Au pays des lys noirs: Souvenirs de jeunesse et d'âge mûr
Chapter 7
Hélène se retire. Puis rentre la maman toute troublée. Elle confie à son fils un secret qu'elle lui avait caché jusqu'alors. Elle n'est pas veuve, comme il le croyait. Son mari l'a quittée, il y a vingt ans. Mais elle ne veut pas dire le motif de cet abandon. Or elle vient de rencontrer dans la rue un homme qui lui ressemble. Si c'était lui!
Justement le voilà qui entre, ce personnage mystérieux. -- C'est M. Morin, le patron d'Hélène... et c'est aussi le mari de «la sainte». Reconnaissance mutuelle, explications, exclamations, bref une de ces scènes lacrymatoires comme il s'en confectionne à l'usage des drames pédagogiques.
Morin s'accuse et se repent. Il fut jadis un ivrogne fieffé. Un soir, dans un accès de rage alcoolique, il a frappé Jeanne de deux coups de couteau puis a pris la fuite.
Pourquoi donc a-t-il voulu assassiner sa femme et pourquoi aussi fréquentait-il les mastroquets?
Parce qu'il ne savait pas lire. -- C'est lui-même qui nous l'apprend:
Je n'ai jamais connu le chemin de l'école!
L'école laïque, bien entendu. Car d'école congréganiste il ne saurait être question. M. Manuel la tient probablement pour pire que le comptoir des marchands de vins.
Mme Morin guérit de ses blessures à l'hôpital. Héroïque -- elle a lu tant de livres! -- elle résista aux suggestions de la misère, trouva du travail, éleva son fils dans l'amour des abécédaires, puis des manuels de vulgarisation, et fit de lui le secrétaire de sociétés vertueuses que nous savons.
Quant à Morin, il avait éprouvé des remords; d'ivrogne et de paresseux qu'il était, il devint sobre et travailleur. De ce moment, il prospéra, s'enrichit et s'améliora de plus en plus. Aujourd'hui le voici commerçant à son aise et, en outre, philanthrope.
Comment s'opéra cette transformation?... Oh! c'est très simple: dans l'intervalle, Morin avait appris à lire.
Effusions, réconciliation, embrassades, pluie de larmes heureuses. Hélène paraît. Morin père et mère donnent leur bénédiction aux jeunes fiancés. Apothéose, feux de Bengale. Tirade finale où Morin recommande aux spectateurs de lire jour et nuit pour devenir vertueux. La toile tombe tandis que l'orchestre joue: _Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille -- quand on sait lire..._
* * * * *
Si je me suis étendu sur ce petit drame où l'extravagance de la pensée s'exprime en des vers d'une désolante platitude, c'est parce qu'il me semble fort représentatif d'un état d'esprit tout à fait baroque.
Quoi donc, voilà des gens cultivés, des universitaires, comme M. Manuel, qui devraient avoir appris, par la seule expérience, que ce n'est point en suralimentant l'âme humaine de notions hétéroclites, et parfois d'une exactitude contestable, sur l'histoire, la morale, la biologie, les littératures et les arts, qu'on la rend meilleure.
Que non pas: imbus des sophismes promulgués par la Révolution, persuadés, -- en bon matérialistes -- que l'homme est un animal perfectible, convaincus qu'un prolétaire formé par l'école laïque et, par conséquent, républicain est fort supérieur à tout individu formé par l'Église et muni de convictions monarchiques, ils vivent, comme dit Charles Maurras, dans les nuées. Ils ont imaginé un citoyen idéal que la pratique de la liberté, de l'égalité, de la fraternité et la vulgarisation de la science doivent rendre apte à évoluer vers la perfection. Cette chimère leur déforme le jugement au point qu'ils perdent, je le répète, tout sens du réel. C'est en vain que la vie leur donne des leçons brutales. C'est en vain que les systèmes philosophiques, qui s'efforcent d'expliquer l'univers et d'organiser cette barbarie industrielle, prise par la plupart de nos contemporains pour une civilisation, font faillite les uns après les autres. C'est en vain que les riches deviennent de plus en plus durs et les pauvres de plus en plus haineux. C'est en vain que l'alcoolisme prospère, que les crimes se multiplient, que les fous pullulent. Peu leur importe: ils errent dans leurs ténèbres en répétant avec obstination: l'homme est bon, le Progrès nous inspire et nous guide vers d'éblouissantes destinées. Demain, nous serons tous des dieux!...
L'Église de Jésus-Christ les avertit sans cesse qu'ils courent à des catastrophes. Elle leur montre la Croix qui scintille dans la nuit où ils vaguent parmi l'or, parmi la boue, les larmes et le sang.
Constante dans la foi, immuable dans l'espérance, infatigable dans la charité, elle s'efforce de les éclairer.
Mais pour ne point l'entendre, ils hurlent des blasphèmes. Ou bien, tristes fous ignorant que l'Église _ne peut pas périr_, ils se ruent contre elle avec l'espoir qu'en la tuant, ils aboliront leur conscience.
L'Église essuie sa face couverte de fange. Avec une douceur inflexible elle poursuit sa mission de rachat universel. Quand cette société vermoulue, moisie, minée par plus d'un siècle de métaphysique aberrante, s'écroulera sous les coups des fils de ceux qui crurent l'édifier à la gloire d'une humanité sans Dieu, l'Église sera là pour tout reconstruire et pour tout purifier...
CHAPITRE VI CHEZ LES PAYSANS
Au chapitre précédent je constatais combien l'instruction donnée à tort et à travers, comme on le fait aujourd'hui, laissait peu de traces dans les cerveaux qui, très évidemment, ne sont pas faits pour se l'assimiler.
L'expérience le prouve en ce qui concerne un grand nombre d'ouvriers des villes. Elle le démontre d'une façon encore plus frappante à ceux qui vivent d'habitude avec les paysans.
Quand je dis vivre avec eux, je n'entends point par là s'installer dans une de ces bicoques, d'architecture extravagante, que les commerçants retirés baptisent, sur plaque de marbre noir, _Mes Loisirs _ou _Mon Repos._
Ceux-là ne se frottent à l'homme des campagnes que pour lui acheter des légumes ou, tout au plus, en temps d'élection, pour briguer un siège au conseil municipal.
D'ailleurs, le paysan ne se livre pas facilement. Il se méfie du citadin; il le considère un peu comme un être d'une autre race dont les intérêts ne sauraient être analogues aux siens. Il se demande ce que cet intrus vient faire au village et il le soupçonne fort souvent de viser à lui ravi la terre -- ce sol nourricier, producteur d'écus, vers lequel se tournent toutes ses ambitions, tous ses désirs, tous ses espoirs et tous ses rêves.
Si après avoir espionné longuement le nouveau venu et analysé, avec plus ou moins d'exactitude, ses allures et ses moeurs, il s'aperçoit qu'on n'en veut point à son patrimoine, alors il se rassérène. Tout en restant sur la défensive, il laisse parfois l'observateur pénétrer dans son âme obscure et il révèle, sans le vouloir, quelques-uns des mobiles fort simples qui déterminent les actes essentiels de son existence.
Encore cette demi confiance demeure-t-elle fort relative, prompte à s'effaroucher. Au moindre propos, à la moindre démarche mal interprétés, il se retire comme un escargot dans sa coquille de prudence héréditaire vis-à-vis de l'étranger.
Donc, pour arriver à connaître le paysan, il faut vivre de sa vie, près de lui, comme lui quant au domicile et aux habitudes et, par surcroît, ne montrer aucune velléité d'acquérir de la terre dans le pays.
C'est ce que j'ai fait pendant plusieurs années, d'abord vers Lagny, dans un village dont le terroir était limité par de vastes domaines appartenant à des Juifs considérables; ensuite, dans un village situé en lisière de la forêt de Fontainebleau. Ici la population se composait, par moitié environ, de producteurs d'asperges et de bûcherons exploitant, pour la boulangerie et les poteaux de télégraphe, les plantations de pins du bornage. Là, on cultivait la betterave et le blé.
Dans l'un et l'autre endroit, j'occupais une petite maison dont les deux ou trois pièces carrelées, blanchies à la chaux, meublées d'une façon très sommaire, s'encombraient, comme il sied, d'une quantité de livres.
Le premier de ces villages s'appelle Guermantes. Le second porte le nom d'Arbonne; il acquit quelque notoriété après que j'eus publié _Du Diable à Dieu._
Ce sont les notes prises sur le vif à cette époque qui me servent pour établir que l'instruction, à programme diffus, telle qu'on la mixture dans les écoles laïques, non seulement ne modifie pas les mentalités paysannes, mais encore ne laisse aux campagnards que le souvenir d'une contrainte extrême et d'un labeur pénible dont ils ne retirèrent aucun profit. Car demander à un paysan de se passionner pour des abstractions, d'acquérir une science dont il ne saisira pas l'application immédiate et tangible, c'est enfouir des grains de café torréfiés dans du sable, avec le fol espoir qu'ils finiront par germer.
À très peu d'exception près, le paysan ne lit pas sinon quelque feuille du chef-lieu où il ne s'intéresse guère qu'aux nouvelles et aux faits divers locaux. Il lit aussi quelquefois l'almanach pour y rechercher les dates des foires qui se tiennent aux environs. Enfin, comme je pense le démontrer par des exemples vécus, ce que nous appelons effort intellectuel, sentiment de l'idéal, sens de la beauté lui échappent de la façon la plus absolue.
Faut-il le regretter? Point du tout. Son intelligence, étroite mais fort lucide en ce qui regarde sa fonction de cultivateur ou d'appropriateur aux besoins de tous des biens de la terre, se passe aisément d'art et de science. Il a fallu la folie d'égalité qui possède la démocratie pour qu'on imaginât de lui fourrer dans la tête un tas de notions dont il n'aura jamais l'usage, et de le déguiser en membre conscient du peuple souverain.
* * * * *
Voici maintenant quelques-uns des faits qui m'ont permis de voir les paysans tels qu'ils sont et non tels que se les figurent les fabricants de chimères qui déforment la société française depuis plus de cent ans.
À Guermantes, en été, j'avais coutume de placer mon bureau contre la fenêtre large ouverte. Comme la chambre où je travaillais était au rez-de-chaussée, l'on me voyait de la route qui traverse le village.
J'écrivais, je compulsais des volumes; parfois je levais les yeux pour savourer le paysage qui s'étendait devant moi. De grands noyers murmurants, un vieux sycomore, où bruissait un peuple d'abeilles, bordaient le chemin. Ils m'enveloppaient d'une musique ondoyante dont le rythme m'était propice pour la cadence de mes phrases.
Par delà ces arbres, il y avait un verger en pente jalonné de pommiers dont les fruits luisaient, dans le feuillage sombre, comme des boules de corail. L'herbe s'étoilait de scabieuses mauves et de renoncules couleur d'or. Une venelle ombragée d'aubépines descendait vers un mince ruisseau qui jasait sous les cressons et les bardanes. C'était un de ces coins de nature fins, modérés, paisibles, comme il y en a tant dans notre chère Île-de- France.
Étant fort pris par la rédaction de mes livres et des articles qu'il me fallait livrer à date fixe, je demeurais cloué des journées entières à mon bureau -- ce que pouvaient constater les passants.
Or, le soir venu, il m'arrivait d'aller rendre visite à l'un de mes voisins, un ressemeleur de chaussures chez qui se réunissaient parfois, pour la veillée, quelques notables du pays.
Une fois que j'avais noirci du papier pendant neuf heures presque consécutives, à peine entré, je me laissai tomber sur une chaise en m'écriant: Ah! que je suis fatigué!
Un éclat de rire général répondit à mon exclamation.
-- Eh bien, repris-je, qu'y a-t-il de si risible à cela?... Je travaille depuis ce matin.
Alors l'adjoint au maire, un vieux paysan, dont la face toute rasée se plissait de mille rides malicieuses, déclara: -- Vous ne pouvez guère être las: vous passez tout votre temps assis à votre fenêtre. Nous autres qui trimons aux champs, j'voudrions bien être à votre place.
Les autres approuvèrent.
Je fus d'abord un peu interloqué. Puis je saisis que, pour ces simples, la production intellectuelle ne représentait rien de raisonnable. C'est une amusette d'oisif qui ne sait à quoi employer ses mains. Ils ne comprennent que l'effort musculaire ou tout au plus des travaux d'ordre utilitaire tels que l'arpentage, le tracé d'une route par un ingénieur des ponts et chaussées, les calculs d'un entrepreneur de bâtisses. Mais l'art, la littérature: lettre close pour eux. En outre, il leur est impossible de concevoir que le rude labeur de l'écrivain puisse fatiguer autant et plus que le labourage ou la fumure d'un champ.
J'eus d'abord une velléité d'expliquer à ce brave homme que la plume était parfois aussi lourde à manier que la pioche; mais ayant acquis quelque expérience touchant le peu de cas que les campagnards font de tout ce qui ne concerne pas directement la terre, je m'abstins de protester.
Si j'avais tenté une démonstration du travail épuisant qu'implique le métier de littérateur pratiqué avec amour et ténacité, peut- être par une vague indifférence à l'égard «du monsieur qui lit dans les livres», mon interlocuteur aurait-il feint d'admettre mes arguments. Mais tenez pour assuré qu'à part soi, il n'aurait cessé de me considérer comme un... _feignant_.
* * * * *
J'eus lieu, en une autre occasion, de vérifier la tournure d'esprit purement utilitaire du paysan.
Il y avait, à l'extrémité ouest du village, un délicieux château, bâti sous Louis XIII et qu'entourait un grand parc, dessiné, dans le style grandiose des jardins de Versailles, par Le Nôtre lui- même.
Ce domaine appartenait au baron de L..., qui, fort éprouvé dans sa fortune par le _krach _de l'Union générale, le laissait à l'abandon et n'y résidait que rarement.
J'avais obtenu du gardien de la propriété la permission de me promener dans le parc et il m'arrivait assez souvent d'errer, à pas rêveurs, dans ces avenues envahies par la mousse et les herbes folles.
Un jour, j'y pénétrai au crépuscule. -- Le soleil venait de disparaître; mais une large lueur de pourpre ardente et d'or en fusion magnifiait encore les collines occidentales, se glissait à travers les charmilles dont personne n'élaguait plus, depuis longtemps, les branches, et venait s'étaler en nappes fauves sur les boulingrins foisonnant de prêles et d'orties, sur les bassins dont l'eau dormante prenait des tons de topaze trouble et d'aigue- marine enfumée. Des taillis inextricables l'ombre montait déjà. Tout était silence, vétusté, désolation poignante. La mélancolie de l'heure et la beauté funèbre de ce parc, où les vestiges d'un passé magnifique achevaient de s'effacer sous les ronces, me parlaient si fort à l'âme que je m'adossai au fût d'un peuplier à demi-mort pour mieux en goûter la solennelle tristesse.
Comme je m'absorbais de la sorte, j'entendis marcher dans un sentier qui rejoignait, entre de vieux ifs, l'avenue où je m'étais attardé. Presque aussitôt, un homme déboucha près de moi.
-- Tiens, me dit-il, c'est vous... Je croyais bien, à cette heure, qu'il n'y avait personne ici.
-- Et vous, qu'y faites-vous? demandais-je.
-- Oh! je viens de la ferme, là au bout... J'ai été porter des boutures au fermier qui me les avaient demandées.
Je le reconnus malgré l'obscurité croissante; c'était un des plus violents amoureux de la terre que possédât le village. Son idée fixe: agrandir son bien. Qu'une parcelle quelconque fût mise en vente, il accourait muni d'écus âprement épargnés à force de privations. Et il entrait dans de sournoises fureurs quand les agents des Juifs truffés d'or du voisinage l'emportaient sur lui par d'écrasantes surenchères.
Je ne sais quel absurde désir de lui faire partager mon émotion me traversa l'esprit. Je me mis à lui vanter la lumière agonisante à l'horizon, la majesté des vieux arbres, la grâce fantomale des parterres conquis par les fleurs sauvages, les lointains noyés de brume bleuâtre. Il m'écoutait d'un air surpris, avec un pli goguenard aux lèvres. Je me tus, me rappelant soudain que les paysans ne _voient pas la nature_ et que, par conséquent, mon lyrisme tombait dans le vide. Il me dit alors: -- J'comprends point ce que vous trouvez de beau dans tout cela: des charmes qui pourrissent sur pied, des mares d'eau sale, des carrés où ne pousse plus que de la _foirolle, _ça fait pitié. -- Ah! si on ne devrait pas, nous autres de Guermantes, rafler tous ces hectares perdus pour les remettre en valeur!... Ça serait mieux à nous qu'au baron. Nous y planterions des pommes de terre et ça rapporterait au moins... Tandis que maintenant...
Il eut un geste coupant qui rasait les futaies et il ajouta: La cognée dans tout cela!
Le voyant excité, je voulus en profiter pour découvrir jusqu'où allait sa pensée. Je lui dis: -- Mais à supposer que le baron mette le domaine en vente comme on en parle, vous savez bien que Rothschild, qui le guette, vous le chiperait.
Il rougit; un éclair de rage lui passa dans les prunelles: -- Oh! celui-là, gronda-t-il, on devrait...
-- On devrait quoi?
-- Rien, reprit-il et il serra les dents, ressaisi par la prudence coutumière à sa classe.
Mais il avait révélé sa convoitise et son visage revêtit pendant quelques secondes une expression féroce. D'évaluer toute cette terre inculte le mettait hors de lui. Je sentis que le feu des anciennes Jacqueries rougeoyait toujours au fond de l'âme paysanne.
J'en conclus qu'on peut, sans exagération, avancer que l'homme de la campagne se tient, d'une façon plus ou moins confuse, pour le maître légitime du sol et qu'il regarde comme un usurpateur -- à chasser, à détruire, le cas échéant -- quiconque lui en ravit des lambeaux dans un but d'agrément.
* * * * *
Ne demandez pas non plus au paysan de goûter la poésie de son terroir sous quelque forme que ce soit. Ni les jeux de la lumière et de l'ombre dans les frondaisons épaisses, ni les moires argentées qui frissonnent sur les champs d'avoine, ni l'éclat des coquelicots et des bleuets parmi les blés mûrissants ne l'émeuvent. S'il regarde le ciel au lever ou au coucher du soleil, ce n'est que pour en tirer des pronostics sur le temps qu'il va faire et jamais pour en admirer les nuances. Bien plus, tels épisodes des saisons qui nous ravissent le gênent et l'irritent.
En voici un exemple: je le cite parce que, sous une forme comique, il démontre fort bien à quel point le paysan est réfractaire à la sensation de beauté.
À Guermantes, le pays était plein de rossignols qui, d'avril à juin, chantaient sans repos. C'était un enchantement, surtout par les nuits d'étoiles ou de pleine lune. Des roulades cristallines, de longues notes tenues jusqu'à perte de souffle montaient dans l'ombre transparente, fusaient en gerbes harmonieuses à travers le grand silence de la campagne assoupie.
Un jour de printemps, de bon matin, j'étais au travail, la fenêtre ouverte, comme d'habitude, lorsque j'entendis dialoguer sur la route, tout près de ma maison. Je me penchai et je reconnus le père Butelot, cantonnier, qui interpellait François, le garde champêtre, en ces termes:
-- Qué que t'as, Françouès? Te v'la les yeux gros et la figure rabougrie comme si t'avais pas dormi.
-- Ben non, mon vieux, répondit l'autre, j'ai pas dormi. Tu sais, devant chez moi, il y a un gros hêtre ben touffu. Il y a un cochon de rossignol qui s'est installé dedans et qui n'a fait que gueuler toute la nuit. Je ne pouvais pas fermer l'oeil. À la fin, je me suis levé, j'ai pris une perche et j'ai tapé dans les feuilles pour qu'il se taise... Ah bien oui, ce salaud, il a clos son bec pendant quelques minutes; mais quand je me suis recouché il a recommencé plus fort comme pour se gausser de moi... Faudra que je le guette et que je lui flanque un coup de fusil...
Cette façon d'apprécier le chant du rossignol me parut si cocasse que je fus pris de fou rire. Je me montrai dans l'embrasure: -- Quoi donc, dis-je, mon pauvre François, cela vous ennuie quand les rossignols gueulent?...
Il me regarda d'un air offensé: -- Bien sûr qu'ils m'embêtent... Et il n'y a pas de quoi rire et vous payer ma tête. Ces oiseaux- là, c'est une vraie vermine. Je vous demande un peu s'ils ne devraient pas dormir comme tout le monde?
Il eut été fort inutile de prêcher au garde champêtre l'admiration de cette mélodie nocturne. Je me retirai donc sans insister. Mais je notais tout de suite la diatribe de François, certain qu'elle me servirait un jour ou l'autre.
-- O Heine, ô Shelley, ô Banville, ô lyriques éperdus qui dans le rossignol saluiez un frère en passionnée poésie, que pensez-vous de ce Caliban?
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Une autre fois, j'eus l'occasion de constater combien l'esprit concret, positif du paysan répugnait à toute action désintéressée -- même impliqua-t-elle de l'héroïsme.
La traduction du voyage de Nansen au pôle nord venait de paraître. Je l'avais dévorée et je me sentais tout vibrant d'enthousiasme pour le tranquille courage de ce Norvégien qui, avec un seul compagnon, avait affronté les ténèbres glacées des régions boréales, subi sans sourciller des fatigues inouïes, bravé des dangers formidables et avancé, plus que quiconque à cette époque, vers le point mystérieux où se rencontrent tous les méridiens du globe.
J'étais si rempli des exploits de Nansen que le soir, à la veillée, je ne pus m'empêcher d'en parler. Il y avait là, entre autres, Butelot, son fils, garçon de charrue, Gendret, betteravier cossu, deux ou trois femmes qui tricotaient ou reprisaient du linge, et parmi celles-ci la mère Fortuné, une octogénaire éleveuse de lapins et pleine de malice.
Tous m'écoutèrent avec assez d'intérêt à peu près comme si je leur avais conté quelque histoire fabuleuse.
Quand j'eus terminé le récit du merveilleux voyage, Gendret demanda: -- À quoi cela lui a servi d'aller là-bas?
-- Mais, répondis-je, à découvrir des régions inexplorées et à préciser, ce qu'on soupçonnait seulement, à savoir que les abords du pôle forment un désert où il n'y a que de la neige et de la glace.
-- Point de culture, alors?
-- Mais non, puisque c'est une mer qui ne dégèle jamais complètement.
-- Ben, qu'est-ce que ça lui a rapporté, alors?
-- De la gloire.
Mes auditeurs se regardèrent avec stupéfaction et semblèrent se demander si je ne les mystifiais point. De la gloire? De la gloire? De la gloire? Le mot ne signifiait rien pour eux. La mère Fortuné résuma l'opinion générale.
-- C't'homme là, dit-elle, ça devait être un fou de se donner tant de mal pour rien.
Les autres approuvèrent en hochant la tête. Et je vis que moi aussi j'étais jugé un insensé du même acabit que Nansen puisque je m'emballais pour des exploits dont ne résultait aucun sac d'écus.
Ici se marque une différence notable entre le paysan et l'ouvrier -- surtout l'ouvrier parisien. Celui-ci prise l'esprit d'aventure. Il comprend, jusqu'à un certain point, le dévouement et l'abnégation. Il est même capable de se sacrifier à un idéal, de souffrir pour une cause.
Le paysan, presque jamais. Puis toute curiosité qui n'a point rapport à son existence quotidienne lui demeure étrangère.
Pour preuve: Guermantes n'est qu'à une trentaine de kilomètres de Paris; les communications sont aisées. Eh bien, lors de l'Exposition de 1900, une grande partie des gens du village ne se dérangea pas pour la visiter. Cela leur était tellement égal.
Bien plus, il y avait cinq ou six vieillards, comme Butelot père, qui n'étaient jamais allés plus loin que Lagny. Leur terroir leur suffisait et ils n'éprouvaient pas le besoin d'en sortir.
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Voyons aussi ce qui reste dans leur esprit de l'instruction reçue à l'école. Je pourrais multiplier les exemples. Deux me suffiront.
Je sortais pour une promenade dans la campagne quand le bruit d'une discussion m'arrêta. Arthur, fils aîné de la mère Fortuné, un haut gaillard d'un mètre quatre-vingts, qui avait été charretier quelque temps à la ville et qui s'y était dégourdi, interpellait le jeune Butelot. Celui-ci, âgé de seize ans, l'écoutait, tête basse, un pli d'obstination au front, et opposait des dénégations opiniâtres à tous les arguments de l'autre.