Au pays des pardons

Part 16

Chapter 163,831 wordsPublic domain

Évidemment, cet homme-loup ne pouvait être que Ronan. Tel fut l’avis unanime. Le mari voulut intervenir, risquer une observation. Mais on était fixé sur la valeur de ses conseils! L’assistance entière lui ferma la bouche. Il fut arrêté, séance tenante, qu’on se rendrait à Quimper de ce pas, pour dénoncer au roi Gralon-Meur l’abominable crime et demander justice contre le malfaiteur.

Le cortège, grossi de village en village, accompagna Kébèn jusque dans le palais du roi. Gralon-Meur fut ému par une manifestation aussi imposante; il dépêcha des archers vers le saint, avec ordre de le lui amener sur le champ. En le voyant paraître, il ne douta point que la populace n’eût dit vrai. Avec sa face velue, avec ses ardentes prunelles d’ascète, ombragées d’épais sourcils, avec sa houppelande de bure grossière, salie, usée, effilochée, jaunie, pareille à la fourrure d’un fauve et nouée aux reins par une ceinture d’écorce, avec ses pieds souillés de boue, avec ses doigts aux ongles pointus et noirs comme des griffes, le solitaire avait les dehors d’un animal sauvage plutôt que d’un être humain.

--Nous allons bien savoir s’il participe de la nature de l’homme ou de celle du loup,--prononça Gralon.--J’ai là deux dogues qui nous renseigneront à cet égard.

Les terribles bêtes furent lâchées sur Ronan; mais, au lieu de le mettre en pièces, elles se couchèrent docilement à ses pieds, léchant ses haillons, implorant de lui une caresse.

Il y eut dans la foule une grande stupeur. Gralon-Meur, s’étant avancé vers l’anachorète, s’inclina et dit:

--Pour que mes chiens t’aient respecté, il faut qu’un pouvoir singulier soit en toi. Parle donc et confonds tes accusateurs, afin que justice soit faite.

--Je parlerai,--répondit Ronan,--non à cause de moi qui n’ai de comptes à rendre qu’à Dieu, mais à cause de l’enfant, victime innocente de cette odieuse machination; commande, ô roi, qu’on apporte ici le coffre qui est à Kernévez, dans la grange, derrière un tas de fagots.

Il fut fait selon sa volonté. Quand on ouvrit le bahut de chêne, on y trouva la fillette, blanche comme cire; elle était étendue sur le côté, morte. Dur eût été de cœur celui qui n’eût pleuré en la voyant. Ronan lui-même, pour la seule fois de sa vie, dit-on, donna des marques d’attendrissement. Il se pencha au-dessus du cadavre et, l’appelant par son nom, d’une voix très douce, il murmura:

--Petite Soëzic, fleurette jolie, tes yeux se sont clos avant l’heure. Dieu veut que tu les rouvres et qu’ils contemplent longtemps encore le soleil béni.

Il dit. Les fraîches couleurs de l’enfance reparurent aussitôt sur le visage de la morte, et elle se leva du coffre en souriant.

La foule, transportée à la vue du miracle, trépignait d’allégresse, exaltant les vertus du saint, criant qu’il fallait lapider Kébèn. Mais Ronan:

--J’entends--fit-il--que cette femme s’en retourne chez elle saine et sauve.

A partir de ce jour, le solitaire vécut honoré de tous dans la contrée qui jusque-là lui avait été si marâtre. La religion qu’il professait supplanta les anciens cultes. Toutefois il ne changea rien à ses habitudes, s’abstint comme par le passé de tout commerce direct avec les hommes, si même il ne se montra pas encore plus secret; de sorte que la vénération qu’il inspirait resta mêlée de quelque crainte. On le suivait du regard, de loin, dans sa promenade quotidienne, mais on n’aurait jamais eu la hardiesse de l’aborder. Quand on s’adressait à lui, c’était par l’intermédiaire du maître de Kernévez, la seule créature humaine qu’il accueillît sans répugnance et dont il écoutât volontiers les propos. Saint Corentin vint un jour lui faire visite à son oratoire, dans le dessein, à ce que l’on prétend, de se démettre en sa faveur de son épiscopat de Quimper; il trouva la porte fermée par une simple toile d’araignée, voulut passer au travers et ne put réussir à rompre la trame; il comprit que Ronan refusait de le recevoir et rebroussa chemin, non sans dépit.

C’est au printemps, la veille du vendredi saint, que mourut le thaumaturge de la montagne. Sitôt qu’il eut rendu l’âme, de grands nuages aux formes bizarres et tourmentées accoururent de tous les points de l’horizon et se rassemblèrent autour de la cime, étendant un voile de ténèbres sur le pays environnant, tandis que de l’oratoire s’élevait vers le ciel une longue colonne de fumée blanche. Par ces signes on fut averti que Ronan n’était plus; mais on attendit au troisième jour, avant de franchir l’enceinte des houx sacrés. L’humeur du saint était à redouter même après sa mort. Il fallut que le penn-tiern entrât le premier dans la cellule. Le cadavre ne présentait aucune trace de décomposition; il était couché dans la posture qui, de son vivant, lui était familière, ses pieds de marcheur obstiné dépassant le seuil; les mèches hérissées de ses cheveux étaient lumineuses comme des flammes; d’une main il pressait sur sa poitrine un livre aux fermoirs richement ouvragés, sans doute un répertoire de formules magiques, pensèrent les paysans; dans l’autre il tenait la clochette, compagne mélodieuse de ses migrations.

On a vu de quelle façon il fut procédé aux funérailles. Dès que le corps eut été placé sur le chariot, les bœufs se mirent en marche et la clochette de fer commença d’elle-même à tinter. Pendant toute la durée du trajet, elle sonna ainsi, à petits coups grêles et lents, comme un glas. L’attelage s’était immédiatement engagé dans la sente que Ronan avait accoutumé de parcourir chaque matin et chaque soir. En traversant les terres de Kernévez, il arriva près d’un lavoir où Kébèn lavait. Cette femme singulière, depuis l’aventure du coffre, n’avait plus fait parler d’elle; mais elle ne s’était ni amendée, ni assagie. La clémence de Ronan, au lieu d’apaiser sa haine, l’avait exacerbée. Lorsqu’elle apprit sa mort, elle eut un tel accès de joie cynique que momentanément on la crut folle. Non seulement elle refusa de prendre le deuil avec les autres ménagères du quartier; mais elle choisit le jour des obsèques pour faire sa lessive, commettant de la sorte un double scandale, puisqu’en ce même jour se célébrait la fête de Pâques.

Le cortège s’avançait dans un recueillement silencieux, au son de la petite clochette, quand, parmi des bruits de battoir, une chanson narquoise s’éleva de derrière les saules qui bordaient l’étang:

_Bim baon, cloc’hou! Marw ê Jégou Gant eur c’horfad ywadigennou[63]!..._

[63] C’est un refrain populaire très répandu en Bretagne et que l’on chante aux enfants pour les bercer.

Bim baon, les cloches! Il est mort, Jégou, D’une ventrée de boudin!

Ainsi chantait, à voix haute et stridente, Kébèn l’effrontée. Les bœufs cependant débouchaient dans le pré; et ils cheminaient droit devant eux, sans souci du linge qui séchait étalé sur l’herbe. Déjà ils piétinaient de leurs durs sabots les nappes de toile fine. Kébèn, du coup, cessa de chanter. Échevelée, noire de fureur, elle se jeta à la tête des animaux:

--Arrière, sales bêtes!--cria-t-elle.

Et, brandissant son battoir, elle les en frappa avec une telle violence qu’elle écorna l’un d’eux. Ils n’en continuèrent pas moins leur route, de leur bonne allure tranquille. Alors la rage de Kébèn se tourna contre le cadavre. Elle s’était cramponnée au chariot, au risque de se faire écraser; et, à chaque tour de roue, des paroles insensées, des injures inexpiables s’échappaient de ses lèvres.

--Va, charogne, va rejoindre dans le charnier où elle pourrit la louve qui fut ta mère!... Tu dois être content, fléau des ménages!... Grâce à toi, la plus belle lessive du pays est en pièces... Ris donc, artisan de malices, fourbe des fourbes, nuisible jusque dans la mort!... Ha! Ha! Et dire qu’il y a des benêts qui te pleurent!... Quant à moi, tiens, voilà mon adieu!

Horrible profanation! Elle venait de lui cracher à la figure. Ce fut du reste son dernier outrage. Le sol au même instant s’entre-bâilla sous elle et l’engloutit.

Au bout de trois heures de marche, la clochette s’étant tue, les bœufs s’arrêtèrent. On était en pleine forêt, sur le versant occidental de la montagne. Une fosse fut bientôt creusée, mais, lorsqu’il s’agit d’y descendre le corps du saint, les efforts réunis de vingt hommes demeurèrent impuissants à le soulever. «Peut-être ne veut-il pas qu’on l’enterre», opina quelqu’un; «laissons-le en cet état, et attendons les événements.» Or, il advint une chose extraordinaire. Dans l’espace d’une nuit, le cadavre se pétrifia, ne fit plus qu’un avec la table du chariot transformée en dalle funéraire, et apparut comme une image éternelle sculptée dans le granit d’un tombeau. Les arbres d’alentour étaient eux-mêmes devenus de pierre; ils s’élançaient maintenant avec une sveltesse de piliers, entre-croisaient là-haut en guise de voûte les nervures hardies de leurs branches. Tel fut, d’après la légende, le premier schème de l’église de Locronan et du cénotaphe qui s’y voit encore, dans la chapelle du Pénity.

II

Si jamais vous visitez Locronan, faites en sorte d’y arriver par la «vieille côte». La montée, au début, n’est pas engageante; c’est moins un chemin qu’une ravine, que le lit desséché d’un torrent. Mais, à mesure que l’on approche de la crête, la route s’aplanit, se dilate, retrouve sa noble aisance d’ancienne voie royale. Borné encore, vers l’occident, par un dernier renflement des terres, l’horizon s’est découvert peu à peu dans la direction du sud et du septentrion. Derrière vous s’estompent les grandes houles bleues du Quimperrois; à votre droite s’enlève sur le ciel la montagne sacrée, avec son énorme croupe creusée de plissements rugueux où les traînées de bruyères semblent des fumées roses courant à ras de sol; à gauche, un pays vert--d’un vert lumineux, d’un vert fauve--déroule jusqu’à la mer océane la nappe onduleuse de ses feuillages. Des pins bordent la route, mais sans entraver la vue qui se joue librement entre leurs fûts ébranchés; et l’on a au-dessus de soi l’aérienne mélopée de leurs cimes. Ajoutez que nulle part ailleurs, en Bretagne, on ne respire mieux ce que le poète appelle

L’ivresse de l’espace et du vent intrépide.

Le vent s’acharne d’une aile infatigable sur ce haut plateau. On est, pour ainsi dire, bouche à bouche avec l’Atlantique qui vous souffle à la face, de tout près, sa rude haleine salée, vous fouette la peau de ses larges embruns. Le bruit des vagues se fait si distinct qu’on se croirait sur un sommet de falaise: on s’attend à recevoir dans les jambes un paquet d’écume. Point. De l’abîme, béant à vos pieds, c’est un clocher qui surgit, un clocher veuf de sa flèche, une énorme tour carrée aux étroites et longues ogives d’où s’envolent, non des goélands, mais des corbeaux. Plus bas, voici l’église tassée de vieillesse, sous sa toiture gondolée; et près d’elle se montre le cimetière, un arpent de montagne clos de murs en ruine et foisonnant d’herbe. On descend une pente raide, sinueuse, presque une rue, avec les restes d’un pavage ancien. Jadis, au temps d’une prospérité qui n’est plus qu’un mélancolique souvenir, c’était par ici que la diligence de Quimper à Brest faisait à Locronan son entrée, dans un fracas de ferrailles et de grelots, semant sur son passage le mouvement, la gaieté, la vie. Les femmes, leur poupon dans les bras, accouraient sur le seuil des petites maisons basses qui, toutes, portent inscrites dans leur linteau la date de leur construction et les noms des ancêtres qui les édifièrent. Les hommes eux-mêmes, tisserands pour la plupart, se soulevaient sur les pédales des métiers et, par la lucarne entr’ouverte, saluaient le postillon d’un lazzi, les voyageurs d’un souhait de bon voyage. A l’animation d’autrefois a succédé, hélas! un morne silence. Les chemins de fer ont tué les messageries, et les machines les métiers à main. De ceux-ci, il subsiste peut-être une dizaine, et qui chôment plus souvent qu’ils ne travaillent. Au commencement du siècle, ils étaient environ cent cinquante, où se venaient approvisionner de toile à voile tous les ports du littoral cornouaillais. Du matin au soir et d’un bout du bourg à l’autre retentissait alors, selon l’expression d’un habitant du lieu, l’allègre chanson de la navette.

On vous contera que saint Ronan fut l’inventeur de cette industrie, qu’il la pratiqua lui-même--sans doute dans l’intervalle de ses promenades--et l’enseigna au penn-tiern, son compagnon de prière. Avant lui les pêcheurs se contentaient de suspendre des peaux de bêtes aux mâts de leurs embarcations. Il fit planter du chanvre, montra l’art d’en tisser les fibres. Une source d’abondance et de richesse ruissela sur le pays. L’opulence des bourgeois de Locronan devint aussi proverbiale que celle des armateurs de Penmarc’h. On en peut contempler d’éloquents vestiges dans les pignons élégamment sculptés ou dans les façades monumentales qui encadrent la place. Ce sont demeures de grand style, dont quelques-unes traitées avec goût dans la manière de la Renaissance. Si déchues soient-elles de leur antique splendeur, elles ont encore fière mine, gardent jusqu’en leur délabrement un air de noblesse et de solennité, communiquent à l’humble bourg un je ne sais quoi de magistral qui en impose. Rien de banal, ni de mesquin. Cela a la majesté solitaire des belles ruines; cela en a aussi la pénétrante tristesse. Le cœur se serre à parcourir les menues ruelles qui, contournant les maisons, rampent vers la campagne ou plongent à pic au fond du quartier de Bonne-Nouvelle (Kêlou-Mad). Ce ne sont que murs croulants, décombres épars, jonchant au loin les jardins en friche. On a le sentiment d’une cité qui s’effrite pierre à pierre, et qui ne se relèvera plus. Ses habitants même, de jour en jour, l’abandonnent, émigrent, comme si un sort pesait sur elle, quelque malédiction à longue échéance proférée, voilà treize cents ans, par le thaumaturge de la montagne.

Mais non. L’esprit de Ronan ne s’est pas retiré de sa bourgade. Tout au contraire, il en est resté le génie bienfaisant. C’est grâce à lui si elle retrouve, à de périodiques intervalles, un semblant d’animation et de vie. Tous les sept ans, en effet, comme il arrive, dit-on, pour les villes mortes de la légende, Locronan se réveille, voit abonder dans son désert un peuple de pèlerins. Durant l’espace d’une semaine, il peut se croire revenu aux jours les plus brillants de son histoire. Ce miracle, c’est la _Troménie_ qui l’opère.

III

Troménie est une corruption de _Trô-minihy_ et signifie proprement «tour de l’asile». Ces asiles, ces minihys, dans l’ancienne Église de Bretagne, étaient des cercles sacrés d’une, de deux, quelquefois de trois lieues et plus, entourant les monastères et jouissant des plus précieuses immunités. Celui qui dépendait du prieuré de Locronan couvrait une vaste étendue, empiétait sur le territoire de quatre paroisses: Locronan, Quéménéven, Plogonnec et Plounévez-Porzay. Le pèlerinage de la Troménie consiste à en faire le tour, en suivant une ligne traditionnelle qui n’a pas varié depuis des siècles. On ne s’écarte guère des flancs du _ménez_ dont la masse énorme absorbe, confisque la vue, apparaît comme le centre de la fête. Aussi les fidèles, peu soucieux d’une étymologie dont le sens pour eux s’est perdu, expliquent-ils Troménie par _Trô-ar-ménez_ qu’ils traduisent librement: le Pardon de la Montagne.

Quant au trajet à parcourir, c’est celui-là même--on l’a deviné--où se complut Ronan le marcheur, du temps qu’il était de ce monde. Voie étrange hors de toute voie, espèce de sentier mystique, à peine frayé et que jalonnent seulement, de loin en loin, des calvaires. Il n’est pas aisé de s’y reconnaître. Mais au besoin le saint en personne s’offre à remplir les fonctions de guide.

Une pauvresse m’a fait ce récit.

Elle avait promis d’accomplir le pèlerinage, de nuit, et elle s’était mise en route au crépuscule, comptant sur la lune pour éclairer ses pas. La lune ne se leva point. D’épais nuages venus de la mer avaient envahi le firmament. La vieille cheminait néanmoins, trébuchant aux pierres, se cognant parfois le front aux talus. Quand elle fut au milieu des landes, elle s’arrêta; elle ne savait plus de quel côté s’orienter dans les ténèbres. Une grande peur la prit. Elle allait renoncer à son vœu. Mais tout aussitôt une voix de pitié se fit entendre qui la réconforta.

--Pose tes pieds où je poserai les miens, disait la voix.

Elle chercha à voir qui lui parlait de la sorte. Vainement. Elle ne distingua rien, si ce n’est deux pieds nus, d’une blancheur éblouissante, qui marchaient devant elle et qui laissaient à mesure dans le sol de lumineuses empreintes. Elle put ainsi parvenir sans encombre au terme de ses dévotions.

--Être secourable, s’écria-t-elle en joignant les mains, apprends-moi ton nom, que je le bénisse jusqu’à l’heure de ma mort.

--Tu n’as cessé, tantôt, de l’invoquer dans tes litanies, répondit la voix.

Alors, elle comprit, s’agenouilla pour baiser les pieds du saint; mais il avait disparu.

Dès le XIIe siècle, la Troménie septennale prenait rang parmi les grandes assemblées religieuses de la Bretagne. On s’y rendait par clans des points les plus éloignés,--de l’extrême Trégor, du fond des landes vannetaises. Saint Yves y figura, accompagné de son inséparable Jehan de Kergoz. Plus tard les ducs se firent un devoir de s’y montrer. La tradition s’était déjà répandue qu’il faut avoir passé par Locronan pour gagner le ciel. Une année, la fête revêtit un éclat particulier. De beaux seigneurs aux costumes somptueux, montés sur des chevaux richement caparaçonnés, débouchèrent devers Plogonnec, suivis d’une multitude de gens d’armes et précédés d’un escadron de trompettes sonnant à pleins poumons. Ils escortaient un carrosse d’où l’on vit descendre une mignonnette jeune femme en coiffe du temps, juste comme la procession traversait la place. Elle était gente et accorte, avec des yeux clairs, très doux, et un joli front têtu de Bretonne. Quand les porteurs des reliques eurent défilé, elle vint se joindre pieusement à un groupe de fermières qui, habillées d’étoffes rouges aux chamarrures d’argent et d’or, formaient une garde d’honneur à la statue de sainte Anne. Elle marchait difficilement dans ses petits brodequins peu habitués à fouler les cailloux des chemins creux ou les aspérités broussailleuses des landes, et l’on devinait de suite en elle quelque _pennhérès_ de la ville, mais brave, résolue, «ne plaignant point sa route». Penchée sur le livre d’heures d’une de ses voisines, elle entonna le cantique à l’unisson des autres voix. Et, tout le long de la Troménie, elle chanta: on eût dit qu’un rossignol mélodieux s’égosillait entre ses lèvres, tant elle savait donner d’onction et de grâce aux rudes syllabes des versets armoricains. Les gars préposés aux bannières se détournaient sans cesse pour la regarder. Ils apprirent au retour qu’elle avait nom «la duchesse Anne» et qu’elle était mariée au roi de France.

Bonne et chère Duchesse, j’ai souvent consulté à ton sujet les populations de l’Armor trégorrois. Tu n’es déjà plus pour elles qu’un symbole. Mais en ce canton de Cornouailles ta mémoire vit, et presque ta personne. Dans une hutte, sous des hêtres,--derniers vestiges de la forêt de Névet,--des sabotiers m’ont parlé de toi comme s’ils t’avaient connue. Ils dépeignaient ton visage velouté ainsi qu’un beau fruit; ils célébraient ta chevelure, ton sourire, ton charme, se souvenaient du timbre de ta voix. Pour un peu ils eussent juré qu’ils étaient présents à cette Troménie où tu assistas. Qui oserait, après cela, contester la magique influence de Ronan?

On en cite des témoignages bien autrement significatifs.

Telle cette Troménie fantastique que le saint, à ce que l’on prétend, dirigea lui-même. Il tombait depuis la veille une pluie acharnée, et la montagne était labourée en tous sens par de véritables torrents. Le clergé décida que la procession n’aurait pas lieu, qu’elle serait différée au dimanche d’après. Cela mécontenta, paraît-il, le susceptible Ronan qui, de son vivant, ne s’était jamais préoccupé du temps qu’il faisait pour vaquer à son pèlerinage quotidien. Voilà que soudain les cloches s’ébranlent. Un chœur invisible entonne l’hymne de marche et, par, la baie du portail que le sacristain affirmait pourtant avoir fermée, jaillit un premier flot de «Troménieurs», puis un autre, puis d’autres encore, interminablement. On ne sait qui ils sont ni d’où ils viennent. Ils ont des figures jaunes et moisies. Une fade et bizarre odeur s’exhale de leurs vêtements d’une forme inconnue. Ils chantent sans remuer les lèvres, et leur voix est faible, lointaine, semble sortir des entrailles de la terre. A leur tête s’avance le thaumaturge. Par-dessus sa robe de bure il a passé les ornements épiscopaux. Un cercle de lumière entoure son front, et sa barbe neige resplendit comme une gloire. Il va, et le sol se sèche à mesure devant ses pas, et la pluie, respectueuse, s’écarte. Les grandes, les lourdes bannières s’éploient, portées à bras tendus par des vieillards mystérieux aux carrures athlétiques. Et leurs soies, leurs broderies, leurs images luisent clair comme par une journée de soleil. Là-haut, dans le ciel, une trouée d’azur s’est faite, qui se déplace avec la procession, reste toujours suspendue au-dessus d’elle comme un dais, tandis qu’à l’entour il ne cesse de pleuvoir, de pleuvoir à verse...

On inspecta le lendemain les bannières, rentrées d’elles-mêmes dans leurs gaines: elles n’avaient pas reçu une goutte d’eau. Saint Ronan avait évidemment voulu donner une leçon à son clergé et à ses paroissiens. L’avertissement fut compris. Depuis lors, au jour et à l’heure fixés, le cortège de la Troménie se met en marche, quelque temps qu’il fasse.

IV

En général, il fait beau. La fête s’ouvre, en effet, le deuxième dimanche de juillet, dans la période la plus aimable de l’été breton. J’ai assisté à la plus récente, à celle de 1893. Au petit matin, je prenais avec les pèlerins de la région de Quimper le train de Douarnenez. Il vous dépose à la station dite de Guengat,--une maisonnette mélancolique, ceinte de landes et de marais, à plusieurs kilomètres de tout centre habité. Comme personnel, un employé unique, une femme, dont la principale besogne consiste à regarder passer de temps à autre quelques wagons et à écouter tinter, le soir, des angélus lointains. Un étroit ruban pierreux conduit à une route vicinale, à une de ces délicieuses et minuscules routes bretonnes qui s’en vont, comme la race elle-même, d’une allure de flânerie, s’attardent en mille détours et se laissent mener par leur rêve pour n’aboutir nulle part. On voyage dans une ombre lumineuse, entre des talus tapissés d’un fouillis de plantes, de fleurettes pâles, d’herbes longues et fines, pendantes comme des chevelures. On ne voit, on n’entend rien que le reflet mouvant des feuillages sur la chaussée criblée de gouttes de soleil et un léger bruit d’eau dans les cressonnières aux deux bords du chemin.

Brusquement, dans une éclaircie, surgit la montagne sacrée, la croupe encore fumante des buées de l’aube. Des silhouettes de pèlerins se dessinent, imprécises, sur la crête et le long des pentes. Les Troménies individuelles,--plus fécondes en grâces, dit-on, sans doute parce que plus conformes à l’esprit de la tradition primitive,--ont commencé de circuler à partir de minuit. Aussi y a-t-il déjà des gens qui reviennent, les traits un peu las, les vêtements détrempés par la rosée. Un premier calvaire se dresse au pied du mont; sur les marches, des femmes sont assises et déjeunent d’un morceau de pain bis graissé de lard. L’une d’elles, m’interpellant au passage, me crie:

--Inutile de vous presser. Vous arrivez trop tard. Le saint n’est plus chez lui.

Leurs dévotions scrupuleusement accomplies, nos paysannes plaisantent volontiers. Je riposte:

--Eh bien! alors, j’irai chez Kébèn.

--Pour celle-là, vous la rencontrerez! m’est-il répondu.--Et même au lieu d’une, vous en trouverez cinq cents.