Au pays russe

Part 17

Chapter 173,796 wordsPublic domain

Puis, les mœurs sont d'une si touchante simplicité ! l'usage autorise si aisément la confiance des tête-à-tête ! Les femmes, protégées par les habitudes d'une race plus calme que la nôtre, et habituées de bonne heure à se guider seules, ont une tranquillité, une possession d'elles-mêmes qui leur permettent de s'entretenir seules longuement avec un homme, sans qu'il intervienne entre eux un seul instant de gêne. Parfois, le soir, assez tard, voulant passer quelques heures chez un ami, vous ne rencontrez que sa femme. Elle vous retient : le samovar s'allume, et bientôt la conversation s'engage doucement. Ces heures d'intimité sont doublement précieuses, avec une femme intelligente, et j'ai conservé de quelques-unes de ces soirées un lumineux souvenir. A propos d'une observation souvent futile, la discussion s'engageait à fond : nous ne sommes pas habitués à voir une jeune femme faire le tour de son cœur et de son esprit, sans arrière-pensée de coquetterie, avec une telle assurance et une telle franchise. Ainsi, par exemple, à propos de _Lourdes_ de Zola, Mme I... et moi avons causé religion. Elle ne croit plus ; élevée dans un milieu ecclésiastique, son âme droite a été froissée par certaines hypocrisies orthodoxes ; les popes aux longs cheveux et aux grandes barbes qui se sont penchés sur son berceau, quand elle était petite, lui sont devenus odieux, dès qu'elle a été en âge de comprendre le peu de conformité qu'il y avait entre leur vie et leur doctrine. Trop intelligente pour faire comme tant de Russes, et mépriser les prêtres tout en respectant leur ministère, elle s'est peu à peu détachée de ses croyances. Elle dit tout cela sans haine, mais avec un accent de conviction qui impose ; négligemment, sa main caresse sa petite fille qui joue près d'elle : le contraste est singulier, entre ce tableau d'intérieur paisible, et la grandeur triste de cet aveu d'incroyance.

Un autre jour, dans un salon luxueux, je cause avec Mme B... de l'instruction populaire, à laquelle elle consacre une partie de ses forces. Comme je lui exprime mes doutes sur l'efficacité moralisatrice de cette œuvre, nous voilà bientôt en pleine discussion. Essayez d'être galant ou de débiter un madrigal à une femme qui s'exprime avec cette passion ! Arguments longuement mûris, raisons de pur sentiment, ironie, elle emploie toutes les armes pour m'accabler ; et, lorsque M. B... rentre enfin, assez à temps pour couvrir ma retraite, je suis subjugué par cette éloquence et tout ému d'admiration. Les sujets de conversation sont inépuisables avec de pareils esprits qui transforment tout par leur conviction, et, l'un des plus amers regrets que j'aie emportés de Russie, c'est d'être privé de la société de ces femmes qui sans oublier leur rôle et empiéter sur le nôtre, savent s'ouvrir à nous avec tant de simplicité confiante.

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Les femmes qui appartiennent à la société éclairée, à ce que les Russes nomment l'_intelliguensia_, reçoivent une instruction soignée. Les lycées de filles pullulent en Russie ; on a voulu donner à la femme les mêmes armes qu'à l'homme dans la lutte pour la civilisation. Ces lycées sont restreints pour la plupart à l'enseignement moderne : les Moscovites citent toutefois avec orgueil un gymnase où leurs filles peuvent apprendre le latin et le grec. Deux ou trois langues vivantes, le russe, l'histoire, la géographie, l'histoire naturelle, les éléments d'algèbre, un peu de philosophie, telles sont les principales matières enseignées dans les lycées ordinaires. C'est terrible, même sans le grec et le latin ! Heureusement, il y a des tempéraments : je sais des élèves du gymnase classique qui sont restées simples et charmantes, et mettent leur coquetterie à ne pas laisser voir qu'elles savent conjuguer λύω ; et j'ai vu également des jeunes filles sorties du lycée «moderne» ne pas vouloir renoncer au charmant privilège que possède leur sexe, d'introduire l'individualisme jusque dans l'orthographe.

Ces lycées de filles dont les Russes sont si fiers m'inspirent peu d'enthousiasme ; d'abord la période d'études y est beaucoup trop longue, et les minces résultats obtenus ne justifient pas un tel déploiement de travail. Puis, ces lycées, en habituant les jeunes filles à croire que leur instruction vaut, en son genre, celle des jeunes gens, développe en elles un sentiment d'orgueil qui s'accorde mal avec la simplicité russe, et qui leur fait parfois trouver indignes les devoirs humbles de la famille. Passe encore si toutes ces jeunes filles appartenaient à des familles aisées ; mais la grande majorité, dans ce pays où, du haut en bas, on vit au jour le jour, sont sans ressources. Le lycée les distrait huit ans aux occupations de la famille, et développe en elles, parfois, des ambitions et des besoins incompatibles avec leur situation. On trouve beaucoup de déclassées en Russie : la faute en est, je le crains, aux lycées de filles : la superstition de la «carrière libérale» se développe aussi aisément là-bas dans le cerveau d'une bachelière de dix-sept ans, que chez nous dans celui d'un rhétoricien. Je plains certes l'homme condamné à vivre de leçons ; mais je plains triplement la femme qui se trouve dans cette nécessité : combien en est-il, hélas, sur le pavé de Moscou !

Les Russes attribuent à leur avance intellectuelle, le développement qu'a pris chez eux l'instruction des femmes : à mon sens, ils se trompent ; au lieu d'être une avance, c'est le signe d'un retard qu'ils veulent regagner. Ils ont caressé le rêve de rattraper en quelques années les civilisations occidentales : pour cette campagne, tous les combattants ont paru bons et la différence des sexes s'est trouvée négligée. Il s'agit de l'émancipation commune, ils veulent lutter tous, sur le même pied, avec des forces égales et un égal dévouement. Écoutez-les : ils s'indignent si vous soutenez qu'il est, dans les choses intellectuelles, tout un domaine où les femmes n'ont que faire, ou bien, si vous voulez limiter l'action des femmes au cercle que leur imposent les habitudes de l'Occident. Je ne sais pas de pays, même en comptant l'Angleterre, où la femme renonce plus volontiers qu'en Russie à se souvenir de son sexe, des privilèges qui lui sont reconnus, et des exigences qu'il autorise. Souvent même, en causant, je n'ai pu faire comprendre à des Russes ce que j'entendais par ces attributs et ces limites de l'esprit féminin. Ils admettent volontiers qu'une femme intelligente est l'égale de l'homme, et que le ménage, par exemple, est moins une hiérarchie qu'une fédération. Il faut donc instruire ces femmes, et les instruire comme on instruit les hommes : de là tous ces lycées de jeunes filles. De là aussi toutes ces femmes sans sexe, ces artistes ou ces étudiantes aux cheveux courts, ces employées graves, par exemple dans les bureaux de poste, où leur dolman à boutons de métal exagère encore l'expression masculine de leurs traits endurcis.

Pourtant, le sérieux développement qu'a pris en Russie l'instruction des femmes a bien aussi des avantages. Dans la société cultivée, les femmes sont en général bien plus instruites que chez nous ; elles s'intéressent à beaucoup plus de choses, pratiquent plus volontiers, et sans souci de la vogue, la musique, les émotions d'art, la littérature. On sent que leur esprit a été à une autre école que celle de nos couvents à la mode. Souvent, elles savent plusieurs langues vivantes ; dans leur longue réclusion hivernale, elles lisent beaucoup et volontiers ; enfin, elles vont au peuple pour l'instruire : c'est la façon la plus commune, pour les dames russes, de faire la charité, et cette façon est noble et grande.

La préoccupation du chiffon joue chez elles un rôle bien moindre que chez nous, au moins dans la société moyenne que j'ai surtout fréquentée. De même, dans des ménages qui vivent sur le pied de 30 000 à 50 000 francs de rente, avec chevaux, voitures et maison élégante, je suis étonné de voir le peu de place que tient la toilette. C'est toujours le même souci du pratique, du commode, que j'ai signalé ailleurs, et que je retrouve ici, opposé à cet amour du paraître qui ronge chez nous une partie de la bourgeoisie enrichie. Presque tout est ici plus simple, plus ouvert, moins fait pour l'œil, et en même temps, plus solide et assuré.

Certes, je l'ai dit, la grâce ici est moindre que chez nous, les femmes sont d'ailleurs souvent fatiguées par de nombreuses grossesses ; de plus, elles sont nourrices. Les familles de huit, dix, douze enfants ne sont pas rares ; cinq ou six sont une moyenne dans la bourgeoisie. «J'ai eu onze enfants, me disait une grande dame, j'ai donc au moins passé vingt-deux ans de ma vie à des soins exclusifs de petite enfance ; comment aurais-je pu faire de l'élégance, et surtout développer mon esprit et agir sur mon entourage ?» Celle qui parlait ainsi, une des femmes les mieux douées, que j'aie jamais approchées en Russie, se calomniait, car son esprit est d'une culture supérieure et d'une rare pénétration ; mais, appliquée au commun, sa boutade était juste. Les charges de la maternité sont, en bien des cas, le seul obstacle qui s'oppose en Russie à ce que les femmes marchent réellement de pair avec les hommes ; et ces charges sont bien autres que chez nous, au moins durant les premiers mois. On ne parle pas ici de mettre un enfant en nourrice, cette habitude française paraît aux dames russes une monstruosité. Beaucoup, d'ailleurs, se l'exagèrent, et je me souviens d'un médecin qui s'imaginait que nos fils et nos filles ne quittaient pas le village de leur nourrice avant l'âge de sept ou huit ans ! Les enfants russes sont allaités par leur mère, ou tout au moins sous ses yeux, lorsqu'elle est trop faible pour nourrir elle-même. Des familles même peu aisées ont une nourrice spécialement attachée à l'enfant ; si l'aisance augmente en même temps que la famille, chaque enfant a sa nourrice. On persuade malaisément à une dame russe que, chez nous, une nourrice sur lieu est une dépense sérieuse, un luxe hors de la portée des bourses moyennes.

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Je n'ai pas de documents précis qui me permettent d'établir le budget de quelques familles prises comme type. Les Russes aisés que j'ai fréquentés ne parlent jamais d'argent : ils y mettent, je crois, une certaine coquetterie : issus de familles enrichies par le commerce, ou bien commerçants eux-mêmes, ils font mine d'oublier tout intérêt matériel, dès qu'ils ont franchi le seuil de leur maison particulière. Jamais de ces détails que les Anglais vous fournissent si volontiers. Parlez argent, on vous répondra chasse ou littérature. Seuls, les fonctionnaires moyens, les professeurs, par exemple, ne font aucune difficulté pour vous donner des chiffres : leur traitement est connu ; des rentes, ils n'en ont guère (ceux qui possèdent des revenus en dehors de leur traitement, les tiennent en général d'une terre). J'attribue cette situation à ce que les Russes vivent largement et n'aiment pas économiser sou par sou : s'ils ont donc une terre d'héritage, ils la font valoir, mais s'ils n'en ont pas, ils n'aiment guère à vivre en deçà de leurs ressources, pour amasser un capital. D'ailleurs, les chiffres que m'ont donnés ces fonctionnaires n'ont rien de caractéristique ; le budget d'un professeur à Moscou et à Paris s'équilibre ou à peu près. La différence est que, dans les lycées russes, les professeurs sont payés d'après le nombre d'heures de leur enseignement, système fâcheux qui donne l'avantage à ceux dont les poumons sont le plus résistants et la conscience professionnelle le plus élastique. Les professeurs avides se font attribuer un grand nombre d'heures, et, en dehors du lycée, ils ne font plus rien : le niveau du corps enseignant baisse d'autant. Grâce à ce système, un professeur de Moscou reçoit, à nombre d'heures égal, beaucoup moins qu'un professeur de Paris. Mais, comme ils ne craignent pas de donner jusqu'à trente heures de classes par semaine, les traitements s'égalisent : de six à sept mille francs, l'un dans l'autre.

Ajoutez les leçons. Moscou est couverte de pauvres diables, étudiants misérables ou institutrices dans le besoin, qui distribuent des répétitions à 50 copecs le cachet, et même à beaucoup moins. Mais, en revanche, je sais des professeurs qui ne font pas payer moins de 5 roubles (15 francs) la répétition normale d'une heure, et qui, parfois, réclament 8 ou 10 roubles. Enfin, à ces différentes ressources, il faut souvent ajouter des pensionnaires. L'internat est, heureusement, beaucoup moins développé chez les Russes que chez nous : il faut trouver des familles où loger les enfants dont les parents n'habitent pas la grande ville : les professeurs sont tout désignés pour les accueillir.

En somme, la différence n'est pas très considérable entre la Russie et l'Occident pour tout ce qui concerne les fonctionnaires moyens : la vie de ces fonctionnaires ressemble surtout de très près à celle de leurs confrères d'Allemagne. Seulement, ils n'ont pas la même façon de se réunir. Les Allemands reçoivent rarement leurs amis chez eux : ils se réunissent dans les brasseries. Les Russes, au contraire, ouvrent volontiers leur maison à leurs amis et connaissances : deux ou trois verres de thé, quelques ronds de saucisson et de longues parties de cartes font les frais de ces réunions.

Dans la riche bourgeoisie, la vie est, au contraire, très différente de ce qu'on observe chez nous. Beaucoup plus de confort et beaucoup moins d'apparat. La maison ouverte à toute heure, et la table mise sans la moindre _façon_. Je crois que l'on vit mieux, à fortune égale, à Moscou qu'à Paris. En voici une des raisons : le rouble, l'unité monétaire, a (au change actuel) une valeur triple du franc ; par suite, un revenu de 10 000 roubles équivaut bien à 30 000 francs, mais ne représente pourtant que 10 000 unités monétaires (il y a bien des cas où l'on paye un rouble ce que nous payons 1 franc ou 1 fr. 50). Aussi, une famille qui n'a que 10 000 roubles de revenu, ne se considère-t-elle pas comme riche : elle vit donc simplement, beaucoup plus simplement qu'une famille française qui possède 30 000 francs. D'autre part, si tous les objets de luxe coûtent beaucoup, en revanche, les fournitures de la vie courante se payent à peu près au même prix que chez nous, parfois même un peu moins cher. Il arrive ainsi que la famille que j'ai prise pour type, avec 10 000 roubles de rentes, ne se considérant pas comme très riche, et n'ayant pas, par conséquent, d'obligations de luxe dispendieux, peut consacrer ses revenus à l'organisation d'un sérieux confort qui n'est pas plus coûteux que chez nous. Elle peut, de la sorte, vivre beaucoup plus largement que ne ferait une famille française placée dans des conditions analogues.

Avoir sa voiture, par exemple, n'est pas à Moscou un signe de grande fortune : souvent même, sans vivre très luxueusement, on a deux ou trois voitures, autant de chevaux et de cochers. Le nombre des domestiques, qui a diminué depuis l'abolition du servage, est encore très considérable dans les familles riches. Voici, par exemple, un jeune ménage avec quatre enfants en bas âge ; je compte : trois nourrices, une femme de chambre, une cuisinière, deux cochers, une blanchisseuse et un moujik pour les gros travaux ; le revenu ne dépasse certes pas 10 000 roubles ; ce sont des gens simples, ennemis de toute ostentation et sachant compter. Voici une autre famille : ménage âgé dont les enfants sont mariés et vivent hors de la maison ; ce sont des gens riches, qui très certainement ne dépensent qu'une faible partie de leurs revenus, parce qu'ils n'ont pas le goût du monde, sortent fort peu et détestent les réceptions d'apparat ; chez eux, cependant, on est toujours admirablement reçu, et leur vie, à laquelle participent aisément les amis ou les visiteurs, est d'un plantureux confort. Je n'ai aucune idée sur le chiffre de leurs dépenses : je sais seulement que ce sont des gens simples et très retirés ; comptons leurs domestiques : une femme de chambre, deux cochers, un chef, une cuisinière pour les gens, deux blanchisseuses, et un moujik pour les gros travaux : en tout neuf personnes. Pour trouver chez nous un pareil domestique, il faut citer des familles qui ont un grand train de maison et une grosse fortune.

Une pareille domesticité n'est pas sans inconvénients. Les serviteurs, plus nombreux, ne veulent rien faire en dehors de leur spécialité et, d'ailleurs, travaillent moins. D'autre part, la maîtresse de maison, ayant toujours sous la main un serviteur pour répondre au moindre de ses désirs, s'habitue aisément à ne plus rien faire par elle-même. Les Russes qui viennent en France sont frappés de notre activité domestique : «Comment, disent-ils, vous faites cela vous-mêmes ? et cela encore ? mais vos domestiques ?--Pardon, je n'ai qu'une bonne : elle ne se croise pas les bras, je vous assure !» Une femme nonchalante ou paresseuse trouve bien du charme à ces habitudes semi-orientales ; on en rencontre beaucoup en Russie, de ces femmes, grasses comme des sultanes, qui n'ont jamais fait œuvre de leurs doigts, et bornent leur activité à savourer des confitures dans de minuscules soucoupes, ou à fumer, étendues sur un moelleux divan, des _papirosses_ fines à long bout de carton. Une femme active trouve, au contraire, grand avantage à cette profusion de serviteurs : la surveillance de sa maison l'occupe déjà assez sérieusement, et ce n'est pas mince affaire que d'empêcher le gaspillage parmi une valetaille si nombreuse ; mais la surveillance l'accapare moins que ne ferait un travail personnel : il lui reste du temps pour s'occuper de lectures, de musique, d'arts d'agrément de toute sorte. Le grand nombre des domestiques, en un mot, explique ces deux états opposés qui se remarquent fréquemment parmi les femmes de la riche société russe : l'ennui, l'incurable et terrible ennui, en face de l'activité intellectuelle toujours en éveil et toujours ingénieuse à s'employer.

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En somme, mes observations sur la vie extérieure de la famille russe se résument ainsi : j'y ai retrouvé ce caractère, signalé partout ailleurs, de simplicité accueillante, opposée à nos habitudes d'amabilité affectée et défiante. Peu sensibles à ces mille raffinements du grand luxe, qui sont si dispendieux, les Russes peuvent, avec une bonne aisance moyenne, vivre beaucoup plus confortablement qu'on ne ferait chez nous. Ce goût de la commodité se reflète sur les mœurs et empêche les Russes de la société moyenne de mettre, comme on fait souvent chez nous, une partie de leur orgueil dans le _paraître_. Mais aussi, ce goût du confort les empêche de s'imposer des sacrifices incessants d'économie : le sentiment de l'épargne, de la nécessité du «pain sur la planche», qui est le fond de notre nature, leur est, à eux, complètement étranger. Ceux même qui amassent de l'argent, qui s'enrichissent, qui regardent à quelques copecs, ne sont pas économes au sens que nous donnons à ce mot : vilains aujourd'hui, vous les verrez demain, pour satisfaire un caprice, jeter, sans compter, des dizaines ou des centaines de roubles. Ce peuple est plus près que nous de la nature, de là sa bonté, sa simplicité ; mais, plus que lui, nous nous défions de la nature et de ses penchants dangereux ; de là cette perpétuelle surveillance que notre société moyenne exerce sur ses instincts, de là notre économie. De vingt à quarante ans, je préférerais peut-être la vie de Moscou ; après quarante ans, quand l'heure vient de consommer ses réserves, j'aimerais mieux, sûrement, la vie française.

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Visite au camp où les troupes passent l'été, près de Moscou. Les soldats, pour la plupart, dans leur coutil blanc, ont des visages noirs comme des moricauds. Je jette un coup d'œil sur la bibliothèque d'un officier qui m'a offert de me reposer chez lui ; voici ses livres : un dictionnaire grec-russe, une histoire de la philosophie en russe ; puis, en allemand : les _Paralipomena_ de Schopenhauer ; en français : _Thiers_, _Guizot_, _Rémusat_, de Jules Simon, et _l'Eau de Jouvence_ de Renan. Cet officier est froid d'aspect ; mais c'est un tendre ; une nature passionnée, avide d'activité. Ce milieu d'ignorance et de vaine coquetterie doit lui déplaire : sa distinction dédaigneuse doit souffrir des saouleries d'officiers et des conversations vides ; mais il ne se plaint pas. Il aime passionnément la chasse qui lui donne l'illusion de l'activité ; ici, dans sa tente, entre ses livres de philosophie, «il tresse de la paille, pour oublier». Une belle nature, un caractère d'un métal rare, merveilleusement trempé...

En continuant l'excursion, nous passons près d'un menu bouquet d'arbres. On me dit que cette place est un champ de repos. En 1812, lorsque les Français approchaient de Moscou, une escarmouche eut lieu près d'ici entre une poignée de Cosaques et une troupe française. Les morts, Cosaques et Français, furent enterrés côte à côte dans ce petit champ, au bord de la route. Depuis, des bouleaux y furent plantés par une main pieuse. Et maintenant, sous les branches éplorées qui tombent en gerbe autour des troncs blancs, quelques vagues renflements et une seule croix reposent. Ils sont là côte à côte, fraternellement, ces bons soldats, ces paysans venus de si loin pour s'entre-tuer, sans se haïr, sans se connaître même. La mort les unit dans la paix de la plaine verte. Cette poignée de tombes inconnues est touchante.

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Sonia, la cuisinière, me raconte que, cet été, elle a fait ses dévotions dans un monastère du gouvernement de Smolensk. Elle en a rapporté des choses saintes : du sable bénit, contre je ne sais quelle affection, et du bois bénit qui guérit le mal de dents. Sonia m'explique qu'un saint moine, dont on conserve là-bas les reliques, souffrait fréquemment de ce dernier mal : or il avait édifié sa cellule sous un gros arbre : à sa mort, les moines imaginèrent de débiter les rameaux de l'arbre protecteur comme un remède contre les douleurs dentaires. Sonia en a acheté un morceau.

--Et cela fait du bien, Sonia ?

--Certainement !

--Pourquoi ne me l'as-tu pas prêté, l'autre jour, quand j'avais une fluxion ?

--Parce que vous n'avez pas la foi.

--Tu as donc la foi.

--J'ai la foi.

Sonia, malgré ses principes, ne se pique pas d'une honnêteté parfaite ; pour elle, tout s'excuse quand on aime : elle a aimé.

--Qu'est donc devenue cette femme de chambre qui était ici l'an dernier au moment de mon départ ?

--On l'a renvoyée, fait Sonia ; elle se conduisait mal.

Et comme j'exprime mon étonnement, Sonia me répond :

--Bah ! elle disait que c'était en elle une nécessité ; elle est si jeune ! c'est bien naturel...

Telle est la morale de Sonia, la cuisinière, une laide fille dévouée et bonne comme un terre-neuve, travailleuse comme une fourmi, et à laquelle n'importe qui, dans la maison, confierait sans la moindre inquiétude une grosse somme d'argent. Pieuse à sa façon, honnête d'après sa définition, cette pauvre fille est encore tout près de la nature : c'est un bel exemple d'inconsciente immoralité. Je me demande seulement ce que la vie donne à ces pauvres êtres.

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L'autre dimanche, chez T., au milieu d'une conversation animée, je vois entrer un petit vieillard bien tenu. Il est gentiment mis, propret dans son veston collant ; il a une cravate fraîche, un col et des manchettes blanchis à neuf ; il est rasé avec soin : une tenue d'un négligé très raffiné. Un petit nez rosâtre en l'air, une petite moustache grise, fine et courte, le crâne haut et plein, mais tondu si ras qu'il a l'air tout nu, d'une nudité amusante, d'une nudité de petit enfant qu'on démaillote. Ce petit homme est gourmet : il savoure le thé, lèche les confitures, croque les petit gâteaux avec des mines de connaisseur : très entouré des femmes, il conte, derrière ses lunettes, des choses fort graves, semble-t-il, mystérieusement.