Au Maroc

Part 8

Chapter 83,816 wordsPublic domain

Du reste, dans toutes les habitations marocaines, on retrouve cette même disposition, ces mêmes grandes portes à battant double, de chaque côté d'une cour à ciel ouvert par où vient toute la lumière des logis. On ne ferme ces portes-là qu'après la tombée de la nuit--car, dès qu'elles sont fermées, il fait noir dans les appartements, qui n'ont ordinairement point de fenêtres;--de plus, comme elles sont massives, immenses, pénibles à tirer, dans chacun des battants est toujours ménagée une petite sortie ogivale, qui est comme une espèce de chattière humaine, gentiment encadrée d'arabesques. Et c'est ainsi partout, chez le sultan aussi bien que chez le dernier de ses sujets.

* * * * *

Avec une barre de fer d'un mètre de long, j'ai verrouillé les grandes portes de ma chambre, comme il est d'usage à la fin du jour. Puis, par une de mes chattières festonnées, je suis ressorti, une lanterne à la main, pour faire une ronde d'exploration dans ma maison encore peu connue. D'abord, je suis redescendu par mon escalier de tourelle, pour barrer prudemment l'entrée basse qui communique avec la rue; puis, passant aux étages supérieurs, j'ai été effrayé de mes découvertes: d'autres petits couloirs, d'autres pièces délabrées, de forme irrégulière, encombrées de débris, de planches, de vieilles selles, de bâts pour les mulets, de poules mortes et de poules vivantes!...

C'est une situation tout à fait rare pour un Européen, d'habiter ainsi une maison particulière dans la sainte ville de Fez. D'abord, on n'y vient qu'en ambassade, et, dans ces cas-là, on est toujours caserné tous ensemble dans un palais désigné par le sultan, d'où il n'est permis de sortir qu'avec une escorte de soldats. En admettant qu'un «Nazaréen» (comme les Arabes nous appellent) soit parvenu à s'aventurer seul jusqu'ici, il risquerait fort de mourir de faim dans la rue; car, à aucun prix, un musulman ne consentirait à lui louer le moindre gîte ni à lui préparer la moindre nourriture. Mais voici, il y a à Fez une mission française permanente: trois officiers pour l'instruction des troupes, et un médecin militaire, le docteur L*** (dont j'aurai, sans doute, l'occasion de reparler souvent). Avec l'ex-colonel anglais, déjà mentionné, et un officier italien qui dirige une fabrique d'armes, ils composent toute la colonie européenne de la ville. Sous la haute protection du sultan, ils ne sont point inquiétés et peuvent, en observant quelques précautions, sortir à peu près librement dans les rues. Par ordre impérial, les caïds chefs de quartiers ont obligé les habitants, qui rechignaient, à leur louer à chacun une maison; or, le docteur L*** se trouve en ce moment en avoir deux, à la suite de je ne sais quelles circonstances; il m'en a offert une; et c'est grâce à lui que je vais vivre à Fez dans des conditions de liberté très exceptionnelles.

Et maintenant, barricadé définitivement pour la nuit, mes deux chattières fermées, je suis seul dans ma chambre, ayant froid malgré mon burnous; j'entends la pluie qui tombe, les gouttières qui suintent, le vent qui souffle comme en hiver,--et, de temps à autre, m'arrivant de quelque mosquée, un chant religieux dans le lointain... Bien délabrée et bien triste, ma grande chambre, avec ses murs nus, fendillés du haut en bas, blanchis à la chaux il y a quelques siècles et garnis à présent de dentelles grises en toiles d'araignées.

Dans deux des angles, des petites portes sournoises mènent à des soupentes profondes. Le parquet, en mosaïques de faïence comme partout, sera peut-être demain la seule jolie chose de mon logis, quand je l'aurai fait laver et dégager de son épaisse couche de poussière.

Tout mon mobilier se compose d'un grand tapis de R'bat aux dessins anciens, aux couleurs éteintes; d'un matelas de camp posé sur ce tapis et drapé d'une couverture marocaine; d'une petite table et d'un haut chandelier de cuivre. Mes vêtements sont déjà arabes de la tête aux pieds. Et des cafetans, des burnous, qu'un juif est venu me vendre ce soir, sont accrochés à des clous, tout prêts pour les promenades défendues de demain. Il n'y a d'européen autour de moi que ma plume qui court et le papier blanc sur lequel j'écris.--Les _tholbas_ pauvres, qui suivent les cours de Karaouïn, doivent, chez eux, être équipés dans ce genre-là...

Je repasse en moi-même la série de circonstances rapides qui m'ont amené, comme par un fil conducteur tendu d'avance, dans cette maison étrange. D'abord mon brusque départ imprévu pour le Maroc. Puis ces douze jours de route à cheval, pendant lesquels un peu de France me suivait encore: de gais compagnons de voyage avec lesquels on se réunissait pour les repas sous la tente, causant des choses du présent siècle, oubliant presque ensemble le pays sombre où l'on s'enfonçait. Puis notre entrée extravagante de ce matin dans Fez, au son des tambourins et des musettes. Puis, subitement, ma séparation du reste de l'ambassade; mon arrivée sous la pluie dans ce gîte en ruine, et ma solitude absolue de toute l'après-midi.

Ç'a toujours été mon amusement préféré et ma grande ressource contre la monotonie de vivre, ces dépaysements complets, ces transformations.--Et ce soir, je cherche à m'amuser de ce costume arabe, de cette pensée surtout que j'habite en pleine ville sainte, dans une inaccessible maisonnette... Eh bien, non, la dominante, malgré moi, est une tristesse immense que je n'attendais pas; un regret pour le foyer de France; un regret presque enfantin, me gâtant le charme de cette étrangeté nouvelle; le sentiment du suaire de l'Islam tombé sur moi de tous côtés, m'enveloppant de ses vieux plis lourds, sans un coin soulevé pour respirer l'air d'ailleurs, et beaucoup plus oppressant à porter que je ne l'aurais cru... Peut-être aussi la faute en est-elle à l'aspect mort de ce logis, à ces gouttières qui suintent du plafond avec un petit bruissement si désolé, et à ces voix qui psalmodient en mineur, du haut des minarets, la nuit... Mais vraiment cela étouffe, les premiers jours, de sentir autour de soi le labyrinthe de ces petites rues trop étroites, et la présence de tous ces gens, dédaigneux ou hostiles, qui ne vous tolèrent dans leur ville que par contrainte et qui volontiers vous laisseraient comme un chien mourir par terre; et toutes ces portes de quartiers solidement fermées;--et, fermées aussi, les portes des grands remparts emprisonnant le tout;--et, au delà, l'obscurité des campagnes sauvages, qui sont plus inhospitalières encore que la ville, qui sont sans routes pour fuir, et où habitent des tribus qui coupent les têtes...

XXI

Mardi 16 avril.

La première nuit passée dans cette maison a été assez lugubre. Constamment ces mêmes bruits: le vent, la pluie, les lointaines prières.

Vers deux heures du matin, les vieilles portes de mes escaliers et de mes couloirs étaient tellement secouées, avec de tels bruits de ferraille, que je me suis cru envahi.--Alors j'ai fait une ronde générale, ma lanterne à la main.--Mais non, personne; rien que du vent, des rafales, et les verrous toujours en place.

Et je ne me suis plus réveillé ensuite qu'en voyant filtrer le jour par les fentes de mes grandes portes de cèdre. Pieds nus, sur le tapis qui couvre mon pavé de faïence, je suis allé d'abord ouvrir une de mes petites chattières ogivales, et j'ai regardé le ciel, par l'ouverture béante de mon toit: obstinément ce même ciel d'hiver, d'où continuait de tomber une pluie lente et fine; un vent froid, comme dans les climats du Nord, m'arrivait au visage. Et l'antiquité, la désolation, le délabrement de ma maison, m'apparaissaient plus extrêmes encore, sous cette lueur à la fois terne et claire, impitoyable, qui descendait d'en haut avec la pluie. Par terre, les mosaïques de faïence, mouillées, lavées, avaient seules de fraîches couleurs.

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La matinée se passe à des essais de costumes _habillés_.--Un certain Edriss, musulman d'Algérie émigré au Maroc, que le docteur L*** m'a procuré comme guide, m'apporte à choisir des cafetans de drap rose, aurore, capucine, ou bleu nuit; puis des ceintures, des turbans, de grosses cordelières en soie pour tenir le poignard et pour attacher l'aumônière dans laquelle tout vrai croyant doit porter, suspendu au cou, un petit commentaire manuscrit des saints livres; et enfin de longs voiles de transparente laine blanche pour envelopper le tout et en atténuer les couleurs.

Il m'indique ensuite la très difficile manière élégante de se draper dans ces voiles-là, qui font deux ou trois fois le tour du corps, prenant les bras, la tête, les reins, et à l'arrangement desquels la toilette entière est subordonnée.

Toute fantaisie de déguisement mise de côté, il est certain que le costume arabe est indispensable à Fez, pour circuler en liberté et voir d'un peu près les gens et les choses.

* * * * *

Trois heures de l'après-midi.

On frappe à ma porte.--Je sais qui c'est, et je descends ouvrir, dans des vêtements d'Arabe très simples, en laine blanche un peu défraîchie, comme on en voit à tous les passants dans les rues. Je trouve en bas trois mules arrêtées, la tête dirigée du côté par où il faudra partir, à cause de l'impossibilité de tourner entre ces hautes murailles qui se touchent presque. L'une des trois mules est tenue en main par un palefrenier, et, bien que ce soit jour de _purification_ et de retraite, je m'y installe sur une selle à fauteuil en drap rouge. Les deux autres sont montées par des personnages enveloppés de longs burnous, dont l'un est Edriss, et l'autre, en tout semblable aujourd'hui à un vrai Bédouin, est le capitaine H. de V***, l'un des membres de l'ambassade, qui ne se purifie pas aujourd'hui, lui non plus; du reste, mon compagnon habituel de promenade, que tout ce pays impressionne de la même manière que moi-même. Nous partons tous trois sans rien nous dire, comme pour un but convenu. La pluie fine tombe toujours du ciel bas et brumeux.

Longtemps nous marchons, à la file, sous cette pluie obstinée qui rend plus lugubre le labyrinthe des petites rues obscures. Le plus souvent, nous avons de l'eau ou de la boue liquide jusqu'aux genoux de nos bêtes, qui glissent sur des pierres, s'enfoncent dans des trous, manquent vingt fois de s'abattre.

Souvent il faut se plier en deux, sous des voûtes si basses que l'on risque de s'y rompre la tête. A chaque instant il faut s'arrêter, se garer dans une porte ou reculer jusqu'à un tournant, pour laisser passer d'autres mules chargées, ou bien des chevaux, des ânons.

Nous traversons des bazars couverts, où il fait perpétuellement une espèce de demi-crépuscule; là, nous sommes frôlés par toute sorte de gens et d'objets; nous écrasons des passants contre des maisons, et toujours nous raclons avec nos étriers les vieilles murailles.

Enfin nous sommes au but de notre course: une grande cour de mauvais aspect, vieille, caduque, comme tout ce qui est Fez, et entourée de porches massifs qui la font ressembler à un préau de prison: c'est le marché aux esclaves--que les chrétiens ne doivent pas voir.

Il est vide aujourd'hui, ce marché; nous avions été mal renseignés; sans doute il n'y a pas eu d'arrivages du Soudan, car on ne vendra personne, nous dit-on, d'ici deux ou trois jours.

A la suite d'Edriss, nous continuons donc notre route, toujours sans parler, dans l'enchevêtrement des rues, qui nous font l'effet de se rétrécir et de s'assombrir encore davantage.

Et voici un grand murmure de voix qui nous arrive, de voix priant et psalmodiant ensemble, sur un rythme toujours égal, avec un recueillement immense. En même temps, dans le dédale noir, apparaît une clarté blanche; elle sort d'une grande porte ogivale, devant laquelle Edriss, notre guide, qui a beaucoup ralenti sa marche, se retourne pour nous regarder. Nous l'interrogeons d'un signe imperceptible: «C'est _cela_, n'est-ce pas?» De la même manière, par un clignement d'yeux, il répond: «Oui.» Et nous passons le plus lentement possible pour mieux voir.

_Cela_, c'est Karaouïn, la mosquée sainte, la Mecque de tout le Moghreb, où, depuis une dizaine de siècles, se prêche la guerre aux infidèles, et d'où partent tous les ans ces docteurs farouches, qui se répandent dans le Maroc, en Algérie, à Tunis, en Égypte, et jusqu'au fond du Sahara et du noir Soudan. Ses voûtes retentissent nuit et jour, perpétuellement, de ce même bruit confus de chants et de prières; elle peut contenir vingt mille personnes, elle est profonde comme une ville. Depuis des siècles on y entasse des richesses de toutes sortes, et il s'y passe des choses absolument mystérieuses. Par la grande porte ogivale, nous apercevons des lointains indéfinis de colonnes et d'arcades, d'une forme exquise, fouillées, sculptées, festonnées avec l'art merveilleux des Arabes. Des milliers de lanternes, des girandoles, descendent des voûtes, et tout est d'une neigeuse blancheur, qui répand un rayonnement jusque dans la pénombre des longs couloirs. Un peuple de fidèles en burnous est prosterné par terre, sur les pavés de mosaïques aux fraîches couleurs, et le murmure des chants religieux s'échappe de là, continu et monotone comme le bruit de la mer...

Pour ne pas nous trahir, un jour de quarantaine obligatoire, nous n'osons pas nous parler, ni nous arrêter, ni même regarder trop longuement.

Mais nous allons faire le tour de la très grande mosquée, qui a bien vingt portes, et nous l'apercevrons encore sous d'autres aspects.

On la contourne dans l'obscurité, par une sorte d'étroit chemin de ronde, en enfonçant dans la boue, les immondices, les pourritures. Extérieurement on n'en voit rien, que de hautes murailles noires, dégradées, croulantes, contre lesquelles s'appuient les maisons centenaires d'alentour.

Avec un vague recueillement, nous ralentissons notre marche, chaque fois que nous passons devant une de ces portes: alors le sanctuaire nous envoie un instant sa lueur blanche et son bruit de voix pieuses. Il est tellement grand que nous ne parvenons pas bien à en démêler le plan d'ensemble; ses arcades sont variées à l'infini, les unes sveltes, élancées, découpées en festons inconnus, dentelées en grappes de stalactites; les autres ayant forme de trèfles à plusieurs feuilles, de cintres allongés, d'ogives.

Et toujours, par terre, sur les mosaïques, la foule des burnous prosternés, murmurant les éternelles prières...

Sans doute, nous reverrons souvent Karaouïn pendant notre séjour à Fez, mais je ne crois pas que nous en ayons jamais une impression plus profonde qu'après ce premier coup d'oeil, jeté furtivement un jour où c'était défendu...

XXII

Mercredi 27 avril.

Présentation au sultan, le matin (on nous a fait grâce d'un jour de quarantaine).

A huit heures et demie nous sommes tous réunis, en grande tenue, dans la cour mauresque de la maison qu'habitent notre ministre et sa suite.

Arrive le _caïd introducteur des ambassadeurs_, un mulâtre colossal, à cou de taureau, qui tient en main une énorme trique de mauvais aloi (on choisit toujours pour remplir ces fonctions-là un des hommes les plus gigantesques de l'empire).

Quatre personnages en longs vêtements blancs entrent à sa suite, et restent immobiles derrière lui, armés de triques semblables à la sienne, qu'ils tiennent, comme les tambours-majors leur canne, à toute longueur de bras. Ces gens sont simplement pour écarter la foule sur notre passage.

Quand il est temps de nous mettre en selle, nous traversons le jardin d'orangers, sur lequel tombe toujours la même petite pluie d'hiver inséparable de notre voyage, et nous nous dirigeons vers la porte basse qui donne sur la rue; là, on nous amène, un par un, nos chevaux qui sont incapables de se retourner ni de passer deux de front, tant cette rue est étroite. Et nous montons au hasard des bêtes qui se présentent, en hâte et sans ordre.

Il y a assez loin d'ici le palais. Il nous faut traverser ces mêmes quartiers que nous avions pris avant-hier pour venir. En avant de nous, les bâtons s'abattent, deçà et delà, sur les groupes qui gênent, et nous sommes entourés d'une haie de soldats affolés, tout de rouge vêtus, qui sont constamment sous nos chevaux, et dont les baïonnettes, arrivant juste à hauteur de nos yeux, sont une menace permanente, dans les tournants brusques ou les cohues.

Comme le jour de notre entrée, nous traversons les terrains vides qui séparent Fez-le-Vieux de Fez-le-Neuf, les rochers, les aloès, les grottes, les tombes, les ruines, et les tas de bêtes pourries au-dessus desquels des oiseaux tournoient.

Et, enfin, nous arrivons devant la première enceinte du palais et, par une grande porte ogivale, nous entrons dans la cour des ambassadeurs.

Cette cour est tellement immense que je ne connais pas de ville au monde qui en possède une de dimensions pareilles. Elle est entourée de ces hautes et effroyables murailles à créneaux pointus, flanquées de lourds bastions carrés--comme sont les remparts de Stamboul, de Damiette ou d'Aigues-Mortes--avec quelque chose de plus délabré encore, de plus inquiétant, de plus sinistre; l'herbe sauvage pousse sur cette place et, au milieu, il y a un marais où des grenouilles chantent. Le ciel est tourmenté et noir; des nuées d'oiseaux s'échappent des tours crénelées et tourbillonnent dans l'air.

La place semble vide, malgré les milliers d'hommes qui y sont rangés, sur les quatre faces, au pied des vieux murs. Ce sont les mêmes personnages toujours, et les mêmes couleurs: d'un côté, une multitude blanche, en burnous et en capuchons; de l'autre, une multitude rouge, les troupes du sultan, ayant avec eux leurs musiciens en longues robes orangées, vertes, violettes, capucine ou jaune d'or. La partie centrale de l'immense cour dans laquelle nous nous avançons reste complètement déserte. Et toute cette foule semble lilliputienne, à si grande distance, tassée aux pieds de ces écrasantes murailles crénelées.

Par un de ses bastions d'angle, ce lieu communique avec les enceintes du palais. Ce bastion, moins dégradé que les autres, recrépi de chaux blanche, a deux délicieuses grandes portes ogivales entourées d'arabesques bleues et roses; et c'est par un de ces arceaux que le souverain va paraître.

On nous prie de mettre pied à terre; car nul n'a le droit de rester à cheval devant le chef des croyants,--et on emmène nos bêtes. Nous voici démontés, sur l'herbe mouillée, sur la boue.

Un mouvement se fait dans les troupes: soldats rouges et musiciens multicolores viennent, sur deux rangs, former une large avenue, depuis le centre de la cour où l'on nous a placés, jusqu'à ce bastion là-bas, par où le sultan doit venir, et nous regardons tous la porte entourée d'arabesques, attendant l'apparition très sainte.

Elle est bien encore à deux cents mètres de nous cette porte, tant la cour est immense, et d'abord, nous arrivent par là de grands dignitaires, des vizirs: longues barbes blanchissantes et visages sombres; à pied tous, aujourd'hui, comme nous-mêmes, et marchant à pas lents dans les blancheurs de leurs voiles et de leurs burnous qui flottent. Nous connaissons déjà presque tous ces personnages, que nous avons vus avant-hier, à notre arrivée, mais plus fiers, ce jour-là, montés sur leurs beaux chevaux.--Arrive aussi le caïd Belaïl, bouffon noir de la cour, la tête toujours surmontée de son invraisemblable turban en forme de dôme; il s'avance seul, dégingandé et dandinant, l'allure inquiétante, appuyé sur une énorme trique-assommoir;--je ne sais quoi de sinistre et de moqueur est dans toute sa personne, qui semble avoir conscience de sa faveur extrême.

La pluie reste menaçante; des nuages de tempête, chassés par un grand vent, courent dans le ciel avec les nuées d'oiseaux, laissant voir par places un peu de ce bleu intense qui indique seul le pays de lumière où nous sommes. Les murailles, les tours, sont hérissées partout de leurs créneaux pointus, qui font en l'air comme des rangées de peignes aux dents méchantes; elles paraissent gigantesques, nous enfermant de tous côtés comme dans une citadelle aux dimensions excessives, fantastiques; le temps leur a donné une couleur gris doré très extraordinaire; elles sont lézardées, déchiquetées, branlantes; elles produisent sur l'esprit l'impression d'une antiquité tout à fait perdue dans la nuit. Deux ou trois cigognes, perchées entre des créneaux sur des pointes, regardent en bas cette foule; et une mule, grimpée je ne sais comment sur une des tours, avec sa selle à fauteuil en drap rouge, regarde aussi.

Par cette porte, entourée d'arabesques bleues et roses, sur laquelle notre attention est de plus en plus concentrée, arrivent maintenant une cinquantaine de petits nègres, esclaves, en robe rouge avec surplis de mousseline, comme des enfants de choeur. Ils marchent lourdement, tassés en troupeau de moutons.

Puis six magnifiques chevaux blancs, tout sellés et harnachés de soie, que l'on tient en main et qui se cabrent.

Puis un carrosse doré, d'un style Louis XV--imprévu dans cette mise en scène, et mièvre, et ridicule au milieu de toute cette rudesse grandiose--(d'ailleurs l'unique voiture existant à Fez, offerte au sultan par la reine Victoria).

Encore quelques minutes d'attente et de silence. Et, tout à coup, un frémissement de religieuse crainte parcourt la haie des soldats. La musique, avec ses grands cuivres et ses tambourins, entonne quelque chose d'assourdissant et de lugubre. Les cinquante petits esclaves noirs se mettent à courir, à courir, pris d'un affolement subit, se déploient en éventail comme un vol d'oiseaux, comme une grappe d'abeilles qui essaiment. Et là-bas, dans la pénombre de l'ogive, que nous regardons toujours, sur un cheval blanc superbe que tiennent quatre esclaves, se dessine une haute momie blanche à figure brune, toute voilée de mousseline; on porte au-dessus de sa tête un parasol rouge de forme antique, comme devait être celui de la reine de Saba, et deux géants nègres, l'un en robe rose, l'autre en robe bleue, agitent des chasse-mouches autour de son visage.

Et tandis que l'étrange cavalier s'avance vers nous, presque informe, mais imposant quand même, sous l'amas de ses voiles neigeux, la musique, comme exaspérée, gémit de plus en plus fort, sur des notes plus stridentes; entonne un hymne religieux lent et désolé, qu'accompagnent à contre-temps d'effroyables coups de tambour. Le cheval de la momie gambade avec rage, maintenu à grand'peine par les esclaves noirs. Et nos nerfs reçoivent je ne sais quelle impression angoissante de cette musique si lugubre et si inconnue.

Enfin voici, arrêté là tout près de nous, ce dernier fils authentique de Mahomet, bâtardé de sang nubien. Son costume, en mousseline de laine fine comme un nuage, est d'une blancheur immaculée. Son cheval aussi est tout blanc; ses grands étriers sont d'or; sa selle et son harnais de soie sont d'un vert d'eau très pâle, brodés légèrement de plus pâle or vert. Les esclaves qui tiennent le cheval, celui qui porte le grand parasol rouge, et les deux--le rose et le bleu--qui agitent des serviettes blanches pour chasser autour du souverain des mouches imaginaires, sont des nègres herculéens, qui sourient farouchement; déjà vieux tous, leurs barbes grises ou blanches tranchant sur le noir de leurs joues. Et ce cérémonial d'un autre âge s'harmonise avec cette musique gémissante, cadre on ne peut mieux avec ces immenses murailles d'alentour, qui dressent dans l'air leurs créneaux délabrés...

Cet homme, qu'on a amené devant nous dans un tel apparat, est le dernier représentant fidèle d'une religion, d'une civilisation en train de mourir. Il est la personnification même du vieil Islam;--car on sait que les musulmans purs considèrent le sultan de Stamboul comme un usurpateur presque sacrilège et tournent leurs yeux et leurs prières vers le Moghreb, où réside pour eux le vrai successeur du Prophète.