Part 8
Sainte Hélène eut une idée digne de son cœur: elle résolut d’enfermer toutes les stations sacrées de la Passion dans une immense basilique. Pour réaliser son projet, elle dut faire tomber une partie du monticule où expira le Fils de l’homme, si bien que l’église est appuyée en partie sur le Golgotha, en partie sur un terrain artificiel; l’église du Golgotha se trouve à main gauche, en entrant dans la basilique du Saint-Sépulcre; sa hauteur est d’environ cinq mètres.
Elle est bâtie dans un coin obscur, et un double escalier de pierre, très raide, y conduit. Une obscurité profonde y règne continuellement et les lampes jettent des lueurs incertaines sur les ors et les argents des icones byzantins. Car, la place qui vit le crucifiement de Jésus, par de tristes vicissitudes, appartient aux Grecs schismatiques. Sous l’autel, une étoile d’argent marque l’endroit où l’on dressa la Croix, et le métal est usé par les lèvres des fidèles. Plus loin, de chaque côté de l’autel, se trouvent deux pierres qui indiquent l’emplacement des croix du bon et du mauvais Larrons, et à droite, sous un revêtement de métal, on voit la crevasse profonde qui s’ouvrit dans la roche, au moment où Jésus, jetant un grand cri, expira sur la Croix. Cette crevasse se prolonge jusque dans les entrailles de la terre et semble être produite par un violent tremblement de terre. Saint Luc dit: _En même temps, le voile du Temple se déchira en deux, du haut en bas; la terre trembla; les pierres se fendirent..._
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Eh bien! tout cet appareil ne satisfait point l’esprit; le Golgotha n’aurait pas dû avoir de temple; la petite éminence qu’Il monta péniblement, pliant sous un faix trop lourd pour ses épaules, où Il fut dépouillé de ses vêtements--la tunique de Jésus était sans couture, d’un seul morceau, tissée par sa Mère--où Il fut cloué sur la Croix, où Il passa trois heures d’angoisse, où, mourant, Il pria pour ses ennemis, la petite éminence aurait dû rester intacte, telle qu’elle était. Il suffisait d’y ériger une grande Croix pas autre chose. Dans l’air libre, sous le doux ciel d’un azur blanchissant que, durant les longs étés syriens, aucun nuage ne vient troubler, la Croix se serait dressée, jetant sa grande ombre sur la roche solitaire; et pendant les durs hivers de la Judée, les vents et la pluie l’auraient fouettée sans l’abattre; elle serait restée là grande, puissante, redoutable sur l’horizon,--signe inébranlable de la foi chrétienne.
Le pèlerin, alors, aurait parcouru toute la _Voie Douloureuse_, partant non pas du Prétoire où Ponce-Pilate lut à Jésus l’injuste condamnation, mais de cet inoubliable jardin de Gethsémani qui rappelle la terrible nuit d’épreuve... Le pèlerin aurait marché dans le chemin qu’Il suivit, au milieu des soldats, à la lueur des torches fumantes, accompagné seulement de deux ou trois de ses apôtres, pendant que Judas de Kérioth, sur lequel il avait levé ses clairs yeux bleus, s’enfuyait, serrant contre sa poitrine la bourse infâme renfermant les trente deniers... Le pèlerin serait descendu comme Jésus dans la vallée de Josaphat, qui sépare le mont de Sion du mont des Oliviers; il aurait passé, comme lui, le petit pont de pierre jeté sur le torrent du Cedron; il aurait monté la pente raide qui conduit à Sion et à la maison de Caïphe; et ainsi, pas à pas, le pèlerin aurait pu suivre toute l’agonisante histoire de la Passion, depuis la nuit passée chez Hanan à la maison de Caïphe, où Simon-Pierre, en qui le maître avait mis ses plus grandes espérances, le renia sans avoir la force de se déclarer son ami; le pèlerin aurait fait toutes les stations de la _Via Crucis_, baisant la terre, et serait enfin arrivé au petit monticule où se termina la terrible tragédie, à la neuvième heure d’un vendredi de _nisam_. Et là, une simple croix aurait rappelé cet instant suprême, cet instant qui bouleversa la face du monde. La roche blanchâtre, striée de veines et de taches rouges, serait intacte, et les yeux étonnés auraient vu librement l’énorme masse séparée en deux dans toute sa profondeur.
A quoi bon cette chapelle petite et obscure, où l’on étouffe, où l’on ne voit rien, où la grande vision du Golgotha est parfaitement perdue? L’ardeur religieuse de ceux qui viennent se prosterner là, de toutes les parties du monde, n’aurait certes pu démolir une montagne: le Seigneur ne nous a pas dit de l’adorer dans les murs d’une église. On prie si bien à l’air libre, sous les vieux oliviers de Gethsémani, à l’ombre desquels Jésus se recueillit souvent; on prie si bien, là-bas, sur les bords fleuris du Jourdain, dans ces champs bénis du ciel; on prie si bien dans la douce Galilée, jardin enchanté où germa la parole divine...
Près du pont de Samarie, un jour, Jésus répondit à la Samaritaine, qui, ingénument, lui demandait s’il fallait adorer le Seigneur dans le temple comme les Hiérosolomitains ou sur la montagne comme les Samaritains; Jésus répondit que bientôt on ne prierait plus dans le temple ni sur la montagne, mais partout où serait l’esprit de vérité, dans sa lumière. Eh! pourquoi le Golgotha n’est-il pas resté, comme il était alors, nu, austère, tragique, au lieu de devenir un endroit clos et fermé, orné de saintes images vêtues de métaux précieux, la face brunie et enfumée par les lampes, tandis que la crevasse admirable est couverte de gouttes de cire, tombées des petits cierges que penchent les fidèles, pour mieux voir la fissure de la roche! Comme l’âme trouverait des impressions aiguës et profondes, si on pouvait aller là où Il finit sa vie, pendant les fraîches aubes naissantes ou durant les ardents crépuscules pourprés, sans dépendre du règlement de la Sublime-Porte qui ouvre et ferme les sanctuaires, sans passer devant les gardiens et les soldats turcs...
Mais sainte Hélène ne pouvait savoir tout cela. Sa foi, alors, était si vive, si ardente, si ingénue, si simple, si luxueusement païenne, que, pour satisfaire son besoin de vénération, elle pensait aussitôt à de magnifiques constructions, riches de marbres et de pierres précieuses. La piété de sainte Hélène a construit trente-quatre sanctuaires sur les Lieux-Saints! Comment n’aurait-elle érigé aussi un temple sur le Golgotha? Plus tard, ses basiliques furent détruites et reconstruites, puis détruites de nouveau, et encore reconstruites, mais jamais personne ne pensa que le Calvaire ne devait être qu’une simple montagne ornée d’une Croix... Ah! on l’aurait vue de toutes les collines de Jérusalem, la Croix, et l’œil n’aurait pu la fixer sans se remplir de larmes!
En bas, dans l’église du Saint-Sépulcre, à main gauche, une petite grille de fer entoure un roc; il est en face du Golgotha, éloigné d’une cinquantaine de pas. C’est la place où les saintes femmes en pleurs regardaient Jésus agoniser sur la Croix. Maintenant, en se mettant au même point, on ne distingue plus qu’un amas de pierres et de colonnes. O pieuses femmes, vous le voyiez, au moins, et nous, nous ne pouvons même pas voir le symbole de sa douleur...
V
Les pleurs d’Israël.
Chaque vendredi, dans les rues de Jérusalem, partant de l’antique Prétoire où Jésus fut injustement condamné et allant jusqu’au Sépulcre, les pèlerins accomplissent la _Via Crucis_, s’agenouillant et priant devant toutes les stations de la Croix, reconstituant chaque épisode du drame horrible. Et le fatal dialogue entre Ponce-Pilate et le peuple juif revient à l’esprit: _Voulez-vous la mort de ce juste?... Je me lave les mains de son sang._ Et le peuple: _Retombe son sang sur notre tête et sur celle de nos fils, jusqu’à la septième génération!_ Et c’est vraiment chaque vendredi que la déprécation juive trouve son témoignage douloureux et profond, encore une fois et toujours! En effet, ce jour-là, les nombreux Israélites qui peuplent Jérusalem, environ trente mille, ferment leurs boutiques et leurs échoppes, barricadent leurs maisons et désertent leurs faubourgs infects. La ville prend l’aspect d’un pays abandonné; on dirait une vieille cité de province, un dimanche, à l’heure des vêpres. Les marchés sont vides. Les derniers chameaux se sont éloignés, retournant à Bethléem, à Jéricho, à Saint-Jean-de-la-Montagne. Un grand silence tombe sur l’antique Solima, la ville de Salomon et de David, et le grand souffle d’Israël semble avoir balayé les rues; le quartier nazaréen, le quartier de Jésus, paraît rapetissé, dispersé sous le vent du rite hébreu. Où est donc la population de Sion aux visages blêmes et aux fines lèvres pâles, la population aux yeux tristes et fiers? Les chrétiens qui ont fait la _Via Crucis_ rentrent à l’hôtel ou à l’hospice des franciscains pour se reposer un peu, calmer leur esprit agité par les souvenirs de la Croix; et plus tard, vers les heures d’après-midi, le drogman fidèle vient leur rappeler qu’il faut aller voir les _pleurs d’Israël_. Les Juifs travaillent durement, s’adonnent aux besognes les plus pénibles, peinent du matin au soir, se disputant pour un centime, mangeant mal, dormant peu, infatigables, silencieux, obstinés, toujours croissant en nombre et en fortune; et un seul jour de la semaine, le vendredi, ils exhalent leurs âmes dans des plaintes. C’est un vrai spectacle que les _pleurs d’Israël_, un spectacle curieux, bizarre, morbide et émouvant.
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Un mur! Non pas un mur ordinaire, mais quelque chose comme l’immense flanc d’une construction cyclopéenne, voilà tout ce qui reste du temple de Salomon, du temple qui renfermait la Loi mosaïque; du Temple, enfin, dont les splendeurs et les somptuosités emplissent les Saintes Écritures. Un mur seulement, mais si grandiose, si colossal, qu’aucune parole ne peut en donner l’idée: l’œil qui se lève pour en mesurer la hauteur s’abaisse aussitôt, humilié. Les pierres en sont larges, longues, profondes, et sont en réalité des blocs égaux posés les uns sur les autres: une roche à pic, taillée, lisse, poussiéreuse, puissante. Tout a été ruiné. Jésus n’a-t-il pas dit qu’il pouvait détruire le Temple et le reconstruire en trois jours? Il ne reste rien de ces bois précieux, de ces ivoires, de ces pierres rares qui le rendaient éclatant et stupéfiant; seul, ce pan de mur est là pour attester la puissance de la main qui le renversa. Et cette ruine, non seulement n’est qu’un misérable débris de la gloire d’Israël, mais pour que la malédiction soit plus tragique encore, le destin a fait de cette muraille, qui atteste la grandeur de Moïse et de Salomon, le support d’une partie de la mosquée d’Omar.
Les Turcs ont profité des fondements du Temple pour ériger dessus, pendant le règne d’Omar, un édifice magnifique, en l’honneur de Mahomet; il est le troisième, par l’importance, dans l’Islam, après la mosquée de la Mecque, tombe du Prophète, et après celle de Médine. Et le mur qui était couvert d’escarboucles, d’émeraudes, de lames d’or et de cuivre; le mur sacré qui avait vu les pompes solennelles de la loi mosaïque, maintenant asservi et humilié, est le soutien d’un sanctuaire mahométan: les lettres mystiques arabes en sont l’unique ornement, et des briques jaunes et bleues courent intérieurement le long de la corniche. Dehors, il suit une ruelle étroite et sale, où les blocs de pierre prennent un aspect fantastique, au milieu des masures et des chaumières. La gloire de Salomon est disparue, la gloire du peuple hébreu s’est éteinte, et la muraille qui entendit les prophéties et les prières judaïques, qui fut le berceau idéal de la Loi, est aujourd’hui marquée du sceau musulman.
Et c’est sur ce dernier vestige de leur passé, que les Hébreux viennent pleurer chaque vendredi; ils n’entrent pas dans la mosquée d’Omar, parce qu’elle leur fait horreur: ils assurent que le livre de la Loi a été enterré sous le péristyle et qu’ils craignent de le fouler involontairement aux pieds; en réalité, ils souffriraient trop en voyant le croissant à la place de l’Arche Sainte, et le _mirah_ au lieu du Tabernacle. Ils n’y pénètrent point. Chaque vendredi, ils s’acheminent vers la ruelle où s’élève la muraille de Salomon; tous s’y rendent, femmes et enfants, vieux et jeunes. Les femmes portent une espèce de toquet de soie ou de laine, posé sur les cheveux; et, là-dessus, un châle de mousseline à fleurs, qui leur cache la moitié du visage. Quelques hommes ont le bonnet de fourrure, et ce sont des Juifs russes ou polonais; d’autres, un bonnet de soie noire, et ce sont des Juifs français ou anglais; d’autres encore sont vêtus de l’antique simarre hébraïque, mais ceux-là sont peu nombreux. Le long des masures et des chaumières, en face du mur sacré, il y a des bancs et des sièges: là, s’asseyent les vieillards et les enfants, pour prier et pour lire leurs oraisons. Et contre le mur, le front appuyé sur les pierres, se tiennent une quantité de femmes, le châle rabattu sur la tête, les épaules courbées, plongées dans une douleur silencieuse; et le roc froid, lisse et poussiéreux, peu à peu se trempe de larmes, tombées de ces yeux qui semblent se fondre en eau. Il y a là deux ou trois cents personnes à la fois, qui restent dix minutes ou un quart d’heure. Ils sanglotent, cherchant à étouffer leurs gémissements, ayant la pudeur de leur douleur; puis ils cèdent la place à deux ou trois cents autres personnes qui embrassent la roche, la frappent de leur front, prient et se désespèrent. Et elles répètent une dolente et angoissante litanie, dont voici les premiers vers:
Pour notre temple détruit--nous venons ici et pleurons, Pour notre gloire tombée--nous venons ici et pleurons, Pour notre peuple exterminé--nous venons ici et pleurons.
Le rabbin ou quelque pieux vieillard, serviteur fanatique d’Israël, psalmodie la première partie de ce chant désespéré, et la foule répond avec le second vers. A mesure que s’étend le récit de l’infinie misère du peuple juif, sans patrie, sans nation, sans roi; à mesure que la grande lamentation se déroule, les pleurs coulent plus amers sur le mur de Salomon. Ah! ils n’ont gardé que ces pierres posées les unes sur les autres, dernier souvenir d’un temps glorieux et heureux, quand Israël était aimé du Seigneur, et ils gémissent sur elles, comme sur un immense cercueil où seraient ensevelies toutes leurs tribus. Parfois un chrétien s’avance, par curiosité. Ils ne se retournent pas, ils ne le regardent pas. Lui-même s’arrête, étonné. Ce qu’il voit le frappe profondément. Une heure auparavant, il s’est souvenu des arrogantes paroles prononcées par les meurtriers de Jésus: le sang qu’ils ont répandu a semé la guerre, le feu, les épidémies, les persécutions, et ce pauvre mur voué à Mahomet est leur unique héritage mystique.
Les pieds dans la boue, en plein air, au froid, au chaud, à la pluie, sous le soleil, dans une ruelle pleine d’immondices, comme des chiens chassés à coups de pied, ils viennent baiser ces pierres, pleurer sur elles, _au dehors_, au milieu des curieux qui les observent, au milieu de leurs ennemis les Turcs et les chrétiens. Ils étouffent leurs sanglots, mais c’est une foule qui soupire et il y a dans l’air des bruits de plaintes; ils répriment leurs soupirs, mais c’est une foule qui se désespère; ils refrènent leurs plaintes, mais c’est une foule qui se lamente... Flegmatiques, les Anglais les examinent avec un lorgnon. Ainsi un jour j’ai vu une vieille Anglaise impertinente et obstinée, montée sur un âne, qui voulait absolument traverser toute la ruelle sur sa monture, et elle troubla fort les Juifs. Bizarre et émotionnant spectacle. Certes, les pleurs sont contagieux; certes, la névrose des larmes loge dans cette ruelle; certes, le mur de Salomon les hypnotise... Mais à quoi servent les paroles de la science? Ils gémissent là sur un désastre; ils expient le plus grand des péchés; ils trouvent dans leur religion un nouveau sujet de douleur, quand nous, au contraire, y trouvons un éternel sujet de consolation. Comment se moquer d’eux? Ils ont tué Notre-Seigneur, mais ils sont si misérables, malgré leur cupidité et leur commerce; ils sont si abandonnés et si délaissés, malgré leur avarice; ils sont si privés de réconfort moral, malgré leur courage, que la grandeur de leur châtiment effraye... Une fatalité les enveloppe et leurs lamentations du vendredi est le cri des âmes qui, après deux mille ans, sont encore oppressées par le destin.
VI
La vallée de Josaphat.
Si vous sortez de la cité sainte, en voiture, pour vous rendre dans la jolie petite ville de Bethléem, vous voyez la grande vallée sombre paraître et disparaître devant vos yeux; si vous allez, toujours en voiture, dans ce frais et ombreux village de Saint-Jean-de-la-Montagne, où est né le Précurseur, la vallée sinistre surgit encore devant vous, mettant en votre âme un sentiment d’incroyable tristesse; si, enfin, vous partez à cheval pour faire cette fatigante excursion de Jéricho, de la mer Morte et du Jourdain, avant que vous arriviez à Béthanie, le village où le Rédempteur aimait venir visiter Marthe et Marie, la vallée s’étend à vos pieds, dans sa funèbre apparence d’immobilité, de silence et d’horreur; et pendant les longues heures du trajet, cette effrayante vision hante votre rêverie.
Et quand vous montez au jardin de Gethsémani, vous la sentez toute proche, la vallée noire et muette; et si, parfois, vous l’oubliez, soyez sûr que votre drogman, un homme précis et méthodique, vous rappellera que c’est la vallée de Josaphat et que vous n’y êtes pas encore allé. En vain, toute la partie sereine et tranquille de votre esprit se révolte contre cette influence de lourde mélancolie; en vain, vous essayez de résister à l’entraînement fatal qu’exerce sur vous ce voisinage d’immuable consternation; en vain, vous tentez de vous soustraire à l’ensorcellement secret de ce lieu d’éternelle douleur: tout en vous se soumet à cette emprise mystérieuse. Vous finissez par avoir la nostalgie malsaine d’une ambiance, où toutes vos misères passées et futures pourraient former un _ex-voto_ de larmes réprimées, de soupirs étouffés, de sanglots contenus, et un beau jour, presque malgré vous, oubliant l’azur du ciel, oubliant le soleil, oubliant le sourire de la nature, vous finissez par aller à pied dans la vallée de Josaphat, cherchant l’ivresse des tristesses, des découragements, des ruines...
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Croyez-vous qu’elle soit grande, la vallée de Josaphat? Non. Elle a quatre kilomètres de longueur sur deux cents mètres de largeur. Mais qu’importent ces mesures mesquines!... Quand on est descendu, lentement, par le petit sentier raide et escarpé qui conduit au centre de la vallée, quand on est arrivé au fond du ravin, on croit avoir pour toujours abandonné les formes gaies et heureuses de la vie et être entré dans le royaume sans fin de la Tristesse. La vallée de Josaphat n’a pas d’arbres; elle n’a pas de fleurs; elle n’a pas une touffe d’herbe; toute végétation a disparu depuis un temps immémorial, ou peut-être n’y en a-t-il jamais eu; elle est faite de terre brune et stérile; elle est faite de roches sombres et âpres; elle est faite de pierres rougeâtres et hostiles. Tout le côté occidental est semé de tombes juives, et elles sont si serrées, si pressées, si nombreuses, qu’il n’y a plus de place pour en construire d’autres; de toutes les parties du monde, les Israélites viennent se faire enterrer ici, et quelques-uns, agonisants, arrivent seulement pour y mourir... Eh bien! ce ne sont pas ces monuments qui inspirent une si profonde mélancolie: ils n’ont pas de croix, pas d’inscriptions, pas de couronnes, pas de fleurs, et ces pierres blanches, grises ou brunes n’évoquent pas d’idées funèbres. Puis, elles nous touchent assez peu, ces sépultures juives qui renferment des êtres que nous ne connaissons pas, des êtres d’une autre race, des êtres d’une autre foi. Non, l’infinie désolation de la vallée de Josaphat n’est pas là...
Il y règne un silence lugubre. Les bords du ravin se dressent à pic de chaque côté, comme les parois d’un abîme, où n’arrive même pas la douce lueur des étoiles; la lumière y est froide, comme décolorée par une incommensurable pâleur; le ciel apparaît si lointain, si blanc, si fermé, que les yeux se baissent involontairement sur la terre rougeâtre. Personne ne passe. Là-bas, très loin, vers la fontaine de Siloé, une paysanne s’éloigne, chargée de son outre noire remplie d’eau; mais on dirait une ombre incertaine et fuyante. La solitude, ici, se fait éternelle, dans le temps et dans l’espace. Peut-être, une âme vivante n’ose-t-elle pas descendre dans ce désert, où l’imagination chrétienne place le grand jugement et la dernière journée? Il semble qu’un charme magique cloue à la pierre sur laquelle il s’est assis l’audacieux qui s’est risqué dans ce gouffre. Aucun oiseau n’effleure de son aile les hautes cimes de la vallée; aucun bourdonnement d’insecte n’anime l’air immuable et pesant. Trois grands mausolées bizarres émergent au milieu des pierres: celui d’Absalon, l’indigne fils de David; celui de Zacharie, le fils de Barrabas, et celui de saint Jacques le Mineur. Ces trois tombes sont chacune d’un style différent: celle d’Absalon surgit au fond de la vallée, celles de Zacharie et de saint Jacques sont collées contre la roche, et toutes trois attirent le regard sans le retenir. La vallée de Josaphat, froide, muette, enveloppée d’un silence que des milliers d’années semblent n’avoir jamais interrompu, sombre comme aucun paysage humain, renferme en elle-même les éléments de la plus haute et de la plus intime mélancolie. Celui qui obéit à la séduction fatale et qui, assis sur une pierre, s’abandonne à l’ensorcellement étrange de cet air lourd, de cette lumière morne, de cette stupéfiante torpeur; celui-là s’imagine que, désormais, il n’existe plus dans le monde ni la gaieté des couleurs qui enchantent l’œil, ni la douceur des parfums qui caressent l’odorat, ni aucune de ces choses belles, limpides, brillantes,--richesses humbles et glorieuses de la vie. Celui qui subit la fascination funeste ne se souvient plus des tendres caresses de ses enfants, des sourires de ses parents, de l’affection de ses amis: il n’a plus que la sensation d’une solitude éternelle, d’un désert que rien ne viendra jamais animer, sauf l’effroyable catastrophe finale. Toutes les énergies s’abattent, toutes les révoltes de l’âme s’engourdissent: celui qui descend dans la vallée de Josaphat montre un grand courage. Le frisson de terreur et de douleur qui l’accueille lui donne l’avertissement suprême: c’est la vallée de la Mort.
VII
Ombre qui souffre...
J’eus la joie de me trouver à Jérusalem le jour de la Fête-Dieu. Vous savez que c’est un jour aimé de ceux qui ont été élevés dans le Midi, où la piété religieuse se plaît à des manifestations pleines de gaieté, de grâce et de tendresse, ainsi qu’à des spectacles d’une pompeuse solennité. Dans le Midi ensoleillé et riant, la Fête-Dieu fait sonner les bruyants carillons dans les tièdes journées de mai ou de juin, et promène dans les campagnes un dais de velours rouge soutenu par des piques dorées, sous une pluie de fleurs, dans un nuage d’encens, au milieu des prières et des chants. La Fête-Dieu autrefois était un Noël estival, mais un Noël plus intense, célébré au grand air, à la belle lumière du soleil, dans la jeune verdure, dans l’éternel renouveau de la nature; seulement les anciennes coutumes s’effacent et celle-ci, comme les autres, va se perdant peu à peu...