Part 4
Solange et Herminie! Ces deux noms sonnent avec une douceur telle parmi le charivari et la mascarade des noms de théâtre contemporains qu'on se complaît amoureusement rien qu'à les écrire. Et n'éprouve-t-on pas à les voir imprimés dans les compte rendus de premières ou les «soirées parisiennes», l'impression troublante qu'on a rencontré par hasard deux brebis pêle-mêle avec des vilaines bêtes, ou deux oiseaux des îles à la basse-cour? Tant la vertu nous touche en certains cas, c'est-à-dire quand on pourrait si bien s'en passer, quand on n'y comprend rien, quand elle est du luxe! Ni Solange, ni Herminie n'avaient en effet d'amant. On ne leur en attribuait même pas. Chacune d'elles vivait bien sage et modeste dans son logis, la plus châtaine au numéro 20, la plus blonde au numéro 22 de la même rue. Aucun directeur de théâtre n'eût manqué de coeur au point de les engager séparément. Même en jouant la comédie, elles voisinaient de loge à loge pendant les entr'actes, et quiconque en voulait conter à l'une, devait aussi courtiser l'autre, ou se taire. Si bien que dans les deux cas, il en était pour ses frais. On ne l'osait croire, mais on les disait un peu collet-monté, un peu bégueules enfin.
Qu'importe! Elles étaient si aimables, si agaçantes avec cette légendaire pureté, ces yeux candides et ces bouches mystérieuses! On en eût auprès d'elles vieilli de dépit.
Rémy La Nérissaie pourtant s'avisa d'un bon tour et parvint, lui, à les pousser dans une affaire dont on jasa, et que je vais vous dire. C'était du temps que ce joli fourbe achevait de disperser les dernières bribes d'une fortune ancienne, quelques mois avant cette querelle de cercle à la suite de quoi il dut quitter Paris. Son parrain, qui faisait courir et possédait une maison à Chantilly, l'invitait chaque année à y venir passer huit jours au coeur de l'été. Or notre Rémy avait, comme Solange et Herminie, la permission de se promener seul dans le parc. Il connaissait les deux jeunes femmes. Il adorait l'aventure. Il mentait finement et avec beaucoup de goût.
«--Etes-vous donc, dit-il à Solange, certaine à ce point de la vertu d'Herminie?
--Mais... mais oui. Pourquoi pas?
--Parce que toutes les femmes, même les plus pures, doivent être suspectées.
--Allons donc! je réponds bien de mon amie.
--Moi pas.
--Mon cher, quand on affirme ainsi, et qu'on n'est ni mal élevé, ni sot, il faut prouver.
--Je ne demande pas mieux... Faisons la preuve.
--Faisons? Qu'est-ce que cela veut dire?
--Qu'il est nécessaire pour cela que vous m'aidiez...»
Ce colloque avait lieu un jour qu'Herminie s'était dévouée charitablement à des parents de province. La malheureuse promenait une théorie de cousins et de cousines au château, tandis que Solange et ce roué de Rémy décidaient ainsi de son sort.
On pourrait cependant s'étonner que celui-ci se fût permis de tenir des propos si libres, touchant Herminie, devant Solange. Mais cet hypocrite vous avait une telle manière de baisser les yeux, il savait mettre tant de douceur dans sa voix, dans ses gestes, qu'on lui pardonnait, qu'on le laissait aller, aller... On n'en prenait pas d'ombrage: à la moindre résistance, il cédait; pour la moindre des choses, il rusait. Finalement, on faisait tout ce qu'il voulait.
Et puis l'heure et le lieu, en vérité, favorisaient les entreprises: Rémy et Solange s'étant joints par fortune au bout de la plus longue allée du parc, sous la feuillée, en pleine solitude, en plein silence, exposés à tous les dangers des parfums et de la tiédeur d'août:
«--Il n'y a qu'une seule tentation, ma petite Solange, poursuivit Rémy, à laquelle un coeur ne résiste point. Par curiosité, pour nous distraire, pour... l'amour de l'art, si vous voulez, ne souffrirez-vous pas que je la tente sur Herminie? Vous n'auriez qu'à trouver quelque prétexte, qu'à vous absenter et passer la journée d'après-demain, par exemple, à Paris. Puis vous me permettrez d'apprendre à votre soeur élue, ce jour-là, que vous n'avez pas toujours été franche avec elle, qu'il y a du nouveau, que vous l'avez trompée, que vous avez failli...
--Oh non, pas cela!
--Failli aux devoirs de l'amitié, d'une scrupuleuse amitié, voilà tout ce que je voulais dire, Solange.
--Comment aurais-je donc fait, selon vous?
--Eh bien, vous aurez pris une ou deux fois, je suppose, un autre... confident intime, un remplaçant. M'entendez-vous bien? Et voyez-vous quelque obstacle à ce que ce trouble-tendresse soit tout bonnement moi? Je me propose, vous savez, parce que cela s'arrange mieux ainsi, parce que je me trouve là, enfin. Cela ne signifie rien, n'est-ce pas, puisque nous jouons?
--Mais Herminie en souffrira, elle sera jalouse...
--Voilà, c'est ce qu'il faut. Car je prétends, moi, que la jalousie aidant, elle commettra par dépit quelque sottise, quelque péché, quelque erreur au moins.
--Allons donc! jamais de la vie.
--Tenons-nous le pari?»
C'est dans des conditions identiques, à la suite également d'un défi, au même bourdonnement d'abeilles ironiques et selon les conseils non moins perfides d'un beau jardin en fleurs, qu'une autre Solange en paradis terrestre céda, ne put se garder de méfaire, et cueillit.
«Ma foi, fit Solange, c'est mal peut-être, mais je consens. Tentez à votre guise, nous verrons bien.»
*
* *
Trois jours après cet entretien mémorable, Solange et Herminie regardaient agoniser le jour, assises devant un bassin rond. Tout le parc, à l'approche du soir, avait grandi, et le miroir d'eau qu'elles contemplaient passait doucement du rose au bleu. A peine si les voix des deux amies troublaient le crépuscule.
«--Mais comment, soupirait Solange, oui, comment a-t-il pu t'enjôler à ce point? Ce n'est pourtant qu'un fat comme les autres, va, ma pauvre chérie... Que t'a-t-il dit, que t'a-t-il fait?
--Il m'a dit que les hommes étaient des rustres et ne nous valaient pas; que le plus délicat en arrivait bien vite à montrer le fond de brusquerie, d'égoïsme et de tyrannie par quoi il se distinguait mal du plus grossier...
--Alors?... Je ne te comprends pas, non, vraiment, Herminie.
--Ah, alors... Il m'a étourdie, que veux-tu, et comme environnée. Il m'a spirituellement caressée, sans malice d'abord, et puis un peu plus, un peu plus encore... Il y a un certain tact en cela, n'est-ce pas, un doigté. On l'a ou on ne l'a pas. Il l'a. C'est tout.
--Absolument tout?
--Eh bien, non. Puisque tu m'y forces, il m'a dit... Mais je ne l'ai pas cru.
--Allons, quoi. Raconte son mensonge.
--Il m'a dit... que tu l'avais encouragé à te courtiser, depuis longtemps, en te cachant de moi... Oh! cela m'a fait tant de peine!
--Herminie, écoute bien. Rien de tout cela n'est vrai, tu m'entends. Je te le jure. Je lui avais seulement permis de faire ce conte pour voir ce que ça donnerait, là, et pour t'éprouver. C'était fou. Je le regrette. Tu m'en veux, hein, maintenant, tu me détestes?»
Herminie venait en effet de se taire, vexée. Ah, on s'était moqué d'elle?
Mais le soir tombait décidément, et tout le feuillage accueillait la nuit prochaine avec un recueillement voluptueux.
«--Peuh, je ne t'en veux pas, répondit-elle méchamment. C'était de bonne guerre, et tu vois que je méritais la leçon. Seulement, veux-tu recevoir un aveu tout nu? Eh bien, Rémy n'avait même pas besoin de recourir à tant de précautions... En un mot comme en cent, ma chère, c'est un maître.
--Comment cela?
--Il faut qu'on lui cède, je te le répète, il a le secret, la manière, le doigté. On ne peut s'en défendre.
--Tu l'aimes?
--Non. Mais hier, je ne l'aurais, ma foi, prêté à personne.»
Et Solange, là-dessus, de se mordre à son tour les lèvres et de n'ajouter mot.
Aussi bien, n'osait-on plus mêler même un soupir humain au calme du parc. Le miroir d'eau apparaissait comme une glace immaculée, couverte seulement d'une poussière d'insectes. Soudain, une petite boule, une houppe d'ouate venue on ne sait d'où tomba sur cette glace, ne la brisa point, mais l'effleura, puis disparut: quelque oiseau du soir enlevant une mouche.
Les deux amies se levèrent, et rentrèrent au logis. Il était temps. La nuit régnait.
*
* *
On prévoit le dénouement, j'imagine. Car il était bien impossible que Rémy ne reçût pas dès le lendemain un rendez-vous de Solange, auquel il se rendit furtivement. C'était sous l'une des charmilles lointaines du pays. Prouver là tout son mérite lui fut aisé, tant on s'y prêta de bonne grâce.
Après quoi, dame! Solange s'en fut rire au nez d'Herminie, bien entendu. Et tel fut le dernier succès connu de Rémy La Nérissaie. Il devait peu après gagner la province. On ne sait ce qu'il est devenu.
CONTES DE LA PELOUSE
_A Charley Fabens._
UNE RANCUNE
Cette brute de sanglier nous avait conduits vite et loin. Après vingt kilomètres presque en ligne directe, nous galopions moins légèrement, au retour que fit la bête, et comme nous n'entendions plus de bien-allé, mon camarade Maxime et moi, nous nous arrêtâmes quelques instants en un carrefour, pour mieux écouter, et pour souffler.
Or, un groom se trouvait là, menant un cheval recouvert entièrement d'une housse orangée, sur laquelle s'allongeait avec noblesse un svelte chiffre blanc. Et au même moment un galop ayant retenti derrière nous, le groom jetait bas précipitamment la couverture, et n'avait que le temps de tenir l'étrier à un grand diable de cavalier dont nous admirâmes la prestesse à changer de monture, puis à repartir droit devant lui, à belles et longues foulées.
--Qui est-ce? fit Maxime surpris.
--C'est M. Gilbert Courtehaie, le célèbre éleveur. Il possédait lui-même récemment un vautrait en Lorraine, je crois.
--Comment?... Tu dis bien, M. Gilbert...
--Courtehaie, oui. Tu le connais?
--Je le connais.
Et Maxime se tut. Je savais par expérience qu'il était incapable de rien ajouter de plus jusqu'à ce que l'on eût sonné l'hallali, tué la bête et fait la curée. Ici principalement, en forêt de Chantilly, où il venait chasser pour la première fois, il ne fallait pas songer à le distraire une seule minute. Je n'insistai donc point. Et ce ne fut qu'en rentrant, après les dernières fanfares, après avoir revu plusieurs fois l'éleveur Courtehaie, après avoir considéré de nouveau ses chevaux splendides, observé son air à la fois calme, obstiné, sévère et doux, que je me risquai à demander:
--Donc, tu le connais, M. Courtehaie? Et d'où cela? Fréquenterais-tu les courses, à présent? Je croyais que tu n'y allais jamais!
--Oh! ce n'est point là, en effet, que j'ai pour la première fois entendu son nom, mais bien loin de Paris, et même de Chantilly...
Le soir allait venir. Déjà l'ombre naissait dans les broussailles et tombait des hautes branches. Fut-ce le solennel crépuscule d'hiver, fut-ce le silence des futaies, fut-ce la voix même de mon camarade Maxime, devenu tout à coup singulièrement grave, qui me fit paraître presque tragique ce simple récit?
--J'avais été convoqué au fin fond de la Lorraine, me dit-il, dans un régiment de cavalerie, pour mes vingt-huit jours. C'était au mois d'août. Bien. Arrive l'Assomption: quarante-huit heures de congé. Que faire? Rentrer dans Paris brûlant au coeur de l'été? Ma foi non. Un officier de qui j'étais connu voulait bien me prêter l'un de ses chevaux, une excellente et robuste jument de route: me voilà donc parti à travers le pays. J'avais tracé sur le papier un itinéraire, et fait envoyer une valise en un bourg où je comptais coucher.
Tout alla bien le matin que je quittai ma ville de garnison, au tout petit trot. Des fermes heureuses, des villages en fête, des paysans endimanchés, les cabarets remplis et bruyants sur mon chemin, je croyais errer à travers une immense kermesse. Mais bientôt j'entrai dans une forêt profonde, et tout changeait; je n'y avais pas chevauché depuis vingt minutes que trois gardes-chasse déjà m'y avaient considéré d'un oeil soupçonneux, et lorsque j'eus après cela franchi par jeu un méchant fossé, un quatrième ne tardait pas à me demander de quel droit je venais ainsi de pénétrer sans permission sur les terres de M. Courtehaie.
Je lui répondis:
--J'ignorais. Je vais à X... N'est-ce point la route directe?
--Sans doute. Mais il vous faut traverser tout notre domaine. Si vous étiez du pays, je vous dresserais procès-verbal. Cependant, je vois à qui j'ai affaire. Je vais vous donner un laisser passer.
Et il me remit un petit carton. Un laisser-passer! Dans une forêt! J'en compris vite l'utilité d'ailleurs: il y avait des gardes partout. Chacun d'eux venait à moi, vérifiait mon carton.
--Suis-je toujours, demandai-je, chez M. Courtehaie?
--Oui, monsieur.
Et plus loin, étant sorti du bois pour m'aventurer à travers des terres incultes, des herbages déserts, des solitudes:
--Ces prairies, ces jachères, seraient-elles toujours à M. Courtehaie?
--Sans doute.
--Et cette route de sable à perte de vue?
--Egalement.
Je songeais au marquis de Carabas.
Cependant, quelle tristesse, quelle désolation! Pas un paysan, pas le moindre bétail, personne. Rien que les gardes. L'herbe était puissante, le terrain défoncé, les sentes recouvertes, les chemins barrés par des troncs d'arbres chus. J'arrivai devant un ancien pavillon, au bord d'une allée; il n'avait plus ni vitres, ni toit. A deux cents mètres de là, de vastes ruines s'étendaient, des poutres tombées les unes par dessus les autres, parmi lesquelles bondirent des centaines de lapins.
Non loin de ces décombres enfin, effrayant et isolé, le château s'élevait. Le château! Un grand épouvantail, veux-je dire, un refuge à hiboux, sans portes ni fenêtres, aux escaliers arrachés, aux murailles effondrées par endroits...
Le soir seulement, au bourg de X..., où je dînai, j'eus le mot de l'énigme.
--Ah! monsieur, me dit l'aubergiste, c'est une catastrophe pour le pays. Mais, que voulez-vous, on l'a tant embêté, ce pauvre M. Courtehaie! Paysans, petits propriétaires, gardes champêtres, fonctionnaires, députés, tout le monde lui reprochait sa richesse. Il était un assez bon bougre, pourtant; lorsqu'il gagna le derby, voilà six ans, il distribua plus de quarante mille francs dans nos communes. Mais il n'y a pas de grandes fortunes par ici; ce boïard qui galopait à travers ses deux ou trois forêts de chasse, qui mettait ses poulinières au pré sur des pelouses où tant de vaches se fussent engraissées à l'aise, qui avait fait tracer, draîner et sabler une lieue en ligne droite pour entraîner ses chevaux, ce potentat les rendit tous enragés d'envie, que diable! Ce fut la guerre générale contre lui. Dès qu'un de ses sangliers paraissait à la lisière des forêts, pan! il était tiré comme un simple lièvre. La dernière fois que l'équipage à tunique orangée découpla, un fermier coucha en joue l'un des piqueurs; celui-ci dégaîna... Bref, un beau matin, et malgré les centaines de mille francs dépensés en terrassements et en constructions, M. Courtehaie est parti brusquement d'ici; en moins de huit jours tous ses meubles furent expédiés je ne sais où, ses portes et fenêtres descellées et enlevées, ses écuries jetées bas, sa meute vendue, ses chevaux de course transportés ailleurs...
Depuis ce temps il s'obstine, par vengeance, à ne vouloir rien céder de son domaine en friche, et se borne à y entretenir un régiment de gardes occupés uniquement à dresser des procès-verbaux et à guerroyer contre les braconniers. Ses terres forment comme un cadavre énorme, une gigantesque charogne au milieu des champs. Ses forêts de chasse n'ont plus été louées. Un hameau forestier a cessé de vivre. Deux villages riverains ont perdu un tiers de leurs habitants. C'est un malheur public. M. Gilbert Courtehaie, tout seul, boycotte plusieurs communes de Lorraine. Il se ruine peut-être, mais peu lui en chaut...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Lorsque je croisai à la chasse suivante le terrible éleveur, je le saluai très respectueusement, en vérité. Je ne saurais m'empêcher de rendre les plus grands honneurs aux entêtés qui nourrissent de sérieuses, de longues, de divines rancunes.
UN FAMEUX DOPING
Ce fut la veille même du raid que l'illustre vétérinaire chantillois Choudens se sépara de son aide, M. Gustave. Celui-ci était indigné des lettres que, depuis huit jours, son terrible maître ne cessait d'adresser aux gazettes: «Je m'engage formellement, lisait-on dans la dernière et la plus impudente, à faire arriver n'importe quel cheval, grâce au doping dont je tiens le secret...»
M. Gustave avait brandi furieusement cette feuille publique, et s'était écrié: «Enfin, monsieur, vous ne songez pourtant pas, je suppose, à l'appliquer, ce doping! C'est de la folie, permettez-moi de vous le dire.»
La scène ne dura pas longtemps. M. Gustave se heurta contre la volonté sans pareille de l'inventeur Choudens, qui déclara sèchement que la dose serait encore doublée si bon lui semblait; qu'au surplus, les aides-vétérinaires sortaient chaque année d'Alfort par dizaines, et que M. Gustave eût à se retirer sur le champ: il serait remplacé dans quarante-huit heures.
Toutefois, le maître Choudens partit seul de Chantilly le lendemain, et gagna Paris seul encore, puis le contrôle de la première étape, Rouen.
Il avait refusé de prendre officiellement part aux délibérations du jury, mais en amateur, en curieux, toujours énigmatique et froid, il examinait les bêtes et ne soufflait mot.
Or, la réserve singulière de M. Choudens devant les plus belles bêtes, celles qui étaient parvenues à Rouen dans le meilleur état de fraîcheur et de santé, inquiétait fort les propriétaires. Ce grand vieillard, avec ses yeux jaunes et sa bouche pincée, cet oracle redouté de tous les maquignons de France, cet omnipotent Choudens répandait la terreur parmi les moins timides concurrents du raid.
«--Enfin, M. Choudens, lui disait-on, ma jument est magnifique de condition, voyez-la donc...
--Sans doute.
--Je crois que j'ai une bonne chance... n'est-ce pas?
--Peut-être.»
Il ne parut se réveiller un peu que devant deux chevaux, _Brin d'Amour_, au lieutenant Flotte, et _Helléniste_, au capitaine de Roy, deux animaux qui cependant faillirent être disqualifiés pour la seconde épreuve, tant ils étaient arrivés las, essoufflés et piteux. Mais M. Choudens les considéra longuement, dans tous les sens, inspecta leurs yeux, calcula leurs pulsations, écouta leurs flancs:
«--Messieurs, fit-il aux deux cavaliers, vos chevaux m'intéressent beaucoup. Je vous suivrai très attentivement.»
Mais quoi? M. Choudens avait-il donc lancé quelque sort aux pauvres bêtes? Ces paroles bienveillantes contenaient-elles un sens néfaste? L'aube du lendemain naissait à peine que le capitaine et le lieutenant frappaient à sa porte:
«--Les chevaux ne vont guère, M. Choudens...»
Et, en effet, amenés au lieu du départ, ils montraient un poil terne, des jambes raides, l'oeil morne. Choudens se frottait les mains. Le lieutenant Flotte, désespéré, finit par risquer timidement:
«--Enfin, M. Choudens, ces annonces que vous avez faites... ce doping... Nous serions prêts, le capitaine et moi, à laisser tenter l'expérience. _Brin d'Amour_ n'est pas brillant, à mon sens, et _Helléniste_ ne se présente, il me semble, pas beaucoup mieux...
--Nous verrons, nous verrons, répondit le vétérinaire. Laissez-moi bien réfléchir.»
Lorsqu'enfin MM. Flotte et de Roy s'apprêtèrent à se mettre en selle, l'étrange bonhomme s'approcha d'eux, et, à voix basse: «Je suis décidé, fit-il. J'userai du doping en votre faveur, quand le moment en sera venu. Mais à la condition formelle que vous vous en remettiez absolument à moi du soin de régler votre allure. Vous y engagez-vous?
--Accepté.
--Vous partirez donc au triple galop, et vous conserverez ce train tant que ce sera possible.
--Mais...
--C'est à prendre ou à laisser.»
Bah! l'infortuné _Brin d'Amour_ et le piteux _Helléniste_ étaient, comme on dit, fichus, n'est-ce pas? Ils n'arriveraient point dans les premiers, sans l'ombre d'un doute. Alors, pourquoi les ménager? Autant les confier à ce vieux maniaque.
Aussi, dès qu'on donna le signal au troisième groupe, dont faisaient partie les concurrents Flotte et de Roy, ceux-ci s'élancèrent-ils bride abattue pour la plus grande stupeur de leurs rivaux, qui supputaient sagement, eux, les 58 kilomètres à parcourir, l'arrivée se trouvant à Dieppe.
Cependant, Choudens poursuivait ses deux champions en automobile.
«--Plus vite... plus vite, ordonnait-il de temps à autre. Ne faiblissez pas... Vous perdez beaucoup de train, monsieur... Au galop, la côte, au galop...»
Le premier groupe et le second furent semés en un instant. On n'entendait plus sur la route que le double bruit des cavaliers et le souffle court de l'automobile. Après quelque temps, toutefois, de cette course furieuse, _Brin d'Amour_, qui n'avançait plus depuis quelques minutes qu'à toutes petites foulées mélangées d'un trot misérable, s'arrêta presque court et se coucha: «Relevez-le!» cria Choudens. Et la bête, presque aussitôt, de se redresser sous le bâton, en effet; mais un quart d'heure ensuite, c'était _Helléniste_ qui se laissait aller par terre.
Cette fois, l'implacable vétérinaire descendit de sa voiture, et, son examen rapidement fait: «M. de Roy, prononça-t-il, arrêtez-vous. Laissez reposer votre cheval et finissez le parcours au pas. Vous avez le temps.
--Mais le doping?
--Non.
--Pourtant, l'animal est à bout, vous le voyez bien, il agonise!
--Non, vous dis-je. Il respire. C'est encore trop.»
Puis, sur ces paroles incompréhensibles, laissant le capitaine abasourdi, notre Choudens regagna en deux bonds son auto, et le voilà parti sur la trace du lieutenant Flotte.
Hélas, dans quel état le malheureux _Brin d'Amour_, tremblant, hors d'haleine, l'oeil injecté de sang, les muscles comme ossifiés, avec quelle peine il trottinait maintenant le long de la pénible route! Son cavalier ayant mis pied à terre, courait au pas gymnastique à côté de lui. Le cheval s'arrête; il va tomber. Non! Encore un effort, encore un sursaut... Il retombe. Ah, cette fois, c'est fini: une convulsion, deux frissons... «Il est mort!» s'écria le lieutenant. Mais Choudens souriait avec dédain. Et ce fut alors qu'il tira de sa trousse la petite seringue où se trouvait son mystérieux et effroyable mélange de caféine, de strychnine, d'éther et de kola, alors seulement qu'il fit l'injection...
Quand, moins de vingt minutes après, on vit arriver seul, à Dieppe, et précédant de bien loin tous les autres, le cheval _Brin d'Amour_, monté par le lieutenant Flotte, et triomphalement escorté par le radieux Choudens, les bravos ne s'arrêtèrent plus. On acclamait, on voulait porter en triomphe la monture, le manager et le cavalier.
Un accident vint pourtant gâter ce beau succès: tout à coup, _Brin d'Amour_ s'effondra comme une masse et--circonstance bizarre--son corps entra immédiatement en décomposition.
«--Parbleu, avouait plus tard M. Choudens à son disciple Gustave, lequel, repentant et dompté, venait de rentrer en grâce, parbleu! ce n'est pas étonnant. Le cheval était mort depuis une demi-heure. Tu comprends, ce doping-là est trop énergique, trop violent: il ne faut pas l'appliquer aux animaux vivants, il les tuerait. On ne peut le donner qu'aux morts...»
CACOUA
Mon cheval trottait haut, régulièrement, infatigablement. J'étais en selle depuis déjà longtemps, j'allais, j'allais...
Bah! j'avais rencontré par mégarde, la veille, à Paris, ma belle amie en flagrant délit de trahison. Mais quoi! cela n'arrive-t-il pas à chaque instant, et à tout le monde?
Et puis, au diable cela! c'était plutôt l'orage qui me serrait le coeur. Quand je débouchai sur la bruyère désolée, quand j'eus gravi la Butte-aux-Gendarmes, je levai la tête en frissonnant. Le ciel descendait sur la terre. On étouffait.
Partout, sous les nuages de plomb, les champs pâlissaient. Les sombres cimes d'Ermenonville ressemblaient à l'Enfer: «Laissez toute espérance, vous qui entrez!» Ma foi, je tournai bride et revins à travers la plaine.