Au pays russe

Part 20

Chapter 203,594 wordsPublic domain

C'est un incroyable entrelacis de chambres poussiéreuses et infectes, où se pressent les types les plus divers : depuis le voleur et la fille de ruisseau, jusqu'au travailleur régulier, tombé là un soir d'ivresse, et qui reste parce qu'il s'y trouve bien et s'y sent libre. On rit, on chante, on fume, on discute, mais on travaille aussi, à toutes sortes de métiers, et à de bizarres rafistolages. En somme, c'est une impression de misère, mais de misère acceptée avec résignation, sans penchement de tête, comme sans révolte ; et puis, une superbe insouciance, qui fait ces hommes aussi fiers de leur place de nuit sur la planche louée deux sous, qu'ils le seraient d'une maison possédée par eux seuls.

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J'essaie de coordonner ces impressions de charité et quelques autres du même ordre. Il me paraît que, si la Russie est divisée en castes encore très fermées, pourtant, la charité mêle, çà et là, tout ce peuple beaucoup plus intimement que chez nous. L'égoïsme, assurément, est féroce chez quelques-uns, dans ce pays où nul ne craint le «qu'en dira-t-on» ; mais aussi, parfois, le dévouement y prend tout l'individu. En bien des cas, notre égalité extérieure est plus aristocratique de sentiments que l'inégalité de la société russe. Un Russe fréquente volontiers des moujiks, ouvriers ou paysans : bien des Français, et des meilleurs, ne se mêlent qu'à regret à leurs égaux d'en bas. Mais aussi, le peuple en Russie, accueille les «bourgeois» sans prévention fâcheuse, sans jalousie et sans haine.

La civilisation encore rudimentaire et la pauvreté du pays n'ont pas encore permis à l'État de prendre autant de part que chez nous à toutes les tentatives qui ont pour but de relever le bien-être physique et moral des classes inférieures. L'État n'est pas encore, là-bas, comme dans presque toute l'Europe, un représentant plus ou moins immédiat des aspirations nationales. L'État, c'est le tsar. Les fonctionnaires du tsar, les _tchinovniks_, au lieu d'être chéris comme des aides généreux, sont honnis comme des intrus, et même haïs, comme des serviteurs qui faussent les ordres du maître en les exécutant. Le réseau administratif n'ayant, avec le pays qu'il enserre, qu'un contact tout extérieur, n'en connaît pas les besoins. Par suite, tout ce qui relève du sentiment--bonté, dévouement, charité--est un champ ouvert à l'initiative des particuliers. Nous avons l'habitude de nous en rapporter à nos représentants administratifs pour régler la plupart des questions de cet ordre ; nous agissons ainsi, moitié par égoïsme, moitié parce que nous nous disons que les autorités compétentes ont moins de chances que nous-mêmes d'égarer nos aumônes ; ici encore, nous subissons la tyrannie de la spécialisation, en craignant de nous aventurer sur un terrain qui nous est inconnu. En Russie, rien de tel. Une personne riche n'aura guère l'idée, si commune chez nous, de mettre une certaine somme d'argent à la disposition d'un ministre pour soulager une infortune : elle préférera distribuer elle-même ses secours, ouvrir une ambulance, un asile modeste, un fourneau. Ce n'est pas, certes, par vanité, car les journaux ne parleront pas de ces œuvres ; c'est par conviction : cette personne charitable est convaincue de l'efficacité de l'effort personnel pour modifier, ne fût-ce que sur un point presque imperceptible, l'état de la misère en son pays ; elle croit que son aumône profitera à un groupe déterminé de pauvres qui, sans elle, n'auraient rien reçu. Nous nous disons, nous autres, que notre intervention personnelle, en matière de bienfaisance, agit tout au plus sur la _répartition_ des secours ; les Russes se disent qu'en pareil cas, ils agissent également sur la _création_ de nouveaux modes de charité : en un mot, nous n'espérons rien changer au fonctionnement de nos rouages administratifs, tandis que les plus modestes d'entre les Russes ont conscience de faire, dans leur pays, du _nouveau_ et de l'_utile_.

La charité russe est, ainsi, plus individuelle, partant plus visible ; mais aussi, plus aléatoire peut-être, que la nôtre, et encore je n'en suis pas sûr !

A l'autre extrémité de la société, parmi ceux qui reçoivent, mêmes tendances que chez ceux qui donnent. Là aussi, la bienfaisance est accueillie avec des sentiments plus clairement manifestés que chez nous. Les malheureux n'ont pas l'air de recevoir un dû dont ils eussent, au besoin, réclamé le paiement ; ils acceptent ce qu'on leur donne, comme un présent gracieux, sans en témoigner, d'ailleurs, grande surprise, à peu près comme on reçoit un cadeau d'un frère. De là, sans doute, l'attrait qu'exercent, même sur un étranger, les classes pauvres de la Russie. Nulle part, en Europe, je n'ai éprouvé autant d'intérêt à voir de près les souffrants : entre ceux-ci et les nôtres, il y a toute la distance qui sépare un grondement sourd d'un bon sourire de résignation.

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La première neige tenace est tombée cette nuit sur le verglas qui, me dit-on, doit lui servir d'indispensable support. De tous côtés sortent de petits traîneaux, au lieu des fiacres disparus. Ces traîneaux ressemblent à des jouets d'enfants : ils sont faits d'une toute petite caisse, de la taille d'une malle ordinaire. Sur l'avant, le siège du cocher ; sous ce siège est pratiqué un enfoncement où vous casez vos jambes, que protège en outre une fourrure. Les chevaux de maître, les _Orlofs_ noirs, ont l'air énormes, attelés devant ces joujoux. Le premier traînage : une joie de vitesse, à travers le silence des rues subitement amorties et comme capitonnées par la neige. Les cochers ont une joie enfantine de cette première neige et de ce premier froid, de cet hiver qui s'ouvre avec ses commodités et ses splendeurs blanches ; ils excitent et lancent à tout propos leurs petits chevaux aux crins échevelés ; et, comme moi, évidemment, ils prennent plaisir à écouter le grésillement du sol glacé sous l'acier des patins, et le croisement des sillages bruissants sur la chaussée silencieuse.

Les peuples du Nord ont inventé quelques jouissances intenses que nous ignorons ; par exemple celle-ci : être emporté en traîneau, à toute vitesse, dans l'air glacé, avec une fourrure moelleuse et une toque bien chaude, ne laissant à découvert que de toutes petites portions du visage, sur lesquelles le froid dépose un baiser brûlant, et, de temps à autre, le grésil lance de petites flèches acérées.

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J'arrive à la campagne, à Kournikovo, le soir, sous des rafales de neige, que chasse un vent glacé ; mes chevaux vont au pas, le cocher n'y voyant plus. C'est une autre impression qu'à la ville, ce crépuscule, cette solitude froide, où tinte par intervalles le son amorti de la clochette qui surmonte la _douga_[32]. Sensation d'être perdu très loin de tout ce que, depuis l'enfance, on a vu et ressenti ; tristesse, accablement ; perception effrayée de la puissance de la neige...

[Note 32 : Arc en bois qui s'arrondit par-dessus la tête du limonier.]

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Un clair de lune splendide sur la plaine enneigée. Je reviens, avec Michel Fiodorovitch, d'une partie chez un voisin : nous avons causé fort tard ; nous avons toutefois voulu rentrer ce soir, l'estomac chauffé d'un petit verre de _vodka_. Nous sommes pelotonnés dans un grossier traîneau de paysan, en forme de V ; les inégalités du chemin nous secouent dans le foin. Notre _troïka_ file à toute vitesse, sous la lune, par la route largement ouverte entre des bois ; puis, voici un village en pente sur la colline : effet curieux de toute cette surface blanche où les parois des _isbas_ font des plaques toutes noires, çà et là illuminées encore par l'œil rouge d'une vitre éclairée...

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C'est grand jour ; la neige tombe à flocons larges, moites, collants, capricieux ; de la route si connue, rien ne serait visible sur la plaine, et Dieu sait où nous irions donner, sans les branches d'arbres que les paysans piquent, de distance en distance, de chaque côté de la piste neigeuse...

La neige a cessé de tomber ; l'air est transparent. A perte de vue, rien de visible, que du blanc : l'horizon, vers la gauche, est bordé d'un trait d'encre : une forêt. Tout là-bas, je cherche un village familier ; longtemps rien ne m'apparaît ; je découvre enfin, sur l'immensité blanche, la tache verte d'une coupole : c'est ce qui reste sur l'horizon, de tout ce village. Cette perte de vue, sur du blanc dont les tons changent avec le ciel, s'assombrissent sous la tempête, et prennent des reflets roses au soleil oblique du matin ou du couchant, cette vision infinie et immaculée est splendide et poignante.

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Une station, entre Pétersbourg et Moscou, un matin de novembre. Tandis que nous faisons les cent pas sur le quai, un enterrement traverse la voie, et s'en va, dans la neige, jusqu'à l'église prochaine. Le cercueil de sapin clair est en forme de nacelle : c'est sans doute celui d'un enfant : un moujik en porte le couvercle sur sa tête. Suivent deux popes chevelus, en chapes rigides ; puis la famille. Ces formes noires qui passent sur la neige, le long de la forêt poudrée de blanc, se détachent en un saisissant relief. Le clocher de l'église est bleu et or : il a des nuances d'une fraîcheur inouïe, sur ce fond de neige ensoleillée qui semble bordée d'une ganse rose.

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A Moscou. Un jour de gelée et de clarté rose sur la neige. Cet après-midi, errant par la ville, dans une brume légère, je me suis amusé à détailler les reflets des monuments sous le soleil adouci. Tout là-haut, le turban doré de la tour d'_Ivan Viéliki_ resplendissait. Vu du Pont de pierre, le Kremlin était ravissant, avec les toits verts imbriqués de ses tourelles, avec ses dentelures, ses ors, ses blancheurs de façades, et la ligne orangée de ses palais, se détachant dans ce léger estompage de brume et l'encadrement fin de cette neige.

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Matinée de dimanche, toute rose. Le grand froid est là dehors, qui brouille les vitres de ma fenêtre extérieure, sans même prendre la peine d'y dessiner de ces jolies fleurs de gelée qu'il nous prodigue dans nos pays. Il fait -32° centigrades ; le soleil rit à plein ciel, et les arbres, sous le givre déposé, sont gantés de blanc. Dans la rue, les chevaux sont entourés d'un nuage de vapeur, et leur respiration cristallisée couvre tout leur corps velu d'une sorte de résille blanche. Sur les places, de grands braseros sont installés, autour desquels causent des moujiks accroupis sur la neige.

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La neige, en Russie, est une amie tendre et bienfaisante. Lorsqu'elle tarde à tomber, ou bien lorsque des dégels successifs, la transforment en boue, toute la contrée souffre. Les seigles d'hiver, n'étant point protégés par elle, risquent d'être grillés par la gelée. Puis, les chemins deviennent impraticables. Les pistes routières sont passables en été, lorsque les pluies ne sont pas trop fréquentes ; mais, n'étant ni empierrées, ni entretenues, elles se gâtent à l'automne. Peu à peu, des ornières s'y creusent, la boue s'y délaie : la circulation y devient impossible même avec des véhicules légers. Par endroits, la boue est si compacte et si profonde qu'elle constitue un véritable danger. Un de mes amis m'a raconté que, partant, un jour de novembre, pour une partie de chasse avec des compagnons, tous à jeun !--l'un d'eux laissa tomber de la voiture son fusil enveloppé dans un fourreau. La voiture fit encore quelques mètres avant qu'on pût arrêter les chevaux. On revint en arrière, mais les recherches furent vaines, le fusil, caché dans la boue profonde, peut-être même logé solidement entre deux de ces rondins de bois qui en Russie remplacent le macadam, ne put être retrouvé, et l'on dût partir en l'abandonnant.--Le moyen, sur de telles routes, d'effectuer des transports ? Tout ce que la campagne fournit à la ville reste en souffrance : le bois surtout, qu'on emmagasine au seuil de l'hiver. Tout semble mort : les villages n'ont plus de communications entre eux, ni avec les villes voisines ou les stations de chemin de fer ; une voiture, même vide, ne peut circuler, un piéton s'enliserait dans les ornières ; seuls, les cavaliers peuvent, à force de patience, s'aventurer sur les chemins. L'inquiétude s'accroît, les gens se désolent, certaines denrées renchérissent : on attend le _sanny poute_, le traînage libérateur.

A peine la neige s'est-elle fixée au sol, que toute cette campagne morte hier, se ranime. De tous côtés, sortent les traîneaux en V, appuyés sur de larges patins de bois. Après les jours effroyablement gris et sinistres de l'automne russe, ces jours de spleen, qui semblent la fin de tout, dans un universel écrasement, voici que le soleil renaît. La campagne blanche se couvre de pistes luisantes où circulent des traîneaux lents chargés de bois et des denrées les plus diverses. La gaîté et la vie partout s'épandent.

La neige est aussi nécessaire à la Russie que le soleil à notre été : sans neige, tout périrait dans la terre. Un hiver sans neige et un été sans eau, voilà les deux plus grandes calamités pour le pays russe ; dans les deux cas, c'est la famine.

CONCLUSION

Un de nos plus pénétrants historiens m'écrivait, il y a quelques années, à propos des Russes : «Je ne sais pas de peuple plus captivant--je n'en sais pas de plus décevant.» Longtemps, j'ai partagé cette opinion ; aujourd'hui, je suis moins sévère. Ces déceptions, je les ai constatées, moi aussi, mais il me semble que la plupart d'entre elles s'expliquent par des influences passagères. Mon indulgence vient peut-être de ce que j'aime davantage ce peuple, depuis que je l'ai vu souffrir.

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Il faut s'entendre, quand on parle «des Russes». Pour ma part, je n'ai régulièrement fréquenté que la bourgeoisie et le peuple ; mes éléments d'observation sont donc incomplets et je ne songe pas à le dissimuler. Il me manque l'étude de la haute noblesse, et du monde officiel : mais j'avoue d'avance qu'ils m'attirent peu, étant trop dominés, les uns par l'esprit de caste, les autres par l'esprit d'obéissance aveugle ou de dissimulation. La noblesse russe a d'ailleurs beaucoup perdu de son importance : l'émancipation des serfs lui a porté un coup terrible. Depuis ce jour, les tsars ont bien pu tenter de la relever : s'ils peuvent lui fournir une puissance passagère, ils ne sauraient lui rendre l'autorité morale ni la richesse. Le peuple, au contraire, et la société moyenne, sont les forces vives de la nation : ils ont le sang intact encore, le cerveau frais, l'enthousiasme récent ; de plus, l'instruction et la fortune se répandent dans leurs rangs. C'est évidemment parmi eux que se formera la Russie de demain : ils m'intéressent, et je les ai pratiqués avec joie. C'est d'eux seuls que je parle, quand je dis «les Russes».

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Lorsque je me trouve en présence d'un Allemand ou d'un Anglais, je crois voir, le plus souvent, en quoi sa façon d'envisager les choses diffère de nos habitudes ; en face d'un Russe, je suis rarement fixé sur ce point : au moment où je crois le tenir, il m'échappe.--Richesse de fond et mobilité slave ! disent les uns ;--duplicité ! soutiennent les autres.

Ni ceci, ni cela, je crois. On oublie trop que la Russie ne nous apparaît pas sous son vrai jour : ses deux principaux éléments : le peuple et la société cultivée, l'_intelliguensia_, comme ils disent, sont momentanément faussés par certaines circonstances de leur histoire. Le peuple porte encore l'empreinte du servage qui l'a déformé durant des siècles ; la société est entravée dans son progrès par une préoccupation constante et obsédante de l'étranger.

L'homme du peuple, en Russie, est fort difficile à comprendre, d'abord, parce qu'il est très rusé et très défiant, puis, parce qu'il n'a peut-être pas toujours le fond qu'on lui suppose. La prolongation du servage ne lui a pas seulement donné un pli funeste : elle a, en outre, poussé la société russe à exalter son caractère et ses vertus, et à s'abuser sur sa nature vraie. La réalité et la prévention se sont ainsi combinées pour obscurcir encore les traits incertains de cette nature fruste. L'âme du moujik est comme une steppe fertile : il y pousse des herbes mauvaises au milieu des floraisons de plantes savoureuses ; mais de loin, dans l'enchevêtrement de la végétation, on ne distingue rien qu'une verte houle. On ne saura bien tout ce que recèle cette terre, que le jour où l'on y portera la faux et la charrue. Jusque-là, toute excursion est vaine dans cette brousse : on n'en rapporte jamais qu'une poignée d'herbes, çà et là mêlées de fleurs.

Quant à la société cultivée, à l'_intelliguensia_, elle est bien fuyante aussi pour nos yeux. Les encombrants apports de l'étranger y masquent trop souvent l'originalité native, et y provoquent des incohérences que nous interprétons à faux. Depuis près de deux siècles, elle n'a cessé de tourner ses regards vers les civilisations occidentales, pour les imiter ou pour les maudire, tour à tour. De là ce fait, que les sentiments, chez les Russes instruits, sont en général restés russes, c'est-à-dire simples et jeunes, tandis que les idées, éveillées par une éducation purement étrangère, ont pris une teinte exotique. De là leurs contradictions perpétuelles, l'indécis de leur civilisation, leur oscillation constante entre la nature simple et l'abstraction raffinée. Ils sont trop jeunes encore pour être eux-mêmes ; il faut leur donner le temps d'accorder leurs deux tendances et de les fondre dans un fructueux progrès. A l'heure actuelle, il en est bien qui opèrent cette fusion des sentiments natifs et des idées étrangères ; mais ceux-là sont de grands artistes, âmes inquiètes d'ailleurs, et d'un équilibre incertain ; on ne peut les donner comme des représentants normaux de leur nation.

Peut-être les Russes seront-ils retardés dans leur marche en avant par leur malencontreuse fausse honte d'un retard imaginaire. Ils ne peuvent vivre et agir sans se comparer à l'étranger. Ils paraissent souvent moins préoccupés de progresser, que de dépasser leurs voisins : soucis enfantins, émulation puérile ! ils sont jetés par là dans la recherche d'une instruction brillante et encombrante, plutôt que solide : ils emmagasinent, au lieu de construire.

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Les Anglais, et avec eux la civilisation moderne, disent : _time is money_ ; les Russes, au contraire, ont du temps à revendre. Leur commerce a un proverbe qui peint à merveille ses allures d'araignée guetteuse, à la fois patiente et gloutonne : «_Dièlo nié volk, v'lièsse nié oubiéjit_ : une affaire n'est pas un loup ; elle ne se sauve pas dans la forêt.» Ce proverbe éclaire vivement le caractère du peuple russe : j'y retrouve sa patience, sa ruse et sa résignation.

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Parmi les sensations que j'ai naïvement laissé agir sur moi en Russie, quelques-unes se sont répétées si souvent, qu'elles m'ont donné une impression persistante. Sont-elles justes de tous points ? je n'ose l'affirmer : elles ont persisté dans ma vision, voilà tout ce que j'en sais.

D'abord, la sensation d'inachevé : je crois bien que c'est la dominante. Je l'ai éprouvée partout, à l'arrivée comme au départ, au village comme dans les cercles les plus raffinés. Le type même des visages semble avoir ce caractère : des traits encore mous, des yeux aux nuances effacées, et qui semblent nager dans du vague. Toute la vie intellectuelle et morale du peuple russe donne cette impression d'une chose qu'on n'a pas fini de travailler. Depuis les institutions, qui souvent semblent appartenir à un autre âge, jusqu'aux croyances, restées à mi-chemin entre l'acceptation et le rejet des dogmes, rien ne paraît terminé : tout se fait, tout devient. Je songe à un insecte à moitié pris encore dans sa coque de chrysalide.

L'enthousiasme russe m'a frappé également, surtout parmi la société éclairée. Tout ce que les Russes font, en dehors de leur métier strict, ils le font d'enthousiasme ; et j'espère avoir montré qu'ils font beaucoup ainsi. Les idées les plus futiles, comme les plus nobles dévouements, provoquent chez eux de ces élans irrésistibles qui nous étonnent : dès qu'ils sortent de la pratique de leur vie quotidienne, ils vont, en tout, jusqu'à l'extrême. Mais l'enthousiasme a un caractère fiévreux : de même qu'il naît brusquement, d'un rien, de même, un rien l'abat : c'est le cas des Russes. Ils ont sur tout une force d'emportement : ils n'ont guère de persévérance. Ils se lassent vite, non par faiblesse, mais par ennui : les choses produisent sur eux une impression plus vive, sans doute, que sur la plupart d'entre nous ; mais, en plein élan, ils se sentent arrêtés, détournés et repris par une vision nouvelle. La Russie cultivée ne marche point, comme l'Allemagne, d'un pas égal vers la lumière : elle s'avance par bonds et par à-coups. De là, dans le domaine moral, ces explosions de sentiments tendres, ces dévouements de tout l'être ; puis, tout à coup, ces oublis, cette indifférence sans cause et sans mesure.

A côté de ces caractères d'inachèvement et d'enthousiasme bondissant, je note encore une insouciance de l'avenir, qui nous frappe d'autant plus, qu'elle est plus opposée à nos habitudes. Le souci du lendemain semble la base même de notre discipline morale : chez les Russes, il n'existe pas. Pour eux l'heure présente est tout : l'avenir n'est rien qu'un rêve, auquel on ne songe pas à sacrifier les réalités. Dans la conduite de la vie matérielle, cette insouciance du lendemain se trouve parfois cruellement punie ; mais dans la vie morale, elle produit souvent des effets que nous admirons. Ce que nous nommons le fatalisme et la résignation du peuple russe n'est pas autre chose, au fond, que cette insouciance du lendemain. A quoi bon s'agiter, pensent-ils ? On ne changera rien au _présent_ : or, qu'importe _demain_ ? L'apathie naturelle d'un peuple que le climat trop rude confine de longs mois dans ses demeures et sous de lourds vêtements, fortifie encore cette paresse de la prévoyance. La pratique du moindre effort leur devient chère : la résignation passive exige moins de force que la révolte--surtout quand cette résignation n'est pas commandée par une loi morale dont l'observation vous impose une violence.

En même temps, l'insouciance de l'avenir est un principe d'activité violente : ceux qui calculent vont peut-être plus loin, mais ils avancent moins vite que les imprévoyants. Lorsqu'on s'élance dans la mêlée de la vie sans caresser l'espoir d'en rapporter des avantages, et sans songer à ses réserves, on frappe des coups plus forts et plus nets : ainsi font les Russes. Voilà pourquoi ils ne se dévouent pas à demi, voilà pourquoi leur bonté, leur charité, quand elles se font jour, sont si profondes--voilà pourquoi, aussi, dans l'abaissement ils vont plus loin.