Au Pays du Mufle: Ballades et Quatorzains

Part 2

Chapter 22,463 wordsPublic domain

Voici que, dans la rue, au sortir de sa douche, Le vieux monsieur qu'on sait un magistrat farouche Tient des propos grivois aux filles de douze ans.

EN ISRAËL

20. _Non fecit taliter omni nationi._

Psalm. CXLVII.

La tribu Salomon du faubourg Saint-Antoine, Autour du père Lang, brocanteur vénéré, Canoniquement rompt l'azyme consacré Et biberonne à s'en crever le péritoine.

Tous bien honnêtes: les Judith, pleines de foi, Dans un garni voisin sèchent les militaires Et leurs mâles, par les urinoirs solitaires, Sur des chrétiens paillards vengent l'antique loi.

Or, ce soir, comme il est écrit au Lévitique, Ils ont bâfré l'agneau sans tache en la boutique Des «pons lorgnettes» et des clous désassortis.

Et les ioutres au nez circonflexe, au teint puce, Avec les femmes, le bétail et les petits, Chantent le Sabaoth qui rogna leurs prépuces.

QUARTIER LATIN

Dans le bar où jamais le parfum des brévas Ne dissipa l'odeur de vomi qui la navre Triomphent les appas de la mère Cadavre Dont le nom est fameux jusque chez les Howas.

Brune, elle fut jadis vantée entre les brunes, Tant que son souvenir au Vaux-Hall est resté. Et c'est toujours avec beaucoup de dignité Qu'elle rince le zinc et détaille les prunes.

A ces causes, son cabaret s'emplit, le soir, De futurs avoués, trop heureux de surseoir Quelque temps à l'étude inepte des Digestes;

Des Valaques, des riverains du fleuve Amour S'acoquinent avec des potards indigestes Qui s'y viennent former aux choses de l'amour.

MUSÉE DU LOUVRE

Cinq heures. Les gardiens en manteaux verts, joyeux De s'évader enfin d'au milieu des chefs-d'oeuvre, Expulsent les bourgeois qu'ahurit la manoeuvre, Et les rouges Yankees écarquillant leurs yeux.

Ces voyageurs ont des waterproofs d'un gris jaune Avec des brodequins en allées en bateau; Devant Rubens, devant Rembrandt, devant Watteau, Ils s'arrêtent, pour consulter le _Guide Joanne_.

Mais l'antique pucelle au turban de vizir, Impassible, subit l'attouchement du groupe. Ses anglaises où des lichens viennent moisir

Ondulent vers le sol; car, sur une soucoupe Elle se penche pour fignoler à loisir Les Noces de Cana qu'elle peint à la loupe.

PLACE DES VICTOIRES

Les femmes laides qui déchiffrent des sonates Sortent de chez Érard, le concert terminé Et, sur le trottoir gras, elles heurtent Phryné Offrant au plus offrant l'or de ses fausses nattes.

Elles viennent d'ouïr Ladislas Talapoint, Pianiste hongrois que _le Figaro_ vante, Et, tout en se disant du mal de leur servante, Elles tranchent un cas douteux de contrepoint.

Des messieurs résignés à qui la force manque Les suivent, approuvant de leur chef déjà mûr; Ils eussent préféré le moindre saltimbanque.

Leur silhouette court, falotte, au ras d'un mur, Cependant que Louis, le vainqueur de Namur, S'assomme à regarder les portes de la Banque.

A MARIER

Est-ce une cangue, est-ce un carcan Qui lui tient le col de la sorte? Est-ce une peau de bête morte, Son collet de vague astrakan?

Elle parut au monde quand Monsieur Chevreul sortait de page Et l'haleine qu'elle propage Mettrait en fuite le grand khan.

Pour le magyare et le cacique, Elle teignit sa hure ainsi que L'or grisonnant de ses cheveux.

Tels les maquignons, dans les foires, A force de vésicatoires, Maquillent un bidet morveux.

CHORÈGE

A Monsieur Jean Rameau, littérateur français.

«La dernière fois que je le vis, ce fut, si je ne me trompe, chez une _comtesse_ de la rue Saint-Honoré, et l'on raconte qu'une autre _comtesse_ qui demeure dans les environs de la gare Saint-Lazare, et très suspecte de basbleuisme, hélas! le comptait parmi ses fidèles.»

Des oeuvres complètes de M. JEAN RAMEAU. Lettre à _l'Écho de Paris_ du 10 mars 1891.

Claudicator ayant découvert qu'il existe Des comtesses ailleurs qu'aux romans de Balzac, A chaussé des gants paille et revêtu le frac: On le prendrait, tant il est beau, pour un dentiste.

Jadis potard, expert à triturer les bols, Il rêvait, dédaignant le nom d'apothicaire, A des in-folios connus d'Upsal au Caire. --Et ses dormirs furent hantés par les Kobolds.

Maintenant, l'oeil féroce et la bouche crispée, Il récite devant l'indulgence attroupée Des vieilles dames aux appas gélatineux:

Et, surprenant effet des rimes qu'il accole, Nonobstant la rigueur des corsets et des noeuds, Sa voix fait tressaillir tous ces baquets de colle.

SUR CHAMP D'OR

Elle fait la victime et la petite épouse.

ARTHUR RIMBAUD. _Les Premières communions_.

Certes, monsieur Benoist approuve les gens qui Ont lu Voltaire et sont aux Jésuites adverses. Il pense. Il est idoine aux longues controverses, Il déprise le moine et le thériaki.

Même il fut orateur d'une Loge Écossaise. Toutefois--car sa légitime croit en Dieu-- La petite Benoist, voiles blancs, ruban bleu, Communia. Ça fait qu'on boit maint litre à seize.

Chez le bistro, parmi les bancs empouacrés, Le billard somnolent et les garçons vautrés, Trône la pucelette aux gants de filoselle.

Or Benoist qui s'émèche et tourne au calotin Montre quelque plaisir d'avoir vu, ce matin, L'hymen du Fils Unique et de sa «Demoiselle».

QUINZE CENTIMES

L'oeil vairon et le nez de pustules fleuri, Sous l'effrayant amas de son bonnet à coques, La buraliste, au seuil de l'odorant abri, Exhale sa douleur en mornes soliloques:

--«Injuste sort! Devant cet Odéon banal. Me faudra-t-il, sans cesse, aux heures taciturnes, Offrir aux vieux messieurs des carrés de journal, O Casimir! tandis que sonnent tes cothurnes!

Moi qui connus Ponsard et feu Scribe, ô regrets! Dois-je rincer l'amphore où le client s'épanche? Malpropres les bourgeois autant que des gorets!

Et cuire ma boubouille au fond des lieux secrets Sans connaître jamais l'espoir d'un beau dimanche? «_Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!_»

RUE DE LA CLEF

Coco dit Tape-à-l'OEil, professeur de savate, Camelot et dompteur de caniches, ayant Sur quelque pante aussi lourdaud que flamboyant Prélevé le mouchoir, la bourse ou la cravate,

Est dans les fers. Le désespoir règne parmi Tant d'épouses qu'il asservit à sa conquête Et ces «dames» du Chabannais font une quête Pour que soit d'un peu d'or son courage affermi.

Mais, enclin aux repos que lui fait Pélagie, Le «petit homme» anémié se réfugie Près des conspirateurs dont brille cet endroit

Et, fier de resucer les mégots qu'il impètre Chez les poètes et chez les docteurs en droit, Il savoure l'orgueil de voir des gens de lettres.

INITIATION

Pour Aristide Bruant.

A Saint-Mandé.--Parmi les badauds hésitants, Le cornac loue avec pudeur sa marchandise, Une Vénus d'un poids énorme et, qu'on le dise! Montrée aux hommes seuls de plus de dix-huit ans.

Des militaires, des loustics entre deux âges Pénètrent, soucieux du boniment complet, Sous la tente où, massive et fidèle aux usages, La dame, en tutu rose, exhibe son mollet.

Seul, un potache ému de cette plasmature Gigantale, pour voir des pieds à la ceinture, Allonge un supplément dans le bassinet gras.

Et tandis que, penaud, vers l'estrade il s'amène, D'un accent maternel et doux, le Phénomène Lui dit: «_Tu peux toucher, Monsieur, ça ne mord pas._»

QUELQUES VARIATIONS

POUR

DÉPLAIRE A FORCE GENS

COMPLAINTE EN FORME D'ÉLÉGIE

TOUCHANT L'ABSENCE DE MÉTAL PAR QUOI L'AUTEUR EST INCOMMODÉ

Je suis nu comme un sans chemise Qui n'aurait pas de suspensoir, Hélas! et je manque de mise Pour bloffer au _pocker_, le soir.

Les demoiselles incongrues Qui, dans l'espoir de faire un vieux, Stationnent au coin des rues, Sur moi ne jettent plus les yeux.

Pour moi, le veau mue en squelette Et les gargotiers irrités Enguirlandent sa côtelette D'un cresson d'incivilités.

Ces bordeaux auxquels tu veux croire, Explorateur des tours Eiffel, N'abreuvent plus ma triste poire; Vichy me refuse du sel!

Vous qui jamais ne vous privâtes Des luxes les plus onéreux, Qui buvez des copahivates Pour vos accidents amoureux;

O philistins de toute robe, Économistes et cornards, Dites! quel océan dérobe Le clair lingot, parmi les nards?

Où se cachent les effigies Qui, sur des écus variés, Constatent les pathologies Des potentats avariés?

Où les Républiques augustes Mais à poils, inscrivant des lois Sur l'or des louis d'or, très justes Quand arrivent les fins de mois?

Dis, le sais-tu, Clémence Isaure Dont les fleurs auraient eu le don De réjouir l'icthyosaure, D'estomaquer l'iguanodon?

Et toi, Sarcey, bedaine vaste, Recteur de tous les odéons? Sarcey, ton Apollo dévaste L'âme des vieux accordéons.

Le savez-vous, Ohnet, Lemaître, Toi, Jean Rameau, qui fais des vers Pentamètres dont chaque mètre Comme toi marche de travers?

J'irai, fût-ce en Patagonie, Chercher ce _reingold_, oui, j'irai Sur la grande mer infinie, Car mon crédit est délabré.

Et je préfère vos zagaies, Anthropophages batailleurs, Aux réclamations peu gaies Des mastroquets et des tailleurs.

INTIMITÉ

«_Julia, a masturbationibus._»

Inscription du _Columbarium_ d'Auguste.

Or Marpha Bableuska trônait en robe verte. --C'était bien peu de temps après la découverte Du téléphone et des pastilles Géraudel.-- La Marpha paraissait un sujet de bordel. Ce néanmoins, et faisant trêve à leurs tapages, Les pessimistes et les rimailleurs--quels pages! Ornaient ses vendredis tumultueusement. Et Marpha qui goûtait des monceaux d'agrément Popinait au «Bas-Rhin»--luxe cardinalice! Elle dormait sous des tapis de haute lice Et le michet--qu'il fût Falstaff ou bien Hotspur, Trouvait, sous sa toilette, un bidet d'argent pur.

On la payait trois francs, jusques à quatre même. Pour un tel prix, Fanchon qui d'aventure m'aime Fréquenterait avec le plus obscène juif.

Les bottes de la dame étaient pleines de suif Et le beurre inondait ses épinards.

On dit que, Pour les reins affaiblis du magistrat sadique Et le contentement des chanoines pansus, Tels flagellants secrets par ses mains étaient sus. Le pianiste Saut-du-Toit, que chacun gifle, Pour l'amour d'elle eût assumé quelque mornifle, Nonobstant les garçons du café Roy; Baju, Le stupide Baju qui dit: «_Jé, Ji, Jo, Ju_», Cet Anatole (si Baju!) que l'on encense, Tripudiait, affolé de concupiscence Quand elle éructait sur un chaudron de Gaveau.

C'est pourquoi j'écris l'_Art d'accommoder le Veau_.

STANCES

POUR LE NOUVEL AN

La belle dame de Paris Trottine par le brouillard gris Du matin, à pas de souris.

Son manchon de loutre ou d'hermine Sur son nez rose, elle chemine D'une façon leste et gamine.

Le trottoir est un lac gelé Où son talon ensorcelé Semble un papillon sur le blé.

Point d'atours ni de fanfreluches; Mais, pour braver les coqueluches, La gamme sombre des peluches.

La voilette rouge, sur ses Cheveux d'avoine mal lissés, Met des tons de pourpre foncés.

Les Clymènes et les Zerlines Sur les potiches zinzolines, Du même air croquent des pralines.

La printanière blondeur De sa gorgerette a l'odeur Amène de l'_Iris-powder_.

Et son fin museau de belette Rit à souhait pour la palette De Fragonard ou de Willette.

Depuis le Gymnase, où renaît Chaque soir monsieur George Ohnet, Jusqu'à Peters, on la connaît.

Les hommes graves, par centaines, Gantent leurs plus belles mitaines Pour escorter ses pretantaines.

Et, surgissant on ne sait d'où, Ce vieux coureur de guilledou, Le Soleil, vient baiser son cou.

Or, cette dame qui s'avance Est celle qui, pour redevance, Nous apporte deuil ou chevance.

Au gui l'an neuf! Le houx en fleur De Christmas à la Chandeleur S'épanouit, ensorceleur.

Les rois des terres levantines Aux Porcherons chantent matines Et subornent les Valentines.

La bûche flambe. Au gui l'an neuf! Tel un oisillon de son oeuf, L'heure s'échappe. Trois! six! neuf!

Douze! Et la flamme ranimée A travers la rose fumée, Exhale une âme parfumée.

L'Espérance donne du cor Et, sur l'acier qui vibre encor, Fait tinter son cothurne d'or.

O madame la jeune année, Par vous me soit encor donnée Une fleur de ma fleur fanée.

Pour avoir repos et soulas, Faites germer en mon coeur las Le regain des premiers lilas.

DEUX SONNETS

POUR ÊTRE DITS EN EXPECTANT «CLAUDICATOR»

I

LE LIMAÇON

D'après l'illustre Chose.

L'insénescence de l'humide argent accule La glauque vision des possibilités Où s'insurgent, par telles prases abrités, Les désirs verts de la benoîte renoncule.

Morsure extasiant l'injurieux calcul, Voici l'or impollu des corolles athées Choir sans trêve! Néant des sphinges Galathées Et vers les nirvânas, ô Lyre! ton recul!

La Mort est un vainqueur loyal et redoutable. Aux vénéneux festins où Claudius s'attable Un bolet nage en la saumure des bassins.

Mais, tandis que l'abject amphictyon expire, Éclôt, nouvel orgueil de votre pourpre, ô Saints, Le lis ophélial orchestré pour Shakespeare.

II

VIRGO FELLATRIX

D'après Laurent Tailhade

La chasuble des Apostoles, Dans le cristal incendié Flamboie. Un Coeur supplicié Attend, Vierge, que tu l'extolles.

D'or fin, la Lune, sous ton pié. Aux accents des luths, des citoles, L'Ange, «ceint de saintes étoles», Chante l'amour. _O filiæ!_

Canonique! Mystique! Unique! Hors du triptyque, ta tunique Verse l'âme des Paradis.

Toi, la Pudibonde, sans nulle Macule, j'ouvre la lunule Des ostensoirs où tu splendis!

DISTIQUES MOUS

La chauve-souris, à l'aile brune, Danse grotesquement sur la lune.

Galope le lièvre. La rainette Verte pousse un mi de clarinette.

Et, dans les fragrances du silence, La Nuit aux cheveux d'or se balance.

* * * * *

Rousse, de balsames attifée L'abricotier bleu t'ait décoiffée!

Ton ventre, le nénuphar obscène, A pipé ma chair comme une seine:

Et je chois sur le gazon des sentes: O les défaillances lactescentes!

* * * * *

Le cheiroptère à l'aile indécise Fuit la nue où Sélène est assise.

Dormir, le lièvre. En des champs d'ivraie, Lamentent la sorcière et l'orfraie.

Moi--tout seul--comme l'onocrotale, M'imbibe l'extase digitale.

PARABASE SYMBOLIQUE

DANS LA MANIÈRE DES PLUS ACCRÉDITÉS RIMEURS DE CE TEMPS-CI

Pour un exode gagaïque, Nous nous embarquerons en la Jonque de plate mosaïque, Sur l'étang vert du ton de la.

Le trombone fauve, à coulisses, Pleure l'hymen du nénuphar Et les délices des lis lisses. Innocence, ô le premier fard!

La brique cède à la turquoise Dans l'occidentale splendeur: Tour chinoise! Rive narquoise! Mont Tai-chan noir de verdeur!

La lune luit. Hors de sa cage, L'ibis (qu'on incrimine à tort) Fuit le sinistre marécage Hanté du noir bombinator.

Et dans la vasque où la cuscute Mire ses pistils gracieux, Le croissant d'or fin répercute La courbe exquise de tes yeux.

TABLE

Préface 7

DOUZE BALLADES FAMILIÈRES POUR EXASPÉRER LE MUFLE

Ballade casquée de la parfaite admonition 15 Ballade de la génération artificielle 17 Ballade touchant l'ignominie de la classe moyenne 19 Ballade sur la férocité d'Andouille 21 Ballade à mes amis de Toulouse 23 Ballade pour se conjouir avec le _Petit Centre_ 25 Ballade sur le propos d'immanente syphilis 27 Ballade du marchand d'orviétan 29 Ballade pour s'enquérir du sieur Albert Jounet 31 Ballade des Ballades 33 Ballade cacorime de l'harmonieuse Vicomtesse 35 Ballade confraternelle pour servir à l'histoire des Lettres françaises 37

QUATORZAINS D'ÉTÉ

_Si tu veux, prenons un fiacre_ 41 Dîner champêtre 43 Rus 45 Barcarolle 47 Hydrothérapie 49 En Israël 51 Quartier latin 53 Musée du Louvre 55 Place des Victoires 57 A marier 59 Chorège 61 Sur champ d'or 63 Quinze centimes 65 Rue de la Clef 67 Initiation 69

QUELQUES VARIATIONS POUR DÉPLAIRE A FORCE GENS

Complainte en forme d'élégie 73 Intimité 77 Stances pour le nouvel an 79 Deux sonnets pour être dits en expectant _Claudicator_: 1. Le limaçon 83 2. _Virgo fellatrix_ 85 Distiques mous 87

PARABASE SYMBOLIQUE

Dans la manière des plus accrédités rimeurs de ce temps-ci 91

ACHEVÉ D'IMPRIMER SUR LES PRESSES DE L'IMPRIMERIE DE L'ART POUR Léon VANIER, éditeur 10 AVRIL MDCCCXCI.