Part 2
Pas d'élégance dans la rue : ce climat extrême s'y oppose par ses exigences ; le seul luxe visible au dehors qu'on se permette ici, est celui des chevaux ; mais il va loin parfois. La circulation est alerte sans être affairée. A vrai dire, on ne se promène pas dans la rue ; à Moscou, la flânerie élégante est inconnue. Seuls les hommes du peuple s'attardent sur les trottoirs. Avec une expression tantôt placide, tantôt fine et rusée, ils se dandinent sans hâte, de porte cochère en porte cochère, ou bien bavardent avec quelque ami. Incessamment, ils portent les doigts à leurs lèvres. Pourquoi ce manège ? est-ce un tic ? me demandai-je d'abord. En même temps, je vis que le trottoir était jonché de débris de graines de tournesol, comme si une armée de perroquets avait pris Moscou pour perchoir. J'étais fort intrigué : un beau matin pourtant, je compris qu'il fallait rattacher l'une à l'autre ces deux remarques : les graines de «soleil» dont la rue est jonchée, c'est le menu peuple qui les croque. Grignoter des graines de tournesol, c'est, en Russie, la distraction favorite des enfants et des humbles. Les rues sont bordées de marchands qui vendent à pelletées la bienheureuse graine, et les gens du peuple en bourrent leurs poches. Ils ouvrent le grain d'un adroit coup d'incisives, recrachent l'écorce, et croquent la pulpe machinalement, sans hâte, mais sans interruption. Ces graines de tournesol grignotées dans tous les coins, voilà pour moi la note locale dominante dans la vie de la rue, durant l'été. C'est une habitude nationale ; rien ne l'explique, car ces graines n'ont pas de goût ; mais elles occupent la mâchoire, elles accompagnent d'un geste machinal la rêverie vague des pauvres gens.
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On devrait, quand on arrive dans une ville nouvelle, pouvoir être conduit les yeux bandés jusqu'au sommet de la plus haute tour qui la domine. Les sensations partielles des édifices et des rues ne viendraient pas alors déflorer l'impression d'ensemble : les détails, on les verrait ensuite ; mais on jugerait la cité d'un premier coup d'œil, comme on juge un homme sur son regard.
Il y avait deux jours que j'errais par Moscou, m'amusant aux bizarreries de ses petites maisons, de ses petites églises, de ses petits fiacres, et rien encore, dans l'aimable et jolie ville blanche, ne m'avait arraché un cri d'admiration. Les voyageurs avaient-ils donc menti, dans leurs descriptions de la glorieuse capitale ?
Avant d'examiner le Kremlin en détail, je suis allé ce matin, tout droit, au clocher de la cathédrale, à cette tour blanche d'_Ivan Viéliki_, dont la calotte dorée lance des étincelles jusque sur les confins de la plaine. Je n'ai jeté qu'un dédaigneux coup d'œil sur l'énorme cloche cassée qui repose à terre près de l'église ; je me suis élancé sur les marches de bronze et de pierre qui serpentent dans la tourelle. Je ne regarderai qu'une fois parvenu au sommet. L'homme qui me guide veut me montrer les jeux de cloches ; mais que m'importent ces monstrueux bourdons ? je monte toujours dans la tourelle fraîche, et l'homme essoufflé me suit à peine, inquiet de son pourboire compromis.
Tout à coup, c'est un éblouissement : à mes pieds s'étale Moscou, adorable de formes, étincelante de lumière et de couleur. Comment dire l'enchantement de ce spectacle, le chatoiement dans ce fouillis de nuances, l'harmonie des fonds et des lointains ?
Sous le soleil, une ville blanche, aveuglante de blancheur, avec un pêle-mêle de petits toits plats, verts et rouges, parmi des jardins. Dominant ces toits, des centaines d'églises, dont chacune élève au ciel comme une famille de petits dômes et de bulbes coloriés, surmontés de croix grecques d'où pendent des chaînettes d'or. Là, toutes les nuances se heurtent, les plus crues et les plus tendres, les plus effacées et les plus hardies, depuis les plaques d'or fin qui étincellent sur le Temple du Christ Sauveur, jusqu'aux badigeons naïvement bleus, rouges, verts, blancs, gris ou ponceau, qui s'étalent sur les clochers nains ou biscornus des faubourgs pauvres. Puis, sur ce fouillis de tons bizarres, une divine atmosphère, à la fois transparente et comme adoucie d'une vapeur, unit et fond tous ces heurtés en une triomphante harmonie. Vues de cette hauteur, les églises étranges qui m'amusaient hier prennent leur vraie valeur et leur signification. Ces pèlerins de briques, qui, par-dessus la foule paisible des toits, dressent leurs têtes multicolores, révèlent un admirable essor de prière, l'élan d'une foi naïve comme la main qui les a construits et coloriés.
Le murmure du Kremlin monte ici très affaibli. Au pied de la colline, la Moscova coule paresseusement, toute bleue, entre des rives ensoleillées ; à l'horizon, vers l'ouest, quelques collines dans une buée diaphane,--et, dans tout l'intervalle, cette étrange symphonie de couleurs, si fraîches, si joyeuses ! Le vermillon et le vert-pomme des toitures se mêle au vert sombre des feuillages, parmi la blancheur des fonds ; et, sur tout l'horizon, à tous les plans, dans le poudroiement du soleil, ce sont des pointes, des campaniles, des bulbes, des dômes à l'infini, et des croix d'or et des flèches d'or. C'est pour l'œil un enchantement. Cette ville est unique en vérité : rien n'y fait plus penser à nos grisailles de l'Occident ; on songe plutôt, en y rêvant, à cette Bagdad des contes, où les califes se promenaient parmi des jardins. Non ! grâce à Dieu, rien ici de moderne, de calculé ; mais de l'imprévu, du russe, de l'asiatique, de l'étrange, du naïf, du naturellement adorable. Cette sensation, on ne l'analyse point, on la savoure.
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En attendant de partir à la campagne où j'irai apprendre le russe, je fais plus ample connaissance avec la ville : je flâne au hasard. Ce matin, je déjeunais dans un restaurant. Les garçons, moujiks agiles et propres, vêtus d'un pantalon blanc et d'une longue et blanche _roubajka_ serrée à la taille par une ceinture violette, comprennent sans étonnement et exécutent sans bruit les ordres que je leur donne par signes. Quand l'un d'eux s'est trompé, et, au lieu d'une carafe, m'apporte de la moutarde, nous rions ensemble, et cela ne porte pas atteinte au respect avec lequel il me présente le plat suivant.
En face de moi, un gros jeune homme, bien mis, le nez rouge, est assis sur une banquette, derrière une table où je vois deux flacons de _vodka_, de cette incolore eau-de-vie de grains qui sert d'apéritif aux gosiers russes. Il en absorbe un flacon et demi, tout en cassant une croûte ; il ne déjeune pas : il lunche, seulement. Brusquement, il rejette sa serviette, allume une cigarette à bout de carton, une _papirosse_, et fait un signe. Un grand mouvement se produit parmi les garçons ; toutes les blouses blanches ceinturées de violet s'agitent : deux hommes apportent un volumineux rouleau et l'introduisent par le côté dans la caisse d'un énorme jeu d'orgues vitré qui occupe tout le fond de la salle. Un autre tourne longtemps une manivelle ; il s'arrête enfin, lâche un déclic, et... Sainte Russie ! l'orgue entame un air des cloches de Corneville : «Voyez par ci, voyez par là !» Renversé sur sa banquette, le gros jeune homme au nez rouge savoure cette musique digestive ; on lui moud deux airs et il se retire satisfait : évidemment, il reviendra.
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Par les rues passent fréquemment des voitures de maître : aussi étroites que les fiacres, mais soignées et coquettes. De grands chevaux noirs y sont attelés, à peine harnachés d'une mince résille de cuir. Ah ! les magnifiques bêtes, quand elles sont lancées au grand trot par les avenues ! Les voitures, aux roues frêles cerclées de caoutchouc, ne semblent pas toucher le sol : la vitesse de la course les fait rebondir de pierre en pierre, en une vibration continue. Les cochers sont imposants : hauts en couleur, une fine moustache, une chevelure noire qui retombe bien lustrée sur les oreilles, et s'arrête, taillée droit, sur la nuque rasée. Une immense houppelande noire très soignée les enveloppe des pieds à la tête ; cette houppelande est rembourrée de gros coussins qui font au cocher des rotondités postiches : la corpulence du cocher est en raison directe de la beauté du cheval. Ils conduisent sans fouet, les mains levées, excitant, s'il le faut, leur trotteur par un coup de langue. Il faut les voir lorsque, dans une rue large, ils poussent à un trot effréné leur _Orlof_ noir qui écume. Impassibles sur leur siège, les lèvres serrées, le regard aigu, les mains hautes, ils passent magnifiquement, sans bruit, tandis que, dans la frêle victoria, une jeune femme pâle d'émotion et de plaisir, une main rivée au bord de la voiture, de l'autre se couvrant la bouche pour éviter la suffocation, se laisse entraîner à la griserie de la vitesse, les yeux perdus dans un excès de jouissance.
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En rentrant ce soir, j'ai vu, pour la première fois, un clair de lune sur Moscou. L'impression m'en a semblé rare. A l'ouest, une lueur blanche éclairait encore ; au ciel, la lune flamboyait, énorme ; sa lumière, reflétée aux toits métalliques des maisons, s'accrochait à tous les angles brillants, et faisait resplendir dans le soir apaisé les bulbes clairs et les croix d'or des églises qui peuplaient ma route. Le Kremlin avait l'air d'un monstrueux joyau dont les facettes étincelaient. Sur la ville désertée, emplie par cette chaleur d'une nuit de juin, la lumière blanche de la lune semblait laisser tomber du silence.
CHAPITRE IV
EN PROVINCE
Je suis, depuis quelques semaines, installé dans un village, au sud de Moscou, m'imbibant de mots russes, et courant la campagne. La famille qui m'accueille appartient à la société universitaire ; j'y trouve, à travers les brumes de la langue devinée, plutôt que comprise, une conversation intelligente, variée, et une curiosité vive de tout ce qui touche l'étranger. Notre maison est commode et d'une parfaite simplicité. Nous y vivons sans gêne ; et, parmi les quinze ou seize personnes qui l'occupent, je trouve, quand il me plaît, quelqu'un pour écouter mes solécismes. Les Russes estiment qu'il est impossible d'apprendre leur langue ; il faut insister pour qu'ils vous corrigent ; mais ils le font avec une indulgence et une gaîté qui désarment l'impatience.
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Une lettre que je viens de recevoir m'a mis en émoi. Elle m'est écrite par un Russe avec lequel je me suis intimement lié jadis à l'étranger, et que je n'ai pu rejoindre depuis : «Je suis, m'écrit-il, dans un district qu'a touché la famine, et j'y distribue du pain. Venez m'y voir, et vous ferez connaissance avec de vrais moujiks.»
Je pars ce soir même pour Nijni-Novgorod, d'où je rejoindrai mon ami.
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On descend du train, à Nijni-Novgorod, au fond d'une grande gare, parmi des terrains vagues. Le cocher crasseux qui s'est emparé de votre personne vous entraîne par un malpropre lacis de rues bordées de maisonnettes en bois, toutes pareilles et fermées par des volets gris. Toute cette partie de la ville est misérable et grise. C'est pourtant la place de l'immense Foire qui, dans quinze jours, amènera trois cent mille étrangers. Voici un fleuve, l'Oka, le plus gros affluent de la Volga ; des rangées de voiliers et d'innombrables péniches, bercés au fil du courant, dorment à l'ancre. Un pont de bateaux, couvert de planches branlantes et long de 800 mètres s'allonge très bas au-dessus de l'eau ; en face sur la rive droite, une montagne, hachée de grands ravins sombres, se dresse, blanche et grise des maisons qui s'y cramponnent, et dominée çà et là par des églises aux bulbes d'azur, où fleurissent des étoiles d'or.
C'est là-haut, dans la vieille ville, que se trouvent concentrés le gouvernement et la vie courante. La rive gauche de l'Oka n'est occupée que pendant la Foire : dix mois durant, elle est déserte ou peu s'en faut.
La vieille ville est charmante ; non pas qu'elle offre un grand luxe de monuments : ce n'est pas là qu'il faut chercher la beauté des vraies villes russes ; mais l'imprévu de ses constructions, la bizarrerie de ses rues mal pavées, et les pentes boisées des ravins qui fendent la montagne, tout contribue à lui donner du caractère. Après avoir gravi péniblement[1] les lacets qui conduisent au sommet du plateau, on se trouve brusquement jeté dans un quartier paisible où l'herbe croît entre les cailloux pointus qui servent de pavage, et où les _isvoschiks_ circulent paresseusement. Plus de mouvement, bien peu de commerce : la dignité somnolente d'une ville de province. Est-ce le voisinage du Kremlin qui a calmé et comme figé cette partie de la ville ? Nous en voici tout près de ce Kremlin de Nijni, où réside le gouverneur. Bientôt il m'en faudra passer l'enceinte massive, car mon ami Serge Ivanovitch m'a bien recommandé de me présenter, en passant ici, au général Baranof.
[Note 1 : Nijni possède maintenant un tramway électrique.]
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Le général Baranof est un bel homme d'une cinquantaine d'années, grand et droit, avec des mouvements rapides, une voix brève, caressante quand il veut, et une expression de force et de volonté que tempère, çà et là, un pli légèrement ironique au coin des yeux scrutateurs.
--On m'avait prévenu ; je vous attendais, me dit-il, dans ce français pur et chantonnant que parlent les Russes dans la haute société. Je suis bien aise du voyage que vous entreprenez dans nos contrées ; vous verrez de près notre Russie, et là-bas, vous rencontrerez des _hommes_. En attendant, vous êtes mon hôte...
Le général Nicolaï Mikhaïlovitch Baranof est l'un des plus connus parmi les gouverneurs de province russes. Ancien officier de marine, il s'est rendu célèbre par sa conduite à bord de la corvette _la Vesta_, durant la guerre russo-turque. Depuis lors, on l'a vu successivement aux côtés mêmes du tsar, puis gouverneur de la province d'Arkhangel, enfin, gouverneur de la province de Nijni-Novgorod. Cette année, il lutte contre la famine et la maladie qui ont envahi son gouvernement. Dur combat contre les fléaux les plus étroitement liés à la Russie ; encore, s'il ne fallait lutter que contre les choses, et si les hommes vous secondaient !
Près du général, on apprend la valeur du temps : tout le monde travaille ici avec une activité qui m'étourdit ; cette première journée a été pour moi comme un tourbillon d'impressions. Entouré de jeunes officiers, de médecins, de secrétaires de toute sorte, interpellé en russe, en français, en allemand, j'ai appris bien vite la situation malheureuse de la province. On me dit qu'à Loukoyanof où je vais rejoindre mon ami, je trouverai, outre la famine, une grave épidémie de typhus. On ajoute que, sans nul doute, lorsque, à mon retour, je repasserai par Nijni, j'y verrai le choléra installé parmi l'énorme ville flottante, qui va se peupler d'étrangers venus de tous les coins du monde. D'ailleurs, le gouverneur a pris ses précautions. Un hôpital flottant s'achève sur la Volga : on m'a offert de m'y conduire.
Au pied du Kremlin, sur le port, un poste d'observation est ouvert : aucun cas suspect n'y a encore été signalé : les médecins sont là, tranquilles, attendant avec patience. Un petit vapeur nous prend ensuite, et, glissant à travers les navires et les barques qui encombrent le fleuve, il vient accoster, à une lieue en aval du port, auprès d'une longue péniche transformée en hôpital. On y achève les derniers préparatifs ; le personnel est à son poste, et l'on me fait visiter pièce à pièce l'installation qui est très simple. Le nombre des lits est de 300 ; des lits forts pratiques, en bois léger, avec des matelas en paille, qui seront brûlés après le départ de chaque malade. Les déjections, reçues dans des caisses qui seront désinfectées et fermées hermétiquement, seront transportées dans des barques loin de la ville, pour être désinfectées de nouveau. Afin de prévenir les dangers d'incendie, la barque est éclairée à l'électricité. J'ai vu la salle de bains et de douches, la salle de désinfection, la cuisine, la lingerie, et, en face, sur la rive, la salle des morts...
Un étrange sentiment m'a pénétré, à visiter cet hôpital installé de toutes pièces, prêt à fonctionner, avec ses lits, sa pharmacie, son linge, son personnel de médecins, d'infirmières et de garçons--même jusqu'à son pope,--et auquel rien ne manque plus, sauf les malades et les mourants. J'ai eu à ce moment, avec une singulière intensité, l'impression de ce que doit être, en ces pays, l'attaque foudroyante du choléra. Aujourd'hui tout est calme ; dans un jour ou deux, peut-être, on verra de pauvres corps amaigris se tordre de souffrance sur ces lits, et mourir. Tout le monde est aux armes, on n'attend plus que l'ennemi : on doit éprouver un sentiment analogue à la veille d'un assaut.
Après le dîner, je me suis oublié dans la contemplation du merveilleux horizon qui, devant moi, s'étendait à perte de vue. L'éperon rocheux du Kremlin, où j'étais, surplombe à pic le port de Nijni, et la vue, que rien n'arrête, distingue à la fois le mouvement affairé des rives et l'impassible horizon de la plaine. De là-haut, je voyais nettement l'Oka et la Volga, larges chacune de 700 à 800 mètres, se fondre en une énorme masse d'eau jaunâtre qui s'en allait, par de lents méandres, vers l'horizon. Une flottille de vapeurs ancrés en file séparait le courant ; des barques et des gabares couvraient les eaux du bord ; d'autres circulaient alertement, parsemées de petites taches rouges qui étaient des hommes. Par instants, le mugissement d'une sirène montait jusqu'à nous ; un navire à aubes se détachait du bord, suivi de son double sillage, et partait pour sa lente traversée. Par delà les deux fleuves tachetés d'embarcations et bruissants d'activité, la plaine dorée s'étalait, plate et sans limite.
Ce coup d'œil est un des plus beaux qui soient en Europe. Le _Kalimegdan_ de Belgrade, au confluent de la Save et du Danube, en face de la plaine hongroise, en donne bien une idée, mais il y manque le mouvement d'un port et l'animation d'une riche cité marchande.
Tandis que je contemplais cet horizon, ma pensée cherchait à se figurer les misères que j'allais bientôt toucher de près, et j'essayais de scruter le mystère de cette plaine infinie que j'allais traverser demain, et sur laquelle, dans une buée violette, descendait lentement la mélancolie du crépuscule.
CHAPITRE V
LA FAMINE
Sur la Volga.
La silhouette de Nijni s'efface peu à peu, à mesure que notre bateau descend la Volga. Bientôt, un tournant nous cache les dernières églises de la ville haute et le palais du gouverneur sur le rebord de son Kremlin. Nous glissons sur le large fleuve boueux entre deux rives plates bordées d'arbres rabougris, sur lesquels se voit encore l'étiage des crues passées ; par endroits, la berge est rongée par le courant, et des racines y font saillie. Un lent voyage dans la paix de l'eau calme. Les mouettes nous font cortège, allongeant leur tête noirâtre de petite vieille futée, et tourbillonnant au-dessus de notre sillage, avec d'imperceptibles mouvements de leurs longues ailes grises frangées de noir.
Je vais au-devant de la famine et du typhus dans le district (_ouièzde_) de Loukoyanof. Depuis quelques mois, ce district est devenu fameux en Russie : les journaux sont pleins de son nom et des polémiques acharnées qui s'y rattachent. Voici brièvement ce que je viens d'apprendre à ce sujet.
Vers la fin de l'année 1891, la récolte de seigle ayant été nulle, les paysans de plusieurs districts de la province de Nijni se virent menacés de mourir de faim. En outre, dès le printemps suivant, le typhus, qui reste à l'état endémique dans ces contrées, prit des proportions inquiétantes. Des médecins et des inspecteurs furent envoyés sur les lieux, et le gouverneur résolut d'organiser des secours.
C'est alors qu'éclata l'affaire de Loukoyanof. Dans ce chef-lieu de district, un parti d'opposition se constitua. Il comprenait surtout des propriétaires nobles domiciliés dans l'_ouièzde_ et investis de fonctions publiques ; la plupart étaient des _zemskie natchalniki_ (chefs de districts ruraux). Ces messieurs estimèrent qu'il ne convenait pas de venir en aide aux paysans, d'installer des fourneaux pour les affamés et des ambulances pour les malades. Ils firent tous leurs efforts pour entraver l'organisation des secours.
Le scandale fut grand ; mais ces fonctionnaires avaient compté sans leur hôte. Le parti de la charité était représenté par des hommes d'une haute valeur intellectuelle, et, de plus, énergiques, intègres et bons : je puis citer parmi eux l'un des premiers parmi les romanciers russes de la jeune école : Vladimir Korolenko[2]. En outre, le gouverneur était décidé à ne pas laisser le trouble se prolonger. Une commission d'enquête fut envoyée au mois de mars, pour étudier sur les lieux les besoins des villages, l'attitude prise par les autorités locales, et l'emploi des sommes destinées aux secours. Cette commission découvrit de graves irrégularités, pour ne pas dire davantage. Certains _zemskie nachalniki_ refusaient en principe toute autorisation aux gens désireux d'ouvrir un fourneau pour les vieillards et les enfants : «Vous ne pouvez les nourrir tous, répétaient-ils ; il vaut mieux n'en nourrir aucun.» En outre, l'un d'entre eux ne put fournir que de vagues explications sur l'emploi des sommes qu'il avait reçues, à charge de les distribuer. Presque partout, la commission d'enquête se heurtait au mauvais vouloir des gens influents, parfois même à leur manque d'honnêteté. Plusieurs fonctionnaires furent contraints par elle de donner leur démission : maintenant, ils intriguent contre leurs successeurs. Mon ami Serge Ivanovitch remplace l'un des plus compromis, et distribue du pain, en attendant la nouvelle récolte : je vais donc au centre même de la résistance, et je tomberai en plein champ de bataille.
[Note 2 : V. Korolenko a publié ses impressions de famine sous le titre de : _V'golodny gode_ (dans l'année de la faim). C'est un livre précieux.]
Rabotki, six heures du soir.
Nous avons parcouru lentement les 70 verstes[3] qui séparent de Nijni la petite station de Rabotki. La Volga offre peu d'intérêt dans ces parages ; çà et là, elle s'élargit jusqu'à 1 000 ou 1 200 mètres, sur des sables qui affleurent ; il faut au pilote une anxieuse attention pour trouver les chenaux les plus profonds, et pour s'y engager : un faux coup de barre nous jetterait sur un bas-fond. La rive gauche est basse : sur la droite, des falaises se dessinent, et l'on n'en apprécie la hauteur qu'en y voyant, par endroits, la forme rouge d'un moujik accroché comme une mouche parmi les broussailles de la pente.
[Note 3 : La verste vaut 1 067 mètres.]
La police du village, prévenue par dépêche, sur l'ordre du gouverneur, m'attendait au débarcadère pour m'aplanir les difficultés. Avec de l'aplomb, quelques mots de russe et quelques pourboires, je me suis tiré d'affaire. L'homme de police m'a conduit dans une auberge et il s'est chargé de commander mes chevaux pour demain matin au petit jour. Aussi l'aubergiste ne me parle-t-il plus que courbé en deux. Tandis qu'il me prépare une soupe au sterlet, j'écris ces notes, assis au frais. Près de moi par la fenêtre ouverte, j'entends un pope se quereller avec un paysan ; la dispute s'achève avec des larmes, des mains baisées, et un petit verre de _vodka_.