Au pays des lys noirs: Souvenirs de jeunesse et d'âge mûr
Chapter 5
Une société en décomposition, comme la nôtre, voit se multiplier le nombre de ceux que le matérialisme écoeure. Ils cherchent éperdument une issue dans le Surnaturel. Mais comme ils refusent d'obéir à la Sagesse catholique, le Surnaturel où ils se plongent les contamine autant et plus que ne le feraient les rêveries de la science athée.
-- Nous voulons l'Idéal, s'écrient-ils.
Or, comme l'a dit brutalement, mais justement, Huysmans dans _En route:_ «Le spiritisme et la théosophie, ce sont les _goguenots _de l'Idéal...»
CHAPITRE IV DE PÈRES EN FILS
Les gens de bon sens admettent volontiers que les Bonnot, les Garnier, les Raymond Callemin dit «la Science» sont les produits obligés d'une évolution qui commença par la vogue de Rousseau et la proclamation des Droits de l'Homme, qui se continua par des crimes politiques, puis par des crimes sans épithète, qui s'achèvera, sans doute, si un Maître suscité de Dieu n'intervient, par un cataclysme social où sombrera la France.
Le sophisme primordial: l'homme naît bon, ce sont les institutions mauvaises qui le pervertissent a donné ses fruits: l'individualisme et l'irréligion. Pour les avoir savourés, depuis plus de cent ans, notre pays souffre d'une fièvre infectieuse dont les redoublements périodiques ont peu à peu empoisonné ce qu'il restait de sain dans ses organes. Il y a bien encore des apparences de lois, des simulacres de hiérarchies. En réalité, il n'y a plus qu'une cohue d'affolés, se haïssant les uns les autres, se bousculant, se meurtrissant, se massacrant au besoin pour la conquête immédiate des jouissances matérielles.
La bourgeoisie, soi-disant éclairée, qui visa le pouvoir sous la Restauration, qui depuis s'en empara, ne veut pas s'avouer ces choses. Elle a nié Dieu, sapé l'autorité, détruit la famille. Censitaire, plébiscitaire, libérale, radicale, elle a tour à tour relâché puis rompu les entraves préservatrices qui retenaient la nature humaine sur la pente d'aberration où l'entraîne sa perversité originelle. Aujourd'hui elle s'étonne d'avoir engendré les bêtes sauvages qui, récemment, se retournèrent contre elle pour la dévorer: les anarchistes.
C'est à peu près comme si les eaux croupies s'étonnaient de produire la typhoïde.
D'ailleurs, il faut remarquer que, même parmi les anarchistes, entre les assembleurs de nuées qui rêvaient une société communiste sans Dieu ni Maître et où tout le monde serait bon, vertueux, désintéressé, altruiste parmi des auges toujours pleines de victuailles, et les frénétiques qui volent et qui tuent au nom de la liberté intégrale, la transition ne fut pas immédiate.
De Kropotkine et Reclus, d'une part, à Bonnot et Garnier, d'autre part, il y eut Ravachol, Vaillant, Émile Henry et pas mal de rhéteurs plus ou moins inconscients. Je voudrais, dans les lignes qui suivent, donner un croquis de ces divers protagonistes de l'Anarchie. Je n'aurai pour cela qu'à me rappeler le temps où, Dieu ne m'ayant pas encore montré la Voie unique, je partageais leur folie.
* * * * *
Au bas de la rue Mouffetard, face à l'église Saint-Médard, une haute maison, à façade enfumée, crevassée, sordide. Un escalier obscur, dont les marches périlleuses branlent sous le pied qui s'y pose, mène à une mansarde où se rédige la _Révolte, _journal qui représente à cette époque -- 1893 -- quelque chose comme le moniteur de l'Anarchie.
C'est là que gîte Jean Grave, ancien cordonnier, formé aux idées libertaires par Kropotkine, puis promu rédacteur en chef du papier hebdomadaire dont la périodicité fut assurée, tant bien que mal, par des cotisations venues d'un peu partout -- voire de l'Amérique du Sud.
Dans le fond de la mansarde, sous l'angle surbaissé du toit, un lit de fer aux couvertures en désordre. Près de la fenêtre étroite, à petits carreaux, une large table en bois blanc, posée sur des tréteaux et couverte de paperasses. Trois ou quatre chaises de paille. À la muraille des gravures révolutionnaires dont l'une montre, accrochés à des potences, le président Carnot, Léon XIII, le tzar et Rothschild. En monceaux poussiéreux, dans les coins, les _bouillons_ du journal.
Jean Grave se tient assis contre la table et griffonne en charabia un article où les principes de l'Anarchie sont formulés avec rigueur et selon le pédantisme le plus cocasse.
C'est un petit homme trapu, aux épaules massives, doué d'un ventre qui se permet de bedonner. Sa tête toute ronde grisonne. Une moustache en brosse coupe sa face débonnaire. Ses yeux jaunes n'offrent qu'une expression très inoffensive sous des sourcils en broussaille.
Car Jean Grave n'est pas méchant. Il appartient à cette catégorie d'anarchistes qui se plaisent surtout à rêver l'âge d'or communiste dont ils voudraient gratifier l'humanité.
Ce qui ne l'empêche pas de rédiger des diatribes où, grisé de sophismes slaves, il préconise les chambardements les plus extrêmes.
D'ailleurs opposé à ce que les compagnons pratiquent le vol sous prétexte de «reprise individuelle» et incapable de tuer un moustique, lui eût-il piqué dix fois le nez.
C'est un contraste qu'on note assez fréquemment parmi les théoriciens de l'Anarchie: chez eux, la violence, parfois meurtrière, de la pensée s'allie à une grande douceur de moeurs. Ils écriront tranquillement: «Étripons tous les propriétaires.» Et la minute d'après, ils auront la larme à l'oeil pour un marmot qui s'est laissé choir sur le pavé glissant et qui braille...
Vis-à-vis Jean Grave, accoudé sur la table et dévorant un tome de Haeckel, le nommé Martin, ancien séminariste, aujourd'hui orateur dans les réunions ouvrières. Il est maigre, famélique, affublé d'une redingote en loques. Des yeux pleins de chassie, un nez immense qui lui encombre toute la figure.
Malgré son apostasie, Martin a gardé quelque chose de clérical dans l'allure et dans les propos.
Un jour, érigeant un index solennel, il articula devant moi, cette déclaration: -- Nous sommes les Pères de l'Église anarchiste et nous en promulguons les dogmes...
Ce pourquoi il fut vivement rabroué par Jean Grave en ces termes: As-tu fini de poser au Bon Dieu, espèce de défroqué!
Mais Martin n'en demeure pas moins convaincu qu'il est un Apôtre, un Docteur, presque un Prophète. Du reste, vivant, lui aussi, dans un songe: lorsqu'il fut arrêté en 1894 et englobé dans le procès des Trente, il ne parvenait pas à comprendre ce qu'on lui reprochait.
-- Mais je n'ai rien fait, disait-il, que me veut-on?...
Il fut acquitté.
Le matin d'avril où je trouvais mes deux camarades en tête à tête comme je viens de le décrire, j'avais été convoqué par Jean Grave pour faire connaissance d'Élisée Reclus.
J'étais assez impatient de cette entrevue. D'abord j'admirais beaucoup Reclus pour cette oeuvre magistrale: _la géographie universelle _où la beauté du style met en valeur une science de premier ordre. Ensuite, le sachant libertaire, je désirais fort l'entendre parler sur la doctrine. Il me semblait que cette puissante intelligence me fournirait de nouveaux motifs de propager l'Anarchisme.
En l'attendant, notre conversation fut sans grand intérêt. Je me souviens pourtant que Grave me reprocha de donner trop de temps à la poésie. Il se croyait d'un esprit très positif, tenait, disait- il, les vers pour un bruit agréable mais vain et m'exhortait à publier des brochures en prose à l'usage des prolétaires.
-- Je le ferai, dis-je, mais cela ne m'empêchera pas de versifier, car, ô Jean Grave, je chéris la Muse.
Il haussa les épaules! -- Ces poètes! Tous des enfants!...
Survint un certain M..., peintre, architecte, graveur, sculpteur, raté dans tous les genres. Parce que la réalisation ne correspondait pas à ses velléités d'art, il était devenu anarchiste et il dépensait une assez jolie fortune à subventionner les compagnons. En outre, il était borgne, ce qui l'empêchait de voir la société d'un bon oeil.
À ce propos, je noterai que, comme l'ont remarqué tous ceux qui fréquentèrent les anarchistes, il y a parmi ceux-ci une forte proportion de disgraciés de la nature. Les uns clopinent sur des béquilles; d'autres sont bossus ou scrofuleux; d'autres divaguent par suite d'une cervelle atrophiée.
Ce sont ces éclopés qui montrent le plus de virulence dans la haine. Incapables de résignation, ils considèrent leurs tares comme une iniquité dont l'époque leur doit compte. Dans les réunions, ils préconisent les mesures les plus violentes.
C'est un spectacle lugubre et comique à la fois que celui de ces valétudinaires poussant à des «coups de force» qui demanderaient la vigueur d'une équipe d'athlètes.
M... ne manquait pas à cette règle. À peine entré, il parla de mixtures explosives dont il se proposait d'étudier les effets.
Je dois dire qu'il rencontrait peu d'écho dans la mansarde.
Jean Grave, perdu de chimères d'ordre spéculatif, ne suit qu'à regret les apologistes de la bombe et du poignard. Martin n'aurait pas donné une chiquenaude au propriétaire le plus implacable de Paris. Quant à moi, -- je l'ai dit mais je le répète, -- j'avais l'horreur du sang versé, fût-ce pour des théories dont, alors, je n'arrivais pas à percevoir les conséquences meurtrières.
L'arrivée de Reclus rompit les propos sanguinaires que tenait M... -- Le célèbre géographe était un homme de petite taille, à la barbe blanche, aux yeux bleus, très profonds et très doux. Un aimable sourire entrouvrait ses lèvres sur une denture intacte malgré l'âge.
Il eut pour chacun de nous quelques mots gracieux. Quand Grave m'eut présenté, il me complimenta sur des articles publiés récemment et où j'avais exposé la doctrine.
Ensuite nous descendîmes déjeuner chez un mastroquet de la rue Mouffetard. Végétarien mitigé, Reclus mangea des oeufs sur le plat et quelques légumes; il ne but que de l'eau. Mais il ne fit nulle observation en nous voyant absorber du saucisson, du gigot saignant et du vin au litre.
La conversation effleura d'abord des sujets quelconques. Puis Grave, que préoccupait un litige avec plusieurs compagnons, dit soudain à Reclus: -- Il faut que je vous demande votre avis. Vous savez que j'ai publié, dans l'avant-dernier numéro de la _Révolte_, un article où, à propos des cambriolages de Pini, je soutenais que, dans une société dont le dépouillement des pauvres par les riches constitue la raison d'être, les Anarchistes ne devaient pas voler, car, ce faisant, ils se conduisaient comme des bourgeois... Là-dessus, on m'a écrit des choses violentes. Certains m'ont déclaré que la reprise individuelle constituait un droit strict pour les Anarchistes et que c'était un préjugé bêta qui m'aveuglait l'esprit. D'autres m'ont fait remarquer que Pini avait employé le produit de ses cambriolages à la propagande et à venir en aide aux familles de ses camarades en prison... C'est vrai: néanmoins j'ai envie de répondre que, voulant établir le règne de la justice dans le monde, nous devons éviter l'injustice qui consiste à léser autrui, même si autrui est notre adversaire. J'ajouterais ceci: les exploiteurs de notre état social ignorent, pour la plupart, que leur domination résulte d'une iniquité sociale et, par conséquent, ils ne sont pas responsables. Je terminerai en disant: instruisons-les, apprenons leur que les hommes sont innocents, que les institutions seules sont mauvaises et que quand l'humanité se sera délivrée de ces instruments d'oppression: la religion, la propriété, le militarisme, la famille, les lois, elle pourra développer sans effort ses instincts originairement bons dans le communisme. Dites moi si vous m'approuvez.
Cet exposé sommaire, ce décalque des rêveries de Rousseau constituait bien en effet le programme des doctrinaires de l'Anarchie. Aussi ne fus-je pas étonné quand Reclus répondit: -- À mon sens, vous avez raison... Non, continua-t-il -- en fixant M... qui protestait à la sourdine, -- l'Anarchiste ne doit ni tuer ni voler. Précurseurs d'une ère où les hommes comprendront que pour être heureux il leur importe d'éviter la violence, les Anarchistes ne rempliront leur mission que s'ils donnent l'exemple des vertus qui régiront -- sans foi ni loi -- la société future. Que recherchons-nous? L'équilibre entre les instincts égoïstes et les instincts altruistes. Or nous devons, dès à présent, nous efforcer de l'établir en nous et par conséquent éviter ce qui le romprait - - à savoir, le dommage causé à autrui.
Grave marqua de la satisfaction. Moi aussi, car les meurtres et les vols auxquels maints libertaires donnaient un sens de juste revendication m'étaient des cauchemars qui troublaient mon beau rêve d'âge d'or dans le paradis terrestre de l'Anarchie.
Martin extatique murmura: -- Aimons-nous les uns les autres!...
Pour M..., admirateur forcé de Ravachol et de Vaillant, il aurait volontiers protesté. Mais la déférence que lui inspirait, malgré tout, Reclus le retint.
Il n'y eut plus d'échangé que des phrases insignifiantes. Puis l'on se sépara. Depuis je n'ai revu Élisée Reclus qu'une seule fois, pendant quelques minutes à Bourg-la-Reine où il habitait. Il m'avait prié de venir pour me charger d'une commission charitable qui n'avait rien à voir avec l'Anarchie...
J'ai tenu à rapporter intégralement cette conversation. Elle marque, je crois, un certain écart entre la génération des Reclus et des Kropotkine et celle des Carrouy, des Callemin et des Bonnot. Comment expliquer que les conceptions idylliques et humanitaires des premiers aient motivé les horreurs où se complurent les seconds?
C'est ce que je vais essayer de montrer, en examinant d'abord, pour cela la génération intermédiaire.
* * * * *
Il n'est pas d'anarchiste qui ne se peigne fortement, au-dedans de soi, la société future telle qu'il l'imagine. Il la voit toute belle, toute pastorale, toute paisible dans une lumière douce qui pénètre jusqu'aux derniers replis de son âme. Il s'hallucine à la considérer; durant qu'il la possède par le rêve, il oublie la réalité présente.
Or dès qu'il revient à lui, cette réalité l'assaille avec d'autant plus de violence qu'il en avait perdu tout à fait la notion. Il voit les hommes tels qu'ils sont le plus souvent: durs, perfides, égoïstes, presque toujours occupés à se nuire les uns aux autres. Il voit la souffrance tenailler l'univers. Comme il ne croit pas, il ne peut admettre que cette loi de la douleur soit inéluctable et voulue de Dieu pour notre rachat. Le contraste entre le songe enchanté où il se plongeait et cette guerre incessante, cette lutte de tous les instants que constitue la vie vraie lui devient trop douloureux, -- si poignant que son esprit s'égare et que son attendrissement se tourne en fureur.
Ajoutez l'immense orgueil qui possède tous les anarchistes. Imbus, pour la plupart, encore aujourd'hui, des théories surannées de l'évolution et du déterminisme, ils se considèrent comme les représentants les plus avancés, les plus complets de l'humanité en marche vers son perfectionnement.
Il se fait dans leur tête un étrange amalgame où les hypothèses de Darwin et les assertions frauduleuses de Haeckel se marient aux sophismes hégéliens de Bakounine et aux aphorismes de _la Morale sans obligation ni sanction_ de Guyau. Ces théories deviennent pour eux une sorte de _Credo_. Comme beaucoup sont des autodidactes qui se bourrèrent de lectures abstraites, sans méthode, sans préparation ni direction, on imagine à quel point leur intelligence se fausse. Persuadés alors qu'ils détiennent la vérité absolue, imbus de science matérialiste jusqu'à la folie, ils en arrivent donc à se concevoir comme des êtres supérieurs ayant pour mission non de réformer mais de détruire. Et ils s'acharnent à saper les barrières que la société multiplia, par instinct de conservation et pour se garder de ses propres écarts. Ils les considèrent comme des obstacles à ce qu'ils nomment «l'expansion intégrale de l'individu»; ils éprouvent une volupté intense à se croire des types d'humanité affranchie des préjugés qui entravent la marche du fétiche progrès.
L'un d'eux me disait: -- Nos idées étant les plus récentes produites par l'évolution sont, par conséquent, les plus justes. C'est pourquoi elles doivent triompher.
Qu'il est représentatif aussi de l'état d'âme anarchiste, ce Raymond Callemin dit la Science qui, entre deux meurtres ou deux cambriolages, ne cessait de ressasser d'un ton impérieux et comme des axiomes irréfutables, les racontars hâtifs qu'il avait puisés dans les manuels de vulgarisation dont il faisait sa pâture quotidienne!
La raison de l'énergie stupéfiante que déploient la plupart des criminels anarchistes réside là: chimériques, ils gardent la vision permanente de l'idylle communiste qu'ils tiennent pour l'aboutissement paradisiaque de l'évolution humaine. Comme la réalité ne correspond pas à ce rêve, ils tentent de la supprimer dans la mesure de leurs moyens. Enfin l'orgueil, qui régit toutes leurs pensées et tous leurs actes, leur persuade qu'ils sont les héros précurseurs de la félicité future.
Reclus, Kropotkine, hommes d'étude et de réflexion, demeurèrent des théoriciens. On a vu que le premier réprouvait la violence. S'il était imbu de l'illusion du progrès, il n'attendait que de la persuasion le triomphe des idées. Je ne serais pas loin d'admettre qu'à part soi, il éprouvait une certaine épouvante à constater la façon dont certains de ses disciples les mettaient en oeuvre, s'en réclamaient pour jeter des bombes et donner des coups de poignard.
Ceci démontre le danger de la doctrine anarchiste: à peine formulée par des savants authentiques puis répandue par des publications comme la _Révolte, le Libertaire, les Temps nouveaux _et une multitude de brochures à un sou, elle se manifesta par des atrocités.
«Sois mon frère ou je te tue», cette raillerie acérée que Rivarol décocha aux philanthropes à la Rousseau qui firent la Terreur, devint la devise de l'Anarchie.
Ainsi naquirent les Vaillant, les Émile Henry, les Caserio.
Toutefois il y a entre ces assassins et les bandits comme Bonnot et Garnier une différence capitale. Les premiers demeuraient de sombres idéalistes qui, tenant leurs attentats pour des «leçons de chose» données aux prolétaires, afin de les orienter vers la révolution sociale, n'eurent jamais la pensée d'en tirer un profit personnel.
Pleins d'un désintéressement farouche, ils croyaient travailler pour l'avenir -- et rien de plus.
Les seconds, il semble bien qu'ils tuèrent et volèrent pour s'assurer des jouissances immédiates.
En résumé, les théoriciens disaient: -- l'humanité pourrait être heureuse par l'Anarchie. Leurs disciples immédiats tirèrent cette déduction: -- l'humanité future sera heureuse par l'Anarchie et nous travaillerons à son bonheur en frappant la société actuelle. Les Garnier et Bonnot conclurent: -- Oui, frappons la société mais pour nous rendre d'abord heureux nous-mêmes en nous appliquant le butin que nous ferons sur elle.
En une trentaine d'années, on alla des utopistes aux bandits.
Ah! cette recherche enragée d'un bonheur qui, même partiellement réalisé, ne peut être que transitoire, c'est elle qui cause la plus grande partie des égarements où la pauvre âme humaine tourbillonne, semblable à une feuille de novembre fouaillée par la bise!...
«Ici-bas, disait Balzac, il n'y a de complet que le malheur.» Mais les hommes ne veulent pas admettre cette vérité. Les plus aberrés d'entre eux poursuivent férocement ce bonheur qui les fuit. Niant Dieu, ils en viennent à verser le sang; et alors qu'ils croyaient propager la vie, ils instaurent le culte de la mort...
* * * * *
Parmi ces âmes tragiques, l'une des plus étranges fut celle d'Émile Henry. J'ai jadis rencontré, une fois ou deux, cet adolescent funèbre aux bureaux du journal _l'En-Dehors_ qui eut son heure de vogue dans les milieux libertaires.
Le directeur était un certain Charles G..., qui avait pris le bizarre pseudonyme de Zo d'Axa. Né d'une famille de bourgeoisie aisée que ses incartades consternaient, ce n'était, à proprement parler, ni un théoricien ni même un révolutionnaire de conviction, mais un fantaisiste qui éprouvait à souffler la révolte le même plaisir qu'un gamin des rues ressent à tirer des sonnettes et à casser des réverbères. Très lettré, doué d'un style mordant, il publiait des articles brefs où les gens du pouvoir et la magistrature recevaient force nasardes, chiquenaudes et croquignoles. Il tenait les bénéficiaires du régime pour des pantins inesthétiques qu'un homme de goût ne pouvait prendre au sérieux. Les larder de prestes épigrammes lui semblait un devoir strict auquel il s'en fut voulu de se dérober.
Avec cela portant beau, juponnier, promenant dans Paris son insolence à l'égard des mufles comme un panache et tirant l'épée pour un oui ou pour un non. -- Il est peut-être allé trente fois sur le terrain.
Clemenceau, qui garde un penchant plus ou moins avoué pour tous les êtres de désordre, le surnomma, dans un article élogieux, «le mousquetaire de l'anarchie». L'appellation était assez exacte.
Les manifestations anarchistes lui parurent d'excellentes plaisanteries parce qu'elles semaient l'épouvante chez les propriétaires et les rentiers. Sa prédilection se portait particulièrement sur les bombes jetées par Ravachol. Aussi quand le bandit fut arrêté par les soins du garçon de café Lhérot, Zo d'Axa s'acharna sur les magistrats chargés de requérir contre lui: M. Cruppi et M. Quesnay de Beaurepaire furent spécialement bafoués.
Comme il fallait s'y attendre, les condamnations plurent sur le pamphlétaire. Or il ne souciait pas du tout d'aller en prison.
Dépistant la police, lancée à ses trousses, il gagne Londres. Mais comme il ne parle pas l'anglais, il s'y ennuie. Et il s'y ennuie d'autant plus que les compagnons réfugiés là-bas l'assomment par leurs querelles intestines, leur pédantisme et leur manque d'humour.
Il s'embarque pour la Hollande. À Rotterdam il trouve un chaland qui se préparait à remonter le Rhin jusqu'à Spire. Il persuade aux mariniers de le prendre avec eux. Et pendant une quinzaine de jours, il goûte le plaisir d'admirer de beaux paysages, nonchalamment étendu sur une bâche.
De Spire, il gagne à pied la Forêt Noire puis la Suisse qu'il traverse en largeur. Il franchit les Alpes et arrive à Milan où il se propose de séjourner quelques semaines. Mais la police italienne se renseigne sur son compte et, très ombrageuse quant aux anarchistes, l'arrête. Il est question de le livrer aux autorités françaises. Mais il proteste, se démène, parvient à établir sa qualité de condamné politique. C'est bien: il ne sera pas rendu à la France mais, comme on le juge indésirable, expulsé sur l'heure. On lui met les menottes et deux carabiniers le conduisent à la frontière autrichienne.
De là, il file sur Trieste. Flânant au quai du port, il avise un paquebot en partance pour le Pirée.
Tiens, se dit-il, si j'allais en Grèce!
Aussitôt fait que projeté. Il loue une cabine et se réjouit à la pensée de se réciter du Sophocle sur les lieux même où le poète conçut ses drames.
Une tempête formidable assaille le navire à la sortie de l'Adriatique. Le vaisseau, cependant, tint bon et Zo d'Axa en est quitte pour un ample mal de mer.
Au débarqué, il s'aperçoit qu'il ne lui reste presque plus d'argent. Il écrit une lettre pathétique à sa famille, supplie qu'on lui adresse quelques fonds poste restante, et, en attendant la réponse, gagne Athènes d'un pied léger.
Là, comme il veut ménager ses derniers sous, et que la température est douce, il escalade l'Acropole et s'installe, pour passer les nuits, dans les ruines du Parthénon. Il se nourrit de pain, de figues et de pastèques arrosés d'eau claire et de quelque raki. Il se lie avec des officiers hellènes que sa verve émerveille et ahurit tour à tour.