Au pays des lys noirs: Souvenirs de jeunesse et d'âge mûr
Chapter 10
Mais pourquoi ces radicaux dissidents refusaient-ils de réprouver ostensiblement les Dupuy?
Ah! c'est que, comme me l'expliqua, par la suite, l'un d'eux qui avait pris part au complot, ils voulaient bien nuire à leurs coreligionnaires politiques mais ils se souciaient fort peu de s'exposer à des représailles.
Restait l'affichage. Pour que la chose réussît, il fallait opérer en une seule nuit et encore ne pouvions-nous étendre l'affichage à toutes les communes de l'arrondissement car si l'on mettait trop de gens dans le secret, fatalement notre entente avec les rédacteurs du papier serait divulguée.
Tout s'arrangea. Des amis sûrs se chargèrent de tapisser les murailles de Lourdes, d'Argelès et de Cauterets. Pour le reste, nous nous concertâmes, l'avoué R..., un patron d'hôtel nommé L... et moi. L'avant-veille du scrutin, nous partirions de Lourdes, dans une grande limousine où nous chargerions nos pots à colle, le ballot d'affiches et des pinceaux. Nous serions vêtus de blouses et coiffés de vagues casquettes. En partant à 9 heures du soir et en y mettant de l'activité nous pouvions avoir terminé à l'aube: il y aurait des affiches à Saint-Pé, à Pierrefitte, à Luz, à Saint Sauveur et dans plusieurs villages de la rive droite du Gave.
Ainsi fut fait. Comme renfort, je m'étais adjoint Pierre, le domestique de la maison où je logeais. C'était un garçon discret et dégourdi dont l'aide nous serait utile.
Nous commençons par Saint-Pé. Nous nous étions partagé la besogne de la manière suivante: en entrant dans chaque bourgade nous prenions R... et moi le côté droit de la rue principale, L..., et Pierre, le côté gauche et nous collions nos affiches dans tous les endroits propices.
De Saint-Pé, qui est dans la plaine, nous regagnons Lourdes en quatrième vitesse; nous contournons la ville pour ne pas être reconnus et nous filons tout droit sur Pierrefitte où nous renouvelons la manoeuvre. La chose allait fort rapidement: je n'aurais pas cru que le métier d'afficheur était aussi facile à exercer.
De Pierrefitte nous couvrons, à grande allure, les onze kilomètres de la route qui monte à Luz.
De Luz nous nous rendons à Saint-Sauveur. Nulle part nous ne fûmes dérangés: personne dans les rues -- les montagnards se couchent de bonne heure -- tout dormait sauf quelques chiens vigilants dont les abois furieux ne réussirent pas à donner l'alarme.
Le plus gros de la besogne était fait; mais le violent exercice auquel nous venions de nous livrer nous avait ouvert l'appétit. Heureusement L..., homme de prévoyance, avait emporté un vaste panier contenant des volailles froides, des sandwichs au roastbeef, plusieurs bouteilles de vieux vin et une fiole pleine de café très fort.
En descendant de Luz, nous décidons de faire collation. Nous nous arrêtons sur un pont franchissant un gouffre au fond duquel le Gave écumait en grondant. Il était trois heures du matin.
Le repas fut délicieux: éclairés par une lampe à acétylène au plafond de la limousine, nous dévorions et nous trinquions en échangeant des propos dépourvus de mélancolie. Bien entendu le chauffeur avait part au festin: c'était un personnage jovial, très expert dans son art. De plus, étranger au pays, bien payé, cette randonnée nocturne l'amusait beaucoup.
Pour terminer, nous suivîmes, ainsi qu'il était convenu, la rive droite du Gave. À quatre heures et demie, nous collions nos dernières affiches sur les murs de Lugagnan et comme cinq heures sonnaient à la basilique, nous rentrions à Lourdes où nous nous séparâmes pour aller prendre un repos bien gagné.
* * * * *
Or, malgré cette affiche de la dernière heure, au scrutin de ballottage, Dupuy fut élu à une majorité formidable.
Dès le début de la campagne, j'avais prévu ce résultat car je connaissais l'esprit du pays; puis il ne m'avait pas fallu longtemps pour constater l'insuffisance de Renaud. Ses imaginations burlesques, ses gaffes et surtout cette odieuse bêtise de vouloir mettre la Grotte en actions avaient achevé de le discréditer.
Y a-t-il une moralité à tirer de cette mésaventure?
Assurément celle-ci: on ne saurait en vouloir aux électeurs qui votent selon leurs intérêts les plus immédiats. Ce faisant, ils assurent leur tranquillité, parfois leur gagne-pain.
Agir autrement ce serait se conduire en héros. Et peu d'hommes, surtout en notre temps de matérialisme plat, sont capables d'héroïsme.
Tant que le suffrage universel fonctionnera, tant que notre pays subira l'absurde principe de l'égalité politique et la tyrannie d'une administration centralisée à outrance, il en ira de même.
Toujours des paysans, qui font le grand nombre, voteront pour le pouvoir quel qu'il soit. Aussi est-ce nourrir une chimère que de croire qu'on améliorera le régime en modifiant les conditions du vote.
Ce n'est point pour des harangues, des affiches et des scrutins qu'on renversera l'équipe de malfaiteurs qui oppriment et dévalisent la France sous prétexte de République. Seul un maître, soutenu par les honnêtes gens, par les patriotes qui veulent guérir de cette maladie infectieuse: l'esprit de la Révolution, peut les réduire à l'impuissance.
Le coup de force: il n'y a pas d'autre moyen de salut...
NOTE
Comme je l'ai dit, dans l'arrondissement d'Argelès, la préoccupation qui domine force électeurs c'est d'assurer le maintien des pèlerinages. Beaucoup de ceux qui donnèrent la majorité à Dupuy invoquaient cette excuse: le jeune homme étant appuyé par le gouvernement, et ayant déclaré, tant qu'on voulait, qu'il défendrait la Grotte, il était habile de voter pour lui.
Or je crois que c'est là un calcul sans portée. En effet ce qui empêche l'interdiction des pèlerinages, c'est l'intérêt pécuniaire: les cinq cent mille pèlerins qui viennent chaque année à Lourdes y laissent énormément d'argent dont bénéficient les Compagnies de chemin de fer, les hôteliers, les commerçants de tout genre, les paysans qui approvisionnent la ville. D'autre part, les terrains ont acquis une plus-value très forte; on bâtit sans cesse et des sociétés financières, dont le Crédit foncier, en tirent des profits considérables.
C'est pour ces raisons très prosaïques que le gouvernement ne ferme pas la Grotte malgré les objurgations de la franc- maçonnerie.
Si donc l'arrondissement élisait un député de l'opposition, rien ne serait changé, celui-ci fût-il plus réactionnaire que feu Blanc de Saint-Bonnet.
Il y aurait à la Chambre un bavard ou un muet de plus. Et voilà tout.
CHAPITRE VIII SOUFFLEURS DE BULLES, NOCTAMBULES, SOMNAMBULES
Revenons un peu sur la période littéraire dont j'ai donné une esquisse au premier chapitre de ce livre. Elle mérite de retenir l'attention parce qu'elle révèle un état d'esprit assez semblable à celui qui, à la même époque, prédominait chez un grand nombre de théoriciens: sociologues et politiques. Je veux dire l'individualisme.
En somme, l'individualisme étant une doctrine stérile, n'impliquant guère que des négations et des mouvements de révolte contre les doctrines traditionnelles qui, seules, peuvent maintenir l'union entre concitoyens, en le préconisant, en nous efforçant de l'appliquer dans nos oeuvres, nous ajoutions au désordre et à l'incohérence dont souffrait, dont souffre encore notre pays.
Nous ne pouvions guère être rendus responsables de cette anarchie. En effet, notre formation d'art s'était faite, en grande partie, par le romantisme, c'est-à-dire par une littérature qui exalte le sentiment et la passion au détriment de la raison, l'outrance au détriment de l'équilibre. Élevés, pour la plupart, sans croyances religieuses, nous ignorions ce sens de l'ordre spirituel et moral que l'Église inculque à ses fidèles en leur fournissant le frein unique contre les écarts de la nature humaine. Les idées fausses dont la Révolution frelata les intelligences pendant tout le cours du dix-neuvième siècle nous tenaient en garde contre les bienfaits de l'ordre matériel représenté par la Monarchie. L'alliance salutaire de celle-ci avec l'Église ne nous représentait qu'un intolérable despotisme. L'histoire antérieure à 89, nous l'avions apprise chez des sectaires qui ne cherchaient dans les institutions du passé qu'un prétexte à déclamations erronées ou des tares, plus ou moins fictives, pour motiver leurs rancunes et leur haines. Au point de vue scientifique, les hypothèses fragiles du déterminisme nous avaient été données pour des certitudes. De ce fait, beaucoup d'entre nous en étaient devenus follement fatalistes. Enfin, les métaphysiques allemandes, soit les sophismes troubles d'Hegel, soit les mornes aphorismes de Schopenhauer, soit la mégalomanie de Nietzsche empoisonnaient bien des cerveaux. D'autres s'étaient imbus d'occultisme ou de panthéisme.
Le tout formait un amas de doctrines contradictoires, une atmosphère de nuées fuligineuses où nous tâtonnions parmi les sursauts de l'imagination et les caprices de l'instinct.
Ajoutez l'invasion des barbares dans la littérature. Il y eut quelques années où la France littéraire parut oublier que c'était elle qui avait instruit, dégrossi quelque peu ces Scandinaves, ces Teutons, ces Slaves dont on prétendait nous imposer les divagations comme des modèles de style et de pensée fort supérieurs à ceux que fournissait l'art classique. On nous proposa de nous mettre à l'école chez Ibsen, Tolstoï, Novalis, Jean-Paul Richter, que sais-je?
D'autre part force étrangers, installés chez nous depuis peu, se mettaient à publier dans notre langue. Et ces métèques s'acharnaient à bouleverser notre syntaxe et notre prosodie.
Les Juifs, qui portent avec eux tous les ferments de destruction et de corruption, jouèrent un rôle considérable dans cet assaut donné à notre esthétique.
Et la France, éprise soudain de cosmopolitisme, engourdie par l'opium démocratique, laissa ces bandes suspectes, issues de ghettos puants, la circonvenir. Elle souffrit les insultes du Juif Nordau, les monitions outrecuidantes du Juif Brandès. Les poètes assistèrent, sans empoigner le sifflet, aux controverses du Juif Kahn et de la Juive Krysinska qui se disputèrent le mérite (?) d'avoir inventé un nouveau vers libre où toutes les règles étaient piétinées avec désinvolture.
Ce furent des Juifs également qui propagèrent tout d'abord les théories anarchistes et qui se firent les apologistes des poèmes rédigés en un charabia des plus obscurs où Stéphane Mallarmé dépensait sa névrose.
Ceux-là, les frères Natanson, venus de Varsovie, fondèrent la _Revue blanche_ où collaboraient, avec quelques Français dévoyés, diverses tribus hébraïques. Les Bernard Lazare, les Cohen, les Blum, les Cahen, les Bloch, les Ular y pullulaient, s'y livraient à des acrobaties de style et de pensée que quelques naïfs et un certain nombre de détraqués s'empressaient d'imiter.
Henri de Bruchard, dans ses incisifs _Petits Mémoires du temps de la Ligue, _a fort bien décrit ce milieu. Il a croqué sur le vif «ces juifs boursiers, assoiffés de boulevard, portant dans les lettres, avec de fausses apparences de mécénat, ce goût malsain de parodier et de parader qui est le propre de leur nation haïssable, et traînant derrière eux toute une équipe de ghetto dont ils infligèrent le style, les images, les dégénérescences à une jeunesse sans guides, sans appui, que l'anarchie littéraire attirait en réaction des bassesses et des médiocrités de la salonnaille opportuniste. En réalité, la meilleure part du labeur fourni par les revues de jeunes aboutissait à cette officine où les esthètes coudoyaient les usuriers, les peintres impressionnistes, les lanceurs de bombes, où se tutoyaient et s'associaient bookmakers et auteurs dramatiques».
De Bruchard donne ensuite une peinture fort amusante et fort exacte du salon des Natanson: «Chaque jour ils semblaient couvrir d'un mauvais vernis boulevardier la crasse importée du Ghetto de Varsovie. Ne s'avisaient-ils pas de protéger les peintres? On devine, par exemple, quelle peinture était exaltée par ces affolés de modernisme. Ils se lançaient aussi dans leur monde et s'avisèrent de donner des soirées. Ce fut même assez comique.
«Évidemment on ne pouvait avoir d'emblée l'élite parisienne. Aussi se contentait-on chez les Natanson de la famille Mirbeau, de Clemenceau, de Marcel Prévost. Puis, pour faire nombre, quelques gens de lettres et obligatoirement les collaborateurs de la revue.
«Dans les salons rôdait le vieux père Natanson, sournois et méfiant, qui songeait à son ghetto et qui se rappelait l'échoppe d'autrefois, le quartier malpropre, refuge de toute sa vie...
«Paris s'amusa fort des glorioles que les Natanson affichaient. Dès leur second bal, la Pologne délégua tous ses juifs, traducteurs de romans étrangers, rédacteurs d'agences de presse tripliciennes, correspondants des gazettes sémitiques du monde entier. Puis apparut l'armée des traducteurs. Une invasion d'Anglais, d'Américains, de Suédois, de Danois, d'Allemands tomba sur nos libraires. Dans la presse, c'était l'âpre concurrence des petits juifs si humbles la veille, la monopolisation du théâtre, le boycottage pour tout ce qui portait un nom français...»
Malgré son dreyfusisme militant, malgré l'appui que lui donnaient maintes juiveries influentes, la _Revue blanche_ périclita. Ses fondateurs, ayant subi des revers à la Bourse, en cessèrent la publication et cédèrent leurs abonnés à l'un de leurs compatriotes le Juif Finckelhaus dit Jean Finot qui se vantait d'avoir pour lectrices de sa _Revue_ «toutes les têtes couronnées».
* * * * *
Toutefois dans ce tohu-bohu de déclamations anarchistes et de littérature extravagante, quelques uns gardaient le sens de la tradition française et combattaient sans merci les infiltrations du cosmopolitisme.
Ainsi Charles Maurras qui, dès lors, avec une logique implacable et un art consommé, maintenait les droits de la culture gréco- latine. Il soutenait l'école romane et refusait absolument à l'art germanique le droit de rivaliser avec l'hellénisme.
Nous eûmes, tous deux, à cette époque (1891) une polémique assez intéressante. Imprégné de Wagner jusqu'aux moelles, j'avais avancé que les héros de _Niebelungen _valaient bien ceux de l'_Iliade_ et de l'_Odyssée_. Et je reprochais à Maurras son parti pris en faveur des derniers.
Maurras me répondit (dans la revue l'_Ermitage_): «Des nombreux adversaires de l'école romane, vous fûtes à peu près le seul à montrer de la courtoisie. Vos discours furent véhéments et je n'y lus aucune injure. Je n'y vis pas la moindre trace de cette basse envie qui enfla tout l'été les moindres ruisseaux du Parnasse. Vous compariez les _Niebelungen _à l'_Iliade._ Vous osiez opposer Brunehild à Hélène, Siegfrid au valeureux Achille. Vous répandiez sur nos félibres un singulier dédain et vous réussissiez à dire ces blasphèmes dans la prose d'un honnête homme.
«Vous répondre? J'en eus envie. Mais les événements vous répondaient d'eux-mêmes.
«Il y a peu de jours encore, un poète anglais passait le détroit. Ne déclarait-il pas, comme on l'interrogeait sur les époques de la littérature française que la plus brillante était, à son goût, le temps des cours d'amour.
«Et il ajoutait que Swinburne, Morris et Rossetti et lui-même devaient leur science et leur art aux exemples des grandes trouveurs gascons et provençaux...»
Après quelques considérations sur Shakespeare, Maurras ajoutait: «Ceux à qui il convient d'aimer l'art préraphaélite iront visiter les églises de l'Ombrie plutôt que la maison Morris. Ils étudieront l'hellénisme ailleurs que dans le _Second Faust_ et précisément dans les oeuvres où le plus grand génie du Nord est allé, en nécessiteux, recueillir de beaux rythmes et de belles pensées. Si, en effet, on néglige ce qu'il tira de l'art roman, je ne sais trop à quoi se réduit l'art des Barbares. Ou plutôt je le sais pour l'avoir indiqué déjà: il reste aux poètes septentrionaux ce qui peut aussi bien se trouver n'importe où: un sang riche, des nerfs sensibles et du talent. Mais ceci ne se transmet point. C'est la matière des oeuvres d'art. Ce n'en est point la forme. C'est un secret tout personnel et l'on ne s'assimile point de pareils caractères: ils ne s'enseignent pas...»
On sait comment, depuis, Maurras n'a cessé de développer les idées si judicieuses qui nourrissent son esthétique et aussi sa politique. Certes, des esprits de notre génération, il était celui qui pouvait le mieux rapprendre la mesure et le goût à la pensée française. Il a continué, il continue tous les jours et beaucoup - - je ne fais pas scrupule d'avouer que j'en suis -- s'instruisent à son école.
* * * * *
Après avoir donné, autant que quiconque, dans les divagations germaniques et juives, je commençai pourtant à réagir. Je demeurai féru d'antichristianisme et vaguement libertaire; mais je pris en grippe les théories nébuleuses du symbolisme et plus particulièrement les oeuvres où des poètes, perdus d'abstraction, tentaient de les appliquer. Mallarmé étant leur grand homme, j'attaquai Mallarmé.
On ne saurait se figurer aujourd'hui l'influence prise par ce rhéteur «abscons» sur nombre d'esprits qui, par ailleurs, raisonnaient quelquefois juste mais qui, dès qu'il s'agissait de ses vers énigmatiques ou de sa conversation tarabiscotée, se mettaient à délirer sans mesure.
Ah! les mardis de Mallarmé, ces réunions où maints poètes se suggestionnaient pour découvrir des abîmes de beauté dans les propos mystérieux du Maître!
J'en ai donné, jadis, un croquis que je crois intéressant de reproduire.
«On s'entassait sur des chaises, des fauteuils et un canapé, dans un petit salon que remplissait bientôt un nuage de fumée de tabac.
«Perdu dans ce brouillard symbolique, Mallarmé se tenait debout, adossé à un grand poêle en faïence. La conversation était lente, solennelle, toute en aphorismes et en jugements brefs. Parfois de grands silences d'un quart d'heure tombaient où les disciples méditaient, sans doute, la parole du Maître. Mais moi je me sentais pénétré d'un froid singulier, au point qu'il me semblait qu'une chape de glace s'appesantissait sur mes épaules.
«Seul, M. de Régnier rompait de temps en temps la congélation générale, par une saillie spirituelle qui nous ramenait un peu à la vie. D'autres alors émettaient, d'une voix sourde, quelques phrases où ils s'efforçaient d'impliquer un monde de pensées. Et Mallarmé souriant tirait trois bouffées de sa pipe -- en conclusion.
«Parmi ces pétrifiés, il y en avait de plus pétrifiés encore. Tel un jeune homme glabre et tondu de près qui, pendant deux ans, vint tous les mardis et ne prononça jamais une syllabe.
«Un soir, il ne revint plus. Mallarmé demanda: -- Pourquoi ne voit-on plus ce monsieur qui écoutait si bien? Quelqu'un le connaît-il?
«Les assistants se consultèrent du regard; on fit une sorte d'enquête d'où il résulta que personne ne le connaissait et qu'on savait seulement, d'une façon vague, qu'il était l'ami du sculpteur Rodin...»
Les choses se passaient donc dans l'intérieur d'un frigorifique. Quant aux discours de Mallarmé, ils avaient toujours trait à quelque subtilité d'ordre métaphysique ou littéraire. Guère de vues d'ensemble mais un amour du détail poussé jusqu'à la minutie. Je ne lui entendis jamais émettre que des sophismes exigus, des paradoxes fumeux et des aperçus tellement fins qu'ils en devenaient imperceptibles.
Parfois aussi Mallarmé récitait un sonnet qu'il avait mis six mois à rendre inintelligible; puis il en confiait le texte à ses disciples afin qu'ils l'étudiassent à loisir et que chacun cherchât le sens de ces mots juxtaposés, semblait-il, au hasard. C'était là un exercice du même genre que les travaux des personnes patientes qui cherchent la solution des charades publiées par certains périodiques.
Comme je l'ai dit, en Israël, on goûtait fort Mallarmé. Bernard Lazare, qui devait plus tard se vouer à la réhabilitation de Dreyfus, préludait à ce labeur ardu en s'efforçant d'élucider les énigmes que proposait le Maître. Fervent admirateur du nébuleux poète, il passait pour très expert dans l'art de l'expliquer aux profanes.
Cette réputation lui valut une mésaventure assez cocasse.
Un mardi, Bernard Lazare avait été empêché de se rendre chez Mallarmé. En compensation, il avait donné rendez-vous à quelques uns de ses co-séides afin qu'ils lui rapportassent les oracles promulgués, ce soir là, par son idole.
Or un de ceux-ci, grand mystificateur, avait imaginé de composer, avec des phrases assemblées en désordre et munies de rimes, un soi-disant sonnet de Mallarmé qu'il soumit à Lazare en le priant d'en donner la signification.
Bernard Lazare se mit au travail et il accoucha bientôt d'un commentaire où il exposait les mille pensées profondes, les dix mille beautés d'images incluses dans ce plus que pastiche. -- Bien entendu, le prétendu poème ne signifiait rien du tout. Aussi l'on juge de la fureur du Juif quand il apprit le tour qu'on lui avait joué.
Il fut d'ailleurs assez souvent victime de plaisanteries du même genre. M. Henri Mazel m'a raconté qu'un jour où l'on discutait sur le néo-platonisme, Lazare se laissa prendre à un faux texte de Plotin fabriqué par M. Paul Masson et qu'il ne manqua pas d'y étayer force arguments à l'appui de son opinion. Pour en revenir à Mallarmé, on se demande comment on a jamais pu prendre au sérieux un écrivain qui déclarait préférer «à tout texte, même sublime, des pages blanches portant un dessin espacé de virgules et de points».
Ailleurs, il formulait ce principe bizarre que: «Nommer un objet, c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu».
Il ajoutait: «Je crois qu'il faut qu'il n'y ait qu'allusion».
Quant aux mots, ces pauvres mots si singulièrement torturés par lui, sa fantaisie leur confiait une fonction inattendue à quoi personne n'avait encore pensé: «Il faut, disait-il, que de plusieurs vocables on refasse un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire qui nous cause cette surprise de n'avoir ouï jamais tel fragment ordinaire d'élocution, en même temps que la réminiscence de l'objet nommé baigne dans une neuve atmosphère...».
De ces propositions ésotériques on peut conclure que Mallarmé eut en vue de créer un langage spécial destiné à formuler des pensées tellement inaccessibles au vulgaire qu'il fallait presque se transporter, par l'imagination, dans un monde différent du nôtre si l'on voulait parvenir à en soupçonner la signification ténébreusement symbolique.
Qu'une pareille aberration ait trouvé faveur auprès de poètes dont quelques-uns possédaient du talent et le prouvèrent, cela peint une époque. Mais aussi quelle confusion dans les esprits, quelle anarchie dont maints écrivailleurs juifs profitaient pour _saboter_ notre langue, pour faisander la littérature et pour fausser l'intelligence française!
Heureusement la réaction s'est produite. Elle va se fortifiant tous les jours et nous pouvons espérer qu'elle sera bientôt assez vigoureuse pour bouter hors de notre pays, pour renvoyer à ses Ghettos d'Allemagne et de Pologne cette malodorante postérité des plus sordides talmudistes...
* * * * *
Au temps où Mallarmé bourdonnait dans le vide, Verlaine voyait croître l'admiration que motivent les vers de _Sagesse, _des_ Fêtes galantes _et des _Liturgies intimes._
Celui-là ne s'enlisait pas dans les marécages où la Juiverie accumula les limons étrangers. Il restait catholique, patriote, amoureux de la tradition française. Si, dans ses derniers poèmes, la langue se contourne parfois à l'excès, du moins elle ne tombe jamais dans le charabia importé par les métèques.
Verlaine n'est pas seulement l'auteur des plus beaux vers religieux publiés au dix-neuvième siècle, il est aussi un Gallo- Latin chez qui l'on reconnaît sans peine l'influence de l'art classique. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir inauguré une forme d'art nouvelle tout en nuances et en musiques délicates, tout en images neuves et en rythmes imprévus.