Part 7
Je me relevai en grommelant. Il suffisait, c'était certain, et la raison qui faisait promener si tard ce M. de Melun, chacun la connaissait bien, en vérité! On le savait secrètement marié à Mlle de Clermont, soeur de M. le duc, et cela malgré la défense de celui-ci, et sans le consentement du Roi: un prêtre les avait en grand mystère unis dimanche dernier, au clair de lune, dans la laiterie. M. de Melun idolâtrait sa nouvelle épouse, oui, c'était entendu; et certains mélancoliques s'attendrissaient fort à ce roman-là, soit... Mais moi, j'avais ma chasse à mener, mon cerf à prendre, et je donnais à tout l'enfer M. de Melun, ses équipées nocturnes et son aventure. Je le quittai très brusquement.
D'ailleurs, ce gentilhomme était un rêveur, de la race des lunatiques et des écoute-s'il-pleut, taillé pour suivre une meute et pousser à la voie comme moi pour jouer de la mandoline. Il ne savait que soupirer d'un air ténébreux. Vous eussiez pu lui relancer un dix-cors sous le nez, vous n'en eussiez pas vu ses éperons bouger davantage que ceux de l'Henry de bronze qui chevauche sur le Pont-Neuf. Bien plutôt eût-il coupé la route aux chiens pour offrir un brin de muguet à quelque péronnelle. Ne vint-il pas au cours de la journée me demander si je savais où se trouvait Mlle de Clermont!
«--Eh! monsieur, lui criai-je indigné, croyez-vous que je sois là pour garder les dames, quand le Roi chasse!»
Et un peu plus tard, je pensais le culbuter en tournant au galop dans une allée, à l'ombre de laquelle il paradait et disait des riens près d'un carrosse, celui qu'il avait tant cherché j'imagine.
Vers la troisième heure enfin, après qu'avec mille peines, à travers une forêt encombrée de peuple, de courtisans, de chevaux, d'équipages et de laquais, j'eus conduit pourtant un splendide cerf quatrième tête aux abois, mon Melun mit le comble à sa folie:
«--Messieurs, ne cessais-je de répéter, prenez garde. L'animal peut foncer... Abritez-vous derrière les arbres...»
Sa Majesté, ainsi que M. le Duc, égarés je ne sais où, n'étaient point encore arrivés. Je mourais d'impatience. Mais ce béjaune de M. de Melun, ayant mis pied à terre et tournant de tous côtés des regards languissants, en attendant sans doute ce carrosse qui lui était si cher, s'en allait cependant de çà, de là, traînant comme un amoureux transi son cheval par la bride. Les chiens hurlaient, les trompes sonnaient: «Rangez-vous donc, monsieur, rangez-vous!» voulus-je crier, voyant que le cerf baissait le front...
Je n'en eus pas le loisir. Sautant d'un bond hors du cercle des chiens, la bête furieuse retomba, les bois en avant, droit sur le Melun, dont le flanc fut ouvert et les intestins répandus comme par magie. Pour moi, bien entendu, je n'allais pas demeurer à contempler cet écervelé en agonie dans un pareil moment. Incontinent, je pousse mes chiens qui reprennent à grands cris la voie, et le cerf, fort heureusement, nous emmène d'une traite à plus d'une demi-lieue de là, pour s'arrêter de nouveau et faire tête à la meute.
Et ce fut alors qu'un flot de cavaliers et de carrosses fit enfin irruption, escortant M. le Duc lequel, tout souriant et chapeau bas, désignait déjà ma prise au gracieux adolescent qui se tenait un peu devant lui, bien droit et beau sur sa selle: le Roi.
Mais il était temps, mon Dieu! Quelques minutes de moins, et l'hallali de Sa Majesté se trouvait gâté par la faute d'un fâcheux qui prenait indécemment les forêts, je pense, pour des salons à rêver, et la chasse du Roi pour une flânerie d'écoliers.
Et j'eus bien du mal encore à empêcher que le bruit de sa mort ne vînt troubler la curée, qu'on donna aux chiens devant Sa Majesté, en grande pompe, comme il convient. Je dus prier M. le Duc qu'il renvoyât d'urgence au château le carrosse où Mademoiselle sa soeur, en apprenant la nouvelle, faillit elle-même trépasser, m'a-t-on dit.
Le cinquième d'août, nous courûmes un daguet portant son refait...
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE
Il y avait peu d'êtres humains qui fussent plus sensibles et plus justes à la fois que Properce-Mathieu Cathelin. Aussi tressa-t-il une guirlande de fleurs champêtres dont il orna pieusement le portrait de Jean-Jacques, le jour que l'on détruisit la Bastille; mais quand d'autre part son Altesse Sérénissime le prince de Condé, donnant trop vite le signal de l'émigration, quitta ses terres en compagnie de tous les siens, Properce-Mathieu Cathelin pleura. Après quoi il ne manqua point, il est vrai, de distribuer les nouvelles cocardes tricolores, que M. de La Fayette venait d'inventer, à tous les marmitons et gâte-sauces de Chantilly, car il lui appartenait d'instruire dans la liberté ce menu peuple en sa qualité de Chef des Cuisines de Son Altesse Sérénissime.
C'était, après la Vénerie, le service le plus considéré dans la maison de Condé que la Bouche, avec tous les officiers qui en dépendaient: Maîtres d'hôtel, Ecuyers tranchants, Panneterie, Echansonnerie, Cuisines, Fruiterie, etc. Ils venaient avant la Chambre et l'Ecurie elle-même, tenant peut-être ce privilège du malheureux Vatel, dont le trépas sublime illustre à jamais les fastes chantillois. Quoi qu'il en fût, Properce-Mathieu Cathelin jouait un rôle fort important au Château, rôle dont sa dignité naturelle augmentait encore le prestige, et qui se vit d'ailleurs confirmé par cette circonstance que, presque tous les officiers et serviteurs de qualité ayant suivi les Condé dans l'exil, il fallait bien qu'en Chantilly quelqu'un commandât à leur place. Or, le Chef des Cuisines, philosophe et patriote, suffit généreusement à cette tâche.
Il ne tarda guère à faire régner dans le domaine un esprit très touchant de mansuétude et d'humanité. Ce furent un jour tous les galvaudeux et pastouraux du pays qui se virent autorisés à s'en venir librement, avec leurs maritornes, fouler les pelouses du parc, y cueillir des fleurs, pêcher les truites des bassins, et danser au son du «Ça ira» sous les ombrages du Hameau. Un autre jour, des vagabonds sans aveu logeaient dans les pavillons galants des jardins, campant au creux des bosquets, et mettant un peu le feu partout pour se mieux chauffer. Ou bien, des Bohémiens envahissaient quelque partie des communs, qu'ils ne quittaient jamais sans emmener force poules, dindons, veaux, vaches, cochons et couvées. Les Ecuries, dont les chevaux avaient presque tous disparu, servaient de lieu d'assemblée aux orateurs chantillois, et les mères d'un tas de jeunes Gracques emplissaient les antichambres du Château lui-même, y ravaudant leurs bas pendant les jours de pluie. Le temps était proche, évidemment, où ces ménagères y feraient aussi porter leurs lits et leurs marmites.
Properce-Mathieu Cathelin, tantôt coiffé d'un bonnet phrygien, tantôt couronné de feuilles de chêne et d'épis de blé, passait en souriant au milieu de ces groupes vertueux, pinçant le menton des commères, échangeant le salut de fraternité avec les hommes, et bénissant d'un geste auguste les galopins qui l'acclamaient.
Lorsqu'il revint de Paris le 16 juillet 1790, après avoir assisté à l'inoubliable fête de la Fédération, notre Cathelin ne se tenait plus d'amour envers son prochain, et bientôt il organisait chaque semaine des banquets agrestes, frugaux et purs dans la Galerie des Batailles, au château. Ne fallait-il donc point faire participer, en ce monde renouvelé, les humbles laboureurs au luxe périmé des grands? N'était-il pas bon de flétrir en commun la corruption des riches, les trahisons des tyrans et la prévoyance de la nature, qui nourrit l'enfant et l'oiseau?... N'importait-il pas encore au bonheur des campagnes que les anciens esclaves affranchis pussent boire librement à l'Egalité, à la Fraternité, et à bien d'autres choses encore? Les princes, en émigrant, n'avaient point emporté leur cave.
Que voulez-vous... il arriva qu'un beau matin Properce-Mathieu Cathelin s'est éveillé d'un lourd sommeil, étendu de son long sur le plancher, au milieu de débris de victuailles, de cristaux brisés, de meubles éventrés, de tableaux déchirés et de plusieurs patriotes qui, épars çà et là, ronflaient de leur mieux. Les braves gens s'étaient grisés comme des suisses, avaient tout cassé, et cuvaient leur vin sans remords.
A ce spectacle, avouons que Properce-Mathieu ressentit certaines craintes. Il se leva péniblement, et d'un pas encore alourdi par l'ivresse, fit une ronde dans les salles voisines: miséricorde! les plus avisés des convives avaient pillé comme des larrons...
Allons! pas de faiblesse... C'est aux promptes résolutions que se reconnaissent les vrais héros. La situation était grave. Il ne fallait rien moins, n'est-ce pas, que sauver l'honneur du peuple?
Properce-Mathieu réveilla les dormeurs à coups de pied et les poussa dehors, encore tout engourdis qu'ils étaient. Puis, il gagna sa chambre, et sévèrement, fiévreusement, se mit à rédiger un mémoire.
Dans la journée, le plus étrange bruit se répandait en Chantilly: on y apprenait avec stupeur, sur le rapport écrit du citoyen Cathelin, que des brigands, suscités par les aristocrates, profitant d'une fête paysanne et familiale donnée au château, s'étaient introduits pendant la nuit dans le palais des ex-tyrans, afin de s'y livrer à toutes sortes de déprédations, dégâts et vols. Ces brigands étaient conduits par des chefs dissimulés au fond d'une voiture close.
«... Quand le désordre a été à son comble et qu'il n'a plus été possible de rien détruire, déclarait en terminant son rapport l'héroïque Cathelin, les brigands se sont retirés en ordre, on ignore la route qu'ils ont prise; mais on ne peut être que fort alarmé sur les désordres qu'il vont commettre. Ils ont à leur tête plusieurs chefs qui se font conduire en cabriolet. C'est avec raison qu'on soupçonne que ces chefs sont des ci-devant seigneurs travestis, qui marchent à la tête de cette troupe de Mandrins qu'ils ont soudoyés, et avec lesquels ils ont déjà dévasté de même plusieurs châteaux dans les autres départements.»
Ce mémoire, qui forme un petit in-8º de quelques pages, fut imprimé à Paris en cette même année 1790. Son titre exact est: _Grand détail du pillage et dévastation du château de Chantilly par une troupe de brigands conduits par plusieurs particuliers en cabriolet_.
Il terrifia toute la contrée, fut répandu par milliers dans la capitale, et servit à tel point la gloire de son auteur que le terrible citoyen Perdrix eut beaucoup de peine à faire guillotiner Properce-Mathieu Cathelin, comme suspect, en 1792.
ROMANTISMES
I
_La Baronne Du Rozier à Mgr. Du Rozier, évêque de Vernon._
Château du Lys, près Chantilly, 20 juillet 1828.
Ah! Monseigneur, c'en est fait, je n'en puis plus! Votre frère impitoyable m'aura trop cruellement délaissée. Comme je vous le mandais hier encore, mon courage est à bout. Prenez pitié de moi, secourez-moi!... Certes, je ne suis pas sans faute; vous m'entendrez, vous me jugerez... Mais si votre charité pouvait deviner ce que c'est que d'attendre, d'attendre, toujours d'attendre!
Sans doute, on me recherche, on me fête; sans doute, on m'attire à Paris, on m'y aura vue à l'Opéra, au bal... mais que le comédien chante, ou que l'on touche seulement un clavecin, et voici mon esprit qui s'échappe vers les forêts vierges ou les déserts immenses... Avoir un époux qui est on ne sait où, en danger de mort peut-être, et dont on ignore tout depuis plus d'un an! Me parle-t-on en quelque niaise romance de rossignol ou d'alouette? Je rêve aussitôt des vautours géants qui, dans le silence des nuits tropicales, effleurent mon Sébaste de leurs grandes ailes. Veut-on m'entretenir de guerres ou de chasses? Je songe aux hordes tatouées, aux animaux monstrueux ameutés sans doute contre le cher pélerin.
Tout ce que j'adorai naguère, je le brûle aujourd'hui. Mon existence n'est plus qu'un long martyre. Et c'est en me flattant du double honneur d'être votre parente, Monseigneur, et de me croire aussi votre amie, que je vous supplie ardemment de me faire admettre au saint repos du cloître. Je veux espérer que votre bonté donnera quelque prompte suite à cette requête désespérée d'une profondément malheureuse, qui se dit aujourd'hui et toujours, Monseigneur, votre très humble
DELPHINE, baronne DU ROZIER.
II
_Le Baron Du Rozier à Mgr. Du Rozier, évêque de Vernon._
Château du Lys, près Chantilly, 9 septembre 1828.
Je le sais, mon cher frère, il peut sembler que je soie fort impertinent envers toi, si ce n'est même que j'aie manqué gravement de révérence en ta personne au meilleur comme au plus indulgent des prélats! Quoi! t'avoir laissé sans nouvelles pendant plus d'un an! M'en être allé aux Iles, aux Indes, au diable, et n'avoir mandé à personne, pas même à toi, que je fusse mort ou vivant... Allons je vais maintenant m'expliquer. Consens d'avance à te montrer infiniment miséricordieux pour un manque d'égards qui n'était point volontaire, et accorde-moi de bon gré, avant de m'entendre, quelque absolution plénière que tu serais contraint par esprit de justice de me donner après. Est-ce dit? A présent je me confesse.
Et tout d'abord, il me faut bien avouer que je ne fus guère aux Indes, non plus que hors de France, non plus même que très loin d'ici. Je me suis seulement tenu caché quinze mois durant en un coin touffu de la Lorraine; j'y ai secrètement couru des lièvres et détruit des loups; j'y ai manié des cartes, combiné des parties d'échecs et suivi des contredanses à la ville voisine, où nul d'entre ces bonnes gens ne me disputa le nom imaginaire de comte Guilleran que j'avais choisi, tandis que mes cheveux teints en roux et des moustaches de demi-solde--le Roi me pardonne!--me rendaient à souhait méconnaissable... Pourquoi? Ah, c'est ici, mon cher frère, que le cas devient peut-être «espagnol», ainsi que l'on dit depuis peu.
Sans doute, l'aventure doit sembler forte, et j'imagine bien qu'elle prêterait quelque sujet de développements déréglés aux forcenés de la nouvelle école, dont je veux espérer que ni messieurs de ton saint clergé, ni même tes chers chanoines ne t'auront encore rabattu les oreilles. En effet, c'est une fureur à la mode aujourd'hui que de tout porter aux plus brutaux excès. Mais la devise d'un goût si pur: «Acta, non verba», que notre valeureux père, actif et silencieux, avait tant accoutumé de répéter, me donne un grand mépris de ces transports déclamatoires autant que sauvages. T'en souvient-il, mon frère, de cet adage? Te souvient-il aussi de ce glorieux et infortuné Toussaint-Louverture, nègre sublime dont le capitaine de frégate Du Rozier, qui l'avait ramené prisonnier en France, ne cessait de nous vanter l'énergie, la vie héroïque et la fin malheureuse? «Acta non verba!...» Ma foi, bien qu'en une circonstance assurément chétive au regard de Dieu, mais cependant de quelque éclat au mien, j'ai tâché de suivre pieusement ce beau précepte. Et que les poètes du récent ton m'accusent à leur aise d'une cruauté «féodale», je me porte du moins garant que tu m'approuveras: tu souffriras que ma conscience s'en tienne là.
Je conterai le fait tout uniment à cette heure. Mme Du Rozier, mon épouse, donne, hélas, dans les idées des jeunes gens extravagants, et ceci aura causé... l'accident. Le 5 juin de la dernière année, j'arrivai de mon voyage habituel en Poitou une semaine plus tôt que je ne l'avais décidé. Je quittai au crépuscule Paris, où je laissai mes porte-manteaux et mon équipage de poste, las à l'excès, et m'acheminai incontinent vers Chantilly dans un cabriolet, au trot gaillard d'un assez bon cheval. Il faisait un plaisant clair de lune, et tout allait bien, quand presque sur la lisière de la forêt, notre grison se déferre, et voici le cocher qui refuse d'avancer plus loin, disait qu'il blessera son unique cheval, dont j'avais pu apprécier le mérite et qui était toute sa fortune. Bah! le feuillage scintillant sous la clarté blanche et les chemins luisant comme au plein jour, je résolus de traverser les bois à pied. J'étais armé de pistolets, les bandits d'ailleurs ne se montraient guère en ce pays fort surveillé par les gardes-chasse, et je n'avais à parcourir ainsi qu'une lieue et demie au plus. Le gîte et le souper m'en sembleraient meilleurs. Je pris donc mon parti sous la forêt familière: en route!
Mais... était-ce un enchantement de la lune? En descendant vers l'étang de la Reine Blanche, les sons successifs d'une harpe me parurent naître peu à peu et frapper l'air en cadence, tandis qu'une voix s'élevait dans la nuit, une voix... Je m'approche plus doucement, le coeur serré par une émotion singulière. Le chant se précise, je me coule, je me glisse à demi courbé jusqu'à ce que, découvrant enfin dans son entier la surface de l'eau, je m'arrête brusquement, presque étourdi de surprise et de colère. Peuh! je crois aujourd'hui, n'eût été un sot amour-propre, que ce spectacle méritait plutôt qu'on en rît. Juges-en, Monseigneur: une barque flottait mollement au milieu du lac argenté, suivie par un petit cygne que la gourmandise sans doute poussait par là; dans la nacelle, Mme Du Rozier, ma femme, revêtue d'un long shall et coiffée à ravir de quelques plumes, à ce qu'il me sembla, tenait entre ses genoux sa harpe et chantait, cependant qu'une main sur les rames et l'autre à son menton, un jeune dandy pensif l'écoutait. Sur la rive prochaine, au pavillon gothique de la Reine Blanche, une fenêtre s'ouvrait, doucement éclairée, par laquelle il me parut bien apercevoir qu'une silhouette de serviteur passait et repassait, préparant quelque souper, je pense...
Et bien, j'avoue, mon frère, qu'au lieu de rire devant une scène aussi ridicule, l'indignation me prit à la gorge au contraire; et j'allais me montrer, certes, quand, le chant s'étant tu, le dandy agita ses mains blanches, souleva lentement les rames, et poussa l'esquif au bord. Je les vis descendre, emmenant la harpe, puis entrer au pavillon. Ah! c'en fut trop, je ne pus tolérer cela!
Mais c'est ici que l'_Acta non verba_ me revint en tête. «Tout beau, me disais-je, ta femme te trompe, tu n'en saurais douter. Une bonne épouse ne s'en va pas ainsi chanter des romances à la lune sur un étang, puis boire du thé ou prendre des glaces en tête à tête dans un boudoir gothique. Tu l'as donc perdue: il s'agit de la reconquérir, si tu l'aimes...» Son complice, je l'avais aisément reconnu: c'était un fat qui nous venait parfois de Paris, tout éperdu des sottises du jour et vêtu d'un pourpoint sous sa redingote, l'oeil fatal et le front tourmenté; il se faisait appeler le vicomte Odet de Dunois; je ne pouvais le prendre au sérieux. Avais-je si tort?
Bref, je m'avançai vers le petit castel de la Reine Blanche, j'en ouvris délibérément la porte, et sans plus m'arrêter au «Ciel! Monsieur!...» que poussa dans l'antichambre le domestique, qu'aux «Mon Dieu! par l'Enfer!!» dont je fus accueilli au salon, je baisai froidement la main de ma femme, saluai des doigts le Dunois bouleversé, pris une chaise, me mis à table, et ayant demandé un couvert, commençai, tout en mangeant, le discours suivant, d'une voix qui, je le jure, tremblait à peine un peu:
«--Excusez-moi, ma chère Delphine, d'être venu sans invitation. Mais ce que j'ai à vous dire ne saurait être différé: je pars pour faire le tour du monde... Oui, je pars cette nuit même, tout à l'heure... Que cette décision ne vous surprenne point: vous savez que mon enfance fut bercée au récit des courses marines et des expéditions lointaines. Il me semble d'autre part que vous supporterez mon absence d'une façon très... pittoresque. Et il est indispensable aussi que je m'en aille, voyez-vous, pour oublier certains chagrins dont je vous laisse l'unique souci de deviner toute l'amertume et l'étendue.»
Là-dessus, l'abandonnant presque évanouie aux mains de son vicomte, je bus un dernier coup de vin des îles, sortis du pavillon, et prenant la propre voiture qui les avait amenés, me fis conduire à toute poste jusqu'à Paris. Trois jours après, j'étais ostensiblement à Boulogne, puis en Angleterre, d'où je faisais tenir un unique message à Delphine--et d'où je revins à petites journées, en grand mystère, me terrer en Lorraine.
J'ai compté sur l'absence pour me rendre tout le prestige que j'avais perdu, et ma prévision fut juste: car l'épouse que j'ai retrouvée se meurt de passion pour moi. Hélas! je ne l'aime plus. Mais ceci n'a rien à faire ici. Envoie-moi seulement, Monseigneur, quelque affectueuse bénédiction, et tiens quitte de toute autre confidence ton frère respectueux
SÉBASTE DU ROZIER.
III
_Le Vicomte Odet de Dunois à Mgr Du Rozier, évêque de Vernon._
Paris, le 12 septembre 1828.
Monseigneur,
Au temps sublime où l'Eglise dirigeait en souveraine le laboureur et le croisé, l'Empereur et le valet d'armée, le barde divin et l'humble clerc, le lépreux dans son bouge et la châtelaine en son burg, nulle autre justice ne semblait plus haute que le saint tribunal de l'évêque. Il n'y avait pas de cause qu'alors on n'osât lui soumettre, ni de cas où la décision d'un tel juge ne fût acceptée sans appel. Qu'est-ce que le temps? Un pendule affolé qui va et revient. Ce qui a été sera. Comme aux jours les plus fervents du grand moyen-âge, je me jette à vos pieds, et viens traduire devant votre justice le baron Stéphane Du Rozier, votre frère, que j'accuse hautement d'abominable dureté, d'insulte à une femme, et d'abus.
Mon crime est grand. Je le proclamerai. Mon amour fut immense. Je le chanterai. Je conçus une passion sacrilège pour la baronne Du Rozier. Sans doute l'Eglise n'a-t-elle pas assez de foudres et d'excommunications pour les adultères! Mais la Providence sait discerner la paillette d'or dans l'immondice, et l'unique diamant parmi les cailloux du désert. Delphine m'aima: nous étions damnés! Nous fussions devenus peut-être des repentis.
Mais l'homme qui avait sur l'autel juré d'associer sa vie à l'ange dont il devint l'époux, l'homme qui devait être son protecteur ici-bas et son père spirituel, comment remplit-il sa mission? La préserva-t-il d'une erreur maudite et adorée, demeura-t-il à son côté, daigna-t-il seulement pleurer l'enfant prodigue? Ah, par Satan! rien de cela: il partit!
Il partit! Il mit des océans, des ciels et des montagnes entre la malheureuse et lui. Il me fallut assister, impuissant, à des intimes tortures, à des tourments quotidiens qui, minute par minute, semaine par semaine, devenaient plus poignants. Quelque étroite que soit la porte céleste, Delphine y peut passer! Ce n'étaient, parmi ses larmes, que de continuelles et infernales questions: «Hélas, en ce moment, que fait-il? A-t-il péri en ces affreux climats? En mourant, m'a-t-il pardonné?» Recevez en votre absolution, Monseigneur, la palpitante convertie!
Cependant le monstre est revenu, tout animé d'un hideux sourire. Il a repris sa proie exténuée, fascinée. Que devais-je faire? Le provoquer, le tuer? Non pas!
Comme aux époques de foi profonde, Monseigneur, je cite seulement à comparaître devant vous un homme convaincu d'avoir abandonné, puis torturé par son absence l'épouse qu'il avait choisie, de l'avoir offensée douloureusement, et de s'être rendu coupable du plus atroce abus, dans une circonstance tragique, en partant avec mépris pour je ne sais quel insolent voyage. Ce sont là des moeurs de roué, de classique et de polisson. Cela n'a plus cours aujourd'hui.
Dans l'attente, Monseigneur, de la réponse que vous daignerez m'accorder, je vous prie de recevoir mon hommage déférent, obéissant et tristement fidèle.
Vicomte ODET DE DUNOIS.
IV
_Mgr Du Rozier à son secrétaire particulier, l'abbé O. D._
(Au crayon)
Veuillez donc, monsieur l'abbé, signaler à la vigilance de M. le chef de police un certain vicomte Odet de Dunois, parisien, qui à mon avis est fou. Une enquête paraîtrait urgente, et je tiens un document de quelque prix à la disposition des intéressés.
CHARLES, évêque de Vernon.
LE PREMIER ENTRAINEUR ANGLAIS