Part 2
La composition d'une telle lettre exigeait les plus grandes réflexions. Armand s'y appliqua longtemps. Après avoir tâché de se montrer affectueux, voluptueux, câlin, spirituel même, il se résolut aux pires excès de lyrisme, de douleur et de passion. Il affirma sans hésiter qu'il allait se tuer. Bien lui en prit du reste, car nos jolies amies se servent, comme nous, d'un langage épuisé par plusieurs siècles d'éloquence et de littérature: il faut que nous leur parlions comme des fous à des folles pour qu'elles nous croient. Et telle qui a déclaré dans l'après-midi à sa couturière que cette jupe allait «ignoblement mal», et que ce corsage «hideux» faisait des plis «atroces», ne va pas naturellement s'en remettre à la foi d'un amant qui lui murmure avec simplicité: «Je vous aime, mon cher souci.» Non, c'est: «Je ne dors plus, je ne mange plus, je brûle d'un désir torturant, et me meurs de tendresse autant que de jalousie», qu'on doit dire. Alors seulement une femme commence à réfléchir, et si vous avez le courage de continuer sur ce ton six mois au maximum, ou une heure au minimum, c'en est fait d'elle.
C'en fut ainsi fait d'Adeline. Elle lut la lettre d'Armand, et prit le train pour Fontainebleau.
IV
A deux mois de là, le capitaine Blondel s'entretenait fort vivement avec le lieutenant Torigny-Vincent au sujet des soldats d'Oinèche et de Lorizon, dont les excès scandalisaient la ville. M. Blondel, tout récemment promu capitaine, était dans le feu d'un nouveau zèle. Quant à Torigny-Vincent, il tolérait mal qu'Adeline Demain troublât l'ordre établi en visitant deux blanc-becs, plutôt qu'un lieutenant, par exemple.
«--Et d'abord, faisait le capitaine, qui vient-elle voir, cette femme, Lorizon ou d'Oinèche? On n'en sait rien. C'est ridicule. Si je refuse à ces godelureaux des permissions pour Paris, c'est nous exposer à les rencontrer avec leur demoiselle toute la journée du dimanche, en forêt ou dans la ville! Si je leur en accorde et si je les fais conduire à la gare, ils descendent à Melun et reviennent par le plus court chemin. Il faut faire cesser cela, Torigny, il le faut!
--Je suis bien de votre avis, mon capitaine, mais je n'en vois pas le moyen. Ce d'Oinèche a trois brosseurs à son service, et une chambrée entière à sa dévotion. A moins de perturber toute la compagnie, on ne saurait les prendre en faute: ils sont impeccablement tenus, toujours exacts, manoeuvrent convenablement, marchent comme les autres, tirent bien...
--Ils ont des chambres en ville.
--Si on leur cherche querelle là-dessus, il faudra étendre cette mesure à tous nos hommes. Et puis, à l'hôtel, ces chambres sont-elles à eux, ou à cette femme?
--Voilà du propre! Savez-vous, Torigny? J'ai sous mes ordres Lepol, qui est anarchiste, Henriaut, qui est une crapule, et Trouvet, qui fait des romans: eh bien, je les préfère encore à ces deux gommeux-là! A d'Oinèche surtout, car l'autre du moins semble plus réservé, produit moins de fracas en ville: on le voit passer quelquefois seul...»
Ainsi grondaient les chefs courroucés, tandis qu'Armand d'Oinèche, redoutant affreusement la moindre consigne, se conduisait en troupier modèle et faisait travailler toute sa chambrée à tenir en état ses armes et ses effets, ainsi que ceux de son cousin Gilbert. Il importait en effet que celui-ci non plus ne fût jamais puni, Armand ayant absolument besoin de lui tous les dimanches, pour amuser Adeline et causer avec elle pendant les promenades et les repas. Car il est bien difficile de soutenir la conversation quand on se trouve seul avec une personne à qui l'on a dit une fois très sérieusement qu'on l'aimait, et qu'on l'adorait, et qu'on en mourrait: les autres sujets d'entretien étant devenus dès lors, et d'un consentement mutuel, indignes d'être traités, le seul qu'on se permette ne va pas très loin. Or si dans une chambre bien close on finit toujours par se taire avec plaisir, il n'en est plus de même aussitôt qu'on en sort. Gilbert, inlassablement amical et patient, tenait donc chaque semaine auprès des deux amants le rôle du compagnon qui fait rire et parler. Puis il lisait ou s'allait promener pendant qu'Armand revoyait une par une les fossettes d'Adeline. Aussi celle-ci embrassait-elle au dîner «son petit Gilbert», pour le récompenser, et lui donnait-elle du «Mon chéri» tant qu'il en voulait...
Mais Gilbert souffrait. Pourquoi était-il sans ressources, lui, tandis qu'Armand en regorgeait? Pourquoi ne trouvait-il pas les lèvres d'une amie, au crépuscule, pour le consoler d'avoir tant manié son malheureux fusil durant une interminable journée? Il déplorait sa destinée et se prenait à mépriser furieusement son cousin. Quoi! il n'était pas laid, Armand, sans doute, mais naïf, mais fat, mais hautain, mais simple enfin. Et qu'eût-il valu sans fortune? Il descendait de ces d'Oinèche, tous des parvenus: il n'y avait pas cinquante ans qu'ils s'appelaient encore Doinèche, et comment eussent-ils montré, eux, quelque portrait d'ancêtre charmant, quelque Anselme de Lorizon, peint tout souriant dans un beau parc, le col ouvert, le calame aux doigts et la fine épée au côté? Ah, il avait bien su, celui-là, faire succéder les marquises aux filles d'opéra, et vivre en roué sans un sou vaillant...
Un dimanche que Gilbert songeait plus tristement que jamais, en errant dans le parc, à l'injustice du sort, un camarade rencontré par hasard le présenta à M. Feuilleuse, bibliothécaire du château de Fontainebleau. Le petit vieillard se promenait le long de l'étang, en attendant l'heure de son repas. Il eût fallu fouiller bien des archives et plus d'une bibliothèque pour trouver un érudit plus bavard que M. Feuilleuse, mais aussi plus sincèrement épris de vers et de poésie. Il n'eut pas plutôt connu que le jeune soldat s'appelait Lorizon qu'il lui demanda s'il descendait du poète Anselme.
«--Un distingué polygraphe que votre ancêtre, monsieur, dit-il à Gilbert, et non moins plaisant par le ton de ses oeuvres que par ses diverses fortunes, et les amours qu'il inspira. Combien de femmes sensibles s'appliquèrent à le caresser, à le choyer, à lui rendre la vie douce et commode... En cet aimable temps, un galant bien tourné ne risquait pas tant qu'aujourd'hui de mourir de faim.»
Puis, Gilbert lui ayant appris qu'il habitait naguère Chantilly: «Ah! monsieur, s'écria le père Feuilleuse, les nobles jardins qu'il y a là, les fraîches eaux, les profondes allées! Et quel souvenir j'ai gardé de la maison de Sylvie! Ce pavillon caché parmi les arbres, avec sa terrasse élevée sur l'herbe, ses fenêtres derrière lesquelles on cherche encore quelle amante attend son tendre ami, m'est apparu comme tout parfumé, après trois siècles, du souvenir de Théophile. La duchesse de Montmorency, l'illustre Sylvie qu'il chanta, adorait son époux, sans doute, et fut vertueuse, j'en conviens. Mais si elle recueillit notre Théophile de Viau dans cet asile, si elle l'hébergea, le pensionna, ne peut-on croire du moins que ce ne fut pas seulement par charité toute nue? Le pavillon de Sylvie, refuge de Théophile, demeure un lieu sacré pour moi, monsieur, et je ne me défends pas de regretter ces grandes dames amies des lettres, voire ces courtisanes, qui eurent à leurs gages des poètes, des musiciens, des amants,--des charmeurs enfin. Ce n'était pas alors de mauvais ton, et ceux-ci acceptaient sans vergogne. La grâce sauvait tout.»
A regret, M. Feuilleuse dut quitter Gilbert, qui l'écoutait si bien. On allait clore le parc et il fallait rentrer. Le jeune soldat s'en revint seul et troublé vers son hôtel qui brillait là-bas, sur la place, au-delà de la Cour des Adieux déjà toute noire, majestueuse et silencieuse. Gilbert apercevait la chambre éclairée d'Armand et d'Adeline, et cette petite fenêtre lumineuse lui semblait de la dernière insolence. Comme il s'avançait dans la nuit, l'angelus tinta, et voilà que le dernier des Lorizon se rappela soudain l'abbé Marigot et les suprêmes conseils de l'excellent homme: «Suivez la tradition... Imitez vos ancêtres...» Eh bien, qu'eût donc fait ici l'ingénieux Anselme?
Cette question qu'il se posa, jointe au souvenir de Sylvie, du pavillon parmi les arbres, du poète Théophile de Viau, surtout, languissant et choyé, furent cause que Gilbert, ce soir-là, tandis qu'Armand tournait un instant la tête, demanda tout bas à la folle Adeline, avec un regard effronté: «Tu n'as donc pas honte, à la fin, de me laisser toujours seul? La charité, s'il te plaît...
--Tu ne manques pas d'aplomb!» murmura-t-elle, mais déjà séduite et souriant, la fourbe! à la seule pensée que ce serait assez drôle.
Puis, au jardin de l'hôtel, un peu plus tard, Gilbert gagnait définitivement sa cause par certaines caresses données avec un à-propos exquis, c'est-à-dire dans l'instant même qu'Armand, de l'autre côté, s'en permettait de toutes semblables. Voilà en effet de ces riens auxquels une femme résiste difficilement--et d'ailleurs, comme le disait M. Feuilleuse, la grâce sauve tout. Gilbert, même soldat, avait de la grâce.
V
Cependant la mauvaise renommée des vicomtes n'avait pas franchi le pays de Fontainebleau, et MM. d'Oinèche et de Lorizon se félicitaient encore des qualités nouvelles que leurs fils venaient d'acquérir sous les armes, de ce mâle esprit d'initiative surtout que la rude et saine vie des camps ne pouvait manquer de leur avoir communiqué. Ils s'étonnaient pourtant que les jeunes soldats eussent si peu de permissions et vinssent si rarement les voir. Ceux-ci écrivaient régulièrement, il est vrai, mais ne paraissaient pas un dimanche sur cinq à Chantilly, et encore n'arrivaient-ils jamais alors que dans la matinée du saint jour, ayant été retenus ou punis la veille, disaient-ils. M. de Lorizon fut le premier à s'inquiéter de ces rigueurs extrêmes, et il s'en ouvrit même à son beau-frère. C'était au retour de la dernière chasse de l'année; ces messieurs s'en revenaient au pas de leurs montures le long d'une charmille toute abritée déjà par les feuilles légères:
«--Ne croyez-vous pas, dit M. de Lorizon, que nos garçons se moquent un peu de nous? Il y a sans nul doute quelque mensonge et probablement des femmes dans leur cas. Peut-être serait-il bon d'aller faire un tour à Fontainebleau, un de ces dimanches?»
Mais le dimanche se trouvant un des jours dont M. d'Oinèche passait le plus volontiers l'après-midi et la soirée avec sa chanteuse, ce projet ne put lui convenir, et il répondit avec bonhomie:
«--Hé, mon Dieu, laissons ces enfants tranquilles! Quand ils auraient de temps en temps là-bas une petite amie, le grand mal que ce serait!
--Le mal viendra s'ils font des dettes et des bêtises.
--Bah, cela n'ira pas toujours bien loin...»
Holà! ici M. de Lorizon cessait de rire. Que les enfants s'amusassent, après tout, soit. Mais qu'il fallût payer, non pas.
«--Mon cher, reprit-il sévèrement, chacun a son opinion là-dessus, n'est-ce pas. Moi, j'estime néfaste qu'un jeune homme soit gavé d'argent, comme l'est Armand. Et je ne m'étonnerais nullement si quelque jour vous vous en repentiez.
--Attendons la fin de l'année, répondit d'Oinèche du ton le plus indulgent; qui vivra verra...»
M. d'Oinèche ayant vécu jusqu'à l'autre semaine, en effet, vit arriver chez lui une note considérable de l'hôtel où Armand avait ses habitudes. Une lettre anonyme suivit, dans laquelle on l'avertissait que le séjour de Fontainebleau était devenu impossible aux femmes honnêtes, depuis que Monsieur son fils y vivait publiquement entouré de créatures; que ce galopin parcourait la forêt avec des femmes demi-nues, et faisait à l'hôtel, dans sa chambre, des repas dégoûtants.
M. d'Oinèche survint à Fontainebleau le dimanche suivant à une heure et demie de l'après-midi. Une porte de communication se ferma brusquement comme il entrait chez son fils, suivant de près le garçon chargé de l'annoncer.
«--Ah, ah, tu ne m'attendais pas, mon gaillard! Et à qui sont ces gants, cette voilette? Je vois que tu t'amuses, ici, alors que tu es puni, comme tu nous l'écris chaque semaine. Eh bien, tout ceci va changer, tu m'entends...»
Et il chapitra pendant une heure d'horloge son infortuné descendant, lui annonçant qu'il lui coupait complètement les vivres, et le menaçant même d'une visite chez le colonel, visite que d'ailleurs il ne songeait point à faire, à cause de l'obligation où il était de rentrer à Paris pour dîner avec l'éternelle Raymonde, sa chanteuse. Armand demeura bouleversé, atterré, jusqu'à ce qu'Adeline, au crépuscule, revînt enfin de la forêt où, ne voulant pas compromettre son pauvre chéri, elle s'était sauvée avec ce bon, ce dévoué Gilbert:
«--Va, mon gros, tu as un ami en ton cousin, et un vrai, je peux te l'assurer!»
Armand, tout attendri, dit à Gilbert: «As-tu pris la voiture que j'avais commandée, au moins?
--Mais oui, mon vieux, puisqu'elle attendait devant la porte. Il était inutile que ton père la vît.
--Et j'espère que tu n'as rien donné au cocher?
--Allons, allons, ne te trouble pas tant. Et dînons, tiens, il est l'heure...»
Et voilà comment cette journée tragique ne laissa pas que de s'achever gaîment. Mais où Armand commença de ne plus trouver la farce drôle, ce fut lorsque, n'étant plus payés, ses trois brosseurs se relâchèrent de leur zèle; lorsque les sergents, pour des raisons de ce goût-là, se mirent à le consigner sans pitié; et lorsque, trouvant alors plus d'un prétexte, les officiers n'eurent plus qu'à changer la consigne en salle de police, et cette dernière mesure en tout ce qui leur plairait... Ne sachant où recevoir Adeline, ni comment la nourrir et la distraire, Armand ne lui écrivait plus de venir. Il tomba dans le désespoir, et sans Gilbert qui allait voir la petite à Paris, et lui en donnait des nouvelles... Car Gilbert avait été de tout temps mieux vu de ses chefs, et même on le traitait avec une faveur particulière aujourd'hui, afin de vexer davantage ce poseur, ce casse-coeur, cette dangereuse tête de vicomte d'Oinèche.
«--Mon pauvre Armand, tu me fais peine, lui dit une fois son cousin en revenant de permission. Puisque tu languis sans Adeline, procure-toi de l'argent et installe-la carrément ici. Il y a des usuriers à Paris.
--Eh, oui, parbleu! Mais emprunter quand on est au régiment, c'est compliqué, incommode... et désastreux.
--Oui, sans doute... Que veux-tu? Quant à moi, tu le sais bien, ma bourse est toujours vide, et je ne puis t'aider en rien. Les autres amis, il n'y faut pas compter. Mais, voyons... Adeline? Oui, pourquoi pas Adeline? Elle t'aime, en somme, elle voudrait bien t'embrasser aussi, et c'est par délicatesse pure qu'elle n'ose pas venir. Eh bien, mets-toi franchement au-dessus des préjugés: elle en vaut la peine. Tu as besoin d'argent? Avoue-le lui. Elle t'en prêtera de bien bon coeur, et ainsi du moins, tu pourras la revoir.
--Diable! si on l'apprend...
--Et comment veux-tu qu'on l'apprenne, grand idiot? Il n'y aura jamais qu'Adeline et moi qui le saurons.»
Adeline, sincèrement touchée, répondit par le courrier suivant: «Mon pauvre loup, ta lettre me va au coeur et me fait pitié. Il y a longtemps que tu aurais dû me dire cela si tu avais eu confiance en moi. Voici les cent francs que tu me demandes. Je viendrai dimanche. Et puis écris-moi chaque semaine ce qu'il te faudra, et je te l'enverrai, moi, puisque ta famille te laisse dans la misère...»
VI
Cela dura quelque temps ainsi. Vers la fin de juillet pourtant, il fallut bien se rendre, et Armand d'Oinèche, séduit par un usurier du plus fin talent, en vint à signer autant de billets qu'il lui en fallait pour faire bravement le grand seigneur, et recevoir tout Paris en Seine-et-Marne. On se disait le samedi soir à Armenonville ou à Madrid: «Va-t-on voir demain le gosse à Fontainebleau?
--Ça tient!»
Et le dimanche matin, les automobiles volaient sur la route de Melun. Dix, quinze personnes débarquaient à l'hôtel, Yvonne Saint-Cloud, Blanche de Rueil, Odette Partout, leurs amants, sous-amants et simples camarades--tout ce qui n'était pas à Deauville enfin. Une fois, le gros duelliste Bob Milton eut la galanterie de venir se battre à Barbizon. Une après-midi de septembre, enfin, la présence officielle de Maurice de Salisbot prouva que le divertissement de Fontainebleau était définitivement classé.
Et quelles jolies fêtes Armand, aidé de son cousin Gilbert, imagina! On parla longtemps de cette nuit de lune où il détourna les tziganes de l'hôtel, enleva tout son monde et s'en fut donner les violons aux dames à la Mare-aux-Fées. Une automobile affolée traversa la ville, cette nuit-là, et stoppant devant la caserne avec un bruit affreux, cracha les deux soldats d'Oinèche et Lorizon, à minuit moins deux secondes, juste à l'instant où ils allaient être en retard.
Pendant les manoeuvres, les généraux se demandèrent longtemps quels étaient ces deux buggys et cette voiture pleine de malles, qui suivaient toutes les marches et contre-marches. Yvonne Saint-Cloud et Adeline Demain participèrent aux émois de la guerre, troublant les officiers, causant avec les estafettes, souriant à l'état-major. Elles tinrent une fois en échec toute l'artillerie: «Qu'y a-t-il? firent les capitaines, voyant que la colonne entière s'arrêtait.
--C'est le poney d'un des buggys qui est tombé au milieu du pont.
--Fort bien. Attendons.»
Un officier de réserve ne put s'empêcher de dire à d'Oinèche: «J'ai l'honneur de connaître monsieur votre père, et si j'étais lui...
--Que feriez-vous, mon lieutenant? je suis majeur.»
M. d'Oinèche fit quelque chose cependant: il pourvut son fils d'un conseil judiciaire. Mais pendant les mois que nécessita cette procédure--scènes de famille, déchirements, raccommodements, promesses, visites chez l'avoué--Armand eut encore le temps de mener à Paris une vie inimitable, de payer à la blonde Adeline les plus rapides trotteurs, les plus douces voitures, un mobilier empire, une robe par jour et tout le superflu. On admirait, on enviait «le petit vicomte», les femmes se faisaient présenter, certains journalistes le tutoyaient, et Constant Bussat ne le quittait plus: c'était la gloire.
Et que devenait Gilbert, tandis que son cousin s'illustrait ainsi? Mon Dieu! Gilbert était retourné vivre à Chantilly. Il chassait bien sagement trois ou quatre fois la semaine, et se contentait de prendre le train pour Paris chaque fois qu'il recevait un billet ainsi conçu: «Je déjeûne chez Yvonne... Je passe la journée chez ma couturière... Armand a un rendez-vous chez l'avoué... Ce soir, il dîne en ville...»
Quand, au milieu de tout le drame du conseil judiciaire, éclata une réclamation nouvelle d'Adeline,--Armand ayant commandé en son nom les voitures et les meubles, signé des papiers, formellement promis; quand on apprit soudain que la jeune femme voulait intenter un procès à la famille d'Oinèche, Gilbert se montra d'une correction et d'une impénétrabilité parfaites. C'était un jour de chasse: il ne répondit pas un mot aux veneurs qui cancanaient, ne manifesta par aucune attitude même son sentiment à ce sujet. Il se contenta de murmurer avec une douleur presque involontaire devant Mlle Dorillat-Marois, qui seule alors pouvait l'entendre:
«--Mon pauvre cousin aura grand'peine à se tirer de là, mais je ne saurais le plaindre, car il a compromis sa fortune, ce qui déjà est une sottise, et celle de ses parents, ce qui est une mauvaise action.»
Or, Mlle Dorillat-Marois fut frappée par ces mots, car cette belle jeune fille, puissamment riche, avait hérité de son père le culte de la fortune: on l'honorait pour ses millions, on souriait à ses moindres mots, on faisait cercle autour d'elle; aussi entendait-elle conserver le prestige de son opulence, et n'eût point voulu d'un fiancé prodigue, même marquis, même duc. Il fallait, pour lui plaire, que l'on témoignât d'abord du caractère le plus sérieux. Mais comme elle était très jeune, il fallait encore qu'on la surprît, qu'on la charmât, qu'on la troublât. Gilbert avait beaucoup de grâce, on l'a vu.
--«Il serait bon, fit un jour à son fils M. de Lorizon, que tu te décidasses pourtant à choisir une profession, à t'occuper.
--Pourquoi si vite, répondit Gilbert. Rien ne presse.»
Et, peu de temps après, il attendait pendant toute une chasse qu'à la faveur d'un change, Mlle Dorillat-Marois et M. d'Oinèche se trouvassent réunis au même carrefour. Alors, s'approchant de celui-ci, qui rêvait: «Mon oncle, fit-il affectueusement, ne vous tourmentez plus, allons! Personne encore n'a songé à moi. Mais je vais tâcher de tout arranger.»
Le pauvre comte souffrait, en effet, de la plus cruelle anxiété. Car voici maintenant qu'Adeline Demain, furieuse, menaçait de donner aux journaux les lettres par lesquelles Armand lui avait demandé de clairs écus sonnants, et l'avait remerciée de ses envois; que déjà elle les prêtait à qui voulait, et que l'on en jasait, qu'on en riait, si bien que le discrédit du fils allait bientôt rejaillir sur le père.
Gilbert vint à Paris, entra chez Adeline le chapeau à la main, et lui dit simplement: «Adieu, Adeline.
--Comment, adieu? Tu pars? Non?... Tu ne veux plus me voir?
--Dame! ma pauvre petite, est-ce possible maintenant, voyons? J'avais toute confiance en toi, je te savais meilleure que tes semblables, je t'aimais honnêtement. Mais tu viens de montrer si peu de tact, de me faire tant de peine... tiens, que je te quitte. Adieu, Adeline.
--Mais, Gilbert, ils me doivent de l'argent, ces d'Oinèche!
--Oui, oui... parfaitement. Réclame ce qu'on te doit, sans plus, c'est juste. Sois accommodante si tu le peux, ce sera charitable. Je n'ai rien à dire là-dessus. Mais tu me chagrines et tu me froisses durement, ma petite Adeline, toi que je croyais si intelligente, quand tu te sers de ces malheureuses lettres...»
Là-dessus il lui assure qu'elle ne ressemble pas aux autres demoiselles galantes, qu'elle a le coeur d'une très honnête femme, qu'il l'a bien devinée, et ne l'aima que pour cela. Il parle d'enfance, de première communion. Sa voix tremble; Adeline pleure.
«--Va, dit-elle au milieu de ses larmes, si tu savais comme je m'en moque de ces bêtes de lettres! Elles sont là, dans ce tiroir: tu peux les brûler.
--Non pas les brûler, Adeline. Mais donne-les moi--comme un gage d'amour.» Elle répondit tout bas: «Prends-les...» et se dorlota toute la journée dans les bras de son petit Gilbert, pour se récompenser de sa vertu.
L'effet fut prodigieux à Chantilly. Le comte d'Oinèche ayant reçu des propres mains de son neveu les précieux papiers, informa tout le monde de sa délivrance, et chacun de se dire: «Eh! mais il est fort, ce petit Gilbert!» On en fit même tant de contes en forêt que les piqueurs du département se mirent à saluer plus bas M. Gilbert, et les veneurs à l'entourer, et les maîtres d'équipage à lui faire coup sur coup les honneurs. On lui donna trois pieds dans la même semaine. De sorte que Mlle Dorillat-Marois ne put s'empêcher de lui dire: «Pourquoi ne venez-vous pas me rendre visite à Paris, M. de Lorizon?
--A votre jour, mademoiselle? Non, excusez-moi, je ne puis.
--Et pourquoi, s'il vous plaît?
--Parce que je serais perdu dans la foule, et que j'en souffrirais.»
Elle feignit de rire et, partant au galop: «Venez à mon jour--pour commencer.»
Le printemps n'était pas arrivé qu'ils s'aimaient.
Or, par un bel après-midi, tandis que le jeune homme, frais, parfumé, une rose aux lèvres, écrivait à Germaine Dorillat-Marois, sa fiancée, il levait les yeux vers le portrait de son grand-oncle Anselme, et murmurait en souriant: «L'abbé Marigot m'a recommandé jadis de suivre la tradition. Ai-je fait succéder ma belle promise aux demoiselles de chez Maxim tout à fait comme vous fîtes avec les filles d'opéra et les nobles marquises, mon cher aïeul?»
O galant et ingénieux capitaine, vous ne pouviez répondre, mais il parut bien à Gilbert que vous regardiez plus doucement, là-bas, sur votre pelouse peinte, le Cupidon de pierre armé d'un trait inévitable.
LE PLUS RARE VOLCELEST DU MONDE
_A Jacques Boulenger._