Au large de l'écueil: roman canadien

Chapter 14

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--Si j'avais votre foi, j'irais... La mienne est si nuageuse et si rudimentaire... Ce n'est peut-être que de la poésie, du sentimentalisme, le besoin de remplacer les horizons perdus par des rêves d'infini!... D'ailleurs, il faut que mon père ignore, il en serait si malheureux!...

--Dieu le prendra comme Il vous a prise!... Croyez-vous à Lui?...

--Attendez un peu, Jeanne... Peut-être est-ce Lui, cela... Mais oui, plus j'y songe, plus ce doit être Lui, plus je Le sens en moi!... Il répand, dans mon âme, le repos et l'Amour...

--C'est Lui, je Le reconnais!...

--Il y a quelques semaines, Il est venu... Misérable! je L'ai chassée... Il est revenu, toujours plus pressant, plus doux, plus magnifique... Il poussait dans mon âme, je voulais l'en déraciner... Oh! qu'il est bon! Il ne s'est pas offensé!... Il m'est resté fidèle, m'a inondée chaque jour davantage, plus grand, plus nécessaire... Et maintenant que je Le vois au fond de moi-même, Lumière et Joie, Espérance et Bonté, je L'aime, je L'adore, je me soumets, parce que je ne puis plus faire autrement... C'est fini, la lutte en moi contre Vous, mon Dieu, je crois en Vous, je vous remercie de la souffrance qui m'a valu votre Amour...

--Oh! la belle prière!... Dieu ne résiste jamais à de tels accents!... Vous prierez comme cela devant la Sainte, et Dieu vous guérira, Marguerite!...

--Je commence à vous croire, Jeanne... Je suis plus légère et je ne sais quelle ivresse m'envahit toute entière, serait-ce la sensation de l'Infini?... C'est vrai, Jeanne, ce que vous disiez. Il va me guérir, j'en suis certaine, je le sens, je l'exige. Il ne m'en veut pas de Lui commander ainsi!...

--Je Lui en veux, moi! s'écrie Gilbert, froidement, avec une rage condensée. Les deux jeunes filles, stupéfiées, attendent qu'elle éclate.

Il n'a pu résister à l'élan de sa méfiance. Il a soupçonné Jules Hébert d'il ne sait quelle machination fourbe. Dès qu'il eût abandonné la chambre, docile malgré lui à l'appel de Geneviève, il a eu peur. Incapable de mater son inquiétude, il est revenu, presqu'aussitôt, la démarche assourdie, se dérobant, sournois, presque rampant, la haine à l'affût. Il sait tout, ou plutôt, il ne croit pas à ce qu'il entend, identifie cette explosion de foi au délire des nerfs à la dérive.

--Oui, je Lui en veux, mon enfant... Bien qu'il ne soit qu'un mythe et de la fumée, j'ai toujours haï ce Dieu!... Depuis que je t'ai entendue L'implorer de la sorte, je ne sais plus ce que j'éprouve pour Lui: c'est quelque chose de plus fort, que la haine, comme un besoin de me venger de Lui!... Il n'existe pas, et je voudrais L'avoir sous mes talons!...

Jeanne, effarouchée, transie, regarde avec terreur le sectaire dont la fureur se déchaîne.

--Il ne vous poursuivrait pas comme cela, s'il n'existait pas, murmure doucement Marguerite. Il n'est pas naturel de vouloir étrangler un mythe, écraser de la fumée... Plus vous le niez, plus Il existe en vous... Que je suis heureuse de ne jamais L'avoir haï!... Ne soyez pas violent, mon père, n'ayez pas de chagrin, vous L'aimerez bientôt!...

--Jamais, te dis-je!... Ainsi, tu crois à Lui? Il t'a ensorcelée?

--N'allez pas plus loin, mon père, je vous en supplie, au nom de ce qu'il y eut de plus tendre et de plus doux entre nous!... J'ai cru, à votre accent, que vous alliez me maudire!... Il ne faut pas faire cela, je n'y pourrais survivre... Pardonnez-moi, je devine toute la peine dont je vous accable, il faut me comprendre, absoudre!... Que n'ai-je le mot qui persuade! Que ne puis-je vous étaler le mystère de ce qui change mon âme!... Est-ce ma faute, si je ne puis vous expliquer comment Il m'a prise et comment je L'aime?... J'essaye de ne pas croire à Lui, c'est impossible, Il est là, je L'entends, je veux Le garder!...

--Je rêve, c'est un cauchemar!... Tu me disais qu'on n'a pas cherché à t'évangéliser, tu ne m'as pas menti!... Il aurait suffi de te causer un peu de cette foi naïve, pour qu'elle te corrompe l'intelligence?... Ne prolonge pas mon angoisse, dis-moi que je rêve, que tu rêves, que c'est la fièvre dans tes cellules nerveuses, rien de plus, rien de honteux, mon enfant!... Tu es encore mon disciple, mes idées, n'est-ce pas, Marguerite?...

--J'avais résolu de vous le dissimuler toujours, mon père!... Dieu ne m'en aurait pas voulu, il s'agissait de ne pas vous faire de la peine, à vous si bon!... Vous êtes venu de vous-même au chagrin, vous avez surpris mon secret!

--Non, tu ne rêves pas, tu es sereine, ta voix ne bronche pas, tu es une convertie!... Ah! malheureuse!... Ou plutôt non, ce n'est pas toi qu'il faut maudire!... La première fois que j'ai toisé ce Jules Hébert, j'aurais dû flairer sa lâcheté!... Il s'est insinué tortueusement dans ton âme, t'a sournoisement infusé la superstition dont la moëlle de sa race est pétrie, s'est servi du patriotisme et de l'amour pour t'apprivoiser à son an-delà chimérique et dégradant!... C'est un voleur d'âme, un ravisseur d'idéal, il m'a volé mon enfant! Le misérable! l'hypocrite! je le hais, je le maudis!...

--Jules n'est ni un lâche ni un hypocrite! s'écrie Jeanne, dont le sang, fouetté au vif comme par des lanières, se rebelle.

--Il m'a ravi la joie par excellence de ma vie, rétorque Gilbert, à qui le visage menu de Jeanne, si vibrant, si fier, si beau dans sa faiblesse en courroux, en impose. Il est le meurtrier de mon bonheur, dites qu'il n'est pas un misérable!...

--Je le redis, mon frère n'est pas un lâche!... Il n'a pas essayé, de faire le catéchisme à Marguerite, cela, je l'affirme, il est trop généreux pour cela!... Il a respecté son incroyance, j'en suis certaine!... Dignes l'un de l'autre, furent-ils criminels de s'aimer?... Mon frère agir en fourbe, en larron, en serpent? C'est faux, vous le dis-je!...

--N'est-ce pas lui qui lui insuffla le poison du ciel?...

--Et d'abord, ce n'est pas un poison, Monsieur Delorme, s'écrie Jeanne, violente, puisque Dieu est la source de la vie même!... Qui vous assure que c'est nous qui sommes dans l'erreur? Si le coeur vous en dit de mourir comme le vulgaire animal que le talon écrase, libre à vous, mais n'aurions-nous pas raison d'aspirer vers une survie qui apaisera notre faim de joie sans bornes?... Où est la honte à nous courber sous le mystère? Il est des interrogations, dans l'être de Marguerite, auxquelles vos doctrines n'ont jamais répondu, ne répondront jamais, je les en défie!... Jules a parlé de sa foi sans arrière-pensée, sans hypocrisie, je le répète!... Quand le désespoir s'est déchaîné dans l'âme de Marguerite, elle a eu le désir d'une espérance par-delà les années de martyre qui entassaient leur horreur devant elle!... Vous n'aviez rien à lui donner, vous le savez bien, Dieu lui promit l'extase du ciel!... Ce fut la prière, cela!... Et maintenant, je vous en supplie, oubliez votre haine, donnez-moi votre enfant demain, plus tard, dès qu'elle en sera capable, et je vous promets de vous redonner ses beaux grands yeux! J'en suis certaine, Dieu la sauvera, Sainte-Anne de Beaupré la guérira!...

--Oui, tu as raison, Jeanne, je crois en tes paroles, dit soudain Marguerite, que le plaidoyer émouvant de la petite Québécoise avait enflammée. Pardon, mon père, c'est irrésistible... Je suis toute imprégnée d'une Présence étonnante et radieuse!... Une puissance me possède, et j'en suis ravie au-delà de tout, ce que je peux dire!... C'est comme si les flots d'un Amour immense venaient chanter dans mon âme comme sur un rivage!... Et je ne sais quel transport m'enchante!... J'ai besoin de prier, de prier longtemps!... Oui, je n'ignore plus ce qu'il faut Lui dire, je sens qu'il va m'écouter, je suis certaine de Lui!... Oh oui, vous allez me guérir mon Dieu, je le devine, je le sais!...

Au cours de ces ardentes paroles, une éclaircie magique s'ouvre dans l'âme enfiévrée de Gilbert Delorme. La rage, en lui, s'éparpille. Il perçoit, dans la flamme dont l'imagination de son enfant brûle, une possibilité extraordinaire et prodigieuse. Croyant aux ressources illimitées de la nature, il se rappelle que la science en ignore presque tout, que l'auto-suggestion en est un des pouvoirs admirables et féconds. Mais oui, pourquoi pas? La volonté, surchauffée jusqu'au paroxysme, ne pourrait-elle pas triompher du mal? Pourquoi ne pas exploiter ce délire d'enthousiasme? Il était impossible qu'elle crût vraiment à Dieu, la crise d'affolement avait semé le désordre en son âme, voilà tout. Dès que l'exaltation des nerfs aurait amené le prodige espéré d'eux, il serait facile de reprendre à Dieu celle qui ne croyait à Lui que par désespoir, mais qui n'y croirait plus, lorsque le calme aurait pacifié le cerveau...

XI

Le convoi électrique roule à grande allure égale et ronflante vers Sainte-Anne-de-Beaupré. Jeanne et Marguerite, pelotonnées l'une contre l'autre, osent à peine se balbutier quelques mots rares et timides. Gilbert, assis en face d'elles, impassible et taciturne, glace l'atmosphère. Les yeux de la malade que la dernière nuit sans sommeil a remplis de ténèbres plus opaques, ne peuvent plus qu'entrevoir la forme rigide et muette, ils ne discernent pas les traits figés du père. Sans qu'il parle, elle a la sensation qu'il rumine quelque chose d'hostile et que la fureur s'amasse en son âme comme la vapeur en vase clos. Elle sait bien que plus il songe à la démarche qu'il a permise, hypnotisé par le fluide surhumain qui électrisait son langage d'hier, plus il a maintenant l'horreur d'avoir cédé. Elle devine qu'il prépare un antagonisme à chaque instant plus maussade et plus fort, mais elle va lutter contre l'assaut de haine, et Dieu ne pourra plus douter d'elle. Une exaltation mystique irradie son imagination. C'est comme si une âme nouvelle filtrait dans la sienne. Et l'athéisme écrasé dans ses dernières tranchées, fuit le champ de bataille. Marguerite est ardemment certaine que Dieu, à travers le sourire de la grande sainte, arrachera de ses yeux la nuit pesante et leur versera l'aurore et le soleil. Son père, illuminé, adorera le Christ de Jules Hébert, et l'âme de la jeune fille se dilate en une vision de bonheur.

--Nous arrivons, Marguerite, murmure Jeanne, à voix si basse que son amie l'entend à peine.

--Je ne comprends pas ce qui bout en moi, répond celle-ci, je trouve que nous n'allons pas assez vite encore, je suis très impatiente de m'agenouiller aux pieds de la grande Sainte...

--Nous nous agenouillerons ensemble, tout près l'une de l'autre, ajoute la petite Québécoise, fortement émue. Il faudra bien qu'elle s'attendrisse...

--Est-il nécessaire de prier comme vous pour être entendue? demande la Française. C'est que, si neuve à Dieu, je ne puis égaler votre ferveur et votre amour... Je serai bien maladroite, sans doute...

--Vous prierez de toute votre âme, cela suffira, je vous l'assure.

--Qu'est-ce donc, prier de toute son âme?...

--Offrir à Dieu tout ce que nous sommes de bon et tout ce que nous pouvons être de meilleur...

--Pourquoi ne l'a-t-Il pas encore guérie, votre Dieu, Mademoiselle Jeanne? interrompit Gilbert, sarcastique.

-Si vous L'aimiez un peu, ce serait plus sûr, balbutie-t-elle faiblement.

La gêne est plus lourde entre eux tous, maintenant... Le convoi électrique roule à grande allure égale et ronflante vers Sainte-Anne de Beaupré... _____

Une immense draperie de nuages moroses appesantit l'espace. Il émane, de la nature grincheuse et des horizons presque funèbres, ce malaise des âpres jours d'automne. Captive au sommet du frontispice de la Basilique, entre les deux clochers gris, la Sainte grelotte en sa froide parure de bronze. Et l'Enfant Jésus, près d'Elle qui le réchauffe d'amour, a pourtant les mains glacées. Les arbres sur la colline, transis, mélancoliques, pleurent l'agonie de leurs feuilles. Les teintes mordorées et cuivrées, dont les érables ça et là nuancent les coteaux de l'Ile d'Orléans, s'embrument de tristesse. Le flot sombre et langoureux du Saint-Laurent brille de miroitements blafards. Les maisons des alentours se recroquevillent dans leurs murs frileux et leurs toits, renfrognés. La grande Sculpture blanche, au milieu des allées inertes et des parterres désolés, fait songer aux neiges prochaines.

Le sectaire et les deux pèlerines, d'eux-mêmes, sous une impulsion que seul explique le magnétisme des êtres, s'arrêtent au moment de franchir le seuil de l'église. Gilbert hésite encore, Marguerite a peur, Jeanne frissonne.

--Est-ce vrai que tu es bien résolue à prier, ma fille? dit Gilbert enfin, d'une voix étrangement contractée.

--Mais oui, mon père, répond-elle, angoissée, redoutant ce qui s'apprête.

--Rien en toi ne proteste contre une pareille dégradation?...

--Pourquoi ce retour de colère?... Ce n'est plus le moment de m'interdire le lieu saint... Vous pourriez tout compromettre, ma foi est si fragile encore...

--Ta foi?... Te voilà, donc asservie, enchaînée à ce Dieu Polichinelle?...

--Ah! Mon père! Je vous défends de L'outrager!...

--Tu me défends! s'écrie-t-il, violent.

--Ne m'en voulez pas, il faut, que je vous parle de la sorte, vous n'avez pas le droit de Le traiter ainsi devant moi, je sens profondément que vous n'avez pas ce droit!...

--C'est bien Lui, cela!... Il besogne bien, Il t'a déjà prise à moi, Il a déjà fait de toi une révoltée!... Je dois Lui céder la place, Il est ton seigneur et despote, je n'ai plus de fille!...

--Vous vous trompez, mon père!... Grâce à Lui, je serai plus longtemps votre fille, je le serai éternellement!...

--Non, décidément, tu ne feras pas cela, mon enfant, c'est trop d'humiliation! Je l'avais pourtant prévu, hier, avant de faiblir... Je ne sais quelle aberration m'a paralysé la volonté!... Si j'en croyais tes paroles, tu Lui appartiendrais!... Ah non! Je ne veux pas, tu es mon enfant, mon oeuvre, mon cerveau, ma vie, Il ne peut t'enlever à moi de la sorte!... Je ne veux pas que tu L'aimes, tu m'entends, Il est faux, Il est un leurre, un fantôme!... Une dernière fois, pense à tout ce que je t'en ai dit, n'est-ce pas que tu ne crois pas à Lui, que tu n'entreras pas ici me déshonorer, m'apostasier devant les prêtres et les idoles de la superstition?... Allons-nous-en, viens, Marguerite, ce n'est pas ta place ici, mon coeur est le vrai, le Sien n'est qu'un vieux conte d'amour!...

--Je crois au vieux conte d'amour et à son Chevalier, murmure la jeune fille, que des sanglots empêchent de lutter davantage contre le fanatisme de Gilbert.

Alors, l'âme de celui-ci est agitée par l'un de ces remous aux lois inexplicables dans les sources vives de notre être. Sa rage croule. Il essaye de rejoindre en lui-même l'indignation qu'il se doit. Elle a fui, lui échappe irrémédiablement. Il n'a plus qu'une pitié vaste, surabondante pour son enfant dont il avive le martyre. Il ne doute pas que l'auto-suggestion sera stérile, elle aurait déjà fait le prodige qu'il était folie d'avoir espéré d'elle. Il si conscience que Marguerite est maintenant sous le férule de la Croix. Comment se fait-il qu'il n'éprouve plus de haine et pardonne? Il ne comprend que vaguement pourquoi sa colère fond en lui-même: d'ailleurs que lui importe de le savoir, pourvu qu'elle cesse enfin de pleurer si violemment? Il en a le besoin profond, il faut que ces larmes ne lui fassent plus tant de mal au plus poignant de ses entrailles.

--Va, mon enfant, murmure-t-il, avec douceur.

--Oh! mon père! que vous êtes bon! Vous me sauvez! s'écrie Marguerite, qui embrasse longuement son père au front si lourd.

Dès que les deux jeunes filles eurent franchi le seuil, Gilbert Delorme, éprouvant au coeur un serrement qui l'étouffait, pensa qu'il allait mourir. Ce fut, tout simplement, un spasme de douleur qui, débordant de sa poitrine surchargée, jaillit en pleurs émouvants......

Bien peu de lumière se faufile à travers les vitraux peints qui la rejettent. Il y a comme un crépuscule vague dans les bas-côtés austères et sous la voûte où les étoiles d'or s'estompent.

Dans la nef elle-même, au-dessus des laques lugubres et des bancs solitaires, autour des colonnes à demi fantastiques, la clarté du jour s'assombrit de ténèbres flottantes. C'est presque la nuit dans les profondeurs des chapelles latérales. Au grand autel de marbre sans tache, un prêtre déroule en harmonie les gestes sacrés de la messe, et les anges, pieusement adorateurs sur le baldaquin où ils planent, unissent leurs prières à la sienne. Tout le sanctuaire frémit d'une suavité mystérieuse et d'un calme étreignant l'âme.

Aux pieds de la Thaumaturge canadienne, Marguerite et Jeanne, prostrées, ferventes, inlassables, murmurent une supplique longue et passionnée. Toute leur âme vibre et se tend vers le ciel. Les yeux de la petite Québécoise, dardés sur le visage ineffablement doux et bon de la sainte, luisent d'un appel ardent. Ceux de la Parisienne, plus impuissants de seconde en seconde, ont toujours plus de peine à distinguer la forme obscure de la Statue qui s'éloigne. L'enthousiasme de Marguerite s'active sans cesse et l'imprègne de chaleur sainte et d'espoir. Elle voit les dernières lueurs s'esquiver de son regard agonisant, et sa foi en la cure surnaturelle, au lieu de s'effondrer, décuple et s'embrase toujours. Des accents pathétiques et des cris d'adoration surgissent des sources les plus mystérieuses d'elle-même.

--Grande Sainte, il faut me sauver, implore-t-elle, en ce moment. Je suis venue à vous de tout l'élan de mon être... Je crois en votre sourire, je ne le vois plus, mais je me souviens de lui, quand, pour la première fois, il y a si peu de jours, il me semble, je fus si étrangement ravie par sa douceur... Je ne l'ai pas oublié, il est fait de tendresse et de paix indicible, il palpite en moi, je sens qu'il n'est pas menteur, qu'il rayonne du Dieu qu'il possède à jamais... Je vous demande pardon, mon Dieu, de vous avoir banni si souvent de mon coeur, vous savez pourquoi je fus ingrate: on m'avait donné tant d'armes contre Vous, il a bien fallu que je me batte, que je Vous repousse... Oh! comme je regrette de ne pas Vous avoir connu plus tôt!... Maintenant rien en moi ne Vous outrage, toute mon âme Vous accueille et Vous garde, et je Vous aime de tout l'amour que j'aurais eu pour Vous, si Vous m'aviez été enseigné dès le premier jour.

Ces ténèbres m'écrasent, m'épouvantent, me plongent, dans un vide affolant!... Brisez-les, déracinez-les, mon Dieu, rendez-moi votre soleil!... Grande Sainte, souriez-Lui, pour qu'il m'entende!...

Escorté par le jeune acolyte, le prêtre délaisse le grand autel de marbre. Ils ont déjà disparu. Il n'y a plus, dans le sanctuaire, que le vaste silence divin autour des jeunes filles en prières. Soudain Jeanne regarde Marguerite avec une commisération de toute sa nature de sensitive extrême.

--Courage, mon amie, lui dit-elle, nous n'avons pas encore assez prié...

--J'ai plus d'espérance que jamais, lui répond l'autre, avec une conviction de toute elle-même.

--Il faut lui faire violence... Il ne faut pas trop se fier au sourire tout plein de largesses, elle veut, que l'on soit bien sûr d'elle, ne cède que si on espère alors qu'il faudrait ne plus avoir espérance...

--Je ne croyais pas qu'il fût si facile de prier, Jeanne... Il est vrai que ma prière est malhabile et peu éloquente... Mais je vous obéis, j'abandonne toute mon âme à Dieu...

--Elle est si belle, votre âme, que Dieu est fort heureux de l'avoir conquise... Voyez-vous encore, Marguerite?...

--Si peu, vous n'êtes qu'un monceau de noire la Sainte n'est qu'une silhouette noire bien noire...

--Courage, nous allons prier encore, aussi longtemps que vos yeux n'auront pas la clarté des miens!...

--Que vous êtes bonne et que je vous aime Jeanne!... Que peut-on dire d'irrésistible au ciel, mon amie?...

--Lui avez-vous commandé, bien ferme, bien nettement?...

--J'ai peur d'être audacieuse...

--Je vous ordonne de ne pas craindre... La meilleure façon de plaire à Dieu, c'est de vouloir qu'il nous aime!...

--Je sens, là, tout plein mon coeur et ma vie, qu'il m'aime!...

--C'est bien entendu, n'est-ce paa?... Nous voulons, nous exigeons qu'il agisse, que la Sainte et Lui fassent leur grande besogne du ciel!...

Pendant que les deux amies, prosternées, suppliantes, leurs genoux cassés par les laques dures, attendent la réponse du ciel, Gilbert s'approche des formes affaissées. Il n'en pouvait plus du martyre de l'attente. Elles ne l'ont pas entendu s'arrêter près de leurs robes gisant dans la poussière. Tout-à-coup, un cri tranche dans l'air, si aigu, si douloureux, si lamentable, que Jeanne et le père en sont déchirés jusqu'au plus intime d'eux-mêmes. Les échos de la Basilique gémissent au loin, et c'est comme si le silence était plein de sanglots. Marguerite, cessant totalement de voir, a été plongée dans une nuit insondable, aux tenailles atroces. Un désespoir invincible l'a inondée toute entière, a fait jaillir du fond de son être la plainte sauvage. D'un geste convulsif, elle frotte ses yeux morts, essaye de les faire vivre encore à ces vestiges de lumière qui leur parvenaient tout-à-l'heure. Ce ne sont pas des larmes qui se précipitent, mais des hoquets farouches dont la gorge râle et la poitrine se fend. Jeanne, l'âme au supplice, attend que le délire s'apaise.

--Marguerite, il ne faut pas désespérer, rien n'est perdu, murmure-t-elle enfin.

--Si vous saviez comme c'est affreux!... Cela m'étouffe, j'ai voulu mourir...

--Pauvre amie!... Que cela me fait de la peine!...

--Oh! quel tourment!... Mon Dieu, vous ne permettrez pas cela!... Grande Sainte, votre sourire m'a promis!...

--Un peu de courage, mon amie, c'est l'épreuve décisive, elle est le salut!...

--Viens-t'en, ma fille, dit soudain Gilbert, et sa voix grave les secoue d'un frisson brutal.

--Vous ici, mon père! ne put retenir sa fille. Etes-vous venu prier?

--La folie religieuse l'égare! Je suis venu te chercher... Je te le redis, viens, mon enfant...

--Laissez-moi prier encore, gémit-elle. Tout n'est pas perdu, n'est-ce pas, Jeanne?...

--Nous allons vaincre, je le sais, je le jure, affirme la petite Québécoise, d'un accent tel que Gilbert en est un peu abasourdi.

--Je parle sans haine, Mademoiselle, votre Dieu n'est qu'un nuage qui se dissout devant la raison... Depuis une heure, à genoux devant une ombre, vous appelez dans le vide... Est-ce étonnant qu'on dédaigne votre appel?... Viens, ma fille...

--Grâce, Monsieur Delorme, implora Jeanne appréhendant l'influence du père.

--Votre Dieu a-t-il eu pitié, Lui? répondit-il avec une amertume discrète.

--Ne raillez pas, je vous en supplie, ajoute la Canadienne.

--Je n'ai pas raillé, Mademoiselle, j'ai constaté, simplement... Tu me suis, n'est-ce pas, Marguerite?...

--Il faut que je reste encore, mon père...

--Ah! Si tu comprenais ma torture à voir mon enfant courbée jusqu'à terre, se traînant les genoux devant une idole, tu viendrais... Tout cela est vain, tu le sais, pourtant... Rappelle-toi ce que tu en disais, il y a si peu longtemps encore... Je ne me comprends plus, je devrais t'amener de force ou mettre leur Sainte en pièces... Tu as tant souffert que je n'ai plus le courage de ma fureur, je redoute que, par moi, tu souffres davantage... Mon coeur est à bout de ta souffrance... Viens, nous essayerons d'être heureux, j'oublierai tout... Au nom de tous les souvenirs entre nous, ne me suivras-tu pas, mon enfant?...

--Je vous suivrai, dès que mes yeux pourront le faire, dit-elle, humblement.

--Tu ne sens donc pas l'humiliation de t'avilir ainsi devant le surnaturel?...

--Non, mon père, cela me grandit!...

--Hélas! Tu crois à Lui, irrévocablement!... Comme Il est habile et ensorcelle bien!...

--Je crois à Lui, mon père!...

--Ah! Quelle horreur!... Et je n'ai pas îa force de maudire!...

--Cela vaut mieux ainsi, mon père, je n'aurais pas le courage de vous entendre... Pardon de vous faire souffrir, il faut savoir comment...

--Inutile, interrompit Gilbert, je ne comprendrai pas!... Dis, au moins, que si tes yeux demeurent clos, tu me reviendras, tu L'abandonneras, Lui!...