Chapter 4
Les Toptan pouvaient d'autant moins oublier ces faits, qu'Ismaïl Kemal n'a jamais été de leurs amis; au congrès d'El-Bassam, les beys d'El-Bassam, de Bérat, de Koritza, de Vallona étaient fort chauds partisans d'Ismaïl; les Toptan se réservaient; ils trouvaient déjà excessive l'influence qu'exerçait cet homme politique dans l'Albanie d'avant la guerre; ils la combattaient et rappelaient qu'Ismaïl avait été traître à la Turquie sous l'ancien régime, en complotant pour l'indépendance de l'Albanie, et ajoutaient que, quoique pauvre, il avait toujours eu des fonds à sa disposition, dont ses relations avec l'étranger pouvaient expliquer l'origine. Les Toptan, au contraire, se piquaient d'être des Albanais à la fois loyaux à l'égard de la Porte et très soucieux des libertés albanaises. Je me rappelle encore le mot qui termina mon entretien avec Essad Pacha et qui dans sa concision était tout un programme: «Albanais, mais Osmanlis».
Aussi, quand on a songé à donner un chef à l'Albanie autonome, il n'est pas étonnant que le premier des Toptan fût sur les rangs; il ne pouvait oublier ses origines, telles que Refik bey me les conta.
Au temps du grand Scanderbeg, Topia ou Tobia était duc de Durazzo; il avait trois frères et l'un d'eux épousa une soeur de Scanderbeg; vint en 1467 la mort de Scanderbeg à Alessio; Topia avait repris le pouvoir dans la ville de Kroia, qu'il avait jadis cédé à Scanderbeg en gage d'amitié; il fut à son tour vaincu et tué par les Turcs qui emmenèrent avec eux un enfant issu du mariage de la soeur de Scanderbeg; un des officiers de la maison des Topia le suivit dans sa captivité, l'éleva et ce fut Ali bey, fondateur de la famille des Toptan. Ces souvenirs vivent encore dans la mémoire de ses descendants et je me souviens de l'intérêt et de la fierté avec lesquels mon interlocuteur me montrait un arbre généalogique où toute la descendance était exactement marquée.
Dans le pays et surtout à Durazzo, une curieuse légende a cours: le premier des Topia serait un arrière-petit-fils bâtard de Charles d'Anjou et on affirme que dans les environs de Durazzo, on aurait retrouvé des armes portant la barre, signe de la bâtardise.
Dès lors, que l'on veuille bien rassembler ces éléments: un chef de famille féodale, puissant par les ramifications de cette famille, par ses alliances et ses relations, par son influence sociale et traditionnelle; une histoire qui se prolonge déjà loin dans le passé; des terres situées au coeur du pays albanais; brochant sur le tout, les débris d'une armée qui constitue une sorte de garde de corps; n'est-ce point assez pour faire figure de candidat et Hugues Capet avait-il plus d'atouts en mains, quand, duc de l'Ile-de-France, ayant ses pairs en Bourgogne, en Languedoc et en Bretagne, il mit résolument sur sa tête la couronne vacante.
Les puissances ne l'ont point permis; elles ne sauraient empêcher toutefois Essad d'être le maire du palais du nouveau roi; le sera-t-il longtemps, et les éléments qui font sa force lui assureront-ils le succès ou non, il n'importe; mais il faut suivre avec une curiosité passionnée l'histoire qu'il vit, car elle ressuscite sous nos yeux l'image de ce que fut, dans le haut moyen âge, les essais de fondation des grands États modernes. Les descendants par alliance des Scanderbeg veulent en être les héritiers et porter sur le pavois le chef de leur famille.
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Parmi tous les Toptan,--et il y en a aujourd'hui plus de quinze familles,--Refik bey est le plus ouvert peut-être aux choses du dehors et le plus averti; on m'avait recommandé à lui chaudement et tout un jour nous nous promenâmes à travers Tirana et ses environs; c'est un homme de quarante ans à peine, de taille moyenne, bien pris dans un vêtement à l'européenne qui paraît venir tout droit de Londres: la culotte de cheval serrée dans des guêtres de cuir et la veste qui le moule, terminée par un col de linge, lui donnent l'allure d'un parfait gentleman; les yeux sont bruns, le regard fin et énergique, la moustache châtain clair, la peau dorée par le soleil; Refik cause avec plaisir des choses d'Occident qu'il a vues et même de Paris qu'il a visité avec un drogman; il est délégué de Tirana avec un hodja et un effendi villageois au congrès d'El-Bassam et il a déjà préparé ses bagages qu'un Occidental ne renierait pas: des valises de cuir, un lit de campagne, une moustiquaire; le tout va être chargé sur des chevaux et la caravane doit se mettre en route le soir même.
Nous nous dirigeons du côté de son tchiflik et il me décrit ainsi la situation sociale de la vallée de Tirana. Dans les environs de la ville il y a, dit-il, environ cent-quatre-vingts villages, généralement très cultivés et très prospères; sur ce nombre une vingtaine sont, avec leurs terres et leurs habitants, la propriété des beys et surtout des Toptan: Essad Pacha, Fuad bey, le doyen de la famille, qui a atteint la cinquantaine, et son fils Musaffer bey, dont l'oncle Fadil Pacha (Fasil en turc) a habité Paris, Refik bey, etc.; les autres villages fournissent aussi des cultivateurs aux beys et souvent un fermier est en même temps petit propriétaire; généralement il loue son bien et continue à travailler les terres beylicales.
Refik possède cent dix fermes et deux cents cinquante paysans sont ses métayers; ceux-ci habitent une maison qui est leur propriété, travaillent les terres et partagent la récolte avec le maître qui ne reçoit qu'un tiers, les deux autres appartenant au paysan. Dans le sud de l'Albanie, dans la région de Vallona par exemple, le partage se fait par moitié; d'ailleurs, dans le nord de l'Épire, les terres des beys sont beaucoup plus vastes; là-bas, le paysan est souvent orthodoxe et d'origine grecque, le maître musulman et albanais; ici, cultivateurs et beys sont de même religion et de même origine; aussi le régime féodal est-il atténué dans une très forte mesure.
Dans la vallée de Tirana, par exemple, il n'y a que les beys pauvres résidant continuellement sur leur terre qui exigent du paysan la moitié de la récolte; tous les riches propriétaires ne demandent que le tiers.
A côté des métayers, Refik emploie des journaliers, des ouvriers agricoles, soit quand le besoin s'en fait sentir, soit pour mettre en valeur certaines terres sans métayage; le prix moyen de leur journée est de 5 piastres, soit 1 fr. 25 environ, somme qui d'ailleurs représente un pouvoir d'achat beaucoup plus grand qu'en Occident; en outre, on leur doit un ocre de pain de maïs et une portion de fromage ou 20 paras pour en acquérir; les terres de Refik s'étendent sur un espace dont la circonférence peut être parcourue en trois heures de temps environ. Il y cultive du riz, qui pousse d'une façon parfaite, du maïs dont la récolte est la plus importante; il m'en montre les magnifiques tiges, qui n'ont leurs pareilles que dans la Macédoine et en Vieille-Serbie; l'avoine et l'orge viennent aussi assez bien; il possède également de grandes forêts et de beaux pâturages. Ces derniers sont loués à part à des paysans; le bey en effet n'a pas de bétail, qui appartient aux métayers et aux cultivateurs indépendants; les uns et les autres louent ces herbages à Refik qui reçoit d'eux de ce chef 120 livres turques.
Au total ses fermes lui rapportent, me dit-il, bon an mal an, 1 000 napoléons; il fait vendre ses produits à Tirana et à Durazzo et cherche à introduire de nouvelles méthodes de culture; mais, me confesse-t-il, il faudra sans doute des dizaines ou des centaines d'années pour ouvrir les yeux à ces gens, qui s'obstinent à travailler selon les anciens systèmes.
C'est à cette population de métayers et de cultivateurs que les Jeunes-Turcs avaient fait appel pour résister aux beys et par leur appui imposer aux Albanais l'usage de la langue turque; si singulier que soit le procédé, il faillit réussir; les émissaires des Jeunes-Turcs disaient: «Voyez, le bey vous pressure, il vous demande une trop grosse partie de la récolte, un fermage trop élevé pour vos pâturages, il a volé cette terre à vos ancêtres; nous les mettrons à la raison, mais pour vous faire comprendre de nous, pour que vos plaintes nous parviennent et que nous puissions y faire droit, il faut qu'elles soient en turc; apprenez le turc.»
Cette propagande a d'abord un certain succès; jusqu'en 1908, les Jeunes-Turcs, amis des beys, dont ils ont besoin pour s'établir, laissent la population libre et celle-ci ne connaît et ne veut que l'albanais; au Congrès de Dibra, ils circonviennent les délégués de l'Albanie du Nord, qui ne s'inquiétaient guère du congrès et de ce qui s'y passait; ils persuadent les musulmans fanatiques de Scutari qui ne connaissent pas un mot de turc que, voter pour la langue turque, c'est voter pour le Padischah contre l'infidèle, et ainsi ils font proclamer contre le gré des délégués du Centre et du Sud que le turc doit devenir la langue d'enseignement dans les écoles albanaises.
Forts de ce vote, ils travaillent Tirana et la région en 1909 et 1910; à cette date le peuple persuadé réclame, en albanais d'ailleurs, l'instruction en langue turque et manifeste contre les beys. Refik se lamentait alors sur les malheurs de son pays: pauvre Albanie, disait-il, trahie et opprimée! Deux ans se passent et à la tête d'une armée, par la route d'Alessio et de Kroia, Essad, quittant Scutari, rentre en maître. Il songe que l'heure est venue où Tirana la verte va devenir un des centres d'action dans l'Albanie autonome.
CHAPITRE IV
A EL-BASSAM ET A SON CONGRÈS ALBANAIS
La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs || Le Congrès albanais || Les délégués || La presse albanaise || La question politique || La question religieuse || Les orthodoxes || La situation des catholiques en Albanie et leur hiérarchie religieuse || La nécessité d'un accord entre catholiques et musulmans.
El-Bassam est en fête; de toutes les parties de l'Albanie, des délégués arrivent aujourd'hui et on attend pour demain les représentants des villes les plus éloignées; c'est un va-et-vient continuel dans la demeure du président du Congrès, Derwisch bey; chaque nouvel arrivant ne manque pas de le saluer et les conversations s'ébauchent dans la grande cour où Derwisch reçoit ses hôtes; sa demeure est composée de deux bâtiments situés de chaque côté de cette cour; l'un est le haremlik plein de luxe et de bibelots, réservé aux femmes et aux enfants; l'autre est le selamlik, où les hommes ont accès.
Dans la cour, près de quelques arbres, des bancs et des tables sont disposés; la chaleur du jour tombe et chacun vient goûter l'apaisement du crépuscule et la fraîcheur qui descend des montagnes voisines. Une douzaine de serviteurs vont et viennent; la plupart sont jeunes et engagés chez Derwisch depuis quelques années seulement; un catholique d'Orosch est parmi eux; on lui dit que je viens de son village et il accourt m'embrasser la main; chacun d'entre eux a son service spécial et reçoit, outre la nourriture, quatre medjidié par mois.
L'un d'eux a pour office d'apporter à tout nouvel arrivant le sirop de cerise mélangé d'eau et le café traditionnel; ici un usage slave s'est introduit, qui n'existe pas dans le nord; l'hôte offre avant ces rafraîchissements une cuillerée de confitures comme première politesse. Tous ces serviteurs sont d'une extrême déférence pour le maître: quand ils le voient, ils portent la main à leur coeur, puis s'inclinent, abaissent la main, geste symbolique pour ramasser la poussière du sol, puis touchent de leurs doigts leur front et leur bouche. Chaque fois qu'ils apportent au chef ou aux hôtes un objet quelconque, le respect veut qu'ils s'inclinent légèrement, en portant la main à la poitrine, et ils doivent n'approcher que pieds nus ou chaussés de laine.
Dans la grande cour, les habitants d'El-Bassam passent et causent; ils s'entretiennent du grand jour qui approche; toute l'Albanie est là et en cette heure de crise c'est la destinée d'un peuple qui se joue.
Derwisch bey, prévenu de mon arrivée, vient à moi; c'est un homme de quarante ans, élégamment vêtu à l'européenne d'une jaquette s'ouvrant sur un gilet blanc et un pantalon clair; il a adopté comme coiffure un polo rouge, sorte de transaction entre le fez et le polo albanais de laine blanche; plutôt grand, très brun, la moustache courte et châtain foncé, il présente une physionomie étrange qu'animent des yeux gris clair toujours en mouvement; aimant la parole, prodigue de ses gestes, agile et presque fiévreux, il se dépense, cause, harangue, interpelle, va, vient, attend les nouvelles, et se montre plein de joie aux noms des arrivants. Il me présente ses deux frères, Kiamil bey et Hassan bey, s'excuse de ne pouvoir me consacrer tout son temps, mais ses frères, me dit-il, le remplaceront et il tient à ce que j'accepte l'hospitalité dans sa demeure.
Le soir est venu; les femmes de Derwisch, voilées de blanc ou de noir avec un soin extrême, viennent de rentrer de leur promenade journalière; tandis que Derwisch va les rejoindre au haremlik, Kiamil me fait entrer au selamlik et me montre le lit qu'on m'a apprêté sur des tapis; puis il m'invite à venir avec son frère autour d'une table, où l'on a préparé notre dîner.
Je puis ainsi saisir sur le vif les usages domestiques des beys les plus avancés en culture et les plus riches de l'Albanie, car Derwisch bey est le chef de la famille des Bitchaktchy, qui est la première d'El-Bassam et, à part moi, je compare avec le pauvre bey, presque sauvage, de Kouksa, ses paysans et mes souvarys. Nous sommes quatre à table et quatre serviteurs sont autour de nous; ils apportent un plat de cuivre et une aiguière et versent un peu d'eau sur les mains des assistants; puis le dîner commence par un potage dans lequel ont été coupés des foies de volailles; de l'ugurte ou fromage de lait aigre est ensuite présenté à ceux qui en désirent: il fait partie de chaque repas et chacun en prend à sa guise; du mouton en sauce est le premier plat; les Albanais préparent de cette manière soit le mouton, soit le boeuf, mais jamais le veau qu'ils excluent de leur alimentation; c'est alors une suite de légumes variés, une sorte de pâté feuilleté comme un gâteau, avec des herbes hachées ressemblant à des épinards, des aubergines sautées au beurre, un plat de piments très relevés, qu'on dénomme des cornes grecques, enfin le pilaff traditionnel, car ici le riz remplace la pomme de terre inconnue. A ces services succèdent les entremets, des beignets d'abord et des gâteaux de mais épais et nourrissants et pour finir, le meilleur du repas, des pêches succulentes et juteuses, comme on croit n'en trouver qu'en France, et des raisins dorés et exquis.
Quelle abondance,--et quel estomac est nécessaire pour faire honneur à une telle richesse alimentaire; le tout est servi dans des assiettes et des plats venus d'un grand magasin d'Occident et chaque invité a son couvert de table et son service à dessert; mais pourquoi faut-il qu'il n'y ait qu'un seul verre dans lequel chacun des assistants se fait servir la seule boisson permise, l'eau, et pourquoi pendant tout le repas chacun avec sa fourchette et sa cuiller, qui ne changent pas, prend-il à même les plats tout ce qui lui convient?
Après ce plantureux dîner, les chandelles sont enlevées, les serviteurs sortent. Kiamil et Hassan me souhaitent bon sommeil et la nuit coule, coupée par les arrivées des caravanes lointaines qui se pressent pour être au lever du soleil à l'ouverture du congrès albanais.
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Dans la renaissance albanaise, le congrès d'El-Bassam est une date: c'est le premier congrès dont l'initiative appartient à des Albanais, qui ont voulu affirmer leur nationalité au centre de leur pays. Ils sont là une cinquantaine de délégués, tous gens influents dans leur ville, venus pour se concerter dans un même esprit, celui de défendre et propager l'idée nationale albanaise; voici Midhat bey, un fonctionnaire du gouvernement de Salonique, directeur d'un journal albanais de cette ville, sous le pseudonyme de Luma Skendaud, et représentant le club de Constantinople et celui de Salonique; voici Refik bey, de Tirana, délégué par le club de Tirana avec un hodja et un paysan; voici Kyrias, délégué de Monastir, qui m'interpelle en anglais et me présente une carte où est inscrit: «George D. Kyrias, _sub-agent of the B. and F.B. Society and Honorary Dragoman of the Austro-Hungarian Consulate_»; voici Alex, le délégué de Cavaja, un Albanais de religion orthodoxe, qui parle un peu français et est représentant d'une maison de machines américaines; voici des hodja, des paysans, des commerçants, des beys; mais ce sont les beys qui ont pris la direction et la tête du mouvement et du congrès, qui le dominent et qui l'inspirent.
C'est que ce congrès est composé de délégués des clubs albanais existants. Or ces clubs sont l'armature du nationalisme albanais; ils ont été créés et demeurent sous l'influence des beys. La révolution jeune-turque, qui a laissé établir des clubs de toute nationalité dans l'empire, a ainsi été indirectement la cause de la renaissance des ces nationalités, qu'elle prétendait absorber dans la communauté ottomane; chez les Albanais, depuis 1908, plus d'une centaine de clubs ont ainsi été créés dans les villes et villages; il y en a eu de très puissants et fréquentés à Uskub, à Salonique, à Constantinople, où fut longtemps le club central que présidait le Dr Temos, puis, sur tout le pourtour de l'Albanie, de Janina à Monastir et à Kalkandelem; à l'intérieur du pays, le centre et le sud en furent parsemés; à partir de 1909, les Jeunes-Turcs cherchèrent tous les prétextes pour les fermer comme à Vallona, comme, à Tirana; mais le mouvement était lancé, il ne pouvait être arrêté; à El-Bassam, par exemple, sont organisés deux clubs ayant le même statut, le club Bachkim et le club Vlaznij; ils comptent un millier de membres et sont dirigés par un bureau de sept personnes. Chaque membre paie un droit d'entrée, qui est une sorte de don, selon sa richesse; il varie de plusieurs livres jusqu'à quelques piastres; la cotisation mensuelle est d'un medjidié; comme les Jeunes-Turcs n'ont pu introduire les mêmes divisions sociales qu'à Tirana, le club comprend toutes les classes de la population: beys, commerçants, paysans, et représente toute l'activité du pays.
Le congrès ne s'occupa officiellement que des clubs et des écoles albanaises et il prit à cet égard des décisions capitales, encore inconnues, qui engagent l'avenir et montrent les tendances du pays; dans des conversations particulières, des questions fort importantes furent certainement agitées, comme celle des religions, des journaux et des rapports avec le gouvernement turc.
Le congrès désigna trois commissions: une pour l'étude du budget, une pour l'organisation des clubs et une pour l'établissement des écoles. Pour être assuré d'un budget régulier, il fut décidé que les clubs de chaque ville paieraient une somme déterminée pour l'entretien des écoles et la propagande; en outre, on sollicitait des souscriptions particulières; elles sont venues assez généreuses: Refik bey versa 250 livres turques; un Albanais, commerçant enrichi en Suède, envoya une grosse somme pour fonder un institut, des bibliothèques et cinquante écoles; on espère de cette manière recueillir des fonds importants.
La commission des clubs fit adopter une résolution tendant à l'organisation rationnelle des clubs; ils seraient soumis à un statut unique, voté par l'assemblée, et un club central serait installé dans une ville qui n'est pas déterminée, peut-être à El-Bassam.
Les plus importantes décisions touchent les écoles: en Europe, pas un pays n'est aussi dépourvu d'écoles que l'Albanie, pas une population n'est aussi ignorante, pas un peuple n'est aussi éloigné de toute instruction, si rudimentaire qu'on la conçoive; c'est le résultat voulu de la politique de Constantinople, qui entendait priver l'Albanie de toute voie de communication, de toute connaissance de l'extérieur, de tout contact avec le dehors et qui par cette méthode pensait assurer plus aisément la fidélité des Albanais au Padischah. Les écoles étaient suspectes, les journaux prohibés, l'écriture en albanais proscrite.
Aujourd'hui les beys croient que l'instruction sera le grand rénovateur d'énergie pour leur peuple et voici comment ils en conçoivent l'organisation; rien n'existe, tout est à faire, à commencer par l'éducation des instituteurs; à El-Bassam il fut donc décidé d'organiser une école normale, à la fois école pédagogique pour former des instituteurs, et école secondaire; la langue d'instruction sera la langue albanaise, comme dans toutes les écoles de villages qui seront peu à peu fondées; ce point est capital et cette résolution met le Congrès d'El-Bassam en opposition avec le Congrès de Dibra, organisé par les Jeunes-Turcs pour les besoins de leur politique; la langue turque sera apprise comme langue secondaire seulement et en même temps que deux langues occidentales.
On pouvait se demander quelles seraient les langues occidentales choisies; ceux qui croient à l'influence réelle de l'Italie et de l'Autriche et non pas seulement à des ambitions, à des émissaires et à des distributions, devaient penser que l'allemand et l'italien seraient choisi; il n'en a rien été; ni l'une ni l'autre n'ont retenu l'attention du Congrès; et c'est le français et l'anglais qui ont été adoptés.
Comme je demandais la raison de ce choix, on me répondit: «Que nous ayons choisi le français, cela n'étonnera personne; car cette langue est la véritable langue internationale des Balkans; d'ailleurs l'Albanie a des relations anciennes avec les pays latins, dont la France est le premier, et cette influence s'est fait sentir jusque dans notre langue; en albanais, nous avons un assez grand nombre de mots qui trahissent leur origine latine ou franque; ainsi moua (moi), pril (avril), mars (mars), des noms de fruits ou d'objets: pesc (pêche), porte (porte), poule (poule), etc...»; et Derwisch bey concluait: «Nous ne pouvions pas ne pas choisir le français; quant à l'anglais, ajoutait-il, nous avons été plus hésitants, mais il nous a semblé que, pour le commerce, c'était encore cette langue que nous devions préférer.»
Cette école centrale et normale doit être organisée pour recevoir 600 élèves internes, qui paieront le prix de pension de 10 napoléons par an. Son principal office, les premières années, sera de former les instituteurs nécessaires pour enseigner dans les écoles primaires. Celles-ci, au fur et à mesure des possibilités, seront ouvertes dans tous les villages importants. La première année même, pour hâter leur ouverture, ce seront les beys les plus cultivés qui seront instituteurs et c'est ainsi que Refik bey s'est inscrit comme instituteur pour Tirana.
On ne saurait nier la noblesse de cet effort des Albanais influents pour instruire leur peuple et le tirer de l'ignorance où la politique d'Abdul Hamid l'avait laissé. Mais réussiront-ils dans leur travail et sauront-ils pour le réaliser se dégager des discussions intestines?