Part 15
Qu'ai-je trouvé de russe dans cette soirée ? D'abord, la nuance des caractères, plus tranchés évidemment que chez nous, avec des angles plus vifs ou moins dissimulés. Une variété d'intérêts que j'ai rarement observée ailleurs, sauf peut-être en Angleterre, dans quelques milieux d'élite. Puis, une façon de considérer les choses, qui, au premier abord, nous déroute un peu, nous autres Français : tous ces jeunes gens semblent plus préoccupés de faire entrer dans une formule abstraite leurs observations sur un sujet donné, que de coordonner ces observations pour mettre en valeur les importantes. Une tendance au pêle-mêle, avec une teinte philosophique. Enfin, l'extraordinaire simplicité. La simplicité ne consiste pas seulement à ne pas se gêner : je la vois surtout dans une confiance telle à l'égard les uns des autres, que vous ne songez pas un seul instant à la manière dont on jugera ce que vous direz et ce que vous ferez. On est simple parce qu'on ne fait pas de retours incessants sur soi-même, parce qu'on ne cherche pas à briller coûte que coûte, à bien dire, à penser élégamment ; parce que toute préoccupation relative à l'impression que produira votre moi, disparaît dans l'instant même où vous produisez ce moi. Entre gens mal élevés, la simplicité se manifeste par un mutuel et grossier sans-gêne, et par une commune insensibilité d'épiderme : la société de personnes restées à mi-chemin entre l'ignorance et la culture moderne, est particulièrement insupportable en Russie. En revanche, entre gens de bon ton, la simplicité est délicieuse.
Comme tous ici sont très simples, ils se préoccupent bien plus des choses qu'ils disent, que de la façon dont ils les disent ; au lieu de joliment piétiner sur place, ou de s'exténuer en de coquettes méchancetés, la conversation s'élève sans effort et s'abaisse sans tomber à plat. D'ailleurs, ce n'est pas toujours une conversation générale : le laisser aller des _papirosses_ que nous fumons, la nécessité de frotter une allumette ou de chercher un cendrier, nous empêcherait, à défaut d'autre prétexte, de rester immobiles sur nos sièges, et toujours attentifs au même sujet traité. Nous allons sans contrainte d'un groupe à l'autre, et nous causons ici ou là. Les sujets sont variés : le dernier tour joué par la censure et le plus récent potin politique nous ont occupés ce soir, aussi bien que la littérature, la Rose † Croix et les décadents. N'oubliez pas que, sur sept personnes présentes, quatre ont vécu dans plusieurs pays, et que chacune sait au moins trois langues vivantes.
Conversation libre, sans pédantisme, sans pose ; libre réunion d'esprits pour qui la discussion est autre chose qu'une façon de tuer les heures ; grand sérieux au fond de toutes ces opinions, émises par des hommes à qui la vie n'apparaît point comme une longue route droite, serrée sur chaque côté par l'immuable haie des nécessités sociales,--mais qui voient, ou rêvent des moyens d'agir personnellement sur l'ordre de choses établi ; sentiment que chacun de ces hommes a d'un but à poursuivre, d'un but qui n'est pas borné à l'accomplissement d'un métier ni à l'obtention d'une place, mais qui domine l'intérêt personnel, pour se fondre dans l'intérêt plus haut d'une société jeune encore, malléable, et désireuse de généreux perfectionnements.--Voilà ce que j'ai cru voir de spécial dans cette soirée, qui n'offre, d'ailleurs, pour moi, rien de mémorable, et que j'ai, entre dix, choisie comme type.
* * * * *
--Vous connaissez Monsieur un tel ?
--Oui !
--Quel homme est-ce !
--_One bogaty tchélovièk !_ (C'est un homme riche.)
Cette réponse, en Russie, définit un homme : pour toute une part de la société, le monde est divisé en hommes qui sont riches et en hommes qui ne sont pas riches. Le peuple, la petite bourgeoisie, et le gros commerce, qui emploient ce mot, y voient au fond ceci : «Il est riche, donc il est capable de satisfaire sans remords tous ses appétits. Il peut paresser sans manquer de pain ; il peut s'enivrer sans que sa femme le gronde ; il peut beaucoup manger, sans craindre autre chose que les indigestions.--Il est pauvre, donc ses vices auront pour lui de funestes conséquences, et un jour, peut-être, il aura faim.»
La Russie n'est pas un pays où la pauvreté soit honteuse : on n'y montre pas du doigt les besogneux. Mais, ce peuple insouciant, qui aime autant le marchandage et le commerce, qu'il dédaigne l'argent, est presque incapable de cette vertu d'économie qui est la règle dans la moindre de nos familles. Être pauvre, ce n'est donc pas, là-bas, comme souvent chez nous, donner à penser qu'on diffère de ses voisins par une prodigalité condamnable, c'est tout simplement être semblable à tous, subir, comme tous, la loi de commune misère. Mais ceux qui sont riches, ceux qui ont rencontré sur leur route la bonne veine, sont des hommes à part : on ne songe guère à attribuer leur fortune à des qualités d'épargne et de conduite ; non, la richesse leur est venue parce qu'ils sont rusés et que le ciel les favorise. Aussi choie-t-on ces heureux avec une déférence très sincère. C'est un homme riche ! il mérite un salut plus profond et un empressement plus rapide. On se courbe en deux sur son passage, quelques-uns, certes, par cuistrerie, mais beaucoup, simplement, pour saluer une force rare, un don de nature qui n'est pas commun.
* * * * *
Je reviens de la _Tour de Soukharef_ : c'est une massive construction de briques, au pied de laquelle s'étale, chaque dimanche, le plus invraisemblable marché de bric-à-brac. Tout Moscou semble dégorger là ses vieilleries, et Dieu sait s'il s'en trouve, dans cette ville où les pauvres savent faire resservir les plus informes débris. Des boutiques volantes sont installées en files compactes, et, dans les étroits passages, circule une foule active et peu bruyante. Sur ce marché en plein vent, tout se trouve, depuis des fourrures de prix jusqu'à des cure-dents prêts à changer de maître. Il y a du neuf et du vieux, de l'entier et du cassé. Tout est là, pêle-mêle : les objets de l'ameublement et de l'habillement, du luxe et du simple nécessaire ; des samovars à côté de pendules, des terres cuites au milieu de débris de ferraille, des chromos, des icônes, des jouets, des victuailles, des livres en toutes langues, que feuillettent des étudiants aux longs cabans noirs lisérés de bleu. Bref, un épouvantable capharnaüm de choses sans lien, un violent et impayable raccourci de la vie russe.
De tous côtés, on marchande, on discute. Lorsque le boutiquier croit deviner un acheteur, il devient tout à coup bavard, vante sa marchandise, la montre, la tourne et la retourne entre ses doigts avec une dextérité singulière. Le plus souvent, il ne s'offense pas de s'entendre offrir le quart du prix demandé ; il se défend, voilà tout : parfois, il surprend quelque naïf :
--Combien cela ?
--Dix roubles.
--Allons donc, ça vaut deux roubles à peine !
--Eh bien, prenez-le pour deux roubles !
Les Russes, qui ont un instinct spécial pour le marchandage, s'en donnent ici à cœur joie. C'est plaisir de voir la ténacité avec laquelle, de part et d'autre, on se dispute quelques misérables copecs ; que de ruse déployée, que d'arguments inventés sur l'heure ! Les yeux s'éteignent ou brillent, selon les cas ; on fait l'indifférent, ou bien on discute longuement, avec des gestes, des éclats de voix, des rires nerveux, des fausses sorties. Approchez-vous : ce moujik propose 12 copecs et le marchand en veut 13. Notez que cet acheteur si âpre jettera au vent un rouble (100 copecs) à la première lubie. Marchander tenacement, puis vivre sans compter, voilà les deux extrêmes, unis sans cesse, de la vie russe dans le peuple.
* * * * *
Le soir tombe sur Moscou, et dans la froide clarté rose qui fait resplendir les croix d'or des coupoles, des milliers de cloches, mêlant leurs voix, sonnent un angélus d'allégresse : les saintes icônes viennent de rentrer de leur grand pèlerinage au monastère de Troïtsa.
Avec la _Lavra_ de Kïef et le couvent de Solovietzk sur la Mer Blanche, Troïtsa compte parmi les lieux saints de la Russie. En outre, ce monastère, qui se trouve tout près de Moscou, a joué un rôle considérable dans les guerres des derniers siècles, et a résisté victorieusement aux attaques des Polonais. Le 25 septembre (7 octobre) ramenait le 500e anniversaire de la mort de saint Serge qui fut son fondateur ; une fête fut décidée. Moscou résolut de l'organiser, et la corporation des _Khorouguevénossi_ conçut l'idée d'une solennelle procession, à laquelle prendraient part toutes les églises de la capitale.
Ces porte-étendards sont une des curiosités des grandes fêtes russes : ce sont des hommes très pieux et surtout très robustes, qui portent dans les processions les énormes bannières d'or et d'argent massif. Ils forment une confrérie puissante à tous égards ; on comprend que l'idée de la fête soit partie de ceux même qui en devaient porter toute la responsabilité et de plus, tout le fardeau. Le gouverneur, craignant une recrudescence du choléra parmi les pèlerins, ne voulut pas, d'abord, accorder l'autorisation, mais il dut s'incliner devant l'autorité du Saint Synode.
La procession est partie du Kremlin. Une foule immense encombrait les rues : des curieux surtout. Les centaines d'églises de Moscou avaient envoyé là tous leurs étendards, mais, par ordre du métropolite, on n'emporta point ceux dont le poids dépassait 64 kilogrammes ! Les cloches sonnèrent, une fanfare de régiment se fit entendre, et, sous un froid ciel gris, ils partirent pêle-mêle, paysans, ouvriers, bourgeois et mendiants : lentement, le cortège s'achemina sur cette route, longue de 70 kilomètres. On devait marcher quatre jours : on camperait en route, au petit bonheur.
N'ayant qu'une médiocre envie de dormir à la belle étoile, je partis seulement le lendemain, avec Serge Ivanovitch, déguisé, comme moi, en pèlerin marchand. Nous voici de bonne heure sur une de ces chaussées en cailloux pointus qui forment ici le nec plus ultra des routes soignées. Des traînées de pèlerins y sont semées ; ce sont des retardataires qui regagnent comme nous la procession. Tous pareils, avec leur grise pelisse en peau de mouton, qui fait jupe autour des jambes, avec leur casquette ou leur bonnet fourré, et avec leurs sandales d'écorce tressée, ces _lapty_ que retiennent des ficelles enroulées autour des bandes de toile qui couvrent les jambes en guise de bas. Sur leur dos, pend un sac en toile retenu par des cordelettes ; à la main, un long bâton.
Dans les _isbas_ où nous faisons halte pour prendre le thé, on nous donne des détails sur la procession qui nous précède. Les femmes trouvent cela très beau ; seulement elles plaignent beaucoup les porte-étendards. Les pèlerins ont été fort embarrassés pour passer la nuit après la première étape ; on les a entassés sous des préaux et dans des granges ; un moujik me dit en avoir logé 70, à cinq copecs par tête : il voudrait en voir toutes les semaines, des processions ! Partout, à la traversée des villages, la route est jonchée de sable fin, et de rameaux de genévrier. Sans cesse nous dépassons de nouvelles bandes de pieux promeneurs et de mendiants. Je demande à un bambin d'une douzaine d'années :
--D'où viens-tu donc ?
--Je viens de Kïef.
--A pied ?
--Mais sans doute ! répond-il avec un sourire et un air décidé. Sans doute ! et comment sans cela ?
--Et tu es seul ?
--Oh non ! je suis avec des amis !
Ces amis sont de tout jeunes gens vêtus de la soutane et du bonnet noir pointu du moine ou du _strannik_ (errant).
Le village marqué pour le deuxième campement ne compte certainement pas 300 âmes--et ils sont là huit mille[25] environ. Les prêtres, naturellement, se tirent tout de suite d'affaire : un riche propriétaire du voisinage a envoyé des voitures pour les amener dans sa villa. Les _Khorouguevénossi_ ont déposé dans l'église leur précieux fardeau, et se promènent par petits groupes en fumant des cigarettes. De tous côtés, vont et viennent les personnages officiels chargés de régler le mouvement de cette foule. En Russie, on s'entend fort bien à organiser un service d'ordre : en premier lieu, un détachement de Cosaques ; ils ont de bons chevaux, de bons knouts et de bons revolvers ; puis, des gendarmes, et des agents de police en manteau gris. Aussi, pas un cri, pas une rixe. D'ailleurs, il n'y a pas d'ivrognes, la vente de l'alcool ayant été interdite sur le parcours de la procession. Des médecins sont là, chargés d'isoler ceux qui tomberaient malades ; la crainte du choléra a déterminé le _zemstvo_ (États de la province) à faire construire des préaux où les pèlerins reçoivent gratuitement des bols de thé : on espère les empêcher ainsi de boire de l'eau crue. Des marchands ont installé au bord de la route leurs auvents, où ils débitent du pain, des fruits, de la charcuterie, du fromage ; ils se plaignent de ne pas faire leurs frais : il y a trop peu de monde, et puis, chacun s'est muni de provisions.
[Note 25 : Ce chiffre n'est pas donné au hasard : j'ai fait des observations aussi exactes que possible. Les pèlerins se croyaient au nombre de 50 à 100 000.]
En m'approchant d'un groupe compact, je vois sur le sol un porte-étendard en proie à une attaque d'épilepsie : c'est le septième ou le huitième, depuis Moscou. Ces crises, apparemment, ont été déterminées par la fatigue. Les _Khorouguevénossi_ portent leurs bannières au moyen d'une courroie qui, passant sur leur cou, soutient un godet qui pend tout près de terre, entre leurs pieds, et dans lequel s'enfonce la hampe. La bannière est encore un peu soutenue par deux perches latérales que des aides supportent, mais cela ne soulage guère le malheureux porteur : il fait peine à voir, le cou tendu, les muscles raidis, les vaisseaux de la tête et du cou gonflés à éclater.
J'avais remarqué une toute jeune fille, ravissante sous son méchant fichu de laine, avec son teint pâle et ses yeux agrandis de poitrinaire : sans doute, pensai-je, elle va demander à Dieu sa guérison. Quelqu'un m'a appris qu'il n'en était rien. Orpheline de bonne heure, cette jeune fille a fait vœu de se consacrer au pèlerinage des lieux saints : elle est _errante_ de profession. Ils sont ici par centaines, ces _errants_, ces _stranniki_. Ils vont lentement de village en village, de couvent en couvent, sans souci, à la grâce de Dieu, nourris d'aumônes, de vols, parfois, se signant à la vue des églises, murmurant une prière à chaque icône rencontrée.
Dans cette foule, je ne vois pas d'extase. On est là comme chez soi, on s'occupe paisiblement du thé du soir, puis, la prière faite, on cherche un coin pour dormir ; le reste, qu'importe ? Je me figure que les Croisades devaient ressembler à une procession de ce genre : des haillons et des équipements sombres ; de l'insouciance, de la foi ; moins d'ordre peut-être, car les Cosaques n'étaient pas là, mais la même résignation souriante et la même odeur forte des corps pressés.
* * * * *
Le matin de la fête, la petite ville de Troïtsa était noire de monde. Nous sommes allés d'abord au-devant de la procession que nous avions dépassée la veille au soir. Il fait un froid léger d'automne, dans un clair matin. Le cortège doit arriver sur une route qui débouche de la forêt, et, dans la plaine environnante, des curieux ont campé ; çà et là, de longues fumées droites montent dans le soleil.
Enfin, voici le cortège ; il s'avance avec une majestueuse lenteur. En tête, un groupe serré, au centre duquel gesticulent des _Yourodivouis_ ; ce sont des fous religieux ; couverts de chaînes dont ils traînent volontairement la meurtrissante pénitence, ils chantent des cantiques et invectivent entre temps la foule silencieuse. Puis, voici les étendards d'or : ils resplendissent dans le soleil, avec les gauches oscillations que leur communique la marche saccadée, épuisée des porteurs. Puis voici des icônes, et parmi elles, la plus sainte de toutes, la _Vierge d'Ibérie_, qui va, elle aussi, rendre visite au couvent. Le clergé vient ensuite, en longues chapes jaunes et en bonnets de velours violet. Enfin, le peuple, encadré par des Cosaques et des gendarmes. C'est un bizarre défilé dans ce fin décor d'automne...
Un peu plus tard, dans la ville, j'aperçois de nouveau la procession. Derrière moi, des femmes se signent au passage de chaque bannière ; un moujik leur nomme toutes les églises d'origine : «Celle-ci, de l'église de l'Arkhange, celle-là, de Saint-Nicolas le Charpentier, cette autre, de Saint-Jean sur les pattes de poule...» ; et les femmes répètent : «Que c'est beau, Seigneur, que c'est beau !...» Dans la foule, des camelots vendent des brochures, des chapelets, des médailles commémoratives, et jusqu'à la _veilleuse du centenaire_.
Il est bien beau, en vérité, ce cortège qui monte lentement au cloître, salué par le mugissement des bourdons et les notes allègres des petites cloches. Un instant, tout là-bas, les étendards se sont arrêtés avant de pénétrer dans le monastère ; on eût dit des êtres surhumains, dont les têtes étincelantes dominaient la foule silencieuse, agitée par une houle de signes de croix. J'ai compris à ce moment toute la grandeur qu'aurait pu avoir ce spectacle, si, au lieu d'une fête banale, un sentiment profond et unanime, l'écrasement d'une défaite ou l'exaltation d'une victoire faisait battre tous ces cœurs. Mais en ce moment, ces deux cent mille spectateurs ont beau se signer, et prier, peut-être, ils sont plus captivés par le spectacle que pénétrés de religieuse émotion.
Tout ce déploiement de splendeurs, cet immense concours de peuple, cette visite au couvent richissime, dont les moines, gras et soignés, n'inspirent, même aux Russes, aucun respect véritable, toutes ces pieuses cérémonies m'ont peu ému en somme. Peut-être les habitudes que nous donne la forme concentrée du catholicisme nous rendent-elles peu accessibles à une religion beaucoup plus prodigue de gestes ? Sans doute, ce genre de spectacles porte toujours en soi une certaine majesté ; mais celui-ci m'a semblé trop pittoresque et joli pour être grandiose, trop bien réglé pour être empoignant.
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Alexandre Ivanovitch, mon hôte moscovite, le chef de la famille qui m'a donné abri à chacun de mes voyages, est un homme superbe de quarante-cinq ans, avec une belle tête classique encadrée d'une opulente barbe blanche. C'est une nature normale, bien typique, contente de peu, douce dans sa force, avec des éclats brusques et de bonnes gaietés épanouies. Un homme sain, égal, équilibré, indulgent. Je l'ai vu de bien prés, durant ces mois passés sous son toit ; j'ai pu apprécier mieux qu'à la volée, la droiture et la netteté liante de son caractère. Je ne cherche pas à le poétiser, mais je note en lui un type qui réunit, dans les tons effacés, une partie des qualités que j'apprécie au pays russe. C'est ici encore, dans le modeste courant de la vie une franchise plus ouverte, une affabilité moins pressée et moins comptée que chez nous.
Nous causons souvent, longuement, sous la lampe...
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Quand deux Russes se rencontrent, en dehors des affaires, s'ils sont du peuple, ils boivent ensemble ; s'ils sont de la société, ils jouent aux cartes. Les cartes, c'est la passion avouée de la société russe. Comment, sans elles, tromper l'ennui des interminables hivers ? Travailler ? lire ? on en est bientôt las. Rêver ? l'horizon est si triste ! Le Slave, avide d'émotions, préféré jouer. Il aime les nuits passées à la lueur des bougies autour de la table verte, les cendriers qui peu à peu s'emplissent de cartons de _papirosses_, la table qui se blanchit sous les longues additions inscrites à la craie, à même le tapis, et imparfaitement effacées, de temps à autre, avec une brosse dure. Un souper, modeste ou luxueux, il n'importe, coupe la nuit. C'est le seul moment où l'on cause, car, en jouant, on ne cause pas, sinon du jeu. N'est-ce pas là encore un des précieux avantages des cartes ? vous permettre d'être en compagnie, tout en vous épargnant la fatigue vaine de causer. Oh ! les bonnes cartes !... Et le jeu continue jusqu'au matin, sous la fumée grise et bleue des cigarettes à bout de carton, au milieu de la poussière de craie, dans le silence de la maison endormie et de la rue emmitouflée de neige.
Ceux que leur sort condamne à passer l'hiver à la campagne n'y ont guère d'autre passe-temps que les cartes. Mais, à la ville, on joue aussi, dans les familles les plus honorables et les mieux tenues, des nuits entières, parfois. Je sais des mères de famille qui passent au jeu une ou deux nuits par semaine ; et je ne parle pas des hommes !
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Plus on s'avance vers l'est, plus l'art du bain se raffine. Nous autres, Occidentaux, nous nous croyons très propres parce que nous avons soin de nous tremper chaque matin le nez dans une grande tasse d'eau, et que, de temps à autre, nous glissons notre corps dans une baignoire, où l'eau n'est même pas renouvelée. Nous avons l'apparence de la propreté, et elle nous suffit.
Les Russes, qui n'en ont ni la réputation, ni l'apparence, en ont du moins la réalité. Aussi leurs bains sont-ils partout d'une parfaite commodité ; dans quelques villes, comme à Moscou les _Bains centraux_ ou _Sandounovski_, ce sont des merveilles.
Le principe du bain russe, c'est la vapeur ; quand, en outre, on veut se laver, on se livre aux mains d'un moujik qui se charge de vous décrasser. Ces deux cérémonies se passent, ou bien en public, dans les _bains communs_, ou bien en petit comité, dans les _numéros_.
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Un _numéro_. Trois pièces : la première est joliment meublée avec des tapis, des divans recouverts de linge frais, des miroirs, une toilette : on s'y déshabille. Dans la seconde, se trouvent une baignoire, une pomme de douche, un banc à claire-voie, des seaux en bois et des robinets dans un coin ; on s'y lave. Dans la troisième, un grand poêle en maçonnerie : on s'y étuve. Prix, de un demi à dix roubles (de 1,50 à 30 francs).
--Voulez-vous un baigneur ?
Un moujik entre, respectueux. Il assujettit le crochet de la porte, puis, debout dans un coin, il retire décemment son pantalon, détache pudiquement sa ceinture, fait prestement passer sa chemise-blouse par-dessus sa tête, et apparaît tout nu, à la réserve, parfois, d'un scapulaire ou d'une médaille qui lui sautille autour du cou.
Ce modeste gaillard entreprend, à forfait, de vous nettoyer à blanc. Il vous fait étendre sur une natte de joncs, posée sur le banc à claire-voie, et, au moyen d'un paquet de fibres de bouleau, sorte de grattoir doux qu'il enduit de savon, il vous frotte, vous refrotte et vous nettoie avec une gravité et une application impayables. Pour lui, vous n'êtes pas, évidemment, un homme, un épiderme, mais simplement une chose malpropre qu'il a promis de lessiver. Il vous manie, toujours sérieux, et suant à grosses gouttes sous l'effort, il vous manie, et vous retourne comme un paquet. Puis, quand il vous juge bien décrassé, il vous fait relever, et vous verse sur la tête un chapelet de seaux d'eau. On sort de ses mains propre comme un sou neuf. La sieste est douce alors, sur un divan, même sans les agréments supplémentaires que l'administration prévoyante offre de vous y envoyer.
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Les _bains communs_ sont vraiment typiques. Dans d'immenses salles, à certains jours, des centaines d'hommes sont réunis, pour goûter en commun, moyennant cinq sous, les jouissances du bain qu'ils ne peuvent se payer en petite comité.
Une première grande salle où l'on se dévêt est répugnante d'aspect, avec ses banquettes longues, où traînent des paquets de vêtements surmontés de chemises non empesées, avec ses odeurs, avec la population qui y circule toute nue, étalant ses masculines laideurs sous l'éclairage ardent.