Part 11
--En ce cas, j’arriverai fort tard à Jéricho!
--Cela n’a pas d’importance.
--Il n’y a donc pas de danger?
--Ma foi! on n’est pas sûr de rencontrer des voleurs, tandis que l’insolation...
--Jéricho?... C’est un voyage fatigant, etc.
_Ici, notre infortuné voyageur, énervé et sceptique, demande:_
--Jéricho? Est-ce que cela vaut la peine d’y aller?
Parmi les interlocuteurs, quatre disent non; trois, oui; un, oui et non.
* * * * *
Et malgré tout pas un seul voyageur, jeune ou vieux, homme ou femme, qui n’aille à Jéricho: c’est immanquable!
II
En palanquin.
Personne ne visiterait Jéricho, ses dix maisons et ses vingt cabanes perdues dans la grande plaine de Riha, si l’on n’était forcé de s’y arrêter en allant de Jérusalem aux rives désertes de la mer Morte ou aux bords verdoyants du Jourdain. Personne ne voudrait séjourner dans ce triste village, qui semble situé au fond d’un puits et où le ciel paraît si lointain que l’œil s’abaisse plein d’effroi sur la terre. Le voyageur emporte avec lui une impression d’ennui, de frayeur, de malaise, et se souvient de Jéricho comme d’un endroit étrange et angoissant, où l’on a la sensation d’une chute dans un trou profond, plein de vapeurs âcres et de reptiles mystérieux... Qui n’a éprouvé, à Jéricho, ce frisson physique et cette terreur morale? Qui n’a pas eu la crainte vague de mourir, suffoqué dans cet air irrespirable, la nuit, dans ces étroites chambres meublées? Qui n’a pas eu le cœur soulevé du goût de cendre qu’ont tous les mets et de la saveur saumâtre qu’ont tous les liquides? Alors, dès qu’on a subi ces effets divers, on n’a plus qu’un désir: fuir, fuir, sans perdre une minute, n’importe où, vers le Jourdain, vers la mer Morte, vers les monts de Moab, vers le désert même, mais ne pas rester là où l’agonie est inévitable--l’agonie d’une pauvre mouche tombée dans un verre.
La fuite! La petite maison de bois et de briques où l’on loge à trois francs la nuit est construite au bout d’une ruelle: elle est enveloppée d’un silence et d’un recueillement propres à donner immédiatement le frisson de la peur. Les deux vieilles Russes ont des vêtements gris, avec une coiffe et un col blanc, une tenue monacale. Elles ne comprennent pas un mot d’italien, de français ou de grec. Silencieuses, elles vont et viennent d’un pas léger. De temps en temps, la petite maison, qui a un étage, craque un peu et on ne sait rien de ceux qui sont au-dessus, à côté, autour de vous.
La chambre où l’on dort est au rez-de-chaussée; les fenêtres grillées s’ouvrent sur la campagne. Le lit est entouré d’une moustiquaire si épaisse qu’on pourrait y cacher un cadavre, comme dans les _Mystères d’Udolphe_, d’Anne Radcliffe. Au dehors, le drogman, fidèle défenseur, repose sur le divan d’une salle à manger; le Bédouin d’escorte, le _moukre_ et son fils logent dans un hangar près des bêtes. Deux longues nuits s’écoulent ainsi; on ouvre toutes les fenêtres sans réussir à respirer; on sort sur le chemin pour essayer de voir les étoiles à travers les arbres; on interroge les bruits légers qui rompent le lourd silence; on attend je ne sais quelle apparition imaginaire ou réelle.
* * * * *
On va généralement à Jéricho à cheval en une dizaine d’heures. Moi, je choisis le palanquin: ce mode de transport est plus pratique et plus poétique; il est un compromis entre la raison et l’imagination, et, tout en étant peu habituel, il respecte davantage les os du voyageur. En Orient, le palanquin est une sorte de chaise à porteur en bois, dont le devant est ouvert; sur les côtés, deux petites portières. La banquette et le dossier sont rembourrés de cuir et couverts de toile grise. Quatre brancards en avant et en arrière passent dans deux forts anneaux de fer attachés au bât de deux vigoureuses mules. Et l’on est un peu secoué, pas trop, avec la sensation d’un voyage sur mer--sans nausée.
Il est inoubliable, ce voyage en palanquin, dans ce pays où l’histoire sacrée a laissé tant de traces; où Jésus, humblement, courba la tête pour recevoir le baptême, tandis que le Précurseur pâlissait en touchant son Seigneur! Nous partîmes de Jérusalem vers une heure après midi. Un vent frais commençait à souffler. Notre petite caravane était ainsi composée: d’abord mon palanquin plein de valises, de livres, de manteaux pour la nuit, d’ombrelles et de mouchoirs de soie pour le soleil; puis le drogman Issa, à cheval; puis, également à cheval, le Bédouin Ahmed; celui-ci armé jusqu’aux dents, jeune, maigre, bruni, silencieux, fumant d’éternelles cigarettes; puis le _moukre_ Jean et son fils, conduisant l’âne chargé de provisions, sur lequel ils montaient une heure chacun. Le Bédouin marchait en tête, et sa silhouette menue et précise se détachait nettement sur la limpidité du ciel d’Orient; parfois, il s’arrêtait, et, immobile comme une statue équestre, attendait l’arrivée de la caravane. Le palanquin le rejoignait bientôt, avec son balancement, qui rendait le paysage imprécis et plus attrayant; après lui, toute notre petite troupe.
Ah! les longues heures passées en cette rêverie heureuse, en cet état d’âme exquis qui rend les impressions plus aiguës et plus profondes!... Ah! ma petite cellule de bois, ondulant sous les pas assurés des mules, et l’horizon fuyant, et le paysage mouvant, et le parfum des lauriers-roses! La route interminable, sans gaieté, sans vie, serpentant entre des collines arides, descendant insensiblement au fond de ce lugubre entonnoir, me faisait l’effet d’une route de rêve vers une contrée chimérique, grâce à ce muet bercement dans l’air léger.
Les hautes montagnes de Sion fuyaient derrière nous; les maisons de Béthanie disparaissaient une à une, et, comme en un kaléidoscope, défilaient les collines poudreuses où le chacal même ne peut trouver sa nourriture. Et toujours la petite boîte ambulante descendait, descendait, le long des parois rocheuses, dans le lit des torrents, dans les fossés creusés par les pluies hivernales. Le drogman, le _moukre_ et son fils marchaient avec cette patience impassible des Arabes qui affrontent toutes les privations et dévorent tranquillement l’espace. Le Bédouin svelte, le fusil en bandoulière, les poignards croisés dans sa ceinture, allait, toujours silencieux. Et pendant six heures, je n’ouvris pas un livre, et je vécus dans l’austère enchantement d’un pays deux fois sacré par les grands événements dont il fut le théâtre et par les cataclysmes de la nature: pays dévasté, peut-être pour avoir vu de trop grandes choses. Je me sentais loin, détachée du monde extérieur, délivrée de toute influence étrangère, seule, seule, devant cette campagne vaste et déserte, avec, là-bas, le but attendu et désiré; je me sentais toute autre, avec une âme ingénue comme celle d’un enfant,--mais d’un enfant qui aurait connu l’ardeur de la vie et la douceur du rêve... Ah! mon palanquin, tout parfumé de lauriers-roses, qui me portait par les chemins arides, semés de pierres fendillées par le soleil! Je n’ai qu’à fermer les yeux pour retrouver encore son mouvement régulier, pour revoir ces paysages tragiques et enchantés, imprimés en mon cœur, qui ne saurait plus oublier...
* * * * *
Le voyage de nuit en palanquin a quelque chose de magique. Vers trois heures après minuit, le drogman vient frapper à la porte de la petite chambre où je repose, à Jéricho; dans l’ombre profonde, au milieu de l’agitation de personnages fantastiques, qui grouillent de tous côtés, la caravane repart pour le Jourdain. Les ténèbres sont épaisses, mais les mules ont le pied sûr. Et le palanquin entre dans le noir, descend, s’incline, penche, remonte, ondoie, effleure des buissons parfumés et s’enfonce de plus en plus dans l’obscurité: au loin, paraît un bout de ciel étoilé. J’ai la sensation d’être dans un pays inconnu, mystérieux, fabuleux; de suivre des routes inexplorées et des chemins incertains, dans des végétations invisibles; d’étranges profils et d’inquiétantes silhouettes se dessinent autour de moi: seule, la cigarette du Bédouin brille faiblement devant moi. En vain, mon regard halluciné essaye de distinguer quelque chose; en vain, je me penche à la portière pour tenter de voir... Où allons-nous? Avons-nous réellement un but? Le voyage me semble interminable, sans fin, éternel... Peut-être vais-je toujours marcher ainsi, sous la sombre nuit, enfermée dans cette boîte? Mais non! là-bas, là-bas, les voiles épais, s’éclaircissent comme si une main surhumaine les soulevait un à un. La pénombre devient grise, un souffle frais bat de l’aile, et nous allons vers la lumière du jour nouveau. L’heure est exquise. L’aube dans ce désert de sel qui s’étend de Jéricho au lac de bitume, l’aube n’a pas la tristesse de l’aurore brumeuse des villes. Elle a une délicatesse, une douceur, une jeunesse intenses. Une clarté rose enveloppe la montagne de la Quarantaine, où Jésus fut tenté par le démon, et descend dans la plaine. L’hallucination devient réalité: la grandeur de cette solitude où Jean a parlé se manifeste dans toute sa noblesse. J’ai les yeux encore pleins des visions de la nuit et mouillés de larmes... Mais le soleil se lève et une étendue vaste, immobile, décolorée, apparaît: c’est la mer Morte.
III
Sodome et Gomorrhe.
La mer Morte est située à environ dix lieues de Jérusalem, à trois cent quatre-vingt-dix-neuf mètres au-dessous du niveau de la Méditerranée. L’immense coupe de ses eaux immobiles est renfermée entre deux chaînes de montagnes élevées et arides, les monts de Juda et les monts de Moab. Sur les rives et sur les sommets, aucune trace d’hommes ou de végétaux. Sa largeur est de dix-sept kilomètres et elle a près de quatre cents mètres de profondeur. Devant son apparence métallique, devant sa teinte uniforme qui ne réfléchit même pas l’azur du ciel, le voyageur croit à une étendue démesurée, et dans son imagination ce triste lac apparaît comme un océan tranquille, qu’aucun navire ne traversera jamais.
Malgré une certaine transparence, l’œil est arrêté à peu de profondeur par des étincelles rappelant l’éclat du mica. Je dois aussi avertir les baigneurs qu’on remonte toujours à la surface et qu’il faut apprendre à nager obliquement si l’on veut éviter de plonger et d’avaler un liquide dont la saveur est atroce. Le baigneur est également forcé de se couvrir le corps pour éviter le contact des minéraux en dissolution, et la tête pour se protéger des rayons du soleil. Lorsque l’eau de la mer Morte pénètre dans les yeux, elle y produit une brûlure analogue à celle du tabac. Aucune espèce de poisson ne peut vivre dans ces ondes empoisonnées. De temps en temps seulement, un oiseau rase le miroir scintillant sans le ternir et disparaît rapidement.
Phénomène bizarre: aucun des fleuves qu’elle reçoit et qui y déversent des milliers de litres d’eau, ne fait croître son niveau. Une immense évaporation se produit et augmente encore le mystère, la solennité de cet endroit. Pendant trois ou quatre lieues, la terre est brillante de sel et les chevaux enfoncent dans cette blancheur comme dans une neige scintillante. Çà et là, loin de la plage, s’élève un arbuste aride aux fruits étranges, amers ou pleins de cendre, selon qu’ils sont frais ou desséchés. Ce sont les fruits de la mer Morte, nés d’une végétation condamnée, dans un désert aride, des fruits abominables au goût, des fruits de châtiment, qui portent, eux aussi, les traces de la malédiction divine.
* * * * *
Devant cette mer sans vague et sans tempête, qui prend à l’aube la couleur de l’acier non trempé et aux heures plus lumineuses la teinte de l’argent en fusion; sur cette plage qui ne vit jamais une barque de pêcheurs ou un bateau de plaisance; en présence de cet océan mort où s’engouffre le rapide et bruyant Jourdain, la curiosité superficielle disparaît. Qu’importe si le manche d’une ombrelle, plongé dans l’eau, en ressort tout brillant de sel? Qu’importe si cette petite île, là-bas, paraît ou disparaît au-dessus de la ligne des eaux? Qu’importe si un Anglais a parcouru à la nage la distance qui la sépare de la rive? Qui oserait penser à de telles futilités au milieu du tragique silence qui règne en ce lieu, parmi les âcres senteurs de bitume et de soufre, devant l’expression austère que prennent les Arabes de l’escorte, gens impressionnables et craignant Dieu?
C’est plutôt une sorte de curiosité macabre qui pousse à se pencher sur l’eau et à la fixer, avec autant d’intensité peut-être que Dante, en son immortelle et funèbre vision de l’Enfer. Sous les ondes fumantes du lac de bitume, ensevelies sous une pluie de feu et de métaux fondus, dorment les cinq villes pécheresses, où il fut impossible de trouver dix justes. Terrible, implacable, fut le châtiment qui s’appesantit sur elles. La mer Morte étendit dans la vallée, jadis pleine de vie, ses eaux chaudes, épaisses et fumantes.
Pas une pierre, pas une trace humaine n’est restée de Sodome, de Gomorrhe, d’Adama, de Ségor et de Soboïm! La terreur de cette punition céleste se répandit par tout le pays des patriarches et, dans le cours des siècles, plana comme un spectre menaçant au-dessus des villes adonnées au péché. La crainte du feu vengeur troubla longtemps encore les rois impies et les princes infidèles. Quel long pèlerinage d’êtres humains virent ces rivages solitaires! Combien de voyageurs se sont mélancoliquement penchés sur ces ondes pour en découvrir le secret, et sont repartis plus pensifs, accablés sous l’infinie tristesse qui se dégage de la Mer Morte!
* * * * *
Jamais nulle part le symbolisme ne fut exprimé d’une façon plus efficace et plus épouvantable. Sodome et Gomorrhe sont bien disparues pour toujours, et ni la religion ni l’art ne parviendront à les évoquer. Cependant le péché et son châtiment, inflexiblement unis, sont partout. Cette immensité déserte où l’herbe ne pousse pas; cette mer qui n’eut jamais de vagues et dont les vapeurs sulfureuses montent dans l’air jusqu’au ciel; ce métal liquide où se heurtent les éléments les plus opposés; ces couleurs sans vie, qui semblent faites de pierre ou de fer; cette absence de mouvement; la mort de ce vif et rapide Jourdain dans les abîmes profonds et obscurs de la mer Morte; cette chaleur qui dessèche et cette odeur qui serre la gorge; cette eau qui est du sel et du métal; ces fruits qui sont du verre et de la cendre--tout cela, c’est l’âme, c’est son péché, c’est son châtiment. Et l’homme qui a dégradé son esprit dans les plaisirs égoïstes, qui a rendu un culte à la matière, qui a vécu dans l’orgueil, qui a sacrifié la partie la plus pure de lui-même aux choses du monde; l’homme, au moment où il se croit le plus fort, sent en lui le poids écrasant de ce désert, de cette solitude, de cette aridité.
L’être qui a obéi lâchement aux plus bas instincts, dès que sont passées les brèves heures de ses joies, se voit fermer pour toujours le spectacle de la vie: il n’y a plus pour lui ni riante campagne, ni fleurs parfumées, ni oiseaux jaseurs; tout est poussière, pierre, métal; tout est sombre ardeur, tout est tourment des sens. Le fruit de la vie, d’apparence si florissante, désormais ne contient plus pour lui qu’un peu de cendre. Pareil à ces misérables habitants des cités maudites, il a nié, lui aussi, les saints enthousiasmes; il a renoncé à l’idéal, il a repoussé la pureté et la foi, et comme eux, une fois son rêve de plaisir fini, il ne trouve plus en soi que la dévastation, la ruine, et le silence de la mort. Les eaux justicières se sont refermées sur cette dévastation et ne s’ouvriront jamais plus. Dieu a voulu que ce paysage de la mer Morte fût l’image du péché et du châtiment; et quiconque a vécu dans l’erreur et a aimé le mensonge, voit submerger son âme sur un horrible lac asphaltite...
IV
Le Jourdain.
Peu à peu, disparaissent les arides sillons couverts de sel que les vapeurs de la mer Morte laissent tomber sur le vaste désert de Jéricho. Le terrain mêlé de sable noirâtre et de pierres où se fatiguent les chevaux est laissé en arrière. L’air n’est plus chargé de ce brouillard qui, le long du lac de bitume, accable le voyageur. Le ciel d’Orient, d’un azur très pâle et très doux, reparaît enfin; lentement, la caravane poursuit sa marche, au pas tranquille des chevaux et des mules; le palanquin se balance uniformément; et, tout à coup, dans la fraîcheur matinale, quelques touffes d’herbe surgissent, où l’œil surpris croit entrevoir des gouttes de rosée! Puis, un léger trille rompt le grand silence de l’espace: c’est la voix d’un de ces petits oiseaux qui vivent dans les herbes et sautillent près du sol. La végétation augmente sans cesse: on voit maintenant, au milieu de la verdure, quelques fleurs des pays chauds, blanches, jaunes ou violacées, jamais rouges; fleurs gracieuses sur leur tige légère. Le sentier court entre des haies fleuries et épineuses; les chevaux, de temps en temps, arrachent au passage quelques plantes aromatiques et délicates comme de la dentelle.
Alors, sentant venir à lui ces odeurs saines et réconfortantes, voyant toute cette verdure par les portières ouvertes, le voyageur se penche avidement pour contempler le spectacle nouveau. Le balancement de la marche l’empêche de remarquer que le paysage est très vaste, très animé, très vivace, avec l’ondulation des hautes herbes, avec toutes ces masses de fleurs, avec ces oiseaux qui chantent, avec toutes les formes de cette vie solitaire et ardente, sous un ciel pur et caressant. Puis, sur les parois mêmes de la chaise, il entend un léger frottement: les herbes sont devenues si hautes qu’il faut maintenant s’ouvrir un passage, et qu’il est presque entièrement submergé dans toute cette fraîcheur, parmi ces rameaux qui le frôlent, ces gouttes de rosée qui lui mouillent le visage. Et ce bain de feuillage après le pays aride, pierreux, maudit, qu’il vient de traverser, cette tendresse des choses, cette caresse des fleurs, tout cela est vraiment délicieux. Voici donc l’oasis de la Palestine. Voici les champs aimés du ciel. Voici le Jourdain.
* * * * *
Non loin de la rive droite, la caravane s’arrête. En un clin d’œil, le palanquin est sur le sol; les chevaux, les mules, sont laissés en liberté; les châles, les valises, les tapis, les ombrelles sont placés sur le gazon fleuri. Le soleil baigne d’une lumière blonde toute la berge droite, tandis que la gauche est encore dans l’ombre. Le fleuve sacré roule rapidement ses eaux claires par petites vagues, encore un peu grises, que le soleil colore bientôt. Les hommes de la caravane se réconfortent, étendus sur des tapis; le Bédouin fume son éternelle cigarette et le drogman visite le sac aux provisions. Le touriste est seul, tout seul devant le Jourdain. On ne peut décrire la superbe beauté de cette eau limpide, fuyant silencieusement entre les buissons des rives ombragées de grands arbres; la fascination de ce fleuve solitaire qui traverse un beau pays tout plein de rosée, tout égayé par le chant des oiseaux. De nouveaux paysages se découvrent. C’est partout la même végétation libre et douce, des bosquets où s’harmonisent les tons verdoyants des saules délicats qui courbent leurs rameaux légers.
L’eau très claire se plisse, bouillonne, forme mille cercles qui s’ouvrent, se ferment, se reforment plus loin, tandis que d’autres apparaissent, et cette masse liquide semble frémir d’une vie sacrée et joyeuse. Le pèlerin reçoit alors une impression de complète félicité: l’oppression que lui avait laissée ce long et fatigant voyage dans le désert de Jéricho et à la mer Morte disparaît comme par miracle; la profonde tristesse des contemplations austères s’évanouit comme une nuée obscure; une joie sereine ranime son imagination engourdie et ses lèvres voudraient baiser cette terre bénie.
Le Jourdain passe, très rapide; et le voyageur, arrêté sur la rive, éprouve le désir intense d’entrer dans ses fraîches eaux et d’en recevoir la vigoureuse et brutale caresse; il voudrait enfermer dans ses bras ce grand fleuve qu’aima le Seigneur, que les prophètes saluèrent, que les apôtres bénirent, et que tous les chrétiens vénérèrent. Et là, immobile sur le bord, il veut passer en son âme une heure divine. Les plantes se réfléchissent dans les ondes, les fleurs exhalent des parfums exquis, les arbres tendent leurs bras noueux, le sable est doux sous les pieds. Depuis des milliers d’années, le Jourdain coule ainsi à travers la Palestine, formant une oasis merveilleuse, et donnant la sensation d’un paradis consolateur aux âmes lassées de spectacles monotones, sombres et tragiques: le fleuve sera toujours ainsi dans les siècles à venir.
Mais le temps du pèlerin est compté, la mémoire est courte, les impressions fugitives. Celui qui est venu contempler le fleuve le plus saint du monde se couche sur le sel, laisse sa main baigner dans les eaux glacées, pose son visage sur les herbes folles, joue avec les pierres blanches de la grève et aspire de toutes ses forces le magique enchantement du Jourdain. Les douloureuses émotions du pays désolé s’effacent; les souvenirs de l’histoire terrible où coula le sang divin, s’enfuient; les mortelles tristesses de l’âme souillée et misérable s’évanouissent. Le Jourdain, c’est le mysticisme lumineux sans une ombre, c’est la prière sereine sans un sanglot et sans une larme, c’est la foi sans peur et sans tourments. Le ciel sourit à la terre, qui lui adresse ses plus joyeux saluts; les herbes, les plantes, les arbustes germent et fleurissent; un chant continuel s’élève sur les rives du fleuve, de l’aube au coucher du soleil; et les grandes eaux réfléchissant l’azur ont une pureté que rien ne peut troubler.
Ah! la cruelle tragédie qui fait encore pleurer des millions de chrétiens, ici n’afflige plus le cœur du croyant: ici, c’est l’amour et non la douleur; c’est l’espérance et non le désespoir; c’est la foi sublime et non la terreur du doute. Les ondes magiques renouvellent le miracle du baptême, auquel elles servirent; elles lavent, purifient, vivifient, et un printemps nouveau se lève dans le cœur guéri de ses incertitudes, de ses amertumes, de ses blessures. Toute l’innocence des belles fleurs, toute la clarté des eaux fuyantes, toute la sérénité du ciel joyeux, passent dans l’âme de celui qui vient ici accomplir ce pèlerinage de foi et de pitié. Le mystère régénérateur se répète une seconde fois, puisque c’est ici, sous ce grand arbre, que Jésus, un jour de printemps, courba sa blonde tête sous la main de saint Jean: ce paysage a vu la scène suprême de l’amour. C’est assez pour que nos lèvres pieuses effleurent ce tronc rugueux, pour que notre front le touche, pour qu’une extase divine emplisse notre cœur...
V
La rose de Jéricho.