Au pays russe

Part 14

Chapter 143,575 wordsPublic domain

A partir de ce jour-là, j'ai compris--entre autres choses--la puissance du _dvornik_, et, bien que je fusse habitué à tutoyer Stépane, et qu'il me baisât la main quand je lui donnais pourboire, j'eus pour ce moujik tout-puissant le respect que l'on devine.

Faire viser les passeports et les pièces d'identité, c'est peu pour le _dvornik_. Qui donc, si ce n'est lui, observerait les allées et venues des gens qui fréquentent la maison ? et qui donc, je vous prie, aurait mieux qualité pour en rendre compte à la vigilante police ? La surveillance des locataires et de leurs visiteurs est confiée à ce portier que vous voyez, tout le long de l'après-midi, fainéanter dans la cour, dans sa chambrette ou dans les sous-sols, auprès des cuisinières qu'il courtise. Avec son air de n'y pas toucher, avec son sourire vague et nonchalant, il observe tout ce qui se passe, et sait ouvrir l'œil sur les gens mal mis ou d'allures louches. Combien d'associations ou de conciliabules secrets ont été dénoncés par ces agents de la police intime ! Il est vrai que, s'ils sont finauds, en revanche, ceux qui ont intérêt à se cacher d'eux sont d'une prudence extrême. En Russie, on ne confie ses secrets qu'à bon escient et on se défie plus des murs même que des sergents de ville en uniforme.

Un préfet de police avisé observa que, malgré leurs multiples attributions, les _dvorniks_ trouvaient bien encore le temps de flâner. Il eut alors l'idée de forcer les propriétaires à transformer leurs portiers en veilleurs de nuit : le temps d'écrire une ordonnance--les choses vont vite dans ce pays simple,--et Moscou se vit dotée d'une garde nocturne dont bien peu de villes ont la pareille. Toutes les trois ou quatre maisons doivent fournir un homme, agréé par la police, qui passe la nuit entière dans la rue, sans s'éloigner, sous peine de châtiment sévère, des immeubles qu'il doit surveiller. Les rues de Moscou deviennent ainsi, dès la nuit close, les plus sûres qu'il y ait dans une grande capitale. On y voit une haie de solides gaillards emmitouflés d'énormes pelisses en peau de mouton, et assis sur les bornes qui se dressent le long des trottoirs, ou bien sous le petit auvent qui leur est ménagé à côté de la porte cochère. Le plus souvent, il est vrai, ils dorment à poings fermés, mais leur présence n'en inspire pas moins au promeneur attardé une bienfaisante confiance.

On le voit, le _dvornik_ est un personnage important dans une maison russe. Il ne dépend pas moins du maître de police, du _Politsemeister_ (comme disent les Russes), que du propriétaire qui le tient à ses gages. C'est une des figures les plus curieuses du peuple des villes. Parmi eux, à côté d'honnêtes pères de famille, j'en sais plusieurs qui sont roués, menteurs, ivrognes, débauchés, mais amusants et sympathiques malgré tout.

* * * * *

Le Kremlin, dans son énorme enceinte crénelée, c'est toute une ville, la ville des souvenirs russes.

Devant la façade de l'arsenal, 863 pièces de campagne, démontées de leurs affûts, sont alignées sur un rebord de pierre : on dirait l'étalage d'un armurier colossal. Ces canons, comme l'indique une inscription en russe et en français, ont été abandonnés par différents corps de la Grande Armée en 1812. Ils se rouillent à l'hiver, sous la garde d'une sentinelle, attentive à ce qu'on n'en vole pas quelqu'un, ainsi qu'on fit, dit-on, il y a quelques années. Lorsque je veux éprouver un jeune homme de ma connaissance, je le fais passer par là ; résistera-t-il au plaisir de me montrer ces trophées et de faire sonner bien haut l'échec napoléonien ?--Bien peu, malgré les embrassades, les discours, les fleurs, bien peu résistent à l'épreuve... Un bon garçon d'étudiant sérieux m'a dit l'autre jour, avec un gentil sourire : «Tenez, voilà vos canons !»--Je l'ai remercié...

* * * * *

Je sais peu de maisons, à Moscou, où l'on puisse faire une visite sans être forcé de s'asseoir à table : dans la société que je fréquente, haute et moyenne bourgeoisie, littérateurs et professeurs, c'est une règle. Si vous trouvez vos amis à table, soyez sûr qu'on ne vous reléguera pas dans un salon glacial, où, à tour de rôle, monsieur et madame viendront vous tenir compagnie ; au lieu de vous faire cette mine aigrement aimable, les Moscovites vous souriront franchement : «Ah ! vous voilà ! quel bonheur ! nous sommes justement à table : asseyez-vous, Ivan Ivanovitch, asseyez-vous !» Le domestique, de lui-même, a déjà mis un couvert. Ivan Ivanovitch s'est assis à table, et il accepte sans façons de partager le repas. S'il vient de dîner lui-même, on lui fera accepter un peu de dessert, du café, quelque chose enfin. Et surtout, notez le trait, la maîtresse de maison ne s'excusera pas de ce qu'on sert sur la table ; elle ne dira point : «Ah si vous m'aviez prévenu !» elle ne rougira pas de la simplicité du menu, d'un reste servi froid ou remis en sauce. Les Russes de la classe dont je parle ne savent pas encore notre belle vie en façade, avec des intérieurs dissimulés : ils vivent simplement et ne s'en cachent point.

Un écrivain russe me disait : «Pétersbourg, c'est la tête, Moscou, c'est le ventre !» Je l'ai rencontré, lui, je dois le dire, bien souvent à Moscou. Reprocher à Moscou son hospitalière simplicité, c'est être fort injuste, car la table offerte n'exclut pas les intérêts intellectuels. Cette gentille façon de vous faire asseoir au cercle de famille est, au contraire, un sûr moyen de vous garder plus longtemps et d'avoir avec vous une conversation plus intéressante que celle de nos salons ordinaires. Sans doute, il est, çà et là, des gens peu hospitaliers et maniérés, comme aussi des visiteurs indélicats. L'heure des repas variant d'une famille à l'autre, rien n'est plus aisé que de dîner plusieurs fois sans être invité. Parmi mes amis, on déjeunait, ou dînait, selon la maison, à midi, une heure, trois heures, cinq heures, neuf heures : c'est un choix, cela ! On peut être sûr, à quelque moment qu'on se présente, de trouver une salle à manger occupée. Où est le mal, je vous prie ? Si tous les Russes avaient, comme nous les mêmes heures pour leurs repas, et si, de telle heure à telle heure, on était sûr de trouver à table toutes les familles de l'Empire, on ne serait pas tenté de se présenter à l'improviste à ces moments-là chez ses connaissances. La vie moderne, en régularisant nos habitudes, en effaçant les principales différences de famille à famille, nivelle du même coup les effusions de l'amitié, et fait disparaître cette simplicité native et bonne qui s'exprimait à sa façon dans chaque cercle intime : à ce changement, les méchantes gens et les hypocrites ont beaucoup gagné.

Le besoin de simplicité que je signale à Moscou se marque non seulement dans les habitudes, mais jusque dans l'ameublement. Un salon russe n'est pas disposé symétriquement comme le nôtre, avec des sièges qui font demi-cercle autour du foyer, et qui invitent à une conversation générale aussi froide que banale. D'abord, les pièces sont beaucoup plus grandes que les nôtres, et cela se comprend, puisque les Russes sont confinés dans leur maison durant plus de six mois. Le salon, plus vaste, est aussi moins encombré. Avant tout, il renferme quelques plantes vertes, l'inévitable décoration d'un appartement russe. Puis, des divans, des chaises, des fauteuils dispersés en petits groupes par toute la pièce. Veut-on causer à deux ? rien de plus aisé : on prend un divan. Soutenez-vous avec deux ou trois interlocuteurs une discussion animée : voici, dans un coin, des sièges autour d'un guéridon. D'ici, vous ne gênerez personne, et vous pourrez parler, discuter avec passion, sans craindre de manquer de respect à la maîtresse de maison, en laissant paraître quelque intérêt pour le sujet dont on s'occupe. Le salon français, poli, élégant, est niveleur par définition : un élan d'enthousiasme y est déplacé ; le salon russe, au contraire, invite à la sincérité, à la réflexion personnelle, à l'émotion passionnée. On s'y déplace de groupe en groupe sans la moindre gêne, comme si l'on était de la maison : n'avez-vous pas senti en effet, en laissant au vestiaire votre chapeau et vos gants, que vous n'étiez pas un hôte passager, mais un ami vraiment «chez lui» ?

* * * * *

Les Russes sont très accueillants ; c'est un besoin de leur nature. Vous les quittez, ils paraissent vous oublier, vous n'observez pas toujours chez eux de ces longues ondulations de chagrin qui suivent chez nous une séparation pénible. Ils n'ont pas oublié, pourtant : revenez, vous le sentirez bien. La naturelle apathie de leur tempérament est seule cause de leur apparente froideur. Puis, ils ont une façon spéciale de comprendre les rapports d'amitié, un peu déconcertante au début, mais qu'on apprécie à l'user, tant elle est simple et naturelle. Nous avons ici une tendance à faire de l'ami qui nous rend visite le centre de la famille : c'est de lui qu'on s'occupe, c'est avec lui qu'on parle, c'est à lui qu'on donne la bonne place, la belle chambre, le bon lit. Aussi l'ami, sentant combien il dérange ses hôtes, craint-il de s'attarder. Là-bas au contraire, puisqu'il fait temporairement partie de la famille, l'ami a exactement les mêmes droits et les mêmes devoirs qu'un fils de la maison. La vie intérieure ne tourne pas autour de lui : on s'occupe de lui, mais point trop. Les habitudes de la famille ne sont pas suspendues à cause de lui : on allait dîner, eh bien, qu'il se mette à table ; on allait sortir, on l'emmène. Pour le coucher, on ne se mettra pas en grands frais, personne ne songera à lui céder gracieusement son lit, tout en maugréant à part soi ; il y a, dans toute maison russe, au moins deux ou trois vastes divans : on installera sur l'un d'eux le visiteur ; comme les Russes, pauvres ou riches, ignorent tout à fait les raffinements de la literie, coucher sur un divan ne surprend personne. Rien ne sera donc changé dans la vie intime de la maison, et, quand on dira à un ami : «Mais restez donc, je vous en prie !» il sentira bien que c'est sincère, et son hôte n'ajoutera pas, comme il eût fait chez nous, le fallacieux : «Vous ne nous dérangez nullement !» Cela est évident pour un Russe, que l'ami ne dérange pas, puisque c'est un ami. Seulement, il n'aura que sa part du confort général, on ne l'accablera pas d'un gênant empressement. Et l'ami restera, et, se sentant à l'aise, ne changeant rien à ses habitudes, il se montrera tel qu'il est réellement, sans afféterie, sans minauderies. Oh ! les bonnes heures d'expansion !

* * * * *

Sur le _Pont de pierre_, au bas du Kremlin, les tramways ont à gravir une pente assez raide. Nous installerions là une équipe de côtiers avec leurs lourdes bêtes résignées ; les côtiers, sont ici des gamins ; ils accrochent au timon du tramway une chaîne à laquelle sont attelés quatre chevaux qu'ils montent deux à deux, et, d'un élan commun, les six bêtes, excitées du fouet et de la voix, escaladent la pente au triple galop. C'est ainsi pour toutes les côtes qui se trouvent sur le passage d'une ligne de tramways. J'aime voir ces disgracieux véhicules lancés ainsi à l'assaut d'un escarpement, avec leur bondissant attelage en Daumont ; il me semble qu'ils perdent par là quelque chose de leur raideur banale, et qu'ils font moins tache dans ces rues, où passent comme des flèches les magnifiques trotteurs à tous crins.

* * * * *

Les églises du Kremlin, visitées l'une après l'autre, par un éclatant soleil de juin, m'ont fait une impression d'écrasement. Elles sont petites et sombres ; il semble, en y pénétrant, qu'on s'enfonce dans un gouffre noir ; puis, au bout d'un instant, on voit, dans l'obscurité, étinceler des points brillants. Peu à peu, l'œil accoutumé distingue des formes qui se meuvent, et, devant soi, une grande muraille, où l'or et l'argent ruissellent autour d'icônes noires. Qu'elles sont tristes, ces icônes ! Une Vierge à la tête penchée, une Vierge noire, dans la manière de l'école bizantine, baisse sur un Enfant Jésus ses yeux allongés et sans expression. Ou bien, c'est quelque saint, en prière, ou simplement face au public. Les visages seuls, et les mains sont visibles : tout le reste du corps disparaît sous une lourde carapace de métal précieux qui simule la coiffure et les vêtements. Ces images sans vie sont lugubres, dans cette pénombre.

A cette heure, peu de monde : çà et là, des moujiks en haillons, des pèlerins sans doute, en tour de Russie--et le contraste est frappant, entre les richesses inouïes qui s'étalent sur l'iconostase, et les loques crasseuses des pieux visiteurs.

Plus vivement que partout ailleurs, j'ai senti dans ces églises du Kremlin, combien la religion orthodoxe diffère de notre catholicisme ; elles sont sœurs par les dogmes, mais si loin d'esprit ! Dans ces églises sombres, l'orthodoxie prend pour moi une attitude méprisante, écrasante ; sans doute, elle est, par force, une religion égalitaire, et elle accueille aussi bien cet inculte moujik, que le tsar qui viendra ici se faire couronner ; mais, dans cet accueil indifférent fait au faible comme au grand de la terre, je ne sens pas, au fond de ces temples regorgeant de richesses, de bonté vraie. Je crois voir tomber de toutes ces icônes qui tapissent l'_iconostase_, de toutes ces icônes habillées d'or et d'argent, des regards indifférents, insensibles, sans vie. Je ne sens pas ici la divine bonté se faisant douce pour le faible, pour le souffrant, qu'elle attire à soi et qu'elle retient sans effort ; je ne sens pas ici le paisible refuge des âmes, mais bien plutôt, une majesté hautaine et inaccessible, dont le contact est seulement un viatique extérieur, une manière de relique...

* * * * *

--Serez-vous là tantôt ? m'a demandé Mme Z., je reçois aujourd'hui la _Vierge d'Ibérie_...

La _Vierge d'Ibérie_ est une icône miraculeuse, qui passe pour le palladium de Moscou. Elle repose dans une petite chapelle étincelante de lumières, qui se dresse près de la Place Rouge, à l'entrée même du Kremlin. Les moines qui la gardent ont imaginé de faire participer chacun des habitants en particulier à la grâce qu'apporte l'icône trois fois sainte, et de participer eux-mêmes à la joie reconnaissante de ces favorisés. Dans une voiture spéciale, on promène l'icône, et on la conduit, à tour de rôle, à toutes les familles qui en ont fait la demande : le chiffre de l'offrande est facultatif : j'en sais qui donnent dix francs ; un riche marchand, par contre, offre volontiers plusieurs centaines de roubles.--Tandis que l'icône voyage ainsi à travers la ville, une exacte contrefaçon la remplace dans sa chapelle, et les fidèles adorent la fausse image avec autant de dévotion que si elle était authentique.

J'ai attendu l'icône. Vers trois heures, elle est arrivée dans une calèche antédiluvienne traînée par quatre chevaux maigres ; le cocher et les servants sont nu-tête, mais, comme le froid pince, deux d'entre eux se sont fait une mentonnière avec un mouchoir. Dans leur houppelande crasseuse, ces individus hirsutes, sans coiffure et en mentonnière blanche, ont un air tout bonnement sinistre. Pétia, un fils de la maison, et Stépane, notre chenapan de _dvornik_, sont allés, nu-tête eux aussi, attendre l'icône à la portière du carrosse ; les moines servants leur ont volontiers abandonné l'honneur de transporter la _Vierge d'Ibérie_ jusque dans notre salon, et les voilà, suant, soufflant, écrasés sous le poids énorme de ce tableau de métal, qu'ils tiennent par des poignées de cuivre, dévotement.

L'icône, enfin, a été posée sur un canapé, au fond du salon. C'est, comme toutes les icônes, une image noire aux longs yeux sans expression et sans couleur ; la couronne et les vêtements qui encadrent la Vierge et l'Enfant Jésus, sont d'or massif. Dans le diadème sont incrustées des pierres précieuses, diamants, rubis, émeraudes, et, à la hauteur de cet ornement, une plaque de verre est apposée pour éviter les effusions intéressées de quelque dévot sans scrupules. L'ensemble de l'image n'est pas joli, mais le respect dont l'entoure tout ce peuple y attache un intérêt.

Par la porte ouverte à deux battants, tous les locataires et tous les voisins ont pénétré dans le salon : il est même venu des passants, des inconnus ; heureusement, Mme Z., bien que fort pieuse, est une femme d'expérience ; elle a fait enlever du vestibule tous les vêtements qui s'y trouvaient, sachant bien que les dévots passants sont souvent de vulgaires filous.

Chacun vient, en entrant, baiser l'icône ; en vérité, il faut une foi robuste pour effleurer des lèvres cette place, jamais essuyée, où des millions et des millions de lèvres ont apposé d'humides baisers ! Deux moines sont là, couverts de chapes rouges en étoffe rigide ; ils sont sales à souhait, avec leurs longs cheveux et leur barbe inculte ; l'un d'eux surtout, qui a une belle voix de basse profonde, et chantonne les répons, a positivement l'air d'un brigand, et brandit d'un air peu rassurant son lourd goupillon d'argent. Ces moines se dépêchent, se dépêchent de dire les prières d'usage ; ils ne cherchent même pas à mettre de l'expression dans leur psalmodie ; ils bredouillent effrontément. Et les assistants, sans relâche, font des signes de croix et des révérences...

Un dernier baiser, et c'est fini. Pétia et Stépane reprennent dévotement l'écrasante icône, et la reportent dans son carrosse de vieille douairière provinciale, entre le cocher à mentonnière et les moines rébarbatifs. La voiture s'éloigne, la foule circule ; dans le salon, l'encens a mis son lourd parfum.

--Vous faites souvent venir la _Vierge d'Ibérie_, madame ?

--Mais certainement ! une fois par an ; je ne serais pas tranquille sans cela.

--Écoutez, madame, ces moines sont peu engageants, en vérité !

--Les moines ? pouah ! tenez, ne me parlez pas de ces gens-là, ils me répugnent ! je hais les moines ! s'écrie Mme Z...

Mme Z., cependant, est une femme pieuse, et plus d'une fois, elle m'a traité de libre-penseur parce que j'avais mangé de la cuisine au beurre un jour de jeûne orthodoxe.

* * * * *

J'ai passé la soirée chez Michel Pétrovitch. C'est un homme de trente-cinq ans environ ; il appartient à la riche bourgeoisie de Moscou, et donne son temps aux affaires municipales, à des œuvres de charité, et à des controverses religieuses. C'est une de ces figures de la société moscovite éclairée, qui tranchent si vivement sur les hommes d'Occident. Avec sa fortune, il aurait pu mener une vie d'égoïste jouissance : il a préféré se donner à des œuvres qui lui semblent bonnes et belles. Avec cela, c'est un inquiet, que tourmentent à la fois les problèmes de la vie occidentale, et ceux de la vie et de l'orthodoxie russe ; un esprit mobile et fin, persuadé de la bonté des simples, et capable d'enthousiasme pour une idée. Il adore les choses d'art, et son goût, formé aux grandes collections de l'Europe entière, est délicat et sûr. Transportez-le chez nous : vous aurez un dilettante extrêmement intelligent, mais inutile. Pour lui, la question religieuse sera tranchée depuis la vingtième année, et il n'y reviendra plus, sinon peut-être par un raffinement d'esthétisme. Notre vie politique, nos affaires municipales ne lui causeront que du dégoût, car il n'est pas fait pour une lutte de ce genre : sa naturelle combativité, son amour du paradoxe ne sont que des signes de raffinement qui effleurent seulement, sans la pénétrer, sa nature trop sensible. Loin d'aller au peuple, il se reculera, quand il verra ce peuple monter à lui, gouailleur ou menaçant ; que lui restera-t-il, sinon un sourire dédaigneux pour la rue, et une vie égoïste entre les livres, les œuvres d'art et quelques amis de choix ?

Au lieu de ce blasé, la Russie a produit un esprit sans cesse en mouvement, sans trêve en route pour la recherche. Son siège n'est pas fait, ou bien il ne craint pas de le défaire. Le peuple, le bas peuple l'attire, et il donne son temps à d'innombrables fonctions municipales qui n'ajoutent rien à son nom, qui n'embellissent pas ses relations, mais qui lui semblent une suite nécessaire de la place qu'il occupe par sa fortune dans la cité moscovite.

La maîtresse de maison, Véra Mikhaïlovna, est une femme d'une intelligence singulièrement ouverte et sûre. La paisible assurance est la dominante de son caractère : je ne peux mieux me représenter le rôle d'une femme et d'une mère. Sa vie est liée, sans doute, elle n'a plus le droit d'en disposer pour elle-même. Néanmoins elle n'abdique pas sa personnalité, elle ne se laisse absorber ni par son mari, ni par son amour maternel. Il y a toute une part de sa vie intellectuelle qu'elle entend gouverner à son gré ; ce n'est pas là seulement, comme chez tant de femmes, le secret jardin des sensations, des croyances, des sympathies ou des antipathies irraisonnées,--c'est, au contraire, le domaine des idées réfléchies, des convictions appuyées : idées sur la vie, sur la religion, sur l'art. La femme russe, dans la société cultivée, est beaucoup plus près que la Française d'être l'égale de son mari : le despotisme intellectuel qui fleurit dans nos familles les plus tendrement unies, s'observe ici bien rarement. Une femme russe, quand elle est intelligente, a ses idées à elle, et les exprime sous une forme qui lui appartient, sans songer le moins du monde à se modeler sur les opinions de son mari. Sans doute, le danger de cette liberté est dans une affectation d'indépendance qui porte la femme, soit à prendre les allures intellectuelles d'un homme, soit à contredire systématiquement ce que disent les hommes. Mais, lorsque cette indépendance est, comme chez Véra Mikhaïlovna, tempérée par une délicatesse et une grâce infinies, et aussi par une bonté profonde, c'est pour le visiteur ou l'ami une jouissance toute spéciale d'échanger des impressions et des vues avec une femme qui a une opinion tranquille, bien appuyée, et personnelle.

Quelques jeunes gens sont là : Serge Ivanovitch, le vieil ami avec qui j'ai étudié la famine ; Piotre Efimévitch, un savant, très brun, très gauche, très bon, avec des yeux pétillants de malicieuse intelligence. Un tout jeune médecin, barbu, souriant, et dont le teint, presque trop frais, rappelle un coloris de Gaspar Netscher ; enfin, un dernier intime de la maison, grand, blond, puissant, avec une expression caressante des yeux bleus un peu myopes et à fleur de tête.