Au pays des lys noirs: Souvenirs de jeunesse et d'âge mûr

Chapter 2

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Lui précisait alors un peu ses enseignements: il montrait de loin les pommes d'or qui mûrissent aux branches de l'arbre des sciences maudites. -- Si l'on manifestait l'envie de les cueillir, il corroborait sa séduction par l'octroi de brochures d'occultisme élémentaire et par le service gratuit de ce néfaste périodique l'_Initiation._

C'est ainsi que plusieurs furent entraînés. Jusqu'où?... Vous le savez aujourd'hui, pauvres âmes englouties dans les ténèbres irrémédiables!

Le docteur E... n'est pas le seul à poursuivre cette oeuvre de perdition. Actuellement, des gens bien renseignés savent, de façon certaine, qu'il existe des médecins qui abusent de leur ministère pour propager, dans leur clientèle, les dangereuses aberrations de la Théosophie...

Cependant ce ne fut pas le docteur E... qui m'amena, d'une façon directe, à franchir le seuil des paradis menteurs de l'occultisme. Je causais volontiers avec lui. Je l'écoutais avec intérêt, surtout lorsqu'il me commentait les symboles hermétiques du panthéisme, car j'étais alors très épris de cette doctrine.

Mais quoique l'_Initiation_ me fût régulièrement envoyée, je ne la lisais guère. Et je refusai de suivre un cours d'occultisme où l'on distribuait des diplômes qui conféraient graduellement des dignités dans la Gnose. -- Cela non par méfiance, mais parce que, fou d'indépendance et de poésie primesautière, je répugnais à m'enclore dans une secte.

Quand il entreprenait des imaginatifs de caractère faible, le docteur E... ne tardait pas à les mettre en rapport avec son émule en maléfices, Stanislas de Guaita.

Il manoeuvra de la sorte pour égarer le poète Édouard Dubus. Celui-ci était un véritable enfant, spirituel au possible, fort instruit, bon, serviable, doué d'un gracieux talent. Mais il ne possédait nulle volonté. Aimé de tout le monde, dans tous les mondes, y compris le demi, il ne savait par résister aux impulsions de sa nature ardente. Malgré un grand fond de mélancolie -- ce _spleen_ rongeur dont toute notre génération a souffert -- il prétendait ne concevoir l'existence que comme une farce infiniment drolatique. Aussi, lorsqu'une sottise lui paraissait amusante à commettre, il n'y allait pas -- il y courait. Avec cela, très curieux d'occultisme et très porté, sous un scepticisme de surface, à s'engager dans les halliers du surnaturel, pourvu qu'il y trouvât quelques églantines à cueillir.

Hélas, à quelle mort affreuse le conduisit ce penchant!

Dubus méditait alors d'écrire un drame en vers qui aurait eu pour principal personnage Apollonius de Tyane, le thaumaturge pythagoricien dont les prestiges équivoques suscitaient l'admiration des païens au premier siècle de notre ère.

Il en parla au docteur E... qui, saisissant l'occasion, lui proposa de l'aboucher avec Stanislas de Guaita. Celui-ci détenait, disait-il, des documents dont Dubus pourrait tirer le plus grand parti. Cette invite fut accueillie avec empressement par le poète.

Le lendemain du jour où la première entrevue avait eu lieu, Dubus vint chez moi. Nous étions fort liés et nous passions rarement quarante-huit heures sans nous voir. J'étais au courant. Je savais que de Guaita était tenu pour un maître de l'occultisme, mais je ne le connaissais que par deux de ses livres: _Rosa mystica, _titre sacrilège, étant donné ce que contenait ce recueil de vers, et _Au seuil du Mystère, _introduction à l'histoire de la magie noire.

Lorsque Dubus pénétra dans le petit appartement de la place de la Sorbonne que j'occupais à cette époque, je fus surpris et presque effrayé en constatant à quel point les traits de son visage étaient altérés. D'habitude, il avait le teint assez pâle. Mais, cette fois, il était plus que pâle: il était livide. Un éclat fiévreux vitrifiait ses prunelles que me parurent élargies. Son regard, d'ordinaire si franc, fuyait le mien; il errait çà et là sur les objets sans s'y poser.

En proie à une agitation singulière, le poète allait et venait à travers la chambre, se laissait tomber sur le divan pour se relever aussitôt, se figeait soudain dans une attitude de stupeur pour reprendre, trois secondes après, sa déambulation saccadée. Ses mains se crispaient au dossier des chaises, puis se portaient à son front et le balayaient comme pour chasser une pensée importune.

-- Assieds-toi donc pour de bon, lui dis-je, et tiens-toi tranquille. Je ne t'ai jamais vu aussi énervé. Tu as une mine de déterré; est-ce que le fameux Guaita t'aurait fait boire?

Je n'en croyais rien, car Dubus était très sobre, mais il me semblait si étrange, ce matin-là!

-- Non, non, me répondit-il, je n'ai pas bu: tu sais bien que je ne bois jamais... Seulement de Guaita m'a fait une telle impression que je ne m'en puis remettre... Nous avons causé toute la nuit; c'est un homme extraordinaire.

-- Tant que cela? Mais enfin que t'a-t-il raconté? A-t-il évoqué devant toi l'ombre d'Apollonius afin que ce doux sorcier te documentât lui-même?

-- Ne plaisante pas. Ce fut très sérieux, cet entretien. Guaita m'a ouvert des horizons superbes.

Et, les yeux fixes, le torse tout à coup raidi, l'index dardé vers le plafond, il ajouta d'une voix rauque, _qui n'était plus la sienne:_

-- Guaita m'a procuré le moyen de devenir un dieu!

Je tressaillis. Dans toute autre circonstance, j'aurais peut-être ri de cette phrase extravagante. Mais il y avait quelque chose de si anormal chez Dubus, une telle expression d'orgueil triomphant se marquait dans toute sa physionomie, que je ne me sentis nullement enclin à le railler.

Et puis, dans nos réunions de jeunes écrivains affolés par le mégalomane Nietzsche, qui nous invitait à nous hausser jusqu'au surhomme, nous nous étions si souvent écriés avec Musset: _Qui de nous, qui de nous va devenir un dieu? _Tant de fois le démon de la gloire nous avait chuchoté, aux heures où l'on croit si fort en soi-même qu'il semble qu'on va se heurter la tête aux étoiles: _Eritis sicut dei!..._

Loin donc de m'égayer, je repris tout mon sérieux et je pressai Dubus de s'expliquer davantage.

Guaita, me dit-il, m'a d'abord invité à lui exposer les raisons de ma prédilection pour Apollonius. Quand je lui eus confié à quel point le surnaturel m'attirait, quand je lui eus révélé mon ambition de créer, d'après ce maître des mystères, une figure qui dominerait notre temps, il m'a d'abord répondu, sans avoir l'air d'y tenir, qu'il pourrait peut-être me venir en aide. Puis il a gardé le silence pendant plusieurs minutes. Moi, j'ai repris la parole, et tandis qu'il me fixait d'un regard aigu qui me traversait la tête, je me suis épanché en un flot d'aperçus touchant la composition de mon drame. Tu me croira si tu veux: à mesure que je parlais, des scènes dont je n'avais eu aucune idée jusque là naissaient en moi et je les décrivais aussitôt. Des vers imprévus me jaillissaient de la bouche. Mon drame prenait une ampleur, un relief, une splendeur inouïs. Mon don d'invention s'était tout à coup décuplé. C'était comme si un être nouveau s'était éveillé en moi pour me dicter des pensées magnifiques. Et je me sentais indiciblement fier du génie dont je venais de prendre conscience en cette explosion de mon âme.

Tout à coup, ce fut comme si un mur de glace se dressait pour faire obstacle à ma course dans l'Idéal. La fête éblouissante allumée dans mon cerveau s'éteignit comme une bougie qu'on souffle. Je m'interrompis au milieu d'une phrase. Plus de mots, plus d'idées! Je restai hébété, balbutiant, pendant que Guaita ne cessait pas de m'observer froidement.

-- Eh bien, dit-il, qu'attendez-vous?... Continuez, vous m'intéressez beaucoup.

-- Je ne trouve plus rien répondis-je.

Un mouvement de désespoir me saisit, car il me semblait que je ne trouverais plus jamais rien!

-- Ah! C'est fini, m'écriai-je, mon drame vivait devant moi; maintenant, il est mort. Et je sens que je ne me rappellerai même plus un seul des vers que je viens d'improviser d'une façon si surprenante.

-- Si, reprit Guaita, vous vous rappellerez tout. Et je m'en vais vous dire comment...

Ici Dubus s'arrêta net. Très étonné, je l'invitai à poursuivre. Mais il s'y refusa obstinément. Il allégua, pour motif de son silence, que Guaita lui avait fait promettre de garder le secret sur le philtre qui faisait déborder dans les âmes les sources d'un génie surhumain.

-- Mais, conclut-il, il ne tient qu'à toi de le connaître. Viens chez de Guaita. Il désire beaucoup te voir et il a fort insisté pour que je t'amène à lui.

Je ne dis pas non, répondis-je, car je flaire là du nouveau et, n'est-ce pas, comme Baudelaire, nous plongerions volontiers

_Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau!..._

-- Certes, reprit Dubus; quant à moi, le sphinx m'a livré son énigme, désormais j'incarne Apollonius de Tyane. Son essence divine vit en moi. Mon âme a conquis des ailes et elle monte dans l'infini, car Guaita m'en a livré la clef...

* * * * *

Je ne me doutais pas alors de quelle nature était le philtre, qui, loin de lui ouvrir les portes de l'infini, devait très vite faire descendre mon ami au sépulcre par une spirale d'horreur et d'abjection.

Toutefois, à la réflexion, je résolus d'abord de ne pas aller chez de Guaita. Ma raison me faisait pressentir qu'il y avait là un danger.

Je ne craignais pas pour mon âme, car je n'avais pas la foi et il m'importait peu que l'Église mît ses fidèles en garde contre l'occultisme. Mais je redoutais une influence virulente sur mon imagination et ma sensibilité. Il y avait bien du louche dans ce que j'avais appris déjà par le docteur E... Aussi, je me méfiais.

Mais ensuite je me remémorai les termes dont Dubus s'était servi pour me peindre la puissance de création poétique qui avait germé en lui au contact du théosophe. Le désir grandit en moi de connaître des joies analogues.

-- Qui sait, me dis-je, si ce personnage -- peut-être inoffensif, après tout -- ne saura pas m'inculquer cette énergique confiance en soi-même dont j'ai vérifié les effets sur Dubus? Et puis Dubus, emballé comme il l'est, par nature, a sans doute exagéré. Je puis toujours aller chez de Guaita en observateur attentionné à mettre les choses au point. C'est tentant!

Ce dernier prétexte me décida. Cependant, j'y insiste, tandis que je me rendais chez de Guaita, en compagnie de Dubus, je sentais que j'avais tort. Ma conscience me murmurait que je faisais mal; mais sans l'écouter, je me forçais à mal faire.

Dans le plus pénétrant de ses contes: _le Démon de la perversité, _Edgar Poe, ce voyant, a décrit, d'une façon incisive, cet état d'âme. Il a montré comment telles circonstances se produisent où celui que ne garde pas la prière court à sa perte, le sachant et _ne voulant pas _réagir...

Le rez-de-chaussée où habitait de Guaita se trouvait dans une rue tranquille et voisine de l'avenue Trudaine. Chemin faisant, j'interrogeai de nouveau Dubus sur cette «clef de l'infini» dont il gardait si jalousement le secret. Il se déroba par des phrases évasives. Ce soir-là, du reste, il était taciturne et semblait possédé d'une idée fixe.

Quand nous eûmes sonné, de Guaita lui-même vint nous ouvrir, une lampe à la main. Les paroles de présentation et d'accueil échangées, il nous fit entrer dans son cabinet de travail. Cette pièce était entièrement tendue d'étoffe rouge au plafond comme aux murs. Une grande glace, d'une limpidité parfaite, surmontait la cheminée. Au-dessus du bureau, chargé de livres et de papiers, une belle gravure reproduisait le _Saint Jean-Baptiste _de Vinci et son sourire énigmatique. Comme meubles, quelques fauteuils moelleux et un large divan oriental qui régnait tout le long d'une des parois.

Tout en causant, j'étudiais de Guaita. De taille moyenne, le corps enveloppé d'une robe de chambre quelconque, il retenait l'attention par trois particularités de sa physionomie. Encadré d'une barbe d'un blond pâle qui se terminait en pointe, son visage était d'une pâleur cadavérique: il semblait que le sang n'avait jamais rougi ses pommettes terreuses. Sa bouche, mince comme une estafilade de sabre, offrait des lèvres d'une coloration de violette délavée, presque mauve. Ses yeux, bleu faïence, dardaient ces regards acérés dont Dubus m'avait parlé; ils trouaient comme des vrilles. Je remarquai que les pupilles en étaient extraordinairement dilatées.

La conversation, en cette première rencontre, fut d'abord assez banale. Dubus se taisait presque tout le temps, mais il était nerveux et semblait attendre quelque chose. Guaita, fort courtois d'ailleurs, se tenait sur la réserve. Moi, je me sentais mal à l'aise et, détail qu'il faut retenir, quoique la température fût très douce, j'avais froid, physiquement froid, surtout aux mains, comme si je les avais tenues dans l'eau glacée.

Naturellement la littérature fut mise sur le tapis et de Guaita me demanda si je travaillais à un livre en ce moment. Je lui dis que je composais des poèmes d'amour. -- C'étaient ceux qui furent réunis depuis sous le titre: _Une belle Dame passa._ J'étais alors très épris de la personne qui les motiva -- sans, du reste, être payé de retour.

Peut-être parce que ce déboire m'affligeait fort et qu'il me soulageait de l'exprimer -- ou pour toute autre cause -- ma gêne disparut soudain pendant que je parlais de mes vers. Bien plus, quoique nos relations toutes récentes n'autorisassent pas de confidences aussi personnelles, j'analysai mon chagrin devant Guaita et j'ajoutai même que je n'espérais guère attendrir la rebelle.

Pourquoi me livrais-je de la sorte? C'est que je ne sais quelle force me poussait à lui dévoiler mes pensées les plus intimes. On eût dit qu'il les tirait hors de moi, qu'il les dévidait, à la muette, comme le fil d'une bobine.

-- Oh! dit-il très simplement, quand je me tus, assez ébahi de ma confiance impromptue, il y aurait sans doute un moyen de vous faire aimer d'elle.

-- Vraiment? m'écriai-je, mi-sceptique, mi-convaincu.

-- Nous en recauserons, car je pense que vous me ferez le plaisir de renouveler cette visite.

Conquis par sa quasi-promesse d'aider l'amoureux en panne, j'allais répondre par l'affirmative quand Dubus se levant, tout d'une pièce, demanda à passer dans la chambre à côté.

-- Allez, cher ami, dit Guaita, vous trouverez sur la table tout de qu'il vous faut.

Il ne bougea pas de son fauteuil. À peine s'il esquissa un geste pour accompagner sa phrase. Mais un léger sourire, où je crus démêler une nuance de triomphe, voltigea sur ses lèvres.

Par politesse et voyant son calme, je n'osai poser de question. Cependant mon malaise revint et s'accrut encore quand Dubus rentra, les yeux embrasés de cette même flamme d'orgueil qu'ils irradiaient naguère, place de la Sorbonne.

Guaita ne parut pas s'en apercevoir. Mais moi je n'y pus tenir. Un trouble grandissant m'envahissait. Sous un vague prétexte de rendez-vous ailleurs, je pris congé en quelques mots rapides, non sans avoir acquiescé quand Guaita, ne témoignant aucune contrariété de ce départ à peine correct, insista pour que nous nous revissions à bref délai.

Je m'en allai par la ville, plein de réflexions confuses où prédominait l'idée que l'occultiste servirait peut-être ma passion malheureuse.

C'est pourquoi ma seconde visite suivit bientôt. Guaita me reçut avec la même courtoisie que la première fois. Mais il semblait avoir oublié l'espèce d'engagement qu'il avait pris. Malgré mon impatience, j'attendis pour le lui rappeler qu'un détour de la conversation nous y amenât. Il en était bien loin: il me parlait d'un écrivain qui s'était récemment converti au catholicisme après avoir longtemps publié des livres où l'Église était étrangement méconnue. Pour qualifier cette évolution, il employa des termes haineux, presque grossiers, ce qui me surprit chez un homme d'ordinaire si mesuré. Ce fut violent au point que je me sentis choqué, non tant par l'âcreté des sentiments exprimés que par la vulgarité des mots qui les traduisaient.

De Guaita s'en aperçut et rompit tout de suite le propos. Il remarqua que j'examinais, par contenance, une statuette d'Isis en or qui scintillait sur son bureau.

-- Avez-vous lu ce qui est écrit sur le piédestal? me demanda-t- il.

-- Non, répondis-je.

-- Eh bien, voyez.

Je me penchai sous la lampe et je lus: I.N.R.I.

-- Tiens, dis-je, c'est curieux... L'inscription placée, par ordre de Pilate, au-dessus de la tête du Christ en croix. Je ne vois pas trop ce qu'elle fait sous les pieds d'Isis.

-- Je vous l'expliquerai plus tard, reprit de Guaita, quand nous serons plus liés (Il ne me l'expliqua pas; on verra pourquoi. Mais j'ai appris, par la suite, et dans d'autres conditions de vie, le sens sacrilège du titre de la Croix dominé par Isis. Le voici: _Igne Natura Renovatur Integra_. Quant au commentaire gnostique, je ne le donnerai pas ici. _A porta inferi, erue nos, Domine_!)

Je n'insistai pas, d'autant que je cherchais toujours un joint pour aiguiller la conversation dans le sens qui m'intéressait. Je ne trouvais pas. Alors je me décidai à entrer en matière sans autre préparation.

-- Si je vous ai bien compris, l'autre soir, dis-je, vous seriez à même de me fournir des arguments pour convaincre la personne dont je vous ai parlé?

Il eut son sourire ambigu: -- Mieux que des arguments, me répondit-il, nous en causerons tout à l'heure... Mais si nous prenions d'abord un peu de champagne?

Sans attendre ma réponse, il passa dans la pièce à côté et en revint aussitôt avec deux coupes et une bouteille toute débouchée.

Cette particularité aurait dû me mettre en défiance, puisque, d'habitude, on garde la champagne clos sous sa capsule dorée jusqu'au moment de le verser. Mais j'étais si loin de soupçonner que Guaita pût avoir préparé ce liquide pour m'entonner quelque drogue occulte!

Il remplit les coupes et, me saluant de la sienne, il la porta à ses lèvres.

Quoique n'aimant pas ce vin tapageur, que je ne sais plus qui appelait «un coco épileptique», je l'imitai.

À peine avais-je avalé deux gorgées qu'un arrière-goût d'amande amère m'emplit la bouche. Et, immédiatement, je me sentis tout étourdi. En même temps je remarquai que Guaita, après avoir au plus effleuré sa coupe, la posait sur le bureau. Je me hâtai d'en faire autant et je ne touchai plus à la mienne.

Or, j'en avais bu assez: la drogue agissait. Je fus pris de vertige; des flammes vertes me dansèrent devant les yeux; une sueur abondante m'imprégna le front; tous mes membres s'engourdirent; il me sembla que mon sang ralenti changeait son cours dans mes artères... Je ne trouve pas d'autre expression pour expliquer ce qui s'opérait dans mes organes. Mes jarrets fléchirent et je tombai sur un fauteuil en murmurant: -- Je suis empoisonné!

-- Mais non, mais non, se hâta de dire de Guaita, la splendeur approche... Dans une minute, vous serez tout à fait bien.

Malgré mon demi-évanouissement, je sentis qu'il s'était approché de moi et qu'il me faisait des passes magnétiques sur la figure et sur le coeur. Puis du pouce, il me raya le front d'un signe qui figurait le _tau _de l'alphabet grec (_C'est la marque de la Gnose et la contrepartie blasphématoire de notre signe de la Croix)._

Je revins à moi: le malaise physique était dissipé. Mais je me sentais comme un voile sur l'esprit: ma volonté avait disparu. J'étais sur le point de devenir une sorte d'automate docile à toutes les suggestions. Et pourtant je ne sais quelle voix presque étouffée ne cessait de chuchoter au-dedans de moi: -- Prends garde! Prends garde!

Guaita tira mon fauteuil contre le bureau et me mit sous les yeux un album richement relié. Il l'ouvrit; je vis défiler une suite de planches, d'une exécution d'art exquise, et qui représentaient... je ne veux pas dire quoi.

Pour les érudits, je les comparerai aux priapées du musée secret de Naples.

De Guaita les commentait d'une voix stridente et mêlait parfois des saillies blasphématoires à sa glose.

Mais voici que, loin de me stimuler, ces ordures élégantes me causaient de la répulsion. Je ne pouvais pas la formuler, car j'étais plongé dans une sorte d'hébétude. Puis cette sensation de froid intense, ressentie déjà lors de ma première visite, m'éprouva de nouveau. Je grelottais comme si j'étais dans un bain de glace...

-- Je gèle, je gèle, m'écriai-je, en repoussant l'album.

Guaita laissa échapper une exclamation d'impatience. Cet incident parut le déconcerter: on aurait dit qu'il s'attendait à un résultat très différent.

-- Couchez-vous un quart d'heure, me dit-il d'une voix brève.

Il m'étendit sur le divan, me glissa un coussin sous la tête, jeta une fourrure sur mon corps et m'en enveloppa soigneusement. Je me laissais faire comme un enfant; j'étais incapable de vouloir et presque de penser.

L'occultiste s'assit à son bureau et se mit à écrire, ne s'interrompant, de temps à autre, que pour me lancer des regards plutôt malveillants.

Moi, je fus d'abord dans un état vague. Mes idées flottaient éparses, se muaient en images confuses et difformes, comme il arrive dans certains cauchemars. Pourtant je ne dormais pas, et même le nuage de plomb qui s'était appesanti sur mon cerveau se dissipait peu à peu. Bientôt mon intellect reprit son fonctionnement normal: je me sentis tout à fait lucide. Seulement j'étais brisé de fatigue et je ne pouvais remuer ni bras ni jambes.

Enfin je ne me réchauffais pas. Au contraire, la sensation de froid ne faisait que s'accroître et, tandis que je claquais des dents, je la sentis, pour ainsi dire, s'extérioriser. Ce fut comme si un brouillard d'hiver m'enveloppait...

Il m'enveloppait réellement, car je le vis soudain, comme une vapeur transparente et givreuse qui ondulait dans la chambre... Je prie qu'on me croie; je ne fais pas de littérature; je dresse un procès-verbal.

Parmi cette brume, je sentis une présence invisible, glaciale, haineuse, qui s'y tenait immobile et me fixait. Simultanément, un regard machinal, jeté sur la glace du fond de la chambre, me la montra toute trouble.

Je perçus, par une intuition subite, que la Présence me voulait du mal -- aurait désiré m'anéantir. Comme j'avais de plus en plus froid, un souvenir me traversa l'esprit, pareil à un éclair, celui de ces lignes lues récemment dans un traité de démonologie: «Souvent, quand la Puissance mauvaise se manifeste, elle s'annonce par un froid rigoureux qui fait souffrir les néophytes du Sabbat...»

Alors une horreur indicible m'envahit. Je récupérai toute mon énergie pour sauter à bas du divan avec le désir véhément de déguerpir.

-- Je m'en vais, dis-je à Guaita.

Qu'aurais-je dit de plus? Nulle explication n'était nécessaire entre nous. Nous nous étions compris -- et nous ne pouvions marcher de compagnie.

Mon annonce ne parut pas l'émouvoir. Il haussa les épaules en signe que cela lui était indifférent et marmotta en sourdine: -- L'expérience a manqué. Celui-là ne vaut rien pour nous...

Sans autre cérémonie, je pris la porte.

Dehors je respirai largement et, les yeux levés vers les étoiles qui magnifiaient la nuit printanière, je me jurai de ne jamais remettre les pieds dans ce lieu maudit.

Je me suis tenu parole...

* * * * *

Le pauvre Dubus ne fut pas aussi bien inspiré que moi. Ce philtre, prétendu divin, dont de Guaita lui avait inoculé le désir, le goût, puis la passion, c'était la morphine.

Dès lors, la Pravaz ne le quitta plus et la drogue infâme manifesta bientôt en lui ses ravages. Il s'enfonça de plus en plus dans les pratiques de l'occultisme et multiplia les piqûres. Sa santé déclina rapidement d'une façon effrayante. Ce n'était plus qu'un squelette ambulant qui ricanait et balbutiait des incohérences. Son talent s'envola. En moins de deux années il fut réduit à rien.

Deux séjours consécutifs dans une maison de santé ne parvinrent pas à le guérir. À peine dehors, il retombait dans son double vice: la fréquentation de Guaita, l'intoxication croissante par la morphine. Le bon Huysmans, qui l'aimait, tenta de le sauver. Ses efforts furent vains.