coiffé d'une casquette blanche, donnant des ordres de sa voix douce et caressante, qui contraste si singulièrement avec l'énergie que je lui connais. Il est là, sans littérature, sans politique, touchant la vraie vie, et souvent la mort, et, après la première effusion du revoir, il ne me questionne pas sur le dernier livre à succès, mais il m'entretient de la famine.

Les bâtiments de notre métairie s'étalent sur le bord d'un plateau qui domine l'horizon infini d'une plaine. On ne distingue d'ici que trois couleurs en immenses plaques irrégulières ; à perte de vue, s'étendent les ondulations jaunes des seigles mûris ; çà et là, les avoines y font de vertes enclaves, et, plus près de notre colline, un grand îlot brun, aux bords déchiquetés, indique la place des guérets communaux qui attendent la semence prochaine. Pas un village n'est visible sur cette immensité ; il faut une longue-vue pour découvrir un clocher, au bord de l'horizon. Pas une forêt non plus ; les derniers arbres se trouvent autour de notre ferme, et encore leur feuillage est-il entièrement rongé par les chenilles et les cantharides. Oh, qu'elle est triste, cette plaine infinie, où rien ne bruit, où rien ne perce, où rien n'attire le regard !

* * * * *

La dernière famine s'est étendue à dix-sept provinces ou _gouvernements_ ; elle ne les a pas frappés tous en bloc ; on dirait, au contraire, qu'elle a choisi certains territoires pour s'y installer plus à l'aise, en épargnant les autres. Partout, la récolte a été mauvaise, mais, dans certains districts, elle a été nulle : celui où je viens d'arriver, est de ce nombre. Je vais pouvoir y étudier en détail la distribution des secours.

Les secours dont on dispose actuellement, proviennent de trois sources : du Gouvernement, de la charité privée russe, et de la charité privée étrangère.

L'État a songé surtout à fournir des semences, car il ne suffit pas de pourvoir aux besoins présents, il faut songer aussi à l'année qui va venir ; or, s'ils étaient abandonnés à eux-mêmes, les paysans laisseraient leurs terres incultes, puisqu'ils n'ont absolument rien récolté. De grosses sommes ont été consacrées à l'achat de semences, et chacun des besogneux a reçu la quantité de seigle et d'avoine nécessaire pour assurer la récolte prochaine. Quelques-uns, il est vrai, ont en partie mangé ce grain, et tels de leurs champs sont restés en friche ; mais ils mouraient de faim : ne nous hâtons pas trop de leur jeter la pierre, à ces imprévoyants.

D'autres millions ont été consacrés à nourrir directement les paysans affamés, au moyen de distributions mensuelles de seigle, sous forme de grain ou de farine. Il faut d'ailleurs mettre à part les différents secours fournis par l'État : ce ne sont pas des dons à proprement parler, mais des avances, des prêts. Sur le livret des chefs de famille, à la suite de la dette de rachat qu'ils ont contractée envers la Caisse de l'Empire, on inscrit le nombre de _pouds_ (poids de 16 kilogrammes) de grain qu'ils reçoivent du Gouvernement. A la vérité, ils ne seront pas tenus d'en rembourser le prix ; ils s'engagent seulement à les restituer en nature dans un certain laps de temps. La charge est assez lourde ainsi, et Dieu sait quand ils acquitteront cette dette nouvelle.

Les autres secours sont de purs dons de charité. Les fonds dits du _césarévitch_, sont remis en espèces à des fonctionnaires chargés de les attribuer pour le mieux ; à cela, s'ajoutent les sommes envoyées par des personnes charitables aux gouverneurs de provinces ; puis, le produit des quêtes faites en Russie et à l'étranger, entre autres, de très grosses sommes recueillies en Angleterre, et que deux membres d'un comité londonien sont venus distribuer eux-mêmes. Ajoutez les secours obscurs et pourtant si efficaces de la charité personnelle, non pas le sou jeté dans la casquette du mendiant, mais le pain distribué à propos et régulièrement, parmi des enfants et des adultes à qui, littéralement, et sans en tirer gloire, on _donne la vie_. Enfin les fameuses cargaisons de blé envoyées par les États-Unis. Toute l'Europe a suivi avec intérêt le voyage des navires qui les portaient ; mais on ne sait guère ce que contenaient les grands sacs du chargement. En les ouvrant à destination, on y trouva, outre du blé, des vêtements, des provisions, des jambons, que de braves gens de là-bas envoyaient aux affamés d'ici : fermiers, émigrants, eux aussi, sans doute, ils ont connu la dure misère dans une contrée fertile, et leur cœur s'est ému. Comme il est touchant, ce cadeau anonyme et dissimulé ! Dans les romans d'autrefois, les bonnes mères cachaient ainsi, dans la valise du fils, au départ, quelques louis «enveloppés dans des hardes»...

Il était moins difficile de réunir les secours, que de les distribuer équitablement. Il ne s'agit pas d'un pays divisé en minces parcelles, et où les fils administratifs vont se ramifier dans les coins les plus reculés. Ce sont d'immenses étendues, où les villages sont posés de loin en loin, à peine reliés entre eux par des ornières, et souvent même, ignorés des fonctionnaires qui les administrent. Comment savoir les besoins de chaque paysan, l'état de sa récolte, les pertes qu'il a subies, les ressources dont il dispose encore ? comment éviter, surtout, les complaisances des autorités villageoises qui fournissent ces indications ? Même si ces hommes sont animés de bonnes intentions, il leur sera singulièrement difficile d'être équitables ; les paysans qu'ils n'auront pas portés sur la liste de secours voudront se venger : «On est venu briser mes vitres le soir même de la distribution,» disait un des prêtres chargés du recensement des récoltes.

Dans le gouvernement de Nijni-Novgorod, et, je pense, aussi dans les gouvernements voisins, la répartition des secours a été centralisée entre les mains des _zemskie natchalniki_ (chefs de districts ruraux). Ces fonctionnaires, qui appartiennent à l'aristocratie, résident sur leurs terres, au village, et sont, par suite, en contact direct avec les moujiks. On a vu déjà que ceux de l'_ouièzde_ de Loukoyanof ne se sont pas décidés sans murmurer à venir en aide aux paysans affamés et malades. Serge Ivanovitch occupe, pour quelque temps, le poste que l'un d'eux a dû abandonner, faute de s'être entendu avec la commission d'enquête chargée de vérifier ses comptes...

17 juillet.

A peine installé, je commence mes visites aux environs. Serge Ivanovitch est occupé à arrêter ses comptes avec les maires des trente-sept villages qu'il administre ; je l'accompagne dans ses tournées ; il m'a montré à me tenir en _tarentass_, et je ne souffre plus des cahots.

* * * * *

Les journaux arrivés ce matin nous annoncent qu'une fête russe se prépare aux Tuileries ; on y verra, dit-on, la reproduction d'un village russe. Quelles _isbas_ gentilles on va construire sous les marronniers, et comme il sera coquet, ce village ! Heureux qui se fiera naïvement à ce genre de couleur locale.

Un village russe ! Sur l'horizon sans relief et sans couleur, rien ne se profile que les bulbes et la flèche mince d'un clocher blanc et vert. Autour du clocher, une grosse tache grise--c'est le village. Dans cette contrée-ci, peu ou point d'arbres ; une mare, çà et là, et, dans les enclos, de grands tournesols jaunes, large épanouis. Grises, les _isbas_ rangées en deux files sur le bord du chemin ; basses, humbles, semblant ployer l'échine, et se faire toutes petites. Gris, les hangars de branches entrelacées, gris, les épais toits de chaume assujettis par des perches grises. Le village n'a point de rues. Les _isbas_ sont, il est vrai, toutes alignées en bordure de la route où elles tournent leur pignon ; mais l'espace compris entre la double file est couvert de gazon ras, et le bétail y paît, quand il n'est pas aux champs. Dans cette grisaille, pourtant, circulent des paysans et des femmes, vêtus de couleurs éclatantes où domine le rouge : chemises rouges, corsages rouges, jupons rouges. Quand nous passons, ils nous saluent d'une grande révérence, qui fait voleter les cheveux longs des hommes.