Part 13
Saint-Pétersbourg est la ville la plus grosse, mais non pas la plus russe de tout l'Empire. C'est un immense Versailles, un énorme Potsdam : fondée par une fantaisie de Pierre le Grand, elle n'a grandi et ne s'est solidement assise que grâce à la faveur constante des tsars. C'est avant tout une cité de cour ; on n'y vit que par le palais ou pour le palais, tout y dépend d'un caprice du souverain. Sans doute, à la longue, il s'y est développé un réseau d'industries et de grand commerce ; mais tout cela est né d'un calcul ou d'un effort de volonté et non pas des conditions naturelles du sol.
J'ai visité souvent Saint-Pétersbourg, et, chaque fois, j'ai eu la même impression morose. Des rues à angles droits ; une interminable avenue toute droite, l'insipide et célèbre _Perspective Nevski_--ou plus précisément, le _Nevski prospect_,--bordée de magasins où l'élégance vraie s'allie au clinquant berlinois, voilà la ville. Les maisons, hautes et tristes, sont bâties sur pilotis, et l'on dit que Saint-Isaac, une grande cathédrale tout en marbre, s'enfonce lentement dans la vase. Partout, on sent une ville d'hommes d'affaires, de courtisans et de _tchinovniks_, où chacun se surveille, où une opinion politique est cent fois plus dangereuse que les pires débauches.
Saint-Pétersbourg ne manque pas de monuments, le plus célèbre est le Palais d'Hiver, une grande masse de briques rougeâtres, à l'ornementation tourmentée, et beaucoup trop basse pour sa largeur. L'intérieur, en revanche, recèle, dit-on, toutes les magnificences que la puissance des tsars peut répandre sur leurs appartements. Je ne les ai pas vues : j'ai peu de goût pour ces palais somptueux. Pourtant, le Palais d'Hiver m'est cher parce qu'il touche à la fois aux deux plus beaux joyaux de la capitale russe : à l'Ermitage, qui contient une admirable galerie de tableaux, et aux quais de la Néva.
Les habitants de Pétersbourg sont fiers de la Néva, et ils n'ont pas tort. On dirait un bras de mer qui passe avec de petites vagues bleutées entre les admirables quais de granit rose. Tout au fond, une forêt de mâts ; en face, sur l'autre rive, l'aiguille dorée d'une église, qui domine la terrible et mystérieuse forteresse de Pétropavlovsk, d'où un criminel d'État n'est jamais revenu... Au loin, tout là-bas, infiniment, le clapotement de l'eau sombre dans une brume. C'est un admirable coup d'œil ; de pareils quais, sur un pareil fleuve, suffiraient à la gloire d'une capitale.
Tout, à Pétersbourg, donne l'impression d'une ville artificielle. La présence d'une cour soupçonneuse et d'une police inquiète y fait taire cette gaîté insouciante qui caractérise les vraies villes russes. On s'y observe, et l'on sent qu'on y est observé.
Saint-Pétersbourg est la plus grande fenêtre que la Russie ouvre sur l'Occident ; nulle part l'influence de la civilisation étrangère n'y est aussi caractérisée et rien n'est plus déplaisant. Je suis de ceux qui aiment voir les peuples suivre leur voie et se montrer discrets dans l'imitation étrangère. Sur les bords de la Néva, le patriotisme mis à part, c'est tout juste si l'on ne rougirait pas d'être Russe. Tout ici est faux et emprunté ; l'extérieur comme une partie des coutumes ; on sent partout le plaqué.
C'est l'Allemagne qui envahit Saint-Pétersbourg. Le voisinage des provinces baltiques et la faveur longtemps accordée par les tsars aux grands fonctionnaires allemands, expliquent cette invasion. Dans la rue, on entend, dans les groupes de gens bien mis, presque autant parler l'allemand que le russe ; les magasins allemands, les restaurants allemands foisonnent dans les grandes rues, sans parler encore des fabriques de la banlieue qui appartiennent à des Allemands. Si vous écorchez le russe, soyez sûr que l'on vous répondra en allemand. Un détail typique enfin : au lieu de boire du thé, comme la plupart des Russes, les Pétersbourgeois boivent du café--comme les Allemands.
Cet envahissement étranger déplaît certes aux touristes ; mais, au point de vue des affaires, il a du bon. Sans doute, le grand centre commercial de la Russie, c'est Moscou ; mais Pétersbourg est peut-être plus indépendant de la routine séculaire, que ne l'est sa rivale, et je suis tenté de voir là une influence allemande. Des villes artificielles, comme Berlin et Pétersbourg, peuvent exercer sur leur pays respectif une grande influence, parce que, n'ayant pas de traditions, elles peuvent s'assimiler plus vite les nouveautés avantageuses. Toutefois, cette assimilation rapide peut avoir des inconvénients ; pour Berlin, ils sont atténués par la force de volonté du peuple allemand ; à Pétersbourg, ils sont plus sensibles, parce que les natures slaves sont plus capables d'imitation que d'assimilation réelle. Je crains que cet afflux de civilisation allemande, tout en stimulant l'industrie, n'ait des suites fâcheuses pour l'intégrité du caractère russe. La haine des Russes pour les Allemands n'est peut-être au fond qu'un sentiment instinctif de cette dénationalisation : on ne hait bien que les races à l'envahissement desquelles, faute de cohésion ou de personnalité accusée, on se sent incapable de résister. Les Allemands, qui ont civilisé la Russie, s'y considèrent trop, à l'heure actuelle, comme dans un pays annexé : pour leur emprunter une expression, ils s'y font «trop larges», ils y prennent trop d'importance. Pétersbourg qui, par sa position géographique, et à cause de son histoire, s'est toujours trouvé en contact immédiat avec eux, leur doit bien des avantages, sans doute, mais leur doit aussi de paraître presque étranger dans le pays russe.
QUATRIÈME PARTIE
A MOSCOU
En passant ce matin, au trot allègre de ma _troïka_, par la blanche forêt de bouleaux qui nous sépare de la gare, il me semblait, sur la route si connue, voir fuir à mes côtés comme un morceau de ma vie : je quittais, pour l'hivernage, ce délicieux nid de Kournikovo. Je sentais combien les mois passés au milieu de cette nature, si pauvre dans son immensité, avaient été pour moi sains et fortifiants, et surtout, féconds en impressions _actives_. Au lieu de la jouissance réceptive que donne la vue d'un beau pays, cette grisaille aimée m'a fourni des occasions de sortir de la contemplation égoïste ; cette terre, où rien n'est terminé, n'est pas berceuse de dilettantisme, et j'ai appris à l'aimer pour tous les germes d'activité qu'elle sème sans se lasser jamais. Oh ! quitter cette rivière, ces bois, ce parc où l'automne a mis aux feuilles mourantes des érables et des platanes, ses ors triomphants ! quitter cette vie libre, surtout, cette bonne vie libre !...
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En traversant ce soir le bord du Kremlin, et en revoyant, pour la vingtième fois, peut-être, le merveilleux panorama de Moscou, j'ai éprouvé un coup de joie, une jouissance presque physique de beauté réalisée. J'aurais été incapable de détailler sur l'heure cette impression : à présent, seulement, dans le silence de ma chambre, je revois, en fermant les yeux, là-bas, la masse d'un blanc de neige et l'énorme coupole dorée du temple du _Christ Sauveur_ ; puis, émergeant de la verte houle des toitures, et se profilant sur le ciel gris perle, le foisonnement des églises, avec leurs formes tourmentées et leurs nuances infinies. Sous l'estompe du crépuscule, les toutes blanches prennent un rehaut de valeur, puis, ce sont les grises, les bleues, les toutes proches éclatantes, et les lointaines harmonisées à l'horizon flou. Et toujours, cette verte mer des toits, par delà le ruban gracieux de la rivière. Je ressens encore en moi, à cette heure, un frémissement de joie esthétique satisfaite. Ceux qui jamais n'auront l'œil ébloui par ce féerique spectacle, ne sauront point la douleur d'impuissance éprouvée à manier des mots, des signes muets, qui jamais ne feront passer dans une autre âme le frisson de cette beauté.
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Lorsqu'on s'éloigne des grands quartiers du commerce, où les magasins se pressent comme dans une ville de nos pays, on est surpris, à la fois, et charmé de voir que les maisons ne se touchent point, et qu'une large allée les sépare les unes des autres. Chacune d'elles a ainsi sa physionomie propre ; si d'aventure elle est jolie, ses voisines lui font repoussoir et elle s'en détache comme fait une villa sur un fond de verdure. Ce mode de construction s'explique par l'origine de Moscou, où toutes les maisons étaient encore en bois dans la première moitié du siècle : or, le danger d'incendie est si grand, dans ces villes de sapins secs, que l'on isole le plus possible les habitations. Lorsque, un peu plus tard, l'habitude se répandit d'élever des maisons en briques, et lorsque cette habitude fut sanctionnée par une ordonnance de police interdisant toute construction en bois jusqu'à une distance donnée à partir du Kremlin, centre de la ville, les propriétaires ne voulurent pas renoncer aux commodités que présente la maison isolée. Les passages mitoyens subsistèrent, et chaque maison continua à faire un tout bien distinct. La conséquence de cette coutume fut de maintenir les maisons basses, car une maison isolée ne saurait guère s'élever à la hauteur qu'atteignent chez nous les immeubles qui bordent les grandes rues. A Moscou, sauf, bien entendu, dans le centre du commerce, les maisons dépassent rarement deux étages ; la plupart n'ont même qu'un premier : aussi la ville couvre-t-elle une énorme superficie.
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L'âme de la maison moscovite, c'est la cour, le _dvor_ : toutes les maisons ont leur cour, dont dépend en grande partie leur physionomie.
Supposez qu'un propriétaire dispose d'un très vaste emplacement. Que fera-t-il, chez nous ? Il superposera des étages et couvrira son terrain de hautes casernes de rapport. A Moscou, il se contentera d'entourer son terrain de petites maisons d'un ou deux étages, ouvrant toutes sur une cour centrale, et pourvues, à l'occasion, d'un jardin commun. A Paris, nous aurions une _cité_, avec 150 locataires et une entrée pavée, morne et grise ; à Moscou, il y aura quatre ou cinq maisons au plus, avec sous-sol, rez-de-chaussée et premier, soit en tout 15 locataires. Ce système n'est pas avantageux pour le propriétaire, mais il est fort agréable pour les habitants.
Voici maintenant le type d'une de ces maisons. L'entrée donne, par une double ou triple porte capitonnée, sur un vestibule auquel sont appendus de robustes portemanteaux et un miroir. C'est un véritable vestiaire. Les Russes s'inquiètent fort peu, en général, de l'élégance extérieure : avoir un pardessus bien coupé est le dernier de leurs soucis, pourvu qu'ils soient chaudement vêtus. Dehors, sur le pavé pointu, dans la boue ou dans la neige, qui donc se souciera de faire pied fin ! Dans les appartements, à la bonne heure : comme la plupart des parquets sont cirés, et comme les tapis sont rares, on n'aime pas y faire résonner à l'allemande de lourds talons ; les chaussures sont donc légères, mais on a soin de les introduire, avant de sortir, dans de commodes et robustes caoutchoucs qu'on met et qu'on ôte d'une simple pression du pied. Mais les mains ?--S'il fait froid, irez-vous, de gaîté de cœur, risquer de perdre un doigt, en vous couvrant d'un mince gant de peau qui le laissera geler ? Non ! Vous mettrez, pour sortir, des gants solides, qui ne craignent ni le froid, ni la neige, ni l'attouchement des fiacres crasseux. Seulement, une fois dans le vestibule, vous ôterez vos gants, et vous entrerez les mains nues : la charmante coutume du baisemain, qui s'est conservée ici, ne vous fera pas regretter cette simplicité de mœurs !--Et la coiffure ?--Que viendriez-vous faire ici avec un chapeau de soie ? Vous le logeriez difficilement sous la capote de votre petit fiacre ; s'il neige, il serait perdu, car enfin, vous ne comptez pas tenir un parapluie ouvert sous la neige ? Si vous vouliez relever votre collet, le chapeau haut de forme ne vous gênerait pas moins.--Laissez-moi à l'Occident et à Saint-Pétersbourg ces modes barbares de coiffures que le moindre attouchement détériore. A Moscou, vous vous coifferez, selon les temps, d'une casquette blanche en toile, large et légère, d'un chapeau mou, ou d'une toque en fourrures. Votre toque ne craindra pas la neige ; en outre, elle vous tiendra chaud à la tête et, lorsque vous filerez au grand trot, en traîneau découvert, sous un froid de -20°, vous pourrez sans inconvénient relever l'énorme col de votre pelisse, dans lequel la toque s'encadrera commodément.
Ainsi, dans le vestibule d'une maison russe, on laisse ses caoutchoucs, ses gants, son pardessus et sa coiffure. C'est qu'on ne vient pas voir ses amis pour passer chez eux dix minutes et causer du temps qu'il fait : on vient pour se voir, sans gêne ; et pendant toute la durée de la visite, au lieu d'être, comme chez nous, un étranger qui fait l'aimable, on devient en quelque sorte un membre de la famille amie...
Sur le vestibule, donnent en général deux pièces importantes et toujours grandes ouvertes : la salle à manger et le salon. Puis, par une série plus ou moins compliquée de couloirs, on peut pénétrer dans les différentes chambres, et enfin, dans la cuisine, qui possède, sur la cour, une entrée particulière.
Dès le vestibule, durant la froide saison, on sent que la maison est chauffée. Au contraire de nous, les Russes se vêtent très légèrement dans l'intérieur et très chaudement pour sortir. Obligés d'entretenir dans leur maison une température élevée, à cause du long séjour qu'ils y font sans sortir, durant l'hiver, les Russes deviennent frileux ; ils grelotteraient dans la plus chauffée de nos maisons françaises. En outre, pour eux, la température étant une question de vie ou de mort, ils ne se contentent pas de chauffer une pièce ou deux, en laissant les autres glaciales, ainsi qu'on fait en général chez nous. Ils s'efforcent, au contraire, d'avoir une température à peu près égale (environ + 20° centigrades) dans tout l'appartement, depuis l'entrée jusqu'aux chambres à coucher. A cet effet, les fenêtres sont pourvues d'un double cadre, dont on a soin de boucher par du mastic et de la ouate les moindres jointures : durant six mois, les chambres ne prennent plus l'air que par de minuscules ouvertures à charnières, pratiquées dans les fenêtres, et soigneusement munies de bourrelets. De la sorte, l'appartement russe fait à peu près l'effet d'une vaste boîte n'ayant avec le dehors qu'une communication sérieuse : la triple porte d'entrée. On évite l'odeur de renfermé en laissant ouvertes presque toutes les portes intérieures ; d'ailleurs, les poêles que j'ai décrits, ont des appels d'air qui assainissent les pièces où ils sont placés. Les doubles fenêtres contiennent dans leur intervalle différents produits chimiques destinés à absorber l'humidité de l'air et à empêcher les fleurs de givre de se déposer sur le cadre extérieur. L'appartement, bien chauffé et hermétiquement clos, est donc suffisamment aéré et suffisamment clair, malgré la relative exiguïté des fenêtres.
Notre maison à nous, subit plus ou moins l'influence de la température extérieure : la maison russe ne s'en inquiète pas. Durant l'hiver, les Russes ont à leur disposition deux mondes, la rue et la maison, qui sont complètement distincts, et dont l'écart de température est parfois de 50° ou 55° centigrades : ici on gèle ; là, il fait chaud. La chaleur n'est pas un luxe, c'est une nécessité vitale ; le froid n'est pas un mal passager qu'on accueille, comme nous faisons, avec plus ou moins de mauvaise humeur : c'est un ennemi contre lequel il faut se battre. On comprend que les Russes organisent dans leur intérieur une vie artificielle en opposition complète avec la vie du dehors : tandis que la gelée crépite dans la rue, une molle température règne dans leurs appartements, où des plantes vertes délicates, qui tapissent tous les coins et toutes les embrasures des fenêtres, se développent comme dans une serre. Ce monde artificiel qui enveloppe le Russe dans sa maison, lui est doublement cher par le contraste avec la glaciale réalité qu'il aperçoit à travers ses vitres, et il le choie, il l'enjolive de toutes les grâces qui font le plus défaut à la nature hivernale.
Dans leurs maisons chaudes, je l'ai dit, les Russes se vêtent légèrement : jamais de gilets de laine ou de coton, de ces lourds vêtements de dessous qui recouvrent, au moindre froid, le Français ou l'Allemand. Mais pour sortir, en hiver, c'est tout une affaire. Il faut se couvrir comme pour un voyage : bottes fourrées qui cachent les bottines, longue et lourde pelisse de fourrures, toque fourrée rabattue sur les oreilles, plaid pour couvrir les jambes, tel est l'attirail de sortie d'un homme de la bourgeoisie. Sous le poids de ces vêtements, on est fort empêché de circuler : 500 mètres sont déjà un sérieux déplacement. Heureusement, des traîneaux sont là, qui, pour une modique somme, vous transportent à vos affaires. La nécessité de se couvrir lourdement entraîne la nécessité d'aller en voiture ou en traîneau. Quoi d'étonnant si, après de longs mois d'hiver passés dans une sorte d'apathie locomotrice, les Russes, en général, aiment si peu, durant l'été, faire de longues courses à pied ? Leur indolence est une conséquence directe de leur climat.
Sans doute, je n'esquisse en ces pages que la vie des gens qui appartiennent à la société relativement aisée. Il va sans dire que le menu peuple et les petits boutiquiers, tous ceux à qui leur métier impose un contact direct avec la rue, y circulent aussi vaillamment en hiver qu'en été, défendus contre le froid par des mitaines, des bonnets fourrés, des bottes en feutre, et des pelisses en peau de mouton, ajustées jusqu'à la taille, et bouffant en jupe ample, depuis la ceinture jusqu'aux mollets. Mais, les malheureux de tous les pays se ressemblent, au fond, et ces notes, d'ailleurs, ne visent pas à donner un tableau complet de la vie moscovite.
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Toutes les maisons ont une cour, un _dvor_ ; tous les _dvors_ ont un _dvornik_, ou même deux. Je n'ose traduire le mot _dvornik_ par portier, car ce serait en restreindre le sens. Le _dvornik_ est chargé à la fois de tous les gros travaux de la maison, et d'un service de police des plus délicats ; il n'est pas de trop, pour ce métier, de la force endurante et de la finesse native du moujik. C'est lui, naturellement, qui balaye la cour ; il le fait avec un balai de bouleau muni d'un manche très long, et avec lequel, sans se déranger presque, il trace autour de lui un vaste demi-cercle de propreté. Puis, il va chercher de l'eau--car à Moscou, la canalisation de l'eau n'a été organisée que tout récemment, et l'usage n'en est encore que fort peu répandu. De place en place, sur des carrefours importants, s'élèvent des fontaines, vastes constructions dans lesquelles l'eau est amenée jusqu'à trois mètres au-dessus du sol, pour se déverser au moyen de longs tubes recourbés, articulés sur leur pied d'attache. C'est là que les _dvorniks_ du quartier se rassemblent. Ils traînent une petite voiture à bras sur laquelle est fixé un tonneau muni d'une ouverture carrée. Le tube de la fontaine est amené au-dessus du tonneau, on ouvre une clef, et tout est dit. Toutefois, la quantité d'eau ainsi transportée ne suffit pas pour l'usage des locataires ; ceux-ci se voient obligés d'acheter tous les matins à un marchand qui passe, un certain nombre de seaux d'eau, que l'on conserve dans une grande barrique à la porte de la cuisine.
Une fois l'eau apportée et la cour balayée, le _dvornik_ nettoie la fosse à fumier, qui est de plain-pied avec la cour. Il met tout en ordre, après quoi, il donne volontiers un coup de main à ceux des autres domestiques qui ont mérité ses bonnes grâces ; ou bien encore, il plante des clous, répare un objet cassé, monte une malle, va chercher une voiture : bref c'est l'homme à tout faire. Son rôle strict de portier consiste à répondre jour et nuit à l'appel d'une sonnette dont le cordon se termine à côté de la porte cochère : les étrangers à la maison emploient seuls cette sonnette, quand ils désirent un renseignement sur un locataire, ou bien quand ils veulent entrer dans la cour sans être molestés par les chiens.
Telles sont les fonctions du _dvornik_ en tant qu'homme de peine. Voyons-le, maintenant, devenir agent de police : il quitte simplement, à cet effet, son tablier blanc.--C'est lui qui est chargé de tous les rapports entre les locataires et le commissariat du quartier : ce n'est pas une sinécure, dans cette soupçonneuse Russie, où chaque citoyen honorable a son dossier à la police. Toutes les personnes, quelles qu'elles soient, qui se déplacent en Russie, doivent, en effet, être munies d'un passeport ; elles doivent le présenter, non pas seulement à toute réquisition, mais encore chaque fois qu'elles changent de résidence. Si vous voyagez, le premier soin du garçon d'hôtel sera de vous demander votre passeport ; si vous venez passer une nuit chez un ami, vous devez, théoriquement tout au moins, montrer vos papiers et les faire viser au commissariat. Si vous partez, au lieu d'arriver, il vous faut vous soumettre aux mêmes formalités ; la seule différence est qu'elles sont plus coûteuses. Or, tous ces visas, c'est le _dvornik_ qui les obtient en personne, en allant porter vos pièces au commissariat.
Si l'on vous adresse une lettre chargée ou un paquet recommandé, c'est encore le _dvornik_ qui vous permettra de le recevoir. Voici pourquoi. La poste se garde bien de vous envoyer ces objets par un facteur : le facteur est chose rare en Russie et Moscou est trop fière d'en posséder quelques-uns, pour n'être pas soucieuse de les ménager. Or donc, le paquet arrive à la poste : en général, un employé y jette un coup d'œil--il n'y a pas de sotte curiosité pour un postier russe... Si le paquet vient de l'étranger, on l'ouvre, on le pèse, on le taxe en votre absence, puis on le recachette, et l'on vous présente une note à payer, où s'additionnent les droits de douane, le timbre, le prix du décachetage, de la pesée, du rempaquetage, du ficelage et du cachetage. Notez que je n'invente rien : j'ai passé par là... Au fait, voici ma première expérience. Un paquet m'était arrivé à la Grande Poste de Moscou ; on m'expédia un imprimé sur lequel était mentionnée la somme (port, douane, etc.) que j'avais à payer. Sans défiance, je me présentai.
--Qui êtes-vous ? me dit l'employé.
--Je suis un tel ! Voici d'ailleurs mon passeport et l'avis que j'ai reçu.
--Est-ce que je sais qui vous êtes ? moi !
--Mais voilà mon passeport !
--Votre passeport, votre passeport ! mais, moi aussi, j'en ai un passeport ! tout le monde a un passeport ! qu'est-ce que ça me prouve, votre passeport ?
--Alors, que dois-je faire ?
--Il faut faire viser au commissariat de votre quartier l'avis que vous a envoyé la poste : on constatera votre identité.
Je repris fort marri le chemin de ma maison, située à l'autre extrémité de Moscou : mon commissariat était fermé à cette heure. Le lendemain, je sautai dans un fiacre et me rendis au bureau du commissaire.
--Que voulez-vous ? dit un secrétaire.
--Faire viser ce papier.
--Est-ce que je sais qui vous êtes, moi ?
--Mais, mon passeport que voici...
--Eh bien ! qu'est-ce que ça me prouve, votre passeport ?
--Alors, que faire ?
--Quoi ? vous le savez bien, quoi ! Vous n'avez qu'à envoyer le _dvornik_ de votre maison.
Je m'inclinai : en Russie, il faut être patient. J'allai prendre Stépane notre élégant _dvornik_.
--Stépane, lui dis-je, viens avec moi au commissariat.
Stépane ne se fit pas prier : je l'amenai à la porte ; il entra avec mon bulletin, et, deux minutes après, il me le remettait muni d'un cachet constatant _que j'étais bien moi_ ! L'employé de la poste ne se fit pas prier, lui non plus, et me remit mon paquet, qui contenait, d'ailleurs, un insignifiant objet.