Au Mont-Blanc Aiguilles, sommets, vallées et glaciers; ascensions, sports d'hiver
Part 1
AU MONT-BLANC
LES «BEAUX PAYS»
_Volumes parus dans cette collection_:
GABRIEL FAURE
AUX LACS ITALIENS
HENRI FERRAND
GRENOBLE: Capitale des Alpes Françaises
HENRI FERRAND
LA ROUTE DES ALPES
P. DEVOLUY & P. BOREL
AU GAI ROYAUME DE L'AZUR
GABRIEL FAURE
AU PAYS DE S^T FRANÇOIS D'ASSISE
_Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris la Hollande, la Suède, la Norvège et le Danemark._
Copyright by B. Arthaud, 1924. Editions J. Rey
ROGER TISSOT
AU
MONT-BLANC
AIGUILLES—SOMMETS—VALLÉES ET GLACIERS ASCENSIONS et EXCURSIONS SPORTS D'HIVER
_Préface de_ M. LÉON AUSCHER, _Président du Comité de Tourisme en Montagne du Touring-Club de France_
EDITIONS J. REY GRENOBLE
JUSTIFICATION DU TIRAGE:
_De cet ouvrage, le sixième paru dans la collection_ "Les Beaux Pays", _il a été tiré 20 exemplaires sur Japon des Manufactures impériales numérotés de 1 à 20 et 480 exemplaires sur Hollande au filigrane de la collection, numérotés de 21 à 500_.
_L'Édition anglaise de cet ouvrage est publiée par_ Medici Society, _Grafton Street, Londres_.
Elle est vendue en France et en Italie par les Éditions J. Rey.
Arrêtons-nous encore un peu, Hugues! Il est si beau de se reposer sur la cime, et, pour quelques instants de la vie, parmi les nuages, rêver!
Guido REY
PRÉFACE
«_En cette saison d'automne, pleine de langueur, je suis revenu au Mont-Blanc..._»
«_Il est plus beau que jamais, avec son piédestal d'arbres roux, d'herbes brûlées, d'airelles rouges, qui fait à sa dalmatique de neige, une bordure de velours aux couleurs changeantes..._»
C'est là le tableau inédit que nous brosse, de main de maître, l'alpiniste doublé d'un poète qu'est l'auteur de ce livre, Roger TISSOT. Heureuse inspiration, grâce à laquelle nous allons parcourir la «_Vallée des merveilles_» alors que la montagne, solitaire de par le snobisme ou l'ignorance des foules, s'illumine du rutilant éclat de sa parure d'automne en attendant qu'elle s'ensevelisse sous la somptueuse hermine de ses neiges. Excellente propagande aussi, qui enseignera au peuple des touristes que l'Alpe n'est pas un spectacle fugace sur lequel le rideau tombe fin septembre pour ne se relever qu'à l'été suivant, mais que sa beauté est de toutes les saisons—de tous les instants, pourrait-on dire—et qu'à la voir dans le recueillement de la solitude, on est imprégné au maximum de sa grandeur.
Il était cependant difficile, et presque risqué, après tant d'illustres devanciers, d'écrire un livre sur le Mont-Blanc. Il y avait une certaine audace—et même une audace certaine—à aborder un sujet sur lequel les DE SAUSSURE, les DURIER, les BOURRIT, les Alexandre DUMAS, les WHYMPER, les MUMMERY, les JAVELLE, les VALLOT, les Henri FERRAND..., ont laissé si peu à glâner. Qu'il s'agisse de l'histoire ou de l'anecdote, de la science ou de la littérature, de l'alpinisme pur ou du tourisme, il semble que tout ait été dit sur le géant de nos montagnes. Ce n'est donc pas un des moindres mérites de Roger TISSOT, que de nous avoir donné le régal d'une œuvre bien personnelle qui ne doit rien à quiconque et d'avoir su nous révéler un «_Mont-Blanc inconnu_», dont la lecture est d'un rare attrait.
Qu'après Henri FERRAND, Grenoblois de race comme lui, Roger TISSOT ait subi l'attirance de _Chamonix_, de sa vallée et de son sublime encadrement de montagnes, cela démontre d'abord que les Dauphinois ne sont pas exclusifs, et qu'à côté des merveilles de leurs Alpes, ils savent l'hommage dû aux beautés d'ailleurs. Mais cela ne prouve-t-il pas aussi la hantise qu'exerce—même de loin—la montagne géante sur tous ceux dont elle enorgueillit l'horizon? Or, s'il est un ciel sur lequel, au cours des moindres promenades, surgisse—en un toujours émouvant effet de surprise—la masse blanche qui domine tous ses satellites de sa majesté incontestée, c'est bien le ciel de _Grenoble_ et l'on s'explique ainsi l'appel impérieux, l'attirance irrésistible qu'exerce sur des alpinistes d'élite le grand sommet savoyard.
Alpiniste d'élite, l'auteur l'est au premier chef. Il n'est pas que cela. Lettré subtil, avocat de valeur, il joint à la maîtrise de la plume et de la parole, le don de l'action. Cet ancien combattant de la grande guerre, que l'estime de ses compagnons d'armes a appelé à la présidence de leur groupement, a puisé ses qualités d'énergie et de courage dans la saine pratique des sports de la montagne. Militant fervent de l'alpinisme et des sports d'hiver, il fait partie de cette pléiade d'initiateurs dont l'incessante propagande a eu une telle portée sur le développement du tourisme dans notre pays. Fondateur avant la guerre du Ski Dauphinois, organisateur de multiples manifestations sportives et alpines, lauréat du Club Alpin pour un remarquable manuel de ski, il est, à l'heure actuelle, président de la jeune et active Fédération Alpine Dauphinoise. Il est peu de hauts sommets qu'il n'ait abordés et vaincus. Mais—comme on le constatera à maintes reprises à la lecture de ce beau livre—l'ardeur de la lutte n'a jamais étouffé en lui l'admiration du poète et de l'artiste pour les merveilles dont il faisait la conquête. Et c'est un des charmes de ses récits d'ascensions ou de promenades que cette spontanéité avec laquelle réagissent sur lui tous les éléments de beauté qui l'entourent. Certains effets descriptifs d'une rare puissance—comme l'épisode émouvant d'une ascension du Mont-Blanc sans guides, en pleine tempête—produisent une sensation d'angoisse intense. Puis, ce sont des pages d'une émotion presque religieuse consacrées à la description de l'admirable glacier d'Argentière, et d'autres—l'ascension de la Dent du Géant—où l'alpiniste vibre tout entier, aussi bien de la joie de l'effort surhumain que de l'incomparable splendeur de ce qui l'entoure.
Remercions donc Roger TISSOT de nous avoir donné ce livre: remercions aussi son éditeur de lui avoir fait un cadre digne de lui.
Notre regretté camarade Jules REY avait eu pour ambition de créer à _Grenoble_ un centre d'édition et de bibliophilie digne de la région Dauphinoise, et grâce à ses efforts, et au travail d'une laborieuse existence vouée à l'art et aux recherches, il avait eu la satisfaction de voir aboutir son intéressante tentative de décentralisation. Malgré les difficultés de sa tâche, son successeur a su la continuer, et le tourisme français lui est reconnaissant de son bel effort de vulgarisation. Ce sont de bons serviteurs de leur pays—auteur et éditeur—que ceux qui se vouent à la noble tâche de le faire connaître et aimer.
Le succès couronnera donc ce livre. Puisse-t-il inciter les touristes à ne pas limiter à la courte saison d'été leur séjour en montagne. Elle est belle et accueillante toujours, et c'est travailler à la prospérité de la France, soutenir les courageux efforts de nos montagnards et lutter contre la dépopulation de nos vallées, que d'assurer à nos plus beaux sites ce regain de visiteurs qui leur a trop manqué jusqu'ici. En concluant ainsi, je suis certain de répondre au patriotique désir de l'auteur.
Léon AUSCHER, _Président du Comité de Tourisme en Montagne du Touring-Club de France_.
CHAPITRE PREMIER
L'Envoûtement des cimes
Les portes de la montagne m'ouvrent une vie nouvelle qui n'aura pas de fin.
RUSKIN.
J'ai voulu revoir la vallée de Chamonix. Est-ce bien «revoir» qu'il faut dire? Je l'avais traversée jadis en alpiniste toujours pressé: ou bien je cherchais les cimes et n'avais d'yeux que pour elles; ou bien je me hâtais vers le train du retour, l'esprit trop plein de la féerie des monts pour prêter attention aux choses de la vallée. Je me souciais fort peu d'ailleurs, de me mêler à la foule élégante des citadins, qui chaque année se pressent au pied des cimes éminentes sans les désirer. A vingt années de distance, le même désir de ne point coudoyer les profanes de la montagne persiste et c'est pour fuir cette foule bruyante et sans cesse renouvelée que j'ai voulu visiter Chamonix à l'arrière-saison. Dans la bourgade déserte, je veux être seul avec la vieille race celte, qui à travers les siècles se perpétue à l'ombre des monts.
En fermant les yeux, je revois l'éblouissement des jours d'été, l'ardeur des chauds après-midi de juillet: sous le soleil éclatant, les roches brûlent, les glaciers brillent d'un éclat insupportable; les paupières mi-closes, papillotent sous le jet de lumière ardente que renvoie la neige; dans le ciel resplendissant, la Coupole terminale scintille et paraît seule capable de résister à l'anéantissement de fournaise sous lequel la vallée halète et semble mourir.
A regret j'ouvre les yeux encore éblouis par la vision de la magie estivale. Aujourd'hui, c'est un après-midi d'automne à son début, une légère brume tamise les rayons du soleil. Et tandis que le train s'élève au-dessus de la plaine des Fins, qui prolonge celle d'Annecy vers La Roche-sur-Foron, je regarde surgir peu à peu dans les lointains voilés d'une buée violacée les cimes immatérielles des montagnes amies de cette Savoie si bien décrite par P. Guiton dans son livre: «_Au cœur de la Savoie_»[1].
[Footnote 1: Voir P. Guiton «_Au Cœur de la Savoie._» Collect. des _Beaux Pays_.]
Ce n'est plus le midi chanteur et provocant où la nature pantelait n'ayant plus qu'un souffle, où les cultivateurs accablés sommeillaient dans l'ombre bleue des arbres; où le grand soleil éclatant et pur répandait dans les vallons les plus encaissés son torrent de lumière.
Maintenant les fruits mûrs pendent sous l'or roux des feuilles d'automne; dans les champs les enfants jouent, profitant des derniers beaux jours; sous un ciel de gaze bleu tendre, une mélancolie enveloppe toute la nature. On sent comme un regret du passé et une crainte mal définie de l'hiver.
D'un œil distrait, je suis sous les feuilles rouges, un torrent qui coule rapide, dans son lit étroit; les flots se précipitent, pressés de gagner la plaine avant que l'hiver ne les emprisonne dans l'immobilité des glaciers, dans le grand silence des espaces déserts.
Immobilité, silence! Les glaciers que j'ai parcourus naguère avec tant de joie seraient-ils l'image de la mort? Faut-il donc penser avec Chateaubriand que «c'est la jeunesse de la vie, que ce sont les personnes, qui font les beaux sites?»
L'émotion avec laquelle je revois de la gare de La Roche-sur-Foron le sommet neigeux du Buet, au fond de la vallée de l'Arve, me démontre bientôt que la splendeur des monts n'est pas un simple état d'âme.
A Sallanches, je me demande comment j'ai pu être assailli d'un pareil doute, comment j'ai pu dans un moment d'oubli, ne plus me souvenir des nuits passées à la belle étoile, au bord des glaciers, à écouter le mugissement des cascades qui s'atténue vers le matin, le fracas des pierres dans les crevasses, les craquements sourds par lesquels le glacier accompagne sa marche irrésistible, tous ces bruits par lesquels se manifeste sa calme activité.
Sallanches est, avec le site délicieux de Combloux récemment aménagé par la Compagnie des chemins de fer P.L.M., un des points les plus favorables d'où l'on puisse embrasser le massif du Mont-Blanc dans son ensemble. La cime apparaît encadrée par les gigantesques sommets qui lui font un merveilleux cortège. A gauche, c'est l'entassement prodigieux des Aiguilles proprement dites; à droite se succèdent, harmonieusement espacés, les sommets plus majestueux du Dôme et de l'Aiguille du Goûter, les Aiguilles de Bionnassay, de Miage et de Trelatête.
«Qu'il est difficile, disait Victor Hugo, de ne point éprouver quelque profonde émotion lorsque par une belle matinée d'août, en descendant la pente sur laquelle Sallanches est assise, on voit se dérouler devant soi cet immense amphithéâtre de montagnes toutes diverses de couleur, de forme, de hauteur et d'attitude.»
Mais l'apparition n'est que de courte durée; aussitôt Sallanches quittée, à mesure qu'on s'avance dans la direction de Saint-Gervais, le Mont-Blanc rentre sous terre. Du Fayet, il n'est pas visible: la vue se heurte à la chaîne du Reposoir, aux à pics de l'Aiguille de Varens et du désert de Platé. Cependant, fait observer Charles Durier, «la pitoyable nature a prodigué des dédommagements au Fayet-Saint-Gervais». Trois sources d'eaux thermales, qui sourdent dans la gorge du Bas-Nant, attirent les valétudinaires. Un climat plus doux que celui de Chamonix, y rend le séjour particulièrement agréable, à ceux qui supportent mal l'air rude de la montagne et ses environs offrent au touriste une diversité très remarquable de promenades délicieuses. C'est le lieu de prédilection des promeneurs, où s'attardent indéfiniment dans les douceurs d'une vie facile et luxueuse, ceux qui n'ont pas la hantise des monts et de la nature farouche.
Et c'est peut-être précisément parce que la nature y est trop riante et trop accessible, que délaissant le Fayet-Saint-Gervais, l'alpiniste préfère pousser plus au cœur de la montagne.
D'autres sommets que celui du Mont-Blanc le tentent en effet: les objets de ses convoitises, ce sont toutes ces aiguilles aériennes, tous ces monolithes qui dominent la vallée de l'Arve, cimes altières qui présentent, dit Guido Rey, «l'aspect d'une cité fantastique, ceinte d'inaccessibles murailles, couronnée de clochers, flèches et clochetons qui se profilent nettement sur le ciel d'une couleur de brique ancienne dorée par des siècles de soleil».
Saint-Gervais est trop loin de cette «cité de songe» pour ceux dont le but n'est pas la cime la plus élevée, «mais la plus difficile».
Depuis la création de la Route des Alpes, Saint-Gervais est devenu l'un des plus importants centres de cet admirable parcours: située à la sortie du magnifique trajet du Col des Aravis, il est le point de bifurcation d'où les cars gagnent Évian ou Chamonix.
Du Fayet-Saint-Gervais à Chamonix la différence de niveau est de près de 500 mètres; l'Arve la franchit avec impétuosité dans sa descente irrésistible vers la plaine. Le chemin de fer électrique en remonte le cours, tantôt sous la pierre par des tunnels, tantôt au-dessus du torrent, par d'impressionnants viaducs.
Peu après avoir dépassé Servoz, de magnifiques échappées sur l'aiguille du Goûter font pressentir l'approche de la terre promise. On y pénètre enfin par le tunnel de la cascade.
La vallée de Chamonix! Que de souvenirs s'attachent à cet étroit couloir serré entre le Mont-Blanc et le Brévent, qui s'étend de l'est à l'ouest sur 23 kilomètres, du col de la Voza au col de Balme. Quelle fascination n'a-t-elle point exercée depuis l'époque lointaine où le Mont-Blanc s'appelait déjà dans les anciens textes «rupes quae vocatur Albae».
Et depuis sa révélation, que de visites et que d'hommages rendus au petit village savoyard isolé du reste du monde dans le «campus munitus» d'où il tirera son nom.
A l'origine, c'est l'incertitude. Tout ce que l'on peut affirmer, à la suite de Charles Durier, c'est qu'un peuple d'origine celtique a vécu à l'ombre du grand Mont. Puis une pierre plate, de forme régulière, trouvée dans le vallon marécageux de Larioz, portant une inscription romaine et une date précise, permet de penser qu'il y a dix-huit siècles, la vallée de Chamonix avait connu la civilisation gallo-romaine. Et c'est à nouveau le silence jusqu'au XI^e siècle. Alors pour nous, commence l'histoire. On sait, en effet, par un acte en date du pontificat d'Urbain II que le comte Aymar de Genève, concéda au Prieuré qu'avaient fondé les Bénédictins de Saint-Michel-de-Cluze «toute l'étendue du pays comprise entre le torrent de la Diosaz, le Mont-Blanc et le Col de Balme».
Édouard Wymper raconte dans son guide de Chamonix et du Mont-Blanc ce que furent les siècles qui suivirent cette donation. Les hommes libres qui peuplaient cette vallée «n'étaient guère mieux traités que des esclaves, de temps à autre, ils étaient brûlés au pilori pour leur bonheur futur et pour le bénéfice immédiat du Prieuré».
Si l'on en croit le même auteur, les rudes montagnards n'auraient pas supporté facilement cette oppression.
De telles idées d'indépendance peuvent surprendre chez ces montagnards vivant isolés dans leur vallée.
C'est à la neige qu'ils les devaient? Cette neige ennemie, qui recouvrait leurs pâturages durant de longs mois, les avait poussés, en effet, à chercher en dehors de leur vallée natale dans des régions moins ingrates, un supplément de ressources. Dès une période reculée, ils prirent l'habitude de s'expatrier en France, en Allemagne et en Italie. Chaque année, ils vont louer leurs services. Ils exportent aussi les produits de la vallée: à travers les cols ils font un important trafic de miel et de fromages.
En échange de leurs services et de leurs produits, ils rapportent au pays natal non seulement de l'argent, mais des idées. C'est ce qui frappera le plus les premiers visiteurs de Chamonix vers le milieu du XVIII^e siècle: là, où ils ne croyaient trouver que l'ignorance et la misère, ils constateront avec stupéfaction l'aisance et l'instruction.
C'est grâce au développement intellectuel et moral de ses habitants que Chamonix pourra recevoir ses premiers hôtes, sans les rebuter.
Mais Chamonix ne sera pas seulement apte à recevoir ses visiteurs. Il sera à même de leur fournir des guides. Ses chasseurs de bouquetins et de chamois ont, en effet, mille fois parcouru les roches avoisinantes; de leur côté les chercheurs de cristaux ont poussé leurs investigations sur les hauteurs, dont ils ont en certains points aménagé l'accès. Chasseurs et chercheurs apparaîtront donc aux premiers visiteurs, comme des hommes nés pour les guider dans la montagne. La destinée de Chamonix allait se réaliser d'elle-même: la montagne avait enfanté ceux qui allaient la vaincre.
Le premier amant qui se présente est un gentilhomme anglais de 23 ans: William Windham. De Genève, où il séjourne en 1741, il a été séduit par l'éclat «des glacières du Faucigny» qu'il apercevait des bords du lac, resplendissants dans l'azur du ciel. «Il est vraiment dommage, s'était-il dit, qu'une si grande merveille ne soit pas connue.» Et il était venu à elle insouciant des dangers que les prudents Genevois lui avaient signalés, et malgré «la terrible description qu'on lui avait faite». Il met trois jours pour atteindre Chamonix. Le quatrième jour, guidé par des paysans, des chasseurs et des «crystalliers» il gagne le Montenvers par un sentier, qui déjà à cette époque avait été ouvert, et que l'on appelait _le sentier des crystalliers_. Il atteint la partie inférieure du glacier de Tacul, qui portera plus tard le nom de Mer de glace, et après avoir séjourné une demi-heure sur cette glace qu'il compare à un lac subitement figé, il gagne Chamonix, puis Genève déclarant «sa curiosité pleinement satisfaite».
Mais en satisfaisant sa curiosité Windham a surexcité celle de ses contemporains. Le compte rendu qu'il en écrit a un retentissement indéniable.
Le courant de visiteurs ne va d'ailleurs pas s'établir immédiatement, car Windham n'avait été qu'un curieux: il lui manquait l'enthousiasme qui fait les apôtres et qui donne à ceux-ci le pouvoir d'entraîner les foules. Aussi pendant vingt ans le nombre des visiteurs de Chamonix est assez réduit.
Cependant l'époque de la révélation approche; les temps sont révolus. Ils sont marqués par la venue de Horace Bénédict de Saussure et de Marc Théodore Bourrit. Le premier, professeur à l'Académie de Genève; le second, artiste peintre et chantre à l'église cathédrale. Tous deux avaient un tel désir de réussite, qu'il serait difficile de discerner le plus enthousiaste, si Saussure n'avait lui-même déclaré: «M. Bourrit mettait encore plus d'intérêt que moi à la conquête du Mont-Blanc.»
Leur passion n'est d'ailleurs point jalouse des concurrents. Ils ne vont pas à la montagne comme à une course ou à un pari; ils vont à elle simplement, parce qu'elle les attire l'un par l'intérêt scientifique, l'autre par l'intérêt artistique. Durant vingt-sept années, Bourrit et Saussure vont tenter l'ascension par les voies les plus diverses. Les phases de cet assaut, décrites avec fougue par Bourrit, dépeintes avec une précision, qui n'est point exempte de poésie par Saussure, auront un énorme retentissement dans le monde. L'opinion publique va suivre les péripéties de cette lutte et s'y intéresser à tel point, qu'au lendemain de sa conquête, le nom du Mont-Blanc était sur toutes les bouches.
A vrai dire, les premiers visiteurs qu'attire la victoire définitive ne dépassent guère le Montenvers; il est le belvédère d'élection où viennent prendre contact avec la montagne, les souverains, les poètes, les écrivains, les savants et la foule. Bientôt l'affluence est telle que Bourrit songe à aménager le Montenvers.
Dès 1795, un édifice est terminé: il est dédié à la «Nature». Désormais le Montenvers est aménagé; il est accommodé au goût du jour, il va être à la mode.
Le Mont-Blanc reçoit alors les visites des plus illustres personnages. C'est d'abord, en 1779 celle de Gœthe, accompagné du duc de Weimar. Lui aussi est séduit par la beauté du spectacle. C'est le 4 novembre à la nuit, qu'il entre dans la vallée: «Nous remarquâmes, dit-il, au-dessus de la montagne, à droite, devant nous, une lumière que nous ne pouvions expliquer. La beauté de ce spectacle était tout à fait extraordinaire.»
Chateaubriand y vient à son tour, en 1805. Seul dans le concert des admirateurs, il donne une note discordante. «Ceux, dit-il, qui ont aperçu des diamants, des topazes, des émeraudes dans les glaciers, sont plus heureux que moi, mon imagination n'a jamais pu découvrir ces trésors... quant au voyageur de la vallée de Chamonix, c'est en vain, qu'il attend ce brillant spectacle. Il voit comme du fond d'un entonnoir au-dessus de sa tête, une petite portion d'un ciel bleu et dur, sans couchant et sans aurore; triste séjour où le soleil jette à peine un regard, à midi, par-dessus une barrière glacée.»
Un pareil jugement devait rester sans écho: il sera d'ailleurs très vivement critiqué par la suite. Vingt ans plus tard, Victor Hugo devait lui donner le plus éclatant démenti: il trouvera que la vallée de Chamonix est «un temple», le glacier des Bossons «une ville d'obélisques, de cippes, de colonnes et de pyramides».
Alexandre Dumas, George Sand, Napoléon III, Tyndall, Pasteur viennent tour à tour attirés, les uns par la curiosité, les autres par leurs recherches scientifiques.
Théophile Gautier arrive en mai 1868, rendre au Mont-Blanc l'hommage que lui doit la littérature; il décrit en de belles pages, l'impression qu'il ressentit au débouché de la vallée de Magland: «Le Mont-Blanc se découvrit soudain à nos regards, et nous eûmes en ce moment la sensation complète du beau, du grand, du sublime.»