Au Mont-Blanc Aiguilles, sommets, vallées et glaciers; ascensions, sports d'hiver
Part 5
De même aussi que le Panthéon était consacré à tous les dieux, le Glacier du Géant est consacré à toutes les divinités de la montagne. Elles entourent le vaste amphithéâtre. A l'Est, qui est la gauche en entrant, ce sont les Périades, le Mont-Mallet, l'Aiguille du Géant et les Aiguilles Marbrées; au Sud, se dresse la Vierge, puis on découvre successivement le Flambeau et la Tour Ronde; à l'Ouest, le Mont-Maudit, le Mont-Blanc de Tacul, et l'Aiguille du Midi. Enfin vers le Nord, un peu plus loin, pressées les unes contre les autres les divinités de second ordre, moins parfaites que les Dieux, mais plus vénérées et redoutées. Ce sont: le Grépon, les Grands Charmoz, la République; elles sont précédées dans le tour d'horizon par les pointes Saumon, l'Aiguille de la Baitière, l'Aiguille Dufour et l'Aiguille du Plan. Dans le fond de l'amphithéâtre autour duquel siègent les géants, la divinité suprême, toujours présente, bien que parfois invisible, immuable et mystérieuse: le dôme du Mont-Blanc, aux lignes pures comme aux premiers jours du monde, aveuglant avec sa neige sans tache, car à mesure que le glacier monte vers le ciel il se débarrasse de tout ce qui pourrait le ternir afin de n'être plus autour du Dieu, que splendeur, pureté, ineffable beauté.
Durant de longues heures, le pèlerin gravit l'escalier triomphal fait de murs de glace successifs. Puis il gravit par une pente facile un large vallonnement glacé, qui aboutit au Col du Géant.
Au delà du col, la paroi plonge presque verticalement jusqu'à Courmayeur à plus de 2 kilomètres en dessous, dans la haute vallée de la Doire: c'est l'Italie.
Nulle situation n'est comparable à celle du Col du Géant. Théodore Camus déclare: «Bien qu'on en ait dit des merveilles j'ai trouvé la réalité encore plus merveilleuse... C'est une véritable vue de haut sommet, mise à la portée de tous, et qu'on peut admirer largement à son aise, dans les gloires du soleil qui se couche, ou du soleil qui se lève, ou dans les blancheurs lumineuses de la lune.» Un excellent refuge édifié par le Club Alpin Italien dès 1876, offre un agréable séjour dans ce nid d'aigle situé à 3323 mètres d'altitude: il porte le nom de _Rifugio Albergo Torino_.
Quelques heures suffisent pour descendre du Col du Géant à Courmayeur. On suit d'abord une crête facile, dominant des à pics, puis des éboulis granitiques. Un passage de rochers escarpés lui succède, enfin un sentier muletier, qui s'améliore à mesure que l'on descend, mène au Pavillon du Mont-Frety. On atteint ensuite une superbe forêt de mélèzes et l'on arrive à Entrèves, d'où une route de chars commode conduit au Chamonix italien.
Le panorama du Col du Géant compte parmi les plus réputés: de gauche à droite, la vue s'étend sur les Alpes Pennines, le Mont-Rose, le Grand Combier, le Cervin, le Massif du Grand Paradis, la Grivola, la Grande Casse, l'Argentera, les Alpes-Maritimes, les Écrins et toutes les Alpes Dauphinoises. Tout près, formant un impressionnant premier plan, on distingue les Aiguilles Noire et Blanche de Peteret et le versant Est du Mont-Blanc qui s'élève encore à 1440 mètres au-dessus du col.
A gauche du col, se dresse la flèche sans rivale que les Français appellent Aiguille du Géant et les Italiens _Dente del Gigante_!
Elle demeura longtemps inaccessible. Autour d'elle succombaient successivement toutes les aiguilles. Les Grandes Jorasses étaient domptées dès 1865, le Mont-Mallet était gravi en 1871, l'Aiguille de Rochefort en 1873, le Flambeau et l'Aiguille de Saussure en 1876. Seule, grâce à ses parois abruptes, l'Aiguille du Géant déjouait toutes les tentatives. C'est en vain, que les meilleurs alpinistes lui donnaient assaut: elle défiait leurs efforts. Mummery vient, en 1880, escorté de son célèbre guide Alexandre Burgner, et celui devant qui avait cédé le Grépon dut s'avouer vaincu devant la grande plaque lisse qui défend le sommet de l'Aiguille. En se retirant de la lutte inégale, le grand alpiniste déclara que l'ascension était impossible par les seuls moyens humains. Cet aveu d'impuissance était en même temps un conseil. Dès 1882, les frères Sella s'installent dans la cabane du Géant: ils vont attaquer l'Aiguille au burin et au marteau; ils entaillent la roche, y scellent des crampons de fer et finissent par enserrer l'obélisque dans un réseau de cordes par lesquelles à la force des bras, ils se hissent jusqu'au sommet. Désormais, l'Aiguille enchaînée sera maintes fois gravie.
Elle est si tentante cette pointe d'or qui se détache dans le ciel rose du couchant: si lointaine, si aérienne, qu'elle paraît irréelle. Et puis elle ne comporte pas de bien grandes fatigues: elle n'exige qu'une tête exempte de vertige et de bons bras. Ceux que la nature a ainsi doués, peuvent en six heures accomplir à l'aller et au retour cette escalade inouïe.
Vous aurez le temps de paresser quelque peu dans le bon lit du refuge Torino, car il ne faut pas partir de grand matin. Laissez au chaud soleil d'Italie le soin de dégeler les cordes que le Club Alpin Italien a placées sur la face Ouest. En pleine saison, il vous suffira de partir à 6 heures. C'est l'heure propice. Le soleil n'a point encore amolli la neige et vous gagnerez rapidement et sans peine le plateau supérieur du Col du Géant qui se redresse près des Aiguilles Marbrées. Depuis cet endroit, l'ascension se fait en deux temps et beaucoup de mouvements. Les gestes les plus compliqués sont réservés au second temps: pour les faciliter, il est bon de s'encorder avec de très longs intervalles.
Durant le premier temps, les efforts tendent à atteindre une sorte d'épaule, située à l'Est de l'Aiguille. L'escalade des premières assises est agréable; partout le rocher est excellent.
Une fissure dans les rochers, inclinée mais assez large, s'offrira bientôt à vous; elle est idéale par sa commodité et ses dimensions: le corps entier y tient à l'aise; jamais vous n'avez rencontré fissure aussi praticable. Cependant bientôt, elle se rétrécit: qu'importe, elle reste assez large pour contenir votre jambe droite: c'est amplement suffisant pour un alpiniste; tant pis pour la jambe gauche, elle battra le vide de l'autre côté de la lame de rocher. Mais cela se complique, voici que la jambe droite enfle, elle ne tient plus dans la fissure: c'est peut-être la fissure qui se rétrécit? Contentez-vous dès lors, de laisser votre coude dans la fente et continuez hardiment. Encore quelques mètres et vous vous apercevez que votre coude est trop gros: jamais vous n'auriez cru avoir d'aussi gros bras, ni d'aussi grosses mains. Et alors, vous vous agrippez à une corde qui est là, comme un serpent dormant sur le rocher, le long de la rainure; laissez cependant quelques doigts dans les lèvres de la roche car il ne faut jamais se fier complètement aux cordes, et puis, que diable, le rocher est plus solide que le chanvre.
Et c'est ainsi que vous atteignez «la salle à manger», petit névé suspendu dans le vide au pied de l'Aiguille. La partie facile de l'ascension est terminée, les difficultés commencent; laissez sacs et piolets, mais ne laissez pas l'espérance, ni le courage, il vous en faudra beaucoup pour ce qui reste à faire.
Que faut-il dire de cette gymnastique? Une petite corniche à gauche permet de gagner la face Nord-Ouest de l'Aiguille et l'on se trouve au pied d'un mur. Heureusement, les câbles se succèdent à peu près sans interruption. Les bras font tout; les jambes se contentent de battre la mesure dans le vide. On parvient ainsi à une grande dalle triangulaire au pied de laquelle s'arrêta Mummery: c'est la plaque Burgener. Imaginez une énorme paroi lisse et sans aspérité, inclinée de 75°, entourée de trois côtés par le vide et vous aurez une faible idée de cette plaque, car il manquera encore l'image du vide très présent en cet endroit. Bien bas, le Glacier du Géant brille au soleil. Au-dessus de la tête le mur perpendiculaire continue sans trêve. L'arête gauche vous servira à franchir la première partie de la difficulté. Puis une marche de flanc dans une fissure, en équilibre contre le rocher fait un divertissement assez peu agréable. Bientôt la rude gymnastique recommence le long de la verticale. Quelques cheminées mettent encore à dure épreuve vos nerfs et votre tête, et vous vous trouvez subitement sur le premier sommet qui penche d'inquiétante façon sur le versant italien. Pourquoi cette aiguille persiste-t-elle à vouloir regarder ainsi je ne sais quel objet en retrait sur les rives de la Doire?
Le sommet de l'Aiguille comprend deux pointes: la pointe Sella et la pointe Graham. Elles sont reliées par une petite muraille étroite et croulante, bordée de chaque côté par 600 mètres d'à pics. Au delà du petit mur, il n'y a plus grand'chose: le vide tout simplement. Cependant, c'est quelque chose que le vide lorsqu'il atteint de semblables dimensions.
Courmayeur dort là-bas, encaissé dans la vallée profonde où la Doire déroule son ruban d'argent; vers le Sud-Ouest, les Aiguilles de Peteret montent à l'assaut du Mont-Blanc. Au Nord-Ouest, dans un farouche silence dorment les lacs glaciaires et le gigantesque fleuve du Géant, au pied des Aiguilles de Chamonix, que l'on voit d'ici «élevées et grandioses, dit Théodore Camus, ruines idéales de cathédrales gothiques que des peuples de géants auraient mis cent siècles à construire. De leurs croulantes murailles brunies par le temps, les clochetons de pierre ciselée, instables, jettent leur ombre sur les blanches draperies déployées, sur les arêtes et sur les toits d'argent... tout à l'heure, draperies de pourpre, arêtes et toits d'or quand le soleil va descendre.»
Aiguilles de Chamonix, dont je ne veux rien dire, car Guido Rey vous a placées trop haut, vous qui deviez être pour nous le merveilleux pays où nous aurions fait ensemble le plus pieux des pèlerinages, dites-moi si mon pauvre ami si cher, du fond de l'effroyable crevasse des Aiguilles d'Arves, a vu passer devant ses yeux votre image mystérieuse en une dernière vision de l'Alpe?
«Ah! que ne nous a-t-il été donné, de nous retrouver réunis encore une fois, ami, sur un sommet du monde[1].»
[Footnote 1: GUIDO REY: _Alpinisme Acrobatique_.]
CHAPITRE VI
Ténèbres blanches
Dans l'inconnu, dans le mystère nous allons, tel un vaisseau fantôme perdu sur une mer sans fin.
ALBERT GOS.
C'est sans doute à la fatigue qu'il faut l'attribuer: j'ai passé dans la couchette du refuge Torino une nuit fort agitée. Pendant de longues heures je me suis débattu avec des difficultés insurmontables; mon esprit surexcité m'a fait ascensionner à nouveau l'Aiguille du Géant par bribes; je me suis vu à califourchon sur des rochers bizarres, j'ai dormi sur d'étroites corniches, la gorge brûlante, en des bivouacs insensés. Les souvenirs du passé ont défilé devant mes yeux et je me suis accompagné moi-même à vingt ans de distance dans ma première ascension au Mont-Blanc.
C'étaient d'abord les préparatifs: l'étude des articles de revues, l'examen des cartes, la critique des itinéraires, puis le baromètre cent fois tapoté; enfin les provisions et le matériel de course étalés sur la table avant de s'empiler dans le sac. J'ai assisté à notre départ dans la gare animée et bruyante au milieu des sifflets, des jets de vapeur, et aussi de la curiosité quelque peu hostile des compagnons de route, enfin à l'arrivée en pleine nuit au Fayet-Saint-Gervais. La pluie s'était mise à tomber. Nous n'étions que deux alpinistes, nous n'avions jamais fait de course dans le massif du Mont-Blanc, mais nous étions pleins d'ardeur et de courage. Dans la nuit, nous montions jusqu'aux Houches par le chemin de fer électrique. Au village la pluie avait cessé. Mais de gros nuages noirs voilaient à chaque instant la pâleur de la lune. Nous avions erré dans le village endormi en quête d'un gîte partout refusé et nous avions échoué dans une pièce délabrée et nue qu'un habitant avait bien voulu nous prêter pour quelques heures.
Le lendemain matin malgré la pluie qui tombe par averses, nous partons gaiement. Nous montons par le sentier jusqu'au chalet de Bellevue et de là nous nous élevons par le sentier forestier qui longeant à gauche le glacier de Bionnassay, conduit à celui de Tête Rousse. Pendant que devisant tranquillement, nous gravissons le sentier qui monte indéfiniment, le bruit sourd d'une avalanche de pierres, parvient jusqu'à nous. Plus loin, nous nous apercevons que le chemin est coupé par l'avalanche.
Nous traversons le plateau des Rognes: désolé et aride, il donne une impression de solitude qui vous angoisse; entassement prodigieux de blocs ébranlés, il forme un immense clapier au-dessus duquel nous nous élevons peu à peu, laissant à droite le glacier de Bionnassay, par le sentier qui mène à Tête Rousse. Nous nous arrêtons un moment pour nous restaurer, au chalet-hôtel situé au pied de l'Aiguille du Goûter, puis nous en repartons bientôt avec l'intention de monter dès ce soir coucher au refuge Vallot.
Pour éviter les chutes de pierres qui, à cette heure de la journée sont fréquentes, nous décidons de faire l'escalade de l'Aiguille non pas par le couloir habituel, mais par l'arête Nord. Il y a là 1000 mètres d'une escalade intéressante qui demande quelqu'attention par un beau temps, mais qui devait par suite des circonstances atmosphériques présenter beaucoup de difficultés.
A peine avons-nous commencé l'escalade que le ciel se couvre de nuages menaçants. Le vent souffle avec rage. Il faut se cramponner avec force au rocher pour ne pas être enlevé. Puis la tempête se déchaîne. Le grésil se met à tomber. Lancé par la tourmente avec violence, il cingle la figure et l'on croirait ressentir autant de brûlures; la fureur de la tempête devient telle qu'il nous paraît imprudent de rester plus longtemps sur l'arête trop exposée au vent. Abandonnant alors les traces laissées par ceux qui nous précédèrent sur cette voie, nous décidons de chercher beaucoup plus à gauche, notre chemin, dans les hasards d'une route nouvelle. Où nous mena une marche de flanc assez osée? il me serait difficile de le préciser: l'endroit était précipitueux. L'escalade devient plus difficile, l'inclinaison des roches étant plus sensible. Nous grimpons au hasard dans le rocher, sans relâche, à travers le brouillard. Nos gants mouillés et gelés se déchirent aux aspérités, d'ailleurs il faut les quitter car la main n'est pas assurée dans cette enveloppe mi-durcie par le gel, mi-gluante. La pierre est glacée, le verglas commence à la recouvrir. Nos doigts engourdis ne nous offrent pas de sécurité: qu'importe, il faut avancer, au risque de glisser dans l'abîme invisible qui se creuse sous nos pieds. Nous montons ainsi, sans relâche et sans repos, haletants, étouffés par le vent glacial. Cela dure deux longues heures. Après ces interminables moments, il nous est enfin donné de fouler le plateau terminal couvert d'une épaisse couche de neige dans laquelle nous nous enfonçons jusqu'au ventre. Il fait horriblement froid. Le plateau, balayé sans cesse par le vent, est aussi peu hospitalier que possible. Le brouillard est intense: à quelques mètres de moi, mon compagnon d'infortune et d'angoisse est une ombre grise à peine visible: où est le refuge? La tourmente nous aveugle. Nous tournons, cherchant l'abri: c'est en vain! Allons-nous passer la nuit sur le sommet, dans la neige glacée? Soudain, mon camarade pousse un cri: du bras, il me montre une tache noire rectangulaire, à quelques mètres; c'est la porte, ou plutôt l'emplacement de la porte du refuge, car celle-ci a disparu.
Le chalet, plein de neige, est si bas que l'on est obligé de s'y tenir courbé. Qu'importe, c'est un abri où nous pourrons passer la nuit, car il ne faut plus songer à gagner aujourd'hui le refuge Vallot? Notre demeure est dans un état de malpropreté et de vétusté qui dépasse tout ce que l'on pourrait imaginer. Le vent entre partout. Le carton goudronné qui tapissait jadis l'extérieur de la baraque a disparu, et le poêle sans tuyau, gît disloqué sur la glace. Pourtant une joie nous est réservée. Voici un peu de bois, nous le considérons avec attendrissement.
Nous avons tenté d'allumer le feu: c'est en vain. Mais nous avons pleinement réussi à nous enfumer. Il faut sortir pour éviter la toux qui nous gagne. Heureusement un coup de vent a entraîné la tempête chevaucher sur d'autres cimes, découvrant un coucher de soleil magnifique. Spectacle grandiose qui nous fait oublier le froid et la fatigue. Le soleil descend peu à peu: il s'enfonce derrière un rideau de nuages que sa lumière rouge éclaire d'une lueur sanglante. Le vent balayant les cieux amasse les nuées au fond de l'horizon, puis sous son effort brutal, elles bondissent dans notre direction, elles courent avec rapidité sur les cimes inférieures qui les déchiquettent, le soleil les teint de pourpre. Tout est rouge autour de nous: les glaciers qui scintillent comme des rubis, l'Arve qui roule des eaux ensanglantées, les brouillards eux-mêmes qui noient Chamonix dans le sang. Symphonie en rouge majeur, qui va en s'atténuant à mesure que le soleil disparaît, comme s'éteint une chanson, quand le chanteur disparaît au tournant du sentier.
Les nuages viennent se briser contre l'Aiguille du Goûter puis roulent dans l'abîme pour remonter de nouveau: pendant un instant l'Aiguille victorieuse émerge des nuées. Nous profitons de l'éclaircie pour jeter un coup d'œil sur Tête Rousse que nous apercevons bien bas au-dessous de nous. Les habitants sont dehors, points noirs sur la blancheur du glacier; nous crions en vain dans le vent qui emporte nos cris sur d'autres cimes.
Nous avons dit un dernier adieu aux hommes, nous sommes seuls désormais, solitude impressionnante et pénible. L'âme oppressée est inquiète en quelque sorte de je ne sais quel péril imaginaire, crainte étrange de l'inconnu, presque de l'au-delà; malaise indéfinissable et irrésistible, qui étreint et accable l'esprit endeuillé, veuf par son divorce momentané d'avec les hommes.
C'est l'heure exquise où le jour qui décline laisse l'ombre envahissante noyer les contours des objets dans une demi-obscurité. Dans la demeure close et tiède, on aime à attendre que la nuit ait voilé les formes indécises et familières qui nous entourent, avant d'allumer la lampe. Les pieds sur les chenets on se plaît à regarder la flamme joyeuse qui danse dans l'âtre souple et ondoyante. Moment délicieux où l'esprit erre sans contrainte, où, se laissant aller au charme pénétrant de l'heure tranquille du chien et loup, on est heureux de se sentir vivre calme, sans souci, où l'on apprécie le bonheur d'être à l'abri au chaud, en bonne santé.
Pour nous, perdus au milieu des solitudes glacées, nous regardons avec angoisse le grésil qui tisse dans l'air, autour de nous, un voile blanc impénétrable. Nous songeons à la chance que nous avons eue cependant d'arriver à temps. Quelques instants plus tard, touristes égarés, nous nous serions agités en vain dans la tourmente. Nous appellerions, et la tempête seule répondrait à nos cris de détresse. Sans relâche la neige autour de nous continue sa trame: nuit blanche, plus terrifiante que la nuit la plus noire, parce que plus mystérieuse encore. L'âme emprisonnée se débat en vain contre la stupeur qui l'accable. Rentrés dans la cabane, nous attendons, silencieux, la pensée vague et morne: la nuit qui tombe vient seconder la nuit blanche dans son œuvre destructive de la volonté.
Dehors, l'obscurité règne, totale. Le trou de la porte absente ouvre sur le néant: nous allumons notre lanterne. Avec elle notre pensée se ressaisit. Point brillant dans l'obscurité vers lequel les yeux se tournent avec joie, sa lumière dissipe les ténèbres qui envahissent le refuge, et jette en même temps un peu de clarté dans les âmes: l'horreur a disparu, la vie renaît et se concentre autour de cette flamme pâlotte et vacillante.
La nuit est lente à s'écouler, sans sommeil, avec des alternances de hurlements effroyables de la tempête, et de calme subit encore plus terrifiants. Lorsque le vent se tait, le silence et la nuit reprennent leur empire, silence horrible qui frappe l'imagination peut-être davantage que la tourmente: il semble que le silence hurle à son tour. La neige alors tombe, légère, avec un imperceptible bruissement, comme un frôlement de jupe de crêpe sur l'herbe fine d'un cimetière abandonné: musique monotone et triste, semblable aux airs que l'on chante dans la montagne pour endormir les nouveaux-nés, elle nous berce avec son ronronnement doux, pour nous endormir d'un sommeil dont on ne se réveille plus.
Dans la somnolence qui me gagne j'entends des sons de cloches, de cloches qui sonnent un glas qui peut-être sera le nôtre. Mon compagnon gît sans mouvement, respire-t-il? La tempête m'empêche de l'entendre, on le croirait mort.
Et voilà que soudain, dans l'énervement de cette nuit sans sommeil, je ne sais comment, je me prends à penser aux Djinns de Victor Hugo. Ce sont eux que l'on entend hurler dehors, ce sont leurs griffes qui raclent le toit du refuge, et machinalement je récite:
Prophète si ta main me sauve De ces impurs démons des soirs J'irai prosterner mon front chauve...
Je remarque en passant, que ces démons d'aujourd'hui sont blancs et d'apparence pure, et cette observation me fait oublier la suite. Ma mémoire fatiguée est incapable de retrouver le vers suivant. Je cherche surexcité, et mon cerveau est vide: le vent a entraîné mes idées errer dans les précipices, avec les flocons de neige.
Prophète, si ta main me sauve,
Je répète le vers, comme un écolier récite une leçon mal apprise. Je veux penser à autre chose, fuir cette idée obsédante et bête à la fin, et toujours hallucinants, lancinants, douloureux, les mots reviennent
Prophète, si ta main me sauve...
* * * * *
Enfin! un rayon blafard se glisse entre les planches, comme hésitant à entrer dans la demeure glacée et ténébreuse. C'est l'aube lugubre. Dehors tout est blanc, les rochers par lesquels nous sommes montés hier sont verglacés. La retraite nous est coupée, il faudra aller jusqu'au bout de notre calvaire. Et nous partons pour le Dôme, lentement dans la neige fraîche, tandis que peu à peu, le temps se lève et le ciel s'éclaircit.