Au pays russe

Part 16

Chapter 163,494 wordsPublic domain

J'ai confié mes habits à la garde d'un domestique, et j'ai pénétré dans la seconde salle. Là, dans un brouillard léger et une atmosphère moite, voici deux ou trois cents corps nus sur lesquels les lampes électriques versent leur lumière dure. Peu de bruit : un clapotement d'eau, un bruissement de robinets ouverts et de baquets renversés ; quelques rires ; un brouhaha indéfinissable. Ce spectacle est un des plus bizarres et aussi des plus laids que je sache. Autant la nudité est belle au milieu de l'encadrement de la campagne, autant ces corps entassés qui grouillent dans une salle, sont vilains à l'œil. Sous cette lumière crue, les difformités semblent saillir douloureusement. Des bossus font, parmi des groupes d'hommes bien pris, une pénible impression : faute d'habitude, sans doute, de les voir nus. Voici un vieillard maigre, d'une maigreur de phénomène, un squelette, qu'on est surpris de voir se déplacer ; au-dessus de ce corps décharné, la belle tête à barbe blanche a seule conservé une apparence de vie et rappelle le _Job_ de Bonnat... Plus loin, voici des popes, reconnaissables à leurs longs cheveux et à leur longue barbe ; l'effet en est bouffon : leurs têtes incultes sont si caractéristiques de leur profession, qu'on cherche involontairement sur leurs épaules la soutane noire ou jaunâtre, et qu'on a envie de rire en trouvant, au lieu d'elle, le corps blanc d'un homme très occupé de son nettoyage.

Au milieu de ce grouillement de chairs, des enfants jouent, se lancent de l'eau, se poursuivent et se bousculent entre des grappes de baigneurs qui grognent. Il y a là de tout petits bambins que leur papa brosse, avec des maladresses attentives et précautionneuses, au moyen d'un paquet de fibres enduites de savon ; et ces bambins se laissent faire, avec une résignation de petits chiens mouillés. Puis, tandis que leur père se lave à son tour, ils restent là, immobiles et sérieux, grelottant un peu, gros comme le poing, au milieu de tous ces corps de robustes adultes...

Des seaux de bois sont à la disposition des baigneurs, avec de l'eau froide et chaude à discrétion. Entre les bancs, des hommes vêtus d'une bande de toile, en guise de pagne, ou plutôt d'enseigne, circulent, offrant leurs services : ce sont des baigneurs qui, pour quelques sous, vous nettoieront...

Dans la vie lente des peuples du Nord, le bain n'est pas, comme chez nous, un épisode sans importance. Nous allons nous baigner entre deux courses : les Russes comptent le bain au nombre des plaisirs de leur vie claustrée. Ils y consacrent plusieurs heures, ils s'y rendent entre amis, comme à une fête. Ceux qui aiment la vapeur s'en échaudent plusieurs fois ; ensuite, ils font station au buffet, puis ils dorment. Ils sortent de là, frais, reposés, bien propres, et, emmitouflés dans des fourrures, ils se laissent emporter dans l'air glacé, par un traîneau. Les gens du peuple se baignent, autant que possible, tous les samedis. Les soldats ont, chaque semaine, un congé de bains, et en profitent pour laver leur linge, pendant qu'ils ne l'ont pas sur le dos. Le bain de vapeur, avec ses réactions violentes et la douce prostration qui y succède, est un des condiments essentiels de la vie russe et, de plus, une fête, un délassement. Pour les riches, c'est un passe-temps ; pour les très pauvres, c'est une heure bénie où ils quittent leurs vêtements sordides et pleins de vermine, pour se purifier, pour s'ébattre dans une molle et chaude humidité, avec la gaîté du lavage en commun et l'insouciance presque enfantine que l'homme ressent lorsqu'il revient à la bonne nudité primitive.

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Dans le crépuscule, sous la pluie, des cloches laissent tomber, comme de lents répons, de temps à autre, un bourdonnement qui ondule. Ces sons de cloche rares, à la nuit tombante, sont mystérieux et tendres.

Mais voici qu'après les saluts échangés, elles se mettent toutes en branle pour annoncer l'office du soir. Une grosse cloche, notre voisine, se hâte, puis tout d'un coup, une basse plus profonde encore vient couvrir sa voix ; alors, sur la ville endélugée, s'élancent par milliers les sons de cloches. Une petite crécelle, tout près de nous, se dépêche, avec sa voix aiguë : elle a l'air d'une petite servante agile se démenant parmi les grosses dames importantes, qui ronflent à temps égaux leurs litanies de bronze. Bientôt, c'est sur toute la ville un bruissement ininterrompu, où se détachent, par leurs rythmes gais, des carillons sautillants.

Les cloches russes, dans leurs clochers construits à part, à côté des églises, sont bien plus savantes que les nôtres ; elles sont rangées en gammes, et des façons d'artistes les manient. Au lieu de se balancer comme les nôtres, elles sont fixes ; c'est leur battant qui se déplace et vient frapper leurs parois immobiles. Par malheur, cette disposition leur enlève presque tout ce qui fait la poésie de nos tintements. Ce battant qui frappe à temps égaux, a l'air d'être un instrument de musique, plutôt qu'un libre accompagnement de la prière : ses coups sont trop calculés, trop secs. Nos humbles cloches sont plus touchantes, avec le lent balancement qui les prend tout entières, avec la molle nonchalance de leur bourdonnement, dont les vibrations, tour à tour assourdies et renflées, se développent et meurent entre chaque oscillation ; elles ont je ne sais quel laisser aller qui se marie merveilleusement à la prière. Les cloches russes sont trop compliquées, trop savantes et musicales pour être pieuses. Une cloche de village est troublante chez nous, quand elle sonne l'angélus ; il faut ici, pour m'émouvoir, même à cette heure de rêve, l'immense bourdonnement de la Ville aux quatre cents clochers.

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Je rencontre çà et là quelques Français aimables et bien élevés, dont la vue me repose un instant de l'observation tendue dans ce milieu étranger. Ils sont du haut commerce ou de la grande industrie, quelques-uns fort riches. Ils jugent la Russie très sainement, me semble-t-il, et touchent bien du doigt ses défauts ; mais ils n'ont, sur le caractère des différentes classes sociales, que de vagues lumières ; il n'existe pour eux que deux espèces de Russes : le _marchand_, retors et, souvent même, de mauvaise foi--et le _moujik_, bon et bête. Ils ont adopté quelques habitudes locales ; ils aiment les maisons chaudes, les vêtements chauds, les bains, les _zakouski_, la chasse. Mais, regardez-les de près : au bout de quinze ans, aussi différents des Russes qu'au premier jour. On les reconnaît dans la rue à leur démarche, au salon, à leur tenue, à table, à leurs gestes. Pourtant ils n'ont pas, comme eussent fait des Anglais, conservé intact le type national : ils se sont modifiés au contact de l'autre civilisation, pas assez pour s'y adapter, mais trop déjà, pour qu'on puisse nier les influences subies. Leur nature est maintenant quelque peu hybride : leurs habitudes, l'angle de leur jugement, ne sont plus tout à fait français : leur langue même s'est chargée d'éléments douteux, pris au pseudo-français classique de la société russe, ou bien au jargon mâtiné d'allemand que parlent avec eux les commerçants. Aussi leur situation est-elle mal définie dans ce pays qui les fait riches. Très supérieurs d'éducation et de manières aux _Kouptsy_ (marchands) du commerce moyen, dont la grossièreté leur répugne, ils n'ont pas, en revanche, d'intérêts assez variés pour se mêler avec plaisir à l'élite cultivée de la société russe. En France, leur distraction consistait dans la chasse et dans de grands dîners luxueux, leur vie intellectuelle, dans les discussions politiques. Que peuvent-ils faire ici, et comment dépenser ce gros argent qu'ils amassent ? Les vulgaires débauches de certains richards russes les dégoûtent : l'ivrognerie est restée pour eux ce qu'elle est chez nous, un vice ignoble. Où passer leurs soirées ? dans les théâtres ?--ils ne savent pas le russe. Pour qui déployer un grand luxe de table ? les Russes, sauf peut-être quelques millionnaires extravagants n'y prêtent pas attention. Et la politique, qui, là-bas tenait sans cesse leur esprit en éveil, qui, le soir, après les affaires, les faisait s'oublier longuement sur la table chargée de liqueurs, en des discussions interminables, sous la fumée des cigares ;--la politique, que leur importe-t-elle à présent ? Leur éducation nationale les avait habitués à placer une partie de leur amour-propre dans le _paraître_ et dans la finesse du luxe--et voici que, dans ce pays, le _paraître_ est peu, et l'intérêt pour les grands raffinements du luxe commence à peine à s'éveiller. Les idées qui les passionnaient là-bas n'ont plus de sens ici : à quoi s'occuperont-ils alors, et de quoi vivra leur pensée ?

On saisit bien chez eux ce grand défaut de notre société : la spécialisation à outrance. Nous n'aimons pas faire des excursions dans les domaines voisins du nôtre : je suis savant ; que m'importe l'agriculture ? je suis commerçant ; est-ce que les livres sérieux sont mon affaire ? Chacun chez soi, s'il vous plaît ! Aussi, qu'arrive-t-il, lorsque nous sommes jetés dans un monde où les barrières intellectuelles sont moins hautes que chez nous ? nous nous trouvons dépaysés. Ces Français ont un métier, ils ont une intelligence et une volonté plus que moyennes, comme en témoignent ces capitaux gagnés dans un pays hérissé de règlements et de pièges, et dont ils ne savent pas la langue ; pourtant, ils ne fréquentent pas cette partie de la société russe qui, en dehors de ses affaires, s'intéresse à des choses relevées, à l'art, à la musique, à la littérature, à la philosophie, au fonctionnement de la vie sociale. Il leur semble que ces Russes sortent de leur sphère : ils ne les imiteront jamais. Vous voyez des Russes qui ne les valent pas, recevoir et lire les principaux périodiques allemands et français : eux, n'ont rien que le _Figaro_. Renan, Helmholtz, meurent durant mon séjour à Moscou : dans presque toutes les maisons russes où je vais, on parle d'eux ; entre Français, on parle de chasse.

Nos compatriotes, bien qu'entourés ici de tout ce qui, en France, ferait le bonheur, ne sont pas heureux. Ils sentent que le meilleur de leurs qualités se perd dans un milieu qui leur reste impénétrable ; leur supériorité de manières, le réseau ténu de délicatesses que leur a données l'éducation française, font qu'ils souffrent ici de riens futiles. Aussi ne songent-ils qu'à s'isoler le plus possible, à vivre entre eux.

Dans ces bonnes soirées où nous sommes réunis, et où j'entends leurs plaintes, je me dis souvent que ce qui nous empêche de nous assimiler aux nations voisines de la nôtre, c'est moins peut-être notre caractère, que le manque de flexibilité de notre éducation.

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La rue moscovite a un aspect débonnaire et bon enfant : elle me fait involontairement penser à un visage de gamin barbouillé. J'y suis frappé surtout par l'attitude conciliante des sergents de ville ; je ne m'étais pas attendu à trouver si peu rébarbatifs ces représentants de la police la plus soupçonneuse et la plus grossière de l'Europe. Ils me sont devenus familiers, et maintes fois j'ai pu observer leur longanimité. Voici une scène que je revois encore, dans une grande rue droite : un sergent de ville, jeune et bel homme, vient de prendre son service ; c'est dimanche ; il est tiré à quatre épingles, rasé de frais, avec la moustache relevée au fer. Une voiture à deux chevaux, munie de ces roues en caoutchouc qui lancent la boue jusqu'au premier étage, arrive tout là-bas, à un train d'enfer, si vite que plusieurs passants s'arrêtent à la regarder. La voiture approche, elle est là, elle a passé, lançant un double jet boueux ; le sergent de ville a été inondé du haut en bas : son manteau ruisselle, et son visage est criblé d'une boue jaunâtre faite de poussière et de crottin de cheval. Tranquillement, il s'essuie, sans un geste de colère, tout en regardant la voiture disparaître au loin.--«_Svini !_» (les c... !) dit quelqu'un, en passant près de l'agent pour traverser la rue.--«Ça ne fait rien ! _nitchévo !_» répondit celui-ci avec un sourire.

Une autre fois, passant, un dimanche de novembre, près du _Dévitché Polié_, j'aperçus un homme du peuple qui marchait à grands pas, vêtu seulement d'un pantalon, le torse nu, malgré le froid : il était ivre. Un camarade qui courait après lui voulut lui donner son paletot, mais il n'en voulut pas et le jeta à terre. L'ivrogne allait traverser l'allée ; un sergent de ville l'aperçut ; sans hâte, il vint au-devant de lui, et, doucement, sans gestes et sans éclats de voix, lui adressa la parole. Au bout d'un instant, l'homme ivre tendit la main au camarade qui s'était rapproché, remit sa chemise, son paletot, sa casquette, et s'en alla... Chez nous, on eût saisi le malheureux, on l'eût brutalement conduit au poste, meurtri par la pression de poignes exaspérées sur la chair nue...

Ces bons sergents de ville sont, en général, les fonctionnaires les plus doux de la police russe. Le plus infirme gratte-papier dans un commissariat est bien autrement grossier et brutal que ces moujiks en uniforme. Ceux-ci sont polis, affables, prêts à rendre un service. Ils se tiennent toujours au milieu des rues, et on les voit, de temps à autre, comme de grands collégiens, fumer dans leur poing une cigarette, en surveillant les environs. Aux carrefours, ils se dressent comme des bornes, que les cochers, sous peine d'amende, doivent contourner.

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Pas d'élégance dans la rue, le climat s'y oppose. Les pieds des passants sont emprisonnés de caoutchoucs, ou, s'il y a de la neige, enfouis dans d'informes et chaudes bottes en feutre ; les corps disparaissent dans des manteaux amples, sans forme, mais chauds, qui touchent presque à terre et se boutonnent sous le menton. Hommes et femmes sont coiffés de toques. Assurément, la toque peut être en astrakhan fin ou en fourrure choisie, et valoir cent ou deux cents francs ; mais, en passant, on ne la distingue point. Il en est de même pour les fourrures, qui sont tournées à l'intérieur, ou bien pour les cols, qui sont relevés. Ajoutez que les Russes n'aiment pas aller à pied, que les fiacres sont bon marché, et qu'une aisance moyenne vous permet cheval et voiture.

Les trottoirs sont bordés de bornes en pierre destinées, lorsque la neige exhausse la chaussée, à protéger les piétons contre les traîneaux qui font parfois, de biais, d'involontaires glissades. Ces trottoirs sont très élevés ; de plus, ils sont étroits. Le trottoir n'est pas ici un lieu de promenade et de bavardage, c'est seulement un moyen de communication. D'ailleurs, quand il fait froid, on n'aime pas plus parler que fumer dehors : le contact de l'air glacé avec l'arrière-gorge est aussi désagréable que dangereux. La rue est donc faite pour se rendre d'un endroit à un autre et non pas pour s'y attarder, pour voir ou être vu. Les étalages, sauf dans deux ou trois rues, sont rudimentaires et ne tirent pas l'œil. C'est même une coquetterie de certaines grosses maisons de manier des articles précieux dans des magasins nus, sans apparence. Les boutiques les plus élégantes, dans les rues ordinaires, sont celles des pharmaciens et des boulangers--le pain de Moscou est célèbre ; quant aux boucheries, béantes sur la rue, avec leurs viandes ouvertes dans la peau, ou étalées sur des tables, sans apprêt, sans soin, elles sont répugnantes.

Une rue de Londres est bruissante d'affairement, de gens pressés qui vous croisent ou vous dépassent indifférents. Une rue de Paris est animée sans hâte, active sans bousculade, élégante sans tapage. Une rue de Berlin est d'une propreté minutieuse qui, dans certains quartiers, fait presque mal, parce qu'un chien qui passe ou un ouvrier en chapeau défoncé y font tache ; en outre, elle est si large qu'elle ne paraît jamais remplie. Une rue de Moscou n'est ni active, ni élégante, ni propre ; elle a une vie paisible, tour à tour, dans du gris et dans du blanc, avec de petits véhicules, fiacres ou traîneaux, et des files de chariots, interminables et lentes, qui semblent des déménagements résignés d'on ne sait quels inépuisables magasins[26]. C'est assurément la plus aimable des rues que je connaisse en Europe.

[Note 26 : Les chevaux russes ont plus d'endurance que de force : on les charge peu : six ou sept sacs de farine, par exemple ; mais on multiplie le nombre des camions acheminés en file indienne.]

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«Les Russes, dit-on couramment, savent toutes les langues.»--C'est une grosse erreur. Ils apprennent presque toujours, il est vrai, la langue des pays étrangers sur lesquels ils s'aventurent, mais ce sont toujours les mêmes qui voyagent à l'étranger, et, forcément une minorité.

Les Russes n'apprennent pas une langue vivante plus vite ni mieux qu'un Allemand ou un Français ; seulement, leur prononciation est beaucoup plus correcte : lorsqu'ils savent cent mots d'une langue, ils les prononcent si aisément, qu'ils donnent l'illusion d'une connaissance assez complète. Ce qui a fait naître la légende relative à leur facilité d'apprendre les langues, c'est d'abord que l'on n'a vu longtemps à l'étranger que la haute aristocratie[27] russe ; or, ces familles ne parlaient russe qu'à leurs domestiques, et, encore, fort incorrectement ; le français était leur vraie langue maternelle. C'est aussi parce que les enfants des riches familles appartiennent dès le berceau, et pratiquent sans cesse une ou deux langues vivantes.

[Note 27 : Sous Nicolas, un passeport coûtait plus de mille francs, et, par suite, n'était pas accessible à beaucoup de personnes.]

Mais, si l'on se mêle, en Russie, à cette partie de la société qui n'a étudié le français ou l'allemand qu'au lycée[28], ou si l'on fréquente, à l'étranger, des Russes qui n'ont pas appris ces langues avec leurs gouvernantes, on s'aperçoit qu'ils éprouvent autant de peine que nous à les étudier, une fois parvenus à l'âge adulte. Je sais des Russes qui vivent en France ou en Allemagne, et qui écorchent les deux langues sans pitié. Il faudrait en finir une bonne fois avec ce préjugé qui fait des Slaves les «appreneurs» de langues par excellence, et des Anglais ou des Français les peuples les plus réfractaires à cette étude. Certes, il est, par tout pays, en Russie comme chez nous, des gens qui ne retiennent pas les mots d'un idiome étranger ; mais, pour la moyenne, cette étude ne présente que de médiocres difficultés : il n'y faut que de la persévérance. Les Russes le savent si bien qu'ils ne considèrent l'étude des langues que comme un _moyen_ de travail ; nous sommes, nous, si en retard sur ce point, que, lorsque d'aventure nous possédons deux ou trois langues vivantes, nous croyons avoir réalisé une _fin_, et nous croisons orgueilleusement les bras.

[Note 28 : Les classes de langues vivantes dans les lycées russes sont plus faibles que n'étaient les nôtres avant la suppression du thème au baccalauréat : depuis cette mémorable réforme, nous nous valons.]

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Beaucoup de femmes russes paraissent supérieures à leur mari, même quand celui-ci est très intelligent. C'est bien souvent, je le sais, une illusion d'optique, mais cette remarque frappe tous les Français. Nous sommes prévenus ainsi par l'attitude indépendante de la femme russe, qui ose avoir une opinion en dehors de son mari, et l'exprimer devant un étranger. En outre, l'étiquette russe, moins sévère que la nôtre, n'interdit pas, dans un salon, les discussions passionnées. Les visiteurs ont une grande liberté d'allures ; il ne restent pas rivés au fauteuil qu'ils ont choisi dès l'entrée ; ils peuvent se déplacer, choisir leur interlocuteur, se mêler à telle discussion qui les intéresse ; les vastes proportions des salons russes invitent à cette dispersion, de même que nos salons exigus font une nécessité du demi-cercle autour du foyer. La femme se trouve ainsi mêlée à des conversations sérieuses, au lieu d'être condamnée aux éternelles causeries sur les potins et les chiffons. Puis, la société russe n'a pas encore attaché à toutes les opinions une étiquette qui les fait nobles ou roturières ; on n'observe guère ici non plus de ces opinions de famille qu'on voit, ailleurs, professées en tout lieu, sur le même ton, par le mari et par la femme. On n'échange pas de regards avant de se prononcer sur une idée : on dit ce qu'on en pense, si l'on en pense quelque chose. La banalité n'est pas exclue par là, mais la conversation y gagne parfois une élévation, une ardeur convaincue qui vous emportent : surtout, les femmes s'y mêlent autrement qu'en minaudant.

N'oubliez pas que, si la femme est très libre de ses pensées, en retour, on ne la ménage pas dans la discussion. Causer n'est plus l'équivalent de : être aimable ; les choses qu'on dit ont une certaine valeur pour ceux qui les disent : dès lors, il n'y a plus à garder de ménagements galants. On discute avec une femme comme avec un homme ; l'ardeur féminine est excitée par cette lutte, l'imagination s'échauffe, les arguments se pressent, tumultueux : vous n'êtes guère habitués à voir une femme mettre autant d'elle-même dans une causerie : vous l'admirez.

Grâce à cette indépendance, on arrive à connaître une Russe bien plus vite qu'une Française : circonstance heureuse, car elles gagnent à l'intimité. Souvent jolies, elles ont pourtant peu de grâce : on s'aperçoit vite qu'elles sont habituées à traîner aux pieds de lourdes chaussures imperméables, et à porter sur les épaules des vêtements épais et sans forme : la grâce suprême de la démarche et des attitudes leur est refusée. Rapprochées de l'homme par leur indépendance, elles ont pris quelque chose de notre disgracieuse allure. En revanche, elles sont singulièrement attirantes et captivantes, grâce au moelleux et à la franchise de leur esprit, grâce à leur simplicité et à leur conviction. Comme on les connaît mieux, quand elles déplaisent c'est plus sûrement ; quand elles plaisent c'est peut-être plus à fond ; quand on les aime... je suppose qu'il se mêle au trouble de la passion un sentiment de sécurité confiante, rare partout ailleurs.