Part 3
Parcourez les chaumières du littoral ou, comme on dit en breton, de _l’armor_ trégorrois. Ce qui vous frappe, dès le seuil, c’est une enluminure naïve peinte à fresque par un artiste sans prétentions, à l’endroit le plus éclairé de la maison,--généralement dans l’embrasure de la fenêtre, là où s’épinglent aussi, en leurs cadres rococo, les photographies fanées des membres de la famille. Neuf fois sur dix, cette enluminure représente saint Yves, et, d’une chaumière à l’autre, le type est invariablement le même: figure imberbe et douce, le corps figé en une raideur sacerdotale, une bourse dans la main droite, un livre dans la gauche, l’air d’un tout jeune prêtre frais émoulu du séminaire, d’un _cloarec_[14] récemment promu au gouvernement des âmes. J’ai connu, dans mon enfance, des vicaires qui ressemblaient à cette image trait pour trait, blonds, roses, le geste embarrassé, les yeux méditatifs,--un mélange de paysannerie et de mysticité.
[14] Clerc.
Il exista jadis, de par la Bretagne, une confrérie nomade de peintres rustiques qui s’en allaient de bourg en bourg, illustrant ainsi de motifs pieux les demeures des humbles. Médiocres barbouilleurs, pour la plupart, mais que tourmentait néanmoins un grand rêve d’idéalisme et qui, parfois, avaient d’heureuses rencontres, des hasards d’inspiration dignes du vieil Orcagna. Je crains fort que, de ces imagiers populaires, _Mabik Rémond_ ne soit chez nous le dernier. Il est une des physionomies les plus originales de la Bretagne finissante. J’ai tenu à lui faire visite, il y a quelques mois. Sa bicoque couronne un rocher de la romantique vallée du Guindy[15], à deux kilomètres de Tréguier. Du dehors, c’est n’importe quelle masure; à l’intérieur, c’est proprement un sanctuaire. L’autel même y est,--au bas bout de la maison,--faisant face au foyer. Au-dessus, un tabernacle en terre glaise, enjolivé d’un mirifique Saint-Sacrement. Comme meubles, le strict nécessaire: un lit, une armoire, accolés l’un à l’autre, et ayant cette gêne vague des choses qui se sentent dépaysées. Quant au reste, des murs vides, ou plutôt peuplés--peuplés à l’excès--des surabondantes visions de Mabik.
[15] Le Guindy conflue avec le Jaudy, en aval de Tréguier.
Au moment où je franchis le seuil, le maître de céans est assis dans l’âtre, sur une escabelle, et surveille la cuisson du repas de midi. Il m’accueille sans se déranger, à la façon bretonne.
--Si vous êtes chrétien, vous êtes ici chez vous, me dit-il avec cette politesse tranquille des hommes du peuple en Basse-Bretagne, qui laissent les gens venir à eux.
Deux mascarons grossièrement pétris font saillie aux deux angles de la cheminée. L’un tient entre les lèvres, en guise de pipe, la pince en fer du _gôlô-lutik_, de la longue, et fluette, et torse chandelle de résine. Celui-là, m’explique Mabik, c’est «Ravachol», et l’autre, vis-à-vis, c’est le «diable» qui le tente. _Le Petit Journal_ a pénétré jusque chez cet illettré d’Armorique.
Nous sommes vite devenus bons amis. Je parle breton, et il fume! Tout en puisant à mon tabac, il me raconte sa vie. Il est né, suivant son expression, dans une douve quelconque, comme une herbe de hasard. Et depuis lors il ramone. Entre temps, il s’est marié et a été, comme il dit, «veuf et _reveuf_». Il en est actuellement à sa quatrième femme. Et, comme je témoigne quelque commisération:
--Oh! fait-il philosophiquement, elles sont toujours un peu _avariées_, quand elles m’épousent...
Mais il ajoute aussitôt:
--Toutes jolies, en revanche; mes voisins vous le diront.
Lui est laid, chauve, la barbe hirsute et orde, les prunelles de travers, un _paysan du Danube_--y compris l’éloquence--avec la suie en plus, des plaques de noir de fumée encroûtant ses vieilles joues. Si on lui demande pourquoi, ayant la rivière à sa porte, il ne s’y lave jamais, il répond, non sans malice, que, pendant un quart d’heure au moins, cela troublerait «l’âme claire de l’eau courante» et la dégoûterait peut-être de chanter. Elle a bien assez à faire, prétend-il, de décrasser les bourgeois. Ces bourgeois, il les exècre; il a pour eux le mépris chevelu des rapins de 1830, interprété dans une langue dont je me refuse à traduire les violences pittoresques.
--Parlons un peu de vos saints, Mabik Rémond. Commentez-moi votre musée.
--Voilà. C’est sur ces murailles que je m’essaie. Quand j’ai campé mon bonhomme et que je l’ai désormais en main, je passe par-dessus une couche de lait de chaux,--et j’entreprends autre chose. Vous voyez ce saint Trémeur? Je l’ai refait quinze fois. C’est très difficile à attraper, un personnage de cette sorte, qui a sa tête dans les bras au lieu de la porter sur ses épaules. Ce saint Laurent aussi m’a coûté beaucoup de peine, et plus encore ce saint Herbot... Mes modèles? Parbleu, les statues de bois ou de pierre devant qui je m’agenouille dans les chapelles, durant mes campagnes de ramonage à travers le pays trégorrois, depuis Plestin jusqu’à Paimpol. Je les contemple, je les prie, et j’emporte leur image dans mes yeux...
Il est resté fidèle, en effet, à la tradition ancienne. Les «Primitifs» bretons lui ont légué leur secret avec leur âme, et il reproduit avec une sincérité surprenante leur «faire» inhabile et si expressif. Cela est d’un art simpliste, presque grossier, et où cependant se manifestent à la fois un symbolisme d’une qualité rare et un sentiment très précis de la réalité.
--Quand et comment vous est-elle venue, Mabik, l’idée de vous faire _peintureur_ de saints?
--Hé! sait-on pourquoi les étoiles se lèvent, lorsque descend la nuit?... J’ai toujours aimé les belles choses des églises,--des vieilles églises d’autrefois, lesquelles étaient pleines de merveilles qu’on ne verra plus... Tout enfant, en cheminant comme ça de quartier en quartier, pour exercer mon métier de ramoneur, il m’arrivait souvent de coucher dans des sanctuaires abandonnés des fabriques et dont on ne songeait même plus à fermer la porte. Je restais longtemps sans dormir ou bien je me réveillais sans cesse, et je croyais entendre, dans l’ombre, les pauvres saints pleurer. Ils me disaient: «Mabik, nous sommes plus âgés que ne le serait aujourd’hui ton trisaïeul[16]; notre sort est triste; quand nous aurons fini de pourrir, qui se souviendra de notre visage?...»--Puis, écoutez-moi bien: les femmes font quelquefois des scènes; en pareil cas, moi, je déguerpis. Vous n’êtes pas sans connaître l’oratoire en ruines de saint Elud[17], dans la pinède, un peu au-dessus de la Fontaine-de-Minuit. Là, j’ai mon refuge, ma maison de paix. Là, plus de bruit humain, plus de paroles querelleuses, mais une solitude profonde où les jours s’écoulent avec lenteur, sous les grands arbres mélodieux... Un hiver, peu de temps après mes secondes noces, j’y vécus un peu plus d’une semaine. J’avais pris, pour ma nourriture, quelques croûtes de pain, et, quant à la boisson, je n’avais qu’à puiser à la source. Les nuits étaient lumineuses et glacées. Je m’étais aménagé un toit de fougères qui me garantissait la tête: un feu d’aiguilles de pin me réchauffait les pieds. Or, un soir que je venais de m’assoupir, quelqu’un m’appela par mon nom. Je rouvris les yeux, et, devant moi, dans la brume blanche qui s’élevait de la vallée, je vis surgir une apparition, un fantôme de saint que je reconnus aussitôt. C’était Yves de Kervarzin, le prêtre secourable, hébergeur des vagabonds et patron des sans-le-sou[18]... Tel il s’est montré à moi, celle nuit-là, tel je l’ai représenté depuis, partout où j’ai pu, avec sa toque noire, avec sa longue soutane, avec son aube fine, si étincelante qu’elle semblait tissée de clair de lune.
[16] On dit en breton «da dad kûn» _ton père doux_.
[17] C’est peut-être le site le plus gracieux de l’exquise vallée du Guindy. La rivière au bas, claire, chantante, déroulant sur un lit de gravier, à travers des prés d’un vert intense, ses méandres harmonieux. Sur une des collines de la rive gauche, un bois de pins et, à son ombre, les ruines de l’oratoire. Celui-ci devait couvrir à peine trois mètres carrés de superficie. Il était bâti de quelques pierres mal liées avec de l’argile. On raconte que saint Elud,--le même, j’imagine, que saint Iltud,--eut là son ermitage.
Quant à la Fontaine-de-Minuit (Feunteun-Anternoz), son eau mystérieuse filtre d’un rocher, au pied de la colline. J’ai dessein de raconter ailleurs ses vertus.
[18] «An dud a bemp liard», disait Mabik, les _gens de cinq liards_.
»C’est lui qui a commencé ma réputation. Je l’ai peint d’abord dans une ferme, puis dans une autre. Finalement, dès que j’entrais dans une maison, on m’appréhendait à la veste:
»--Ramone ou ne ramone pas, cela nous est égal, mais tu vas le dessiner là, tu vas dessiner ton _Sant Erwan_!
»Aujourd’hui encore, quand je passe devant les seuils, les petits enfants s’attroupent et crient:
»--C’est Mabik Rémond, c’est l’_oiseau noir_ de saint Yves!
»Les meilleures choses, hélas! n’ont qu’un temps. Reste-t-il, en Trégor, reste-t-il une seule maison de marin ou de paysan qui n’ait point sur sa muraille la grande image sacrée? Pauvre de moi, j’ai dû chercher d’autres motifs. Oh! je sais bien, dans notre pays ce ne sont pas les saints qui manquent. En ces parages même, il en débarqua des _batelées_ qui avaient pour pilote Lewias, et Tudual pour capitaine. Je les connais tous. Au besoin, je vous dirais leurs noms, leur histoire et la figure qu’ils ont laissée d’eux. Je puis, avec un peu de terre à briques et de noir de fumée, leur redonner un semblant de vie. On me commande: «Fais-nous tel saint, Mabik»; et je le fais. Mais, voyez-vous, si j’étais maître de ma destinée, je ne peindrais jamais que des saint Yves. Les galopins des campagnes ont raison. Peintre de saint Yves je suis, peintre de saint Yves je mourrai!...»
Ainsi me parla Mabik Rémond, en ce paisible après-midi d’août où je fus momentanément son hôte, tandis que le moulin de Job-An-Dû _tictaquait_ ferme au creux du vallon et que les cloches du Minihy carillonnaient pour un baptême.
IV
Deux années auparavant, aux vacances de 1890, j’étais assis sous les grands ombrages du jardin de Rosmapamon. Et là, le plus merveilleux enchanteur que la Bretagne ait produit, depuis Merlin, évoquait devant un groupe d’intimes--à propos de l’inauguration, alors prochaine, du nouveau tombeau de saint Yves--les souvenirs de son enfance qui se rattachaient à l’ancien monument.
--Je ne l’ai pas vu de mes yeux, disait-il. Il avait été détruit pendant la Révolution par ce bataillon de vandales étampois qui a laissé dans toute notre Armorique tant de traces funestes de son passage. Mais les personnes vénérables de mon entourage en avaient retenu l’image dans leur mémoire. Elles m’en ont souvent fait la description. C’était vraisemblablement une très belle chose. Nos sculpteurs de pierre du XVe siècle étaient des artistes ingénieux et très personnels. Il est bien regrettable qu’un tel chef-d’œuvre ait disparu. De mon temps, il n’y avait plus à la place où il s’éleva qu’une dalle en marbre rouge que je me souviens d’avoir vue. Ma mère avait sa chaise tout à côté, au pied de la chaire. Cette dalle fut enlevée depuis, quand on conçut le projet de rétablir le monument; et l’on pratiqua des fouilles, dans l’espoir de découvrir des reliques. Croiriez-vous que l’on ne trouva rien! Cela est à l’honneur de la probité toute bretonne de nos ecclésiastiques... Des prêtres italiens eussent infailliblement découvert quelque chose.
Par un respect peut-être trop scrupuleux de la tradition, on a édifié le nouveau cénotaphe sur l’emplacement de l’ancien. Je le déplore. Où il est, il manque d’air et de lointain. En tout autre lieu, dans le «chœur du Duc», par exemple, il eût fait meilleure figure. Il serait du moins à souhaiter qu’à l’aide d’un fond approprié, de couleur sombre, on lui permît de ressortir davantage[19].
[19] Voir la description que M. de la Borderie a donnée du tombeau. On sait d’ailleurs les beaux travaux que ce savant a consacrés à la mémoire du saint.
Je déplore aussi que, dans la galerie des personnages qui font cortège à la statue de saint Yves, on ait omis ce bon Jehan de Kergoz qui fut son mentor, le plus vigilant de ses amis. J’ai visité autrefois, dans un vieux manoir de Kerborz, la salle où ils étudièrent ensemble, Jehan faisant l’office de répétiteur. Quand vint l’heure du départ si redouté des mères bretonnes, du départ pour Paris, c’est à Jehan de Kergoz que dame Azou du Quinquiz confia son fils, avec les plus minutieuses recommandations. Il prit sa tâche au sérieux et conduisit Yves, comme par la main, jusqu’à l’âge d’homme. Vous savez que celui-ci mourut prématurément. Jehan s’obstina à vivre jusqu’à ce qu’il lui eût été donné d’assister à la canonisation de son élève. Il vint déposer à l’enquête, et ce dut être, j’imagine, un très beau spectacle. Il avait plus de quatre-vingt-dix ans; néanmoins, il parla avec un enthousiasme si juvénile que, non content de convaincre son auditoire, il le fit pleurer. C’est dans cette attitude qu’il eût fallu le représenter sur une des faces du tombeau. Je l’y ai cherché en vain. C’est une lacune fort regrettable.
... Je reproduis avec une fidélité textuelle les termes de la causerie. Quant au reste, hélas!--quant à cette grâce à la fois si simple et si subtile dont il parait les moindres choses, le prestigieux conteur en a emporté le secret.
J’étais à Tréguier, le lundi 8 septembre, deuxième jour du _Triduum_. Le contraste était saisissant, de ces vieilles rues engourdies depuis des siècles dans une somnolence de cloître, et de ces longues foules sinueuses et grouillantes labourées de profonds remous. Le dirai-je? L’éclat même donné à ces fêtes froissa dès l’abord ma religiosité bretonne. Il y avait là trop de mise en scène, une orchestration trop savante, trop de curieux aussi, trop de «blagueurs», trop de photographes. Notre race a des pudeurs jalouses, surtout quand il s’agit du plus intime d’elle, de ces exquises dévotions surannées où elle se réfugie et se complaît. Sous d’âpres dehors, elle est discrète, fine; l’ostentation l’effarouche. A ses pardons habituels vous n’entendrez guère que des sons voilés de tambours et le sifflet pastoral des fifres. Le tintamarre des cuivres bouleverse l’harmonie de son rêve intérieur qu’elle ose à peine se murmurer à elle-même. Pour moi, tout ce bruit me choquait d’autant plus, en cette circonstance, que je savais de quelle réserve délicate s’enveloppe au pays de Tréguier le culte de saint Yves.
Dès les premières nuits de mai, alors que, selon la jolie expression locale, le ciel _s’ouvre_, semble planer de plus haut sur la terre, l’usage est de se rendre au Minihy par la route obscure et odorante, bordée d’aubépines en fleurs. On se réunit après souper, par groupes, au pied de l’immense calvaire qui marque l’entrée de l’asile, de l’_ager_ sacré. C’est à la fois une promenade et une procession; on chemine à pas lents, sous les étoiles; l’air est doux, traversé de senteurs balsamiques; nulle croix en tête, pas de clergé ni de chantres. Le silence est de rigueur. Les prières s’exhalent en un vague chuchotement qui ne trouble point la paix des choses. C’est comme un défilé d’ombres dans la nuit. Les vieilles citadines, aux délicieuses cornettes d’autrefois, étouffent leurs pas menus dans des chaussons de ouate, les mains dissimulées sous l’ampleur des manches, à la façon des nonnes. Le long des douves, d’intervalles en intervalles, des mendiants sont accroupis, manchots, culs-de-jattes, aveugles, lépreux, la plupart agitant des torches qui avivent leurs plaies de larges reflets sanglants,--tous, clamant et se renvoyant de l’un à l’autre, avec un singulier mélange de cabotinage et de sincérité, la mélopée tragique de leur misère. D’aucuns ont les genoux comme incrustés dans le sol. On les prendrait, à leur immobilité, pour des statues. D’autres sont debout, la tête rejetée en arrière; et dans le blanc de leurs yeux convulsés se réfléchit par instants la lueur des astres. D’autres encore montrent d’un beau geste toute une smala endormie autour d’eux, des chérubins crépus couchés à même dans l’herbe du fossé et sur qui veille une chandelle de suif avec une fougère pour support. Et les lamentations éclatent, voix rauques de vieillards, glapissements aigus de femmes... _En hanô sant Erwan!... En hanô sant Erwan[20]!..._ L’aumône versée, la plainte s’apaise, et le silence redevient profond. Durant tout le trajet, les pèlerins n’échangent pas une parole. C’est le _pardon mut_, le «pardon taciturne», une des formes les plus usitées de la dévotion bretonne.
[20] Au nom de saint Yves! Au nom de saint Yves!...
Une population qui entend de la sorte la piété n’est guère faite--on en conviendra--pour goûter les manifestations pompeuses, toujours un peu mêlées et discordantes.
--_Ma Doué!_ murmurait auprès de moi une paysanne de Louannec, comment prier au milieu de tout ce bruit?
Il y avait là des milliers de gens qui pensaient comme cette paysanne.
Qu’on ne m’accuse pas au moins d’incriminer en bloc, par esprit de dénigrement, ces fêtes que l’opinion générale s’accorda à trouver «réussies» et dont quelques épisodes--le feu d’artifice mis à part--eurent un caractère d’incontestable beauté. Telle, entre autres, cette veillée des fidèles dans la cathédrale, pendant la nuit du lundi au mardi. Une chose très bretonne, celle-là, très impressionnante aussi. Lorsque je pénétrai à l’intérieur de l’église, il était une heure avancée. Malgré la fraîcheur nocturne et les courants d’air qui s’engouffraient par les portes ouvertes, on respirait une tiédeur fade, l’haleine épaissie de la multitude prosternée là et sommeillant à demi, en des poses d’hébétement et de lassitude. Les lourds piliers montaient, humides, moussus, pareils à d’immenses troncs d’arbres balançant là-haut sous les voûtes, au vacillement de quelques cierges, de mystérieuses frondaisons d’ombre. Une oraison éparse, continue, monotone, rôdait à travers le silence, courait comme un vol de bourdon sur toutes les lèvres, peut-être même sur celles des évêques de pierre couchés, les mains jointes, sous le cintre bas des enfeux. Dans toute cette obscurité confuse et chuchotante, une seule chose lumineuse: le «tombeau»,--sorte de catafalque blanc, vivement éclairé par une forêt de cires ardentes et où reposait, blanche aussi, de l’étincelante blancheur du marbre, l’image funéraire de saint Yves. Le long de la grille qui entoure le monument, c’était un perpétuel glissement de silhouettes fantômatiques, dans un bruit de prières et de chapelets égrenés. Soudain, une voix isolée, une voix d’homme, large et pleine, entonna, sur l’air d’une vieille complainte guerrière[21], un cantique en langue armoricaine composé par un prêtre de l’endroit[22]:
[21] La _gwerz_ de «Lézobré».
[22] Le chanoine Le Pon.
_N’hen eus ket en Breiz, n’hen eus ket unan, N’hen eus ket eur Zant evel sant Erwan..._
Il n’y a pas en Bretagne, il n’y en a pas un, Il n’y a pas un saint comme saint Yves.
Cela fit l’effet d’une diane dans la cour d’une caserne endormie. Un grand frisson secoua la foule. Les plus engourdis sursautèrent. Un chœur formidable se mit à répéter chaque verset à la suite du chanteur. Ce fut une clameur folle, éperdue, dont toute la cathédrale vibra. Les cierges eux-mêmes, comme ranimés, brûlèrent d’une clarté plus joyeuse. Puis, les voix s’éteignant, tout s’assombrit de nouveau; et l’on ne vit plus de lumineux au fond de la nef que le blanc cadavre de saint Yves, veillé par un peuple de pauvres gens...
Le lendemain, dans une flambée de soleil, à l’issue de la grand’messe, les processions débouchaient du porche. Vingt paroisses étaient là, clergé en tête, et tous les évêques bretons, successeurs des Pol, des Brieuk, des Tudual, et tous les béguinages de la vieille cité monacale, les coiffes rabattues sur le visage, les yeux décolorés et craintifs. Les cloches se mirent en branle, non seulement celles de la cathédrale et des couvents voisins, mais celles encore des bourgs les plus rapprochés, de Plouguiel, du Minihy, de Trédarzec, de Kerborz, si bien que cela roulait et retentissait dans tout l’espace comme les grandes houles ondulées d’une mer sonore. Le défilé commença. Entre deux rangs d’oriflammes se balançaient à des hampes aussi solides que des mâts les bannières splendidement ouvragées des paroisses, les unes toutes neuves et comme constellées, les autres, plus vénérables, étalant avec une sorte de gloire leurs ors délustrés et leurs broderies éteintes. Sur la plupart se détachaient presque en relief les lourdes images des saints du Trégor. On lisait les noms au passage: Trémeur, Tryphine, Coupaïa, Bergat, Sezni, Gwennolé, Gonéry, Liboubane, toute une litanie barbare que les «étrangers», accourus en amateurs des villégiatures de la côte, s’efforçaient en vain d’épeler. Devant le crâne d’Yves Héloury, enchâssé dans un magnifique reliquaire, marchaient six pages vêtus de jaune et de noir, aux couleurs du saint, et portant sur la poitrine les armes de Kervarzin, quatre merlettes sur champ d’or. Derrière venaient les prélats, les prêtres; la foule suivait, chantant--sur le ton du vieil hymne de guerre--le cantique de «sant Erwân». Et c’était assurément très beau.
On fit, en cet appareil grandiose, le tour des rues de Tréguier. Mais, au grand étonnement des fidèles, on ne s’engagea point sur les terres du Minihy, on n’alla pas rendre visite à saint Yves dans sa vraie «maison». Je me plais à croire que ce fut par respect pour de certaines convenances que les Bretons ont coutume de formuler dans cet adage: à chaque pays son pardon.
V
Il n’y en a qu’un qui soit proprement le pardon de saint Yves: c’est celui qui se célèbre au Minihy, dans la journée du 19 mai.
... Nous demeurions, en ce temps-là, à Penvénan--un gros bourg triste sur un plateau dénudé, coupé de talus broussailleux, entre le Guindy et la mer. La commune est vaste. Dans l’intérieur vivent des laboureurs aisés, semeurs de froment et pasteurs de troupeaux. Quelques-uns sont riches, ont des fermes spacieuses bâties en pierres de taille comme des manoirs. Il n’en est pas de même des clans de pêcheurs, disséminés le long du littoral. L’aisance est à peu près inconnue dans ces hameaux. Les hommes en sont absents pendant cinq et six mois de l’année, presque tous occupés aux campagnes lointaines et périlleuses de Terre-Neuve ou d’Islande. Beaucoup ne reviennent jamais. Leurs familles tombent dans la détresse, vont grossir la bande des «chercheurs de pain». On sait d’ailleurs qu’en Bretagne ce n’est pas une honte de mendier, si même ce n’est pas un honneur. Les misérables, comme les fous, sont tenus pour des êtres sacrés. Qui leur manque de respect encourt la damnation éternelle. Aussi les traite-t-on avec les plus grands égards; ils ont partout leur écuelle dans le dressoir, leur pailler sous la grange ou dans l’étable. Au pays de Tréguier, ils forment une espèce de corporation et s’intitulent eux-mêmes, non sans orgueil, les «clients de saint Yves». Quand sa fête approche, infirmes et loqueteux se redressent dans leurs haillons, font sonner allègrement leurs béquilles:
--Voici notre pardon, disent-ils,--_pardon ar bêwien_, le pardon des pauvres!
Je voudrais esquisser en quelques lignes la physionomie de l’un de ces clients du saint, le plus honnête homme peut-être que j’aie connu. On l’appelait Baptiste tout court, comme s’il n’eût jamais porté d’autre nom. Il habitait, sur la route de Lannion, une masure à laquelle il ne manquait guère que des murailles et un toit. La pluie et la neige y avaient leurs libres entrées, et le vent s’y installait comme chez lui. Les chats sans domicile pullulaient dans les recoins, indépendamment de quantité d’autres bêtes. Quand on en plaisantait Baptiste, il vous répondait avec une philosophie tranquille:
--_Dûman ê ty an holl_ (Chez moi, c’est la maison de tout le monde).