Au Coeur Frais de la Forêt: Roman
Part 5
--Oh! fit-elle, je n’avais pas encore pensé à ce que tu dis là. La boucle était dans le tiroir là-bas: il n’y en avait qu’une et je l’ai prise. Je ne les aurais pas prises toutes les deux.
--Si j’étais toi, Iule, je la rapporterais à la vieille femme, puisqu’aussi bien tu as deux oreilles et que tu n’as qu’une boucle. Je lui dirais: J’ai pris cette boucle dans le coffre et à présent je te la remets. Elle se fâchera et puis elle oubliera que tu es allée au coffre. Je t’assure, c’est cela qui est le mieux.
--Oui, s’écria-t-elle joyeusement, c’est cela qui est le mieux.
Je fis un pas, je croyais qu’elle me rendrait la boucle. Mais elle se recula derrière un arbre et se mit à rire.
--Après tout, n’est-elle pas à moi, puisque je l’ai? Dans le coffre, elle n’était à personne et maintenant je la tiens dans mes mains. Pourquoi l’un aurait-il une chose que l’autre n’a pas?
Voilà, cette petite fille, dans sa cervelle obtuse, disait là une vérité effrayante. Si l’un a un morceau de pain qui est refusé à la faim d’autrui, c’est celui-là qui est le voleur. Tout devrait être partagé entre les hommes, et qui a deux boucles d’oreilles peut bien en donner une à qui n’en a pas. Cependant je dis à Iule:
--Pense à ceci: la vieille femme a payé la boucle avec son argent, et si elle te demandait le prix qu’elle en a donné, tu ne pourrais pas le lui rendre.
--Eh bien, fit-elle, va toi-même la remettre dans le coffre. Quand elle l’ouvrira, elle verra la boucle et elle ne songera pas à autre chose.
Ses paupières battirent; elle eut une petite douleur sèche qui lui crispait la bouche.
--Je l’avais tenue cachée sur ma peau tout un temps. Elle brillait si gentiment au soleil! Si tu l’avais vue pendue à mon oreille, tu aurais cru voir une autre fille. Oh! je la déteste, cette vieille femme! Pourquoi a-t-elle eu de douces paroles pour moi?
Je lui ouvris les doigts, elle m’abandonna enfin la boucle et alors moi, avec le cri de la force et de la ruse, je partis en courant vers le camp.
--Elle est à moi, Iule! Si tu dis que c’est moi qui l’ai volée, je t’étranglerai.
La Mère était dans la cabane avec les hommes: c’était la fin d’une journée de travail. Personne ne s’aperçut que je tenais quelque chose dans les mains. J’étais venu avec le ferme propos de rendre la boucle à la vieille femme, et maintenant j’étais là, bouche close, éprouvant à mon tour une joie singulière à tenir ce petit trésor entre mes doigts. Je pensais: puisqu’elle ne sait rien, il vaut autant garder cela pour moi seul. Dans le fond de la chambre était l’appentis où couchaient les deux vieux; je savais que le coffre était près de la porte. Les hommes maintenant, avec des gestes lourds de sommeil, se dirigeaient vers les lits. Je me coulai jusqu’à la porte. Je me disais qu’une fois dans l’appentis, j’ouvrirais très vite le coffre et y jetterais la boucle. Mais la Mère me dit:
--Où vas-tu par là, Petit Vieux?
J’aurais pu lui répondre que je devais pénétrer dans l’appentis pour une chose qui ne la concernait pas ou bien lui remettre simplement la boucle en lui disant: «Voilà, Iule l’avait prise et je la reporte dans le coffre.» Mais tout à coup je songeai que si je le disais ainsi, il y aurait dans la maison une grande colère contre Iule. J’étais là devant la porte, les yeux bas, ne sachant quelle histoire imaginer. Et puis encore une fois je sentis le charme étrange de l’or à mes doigts. Mes dents se serrèrent; je n’aurais pu en tirer un son. Ce sera pour demain, pensai-je, quand personne ne sera plus dans la maison. Iule en ce moment rentra; j’entendis le battement de ses petits pieds nus, près de moi. D’un souffle dans mon cou, elle me demanda:
--L’as-tu vraiment jetée au fond du coffre?
Et je lui dis:
--Je l’ai fait.
Cependant je tenais toujours la boucle dans mes mains.
Le lendemain je passai la journée à tremper les argiles. Iule ne travaillait jamais loin de moi: elle allait et venait avec l’eau de la tine. De la rancune couvait dans son œil oblique. A plusieurs reprises elle me demanda si c’était vraiment vrai que j’eusse remis la boucle dans le coffre. Je remuais simplement la tête sans dire ni oui ni non. Il n’y avait pas la moindre honnêteté en tout cela; je n’éprouvais plus le même sentiment de bonne conscience que la veille. Elle, du moins, avait cédé à l’instinct, au plaisir naturel de dérober un bijou pour s’en parer. Les mains du pauvre sont tentaculaires; mais moi, en différant de restituer la boucle d’or, je paraissais me donner le temps d’user les mouvements de ma probité.
Iule, pendant le repos du midi, vint se coucher près de moi. Elle tenait ses pieds dans ses mains, ce qui était chez elle le signe de la réflexion, et elle me regardait franchement.
--C’est que, vois-tu, Petit Vieux, me dit-elle, si tu ne l’avais pas fait, cette boucle serait maintenant à toi. Jamais je ne te l’aurais redemandée.
--Eh bien, voilà, lui répondis-je. Hier, la Mère m’a empêché d’aller jusqu’au coffre. Je l’ai cachée entre les planches.
Elle me dit tranquillement:
--Tu ne l’as pas cachée entre les planches. La boucle est dans ta poche. Si tu m’en crois, maintenant que tu t’y es habitué, tu la garderas pour nous deux.
C’était là la chose terrible, je commençais à m’habituer, comme elle disait, à l’idée d’avoir toujours le poids léger de cet or près de ma chair vive. Je n’aurais plus eu le même courage s’il m’avait fallu dans le moment aller vers le coffre. Ce n’est pas l’affaire d’un jour, pensai-je, puisque aussi bien la vieille femme ne s’est aperçue de rien.
Alors elle coula son bras sous ma nuque; et elle ne me demandait rien, elle me caressait d’une affection câline.
--Je suis malade du bois, fit-elle. Sens comme mes mains brûlent. Pourquoi sommes-nous venus chez ces hommes? Là-bas nous aurions vécu ensemble sans avoir de comptes à rendre à personne. Toi et moi aurions travaillé librement pour nous. Petit Vieux, je t’assure, cela eût mieux valu pour tous deux.
Sa voix doucement chuchotait près de mon oreille; et maintenant, appuyé sur le coude, je regardais la ligne verte de la forêt dans le ciel clair. Je tenais mes dents serrées, comme pour arrêter mon cœur près de sortir. Mais elle toujours suivait son idée et plus bas elle disait:
--Nous partirions le soir quand les hommes sont dans la maison. Personne ne saurait où nous sommes allés et chacun de nous à son tour porterait un peu de temps cette chose. Pense à cela: il n’y aurait jamais personne pour nous la réclamer.
Une chaleur monta de ma vie. J’aurais voulu pleurer, avec mon cœur gonflé comme une fève entre mes mains. Il existait déjà de si solides liens entre moi et cette famille de hasard! Et cependant la forêt parfumée aussi m’appelait. La voix de Iule à mon oreille était comme le frôlement du vent venu de dessous les arbres. Je me retournai pour ne plus voir les cimes et dans ce mouvement je sentis tout à coup qu’elle tâchait d’entrer sa main dans ma poche. Elle se vit surprise et aussitôt elle se mit à crier d’horribles jurons; toute la lie de la ville remonta; et maintenant elle se sentait à jamais vaincue, livrée à moi.
Le Père, du seuil de la maison, battit des mains; les hommes l’un après l’autre se levèrent pour reprendre le travail et jusqu’au soir Iule, avec sa passion noire, resta muette. Moi, par moment je tâtais la boucle au fond de ma poche. Je n’avais plus la même joie, comprenant que ce serait perpétuellement entre nous un sujet d’irritation et de rancune. Je pensais: Qu’est-ce que tu vas devenir avec cela qu’il te faudra toujours cacher? Si tu ne le rends pas, on se doutera tout de même à la fin que c’est Iule ou toi qui l’as volé. La tentation du bois revint, persista, l’impunité après la mauvaise action, le sûr mystère des cachettes où personne n’irait nous découvrir. Le soir tomba et elle vint gentiment à moi. Elle me dit:
--Que tu la gardes ou que tu la rendes, à présent ça m’est égal. Fais comme tu voudras. Jamais plus je ne t’en parlerai.
--Iule! Iule! m’écriai-je, pourquoi l’avais-tu prise? Tout le mal est venu de là. Maintenant il ne nous reste plus qu’à nous cacher dans le bois. Nous ne pourrions plus vivre auprès de ces gens.
Iule doucement riait, suivait son idée. Elle me dit:
--Une fois que nous serons dans le bois, nous ne nous occuperons plus de ce qu’ils peuvent penser de nous.
Je n’aurais pu expliquer comment il se fit que tout à coup je crus sentir battre l’almanach dans ma poitrine.
Je le portais toujours sur moi, l’ouvrant quelquefois et, un doigt sur les lettres, m’efforçant d’aller jusqu’au bout des lignes. Il semblait me dire: Fais-le! Fais-le! Mais le Père nous appela; les autres hommes déjà dormaient.
--Demain, petite Iule! Demain...
Elle se coucha sur la botte de paille: la porte fut refermée; et par-dessus le ronflement de la chambrée, sa voix doucement monta.
--Bonsoir, Petit Vieux... Demain, demain...
A l’aube la maison se vida et moi, à pas prudents, écoutant au loin les voix dans le camp, j’allai vers le coffre. Il était fermé, la Mère en avait enlevé la clef; et la boucle entre mes doigts, je regardais à présent le coffre avec un grand serrement de cœur. Iule, venue sur mes talons, me dit bravement:
--Puisque aussi bien cela est, mets-la sur le lit. Nous n’avons plus rien à cacher à présent. Elle la trouvera là en rentrant et elle comprendra pourquoi nous sommes partis.
Je jetai la boucle sur le lit. Aussitôt nos pieds coururent; la forêt s’ouvrit: nous ne cessâmes de courir que lorsque le souffle nous manqua.
Nous roulâmes au lit tiède de la terre et Iule cachait quelque chose derrière elle. Nous fûmes là tout un temps comme évanouis à la vie, avec le halètement de nos poitrines. Aucune rumeur ne s’éveillait du camp; le silence, la grande paix fraîche des feuillages nous enveloppait. J’étais heureux, je n’avais pas de rancune contre Iule. Elle avait fait le mal: je ne m’étais pas séparé d’elle dans les conséquences de la mauvaise action: j’avais pris fraternellement ma part de la faute. Si elle avait dû être menée en prison, j’aurais voulu y être mené avec elle. C’étaient là des pensées bien subtiles pour un jeune garçon. Et pourtant cela fut profondément en moi, dans l’inexprimé de ma vie, comme un éveil de mon intime beauté encore obscure.
O ma chère Iule, j’avais porté ta faute comme une peine lourde et maintenant, ayant accepté d’être séparé des autres hommes à cause d’elle, je sentais au-dessus de moi une chose très douce, confusément montée du fond de ma vie, et qui se mêlait à la bonté de la nature. J’ai pris alors tes mains dans les miennes; je t’ai regardée dans les yeux et je ne pouvais rien te dire. Jamais je ne m’étais senti plus près de toi qu’à travers la faute partagée qui si intimement confondait nos deux destinées. Toi non plus tu ne me parlais pas, mais une clarté passa dans tes yeux, ta poitrine fut secouée, et à présent peut-être tu te rendais compte que je t’avais donné ma vie.
Les mouches vibrèrent vermeilles; l’ondée d’or du midi filtra sous les feuillages; et l’ancienne faim des pauvres recommença. Iule disparut un peu de temps derrière les arbres et ensuite je la vis revenir, chargée d’un vieux sac. Je compris que c’était cela qu’elle avait tenu caché derrière elle.
Maintenant, sans rien dire, d’une activité nerveuse de fourmi, elle ouvrait le sac et en retirait du pain, des pruneaux, des noix, des quartiers de pommes séchées, une bouteille, une assiette ébréchée. A chaque objet qu’elle étalait devant moi, elle me regardait en riant avec son petit ouah joyeux. Elle avait emporté aussi les souliers et les vêtements qu’elle et moi nous portions là-bas le dimanche. Ah! ceux-là, nous les avions mérités par notre travail de l’autre été; ils avaient été le salaire de la peine prise en commun. Mon Dieu! c’était une chose vraiment amusante qu’elle eût pensé à tout cela! Nous avions une assiette comme si nous devions manger encore l’appétissante garbure que préparait la vieille femme.
Moi aussi je poussais des cris de plaisir. Cependant je ne pouvais comprendre comment elle s’était procuré les pruneaux et les quartiers de pommes: depuis la fin de l’hiver la réserve en était épuisée. Toute sa merveilleuse dissimulation se révéla: elle me dit qu’en prévision de notre retour à la forêt, elle les avait épargnés sur ses repas, les cachant à mesure dans le vieux sac.
Elle s’éleva ainsi très haut au-dessus des autres filles, de celles qui à la ville couraient pieds nus dans le ruisseau, de celles aussi qui, avec de petites mines sages, allaient écouter la messe au village. Elle fut devant mes yeux comme une Iule que je ne connaissais pas encore. O Iule! moi là-bas j’avais oublié l’heureuse vie sous les arbres, content d’être bien nourri; mais toi, tu avais gardé tes énergies sauvages; tu étais toujours la petite bête libre qui aspirait au giron velu de la forêt.
Avec ma tête plus haute et mon couteau dans ma poche, il me vint une honte de me sentir inférieur à cette petite fille qui résolument avait arrangé dans sa tête le plan de notre évasion. Elle prit huit pruneaux, n’en garda que deux pour elle; et puis elle cassa le pain et m’en donna la plus forte part. Elle faisait là ce qu’eût fait une sœur aînée. Nous étions riches et libres; nous ne songions pas que les pommes et les pruneaux prendraient fin un jour. Nous avions la vie devant nous.
Une fraîcheur monta: c’était l’heure où l’or des derniers rayons là-bas enveloppait le camp; nos ombres longues la veille encore avaient couru sur le désert d’argile, dans la hâte du labeur final. Je n’éprouvai plus que du mépris pour ces hommes qui avaient été ma famille. La folie sauvage du bois me grisait. Si l’un d’eux était venu pour nous reprendre, j’aurais tiré mon couteau. Après tout, nous étions les maîtres de nos peaux. Le bien volé avait été restitué: nous ne devions plus rien à personne.
--Petit Vieux! fit-elle comme la première fois qu’elle vint avec moi sous les arbres, je n’en peux plus. Mets-toi là, je coucherai ma tête sur ton épaule.
Il y avait si longtemps que nous n’avions plus dormi ainsi. Iule, avec sa vie contre ma vie, redevint la petite enfant confiante qui avait laissé derrière elle la ville pour me suivre. Nous ne fûmes plus qu’une même destinée dans la molle nuit claire du bois, comme si jamais aucun homme encore ne nous avait dit: «Toi tu es un garçon et toi une fille.» Je tenais sa tête lourde dans mon bras.
Nous nous éveillâmes avec du ciel bleu dans les yeux, et comme la veille elle tira le pain du sac, elle en fit deux parts; et la plus grande fut pour moi. Et puis, la main dans la main, nous partîmes à la découverte de la hutte. Mais les branches s’étaient emmêlées sur nos anciens sentiers; les foulées de nos pas avaient disparu, perdues sous les hautes pousses vertes. Quand midi tomba, Iule comme au matin me donna six pruneaux et elle en prit deux pour elle. Nous ne finissions pas d’écouter le bourdonnement des mouches autour de nous. Parfois elle en attrapait une au vol et doucement elle lui arrachait les ailes. Encore une fois les arbres recommencèrent de palpiter dans le soir; j’eus sa vie fraîche dans ma poitrine.
--Est-ce que jamais nous ne retrouverons la petite maison verte? disait-elle.
Et elle s’endormit. Mais le lendemain, ayant marché devant nous, un cri nous vint en même temps. La hutte!
Les brins de frêne que j’avais entremêlés aux branches de chêne maintenant remuaient d’une vie de petites feuilles autour du bois mort. Petite maison primitive, tu avais continué de vivre là comme une part de nous, nous laissant le mal doux de quelque chose qui était comme nos fibres arrachées, demeurées accrochées à une autre vie perdue. Elle avait été faite d’une de nos pensées et elle avait grandi toute seule; elle s’était, au mystère du bois profond, fleurie de jeune printemps. Quelle surprise inouïe! Nous faisions le tour de l’humble abri, Iule poussant ses petits cris de bête, moi muet et grave, comme le Petit Vieux dont je portais le nom.
J’étais fier et étonné de l’avoir bâti. Oui, j’étais là, devant la hutte, comme une créature humaine qui, après une longue absence, revoit sa maison. Il ne faut qu’un peu de bonne volonté à l’homme pour s’assurer une demeure et ensuite la nature travaille à la lui conserver. Des mousses duvetaient l’abri, les feuilles s’ombrageaient d’une vie mobile; le toit seulement, sous le poids des neiges, avait fléchi.
Mon cœur doucement levait, remué par des choses profondes que je n’aurais pu dire. Peut-être c’était la silencieuse action de grâces pour la beauté de la vie et toute l’éternité de la vie qu’il y a dans une branche qui à chaque printemps reverdit. On ne sait pas ce qui se passe au fond d’une âme qui n’a rien appris et qui vit de ses propres puissances. Et Iule non plus n’aurait pu dire pour quelle cause tout à coup, après m’avoir regardé avec sa main dans la mienne, elle la retira et se mit à sangloter, se cachant de moi pour pleurer entre ses doigts.
Un chêne non loin avait une large fissure: il devint notre grenier d’abondance. En sage ménagère, elle y mit nos réserves de pommes et de pruneaux; et il nous restait un peu de pain. Elle me dit tranquillement:
--C’est encore une fois le temps des nids. Quand nous aurons mangé tout le pain, tu monteras aux arbres et tu prendras les œufs.
Elle parlait là comme une enfant qui a confiance dans la vie.
Je repassai mon couteau sur une pierre et, ayant gagné le cœur du bois, j’en revins avec de grosses branches. Je les assemblai et les liai au moyen de flexibles rameaux. Elles recouvrirent la hutte d’une voûte légère et solide. Tandis que j’achevais ce travail, Iule vint à moi et, appuyant sa main sur mon bras, me dit doucement:
--Entends-tu là-bas chanter l’oiseau?
Sa voix avait un autre son que chez les hommes. Je ne savais pas de quel oiseau elle me parlait. Mais, étant sorti de la hutte, à mon tour je prêtai l’oreille et alors très loin j’entendis le coucou. Il chanta trois fois et de nouveau ensuite, après un peu de temps, il recommença à chanter. Il sembla nous souhaiter la bienvenue comme au premier jour. Celui-là, parmi les autres oiseaux, était la petite âme bienveillante et solitaire de la forêt. Iule et moi, l’écoutant chanter, nous ne parlions plus; c’était comme si en nous quelque chose avait remué qui nous était encore inconnu. Et puis il se tut et alors nous nous mîmes à crier coucou! avec folie.
Mon Dieu! Cette nuit-là, sous l’abri vert! Cette nuit où pour la première fois, avec la chaleur de sa vie innocente contre la mienne, il me vint l’angoisse de la savoir autrement faite que moi! Un feu inconnu me consuma. Je brûlais et mes membres étaient glacés; je me sentais affreusement triste comme pour une chose survenue qui allait nous changer l’un devers l’autre. Ma main timidement essaya le contour de sa poitrine. Mes doigts avaient des caresses qui auraient voulu lui faire tendrement mal. J’étais comme quelqu’un qui est entré dans un jardin plein de fruits d’or et qui, avec ces beaux fruits dans la main, est dévoré d’une soif qu’il ne peut apaiser. J’aurais fui de peur si subitement elle ne s’était éveillée et ne m’avait regardé dans la nuit. Non, je n’avais pas encore éprouvé une peine aussi âcre. L’aube commença de filtrer à travers les branchages du toit et alors seulement je trouvai le sommeil. Quand j’ouvris les yeux, Iule était penchée sur moi et me lissait les cheveux.
--Tu as crié cette nuit, me dit-elle. Je dormais encore et tes cris m’ont réveillée. Je croyais que tu avais de la peine: tu ne m’as pas répondu. Alors doucement j’ai pris ta tête contre moi.
--Voilà, oui, j’ai rêvé, Iule.
--Oh! fit-elle, moi aussi j’ai fait un rêve. J’étais près de toi et tu me mordais avec ta bouche. C’était très bon. Tu avais des yeux comme je ne t’en ai jamais vus. Tes mains ne me lâchaient pas: je pleurais et j’avais du bonheur.
En sanglotant, je me mis à crier Iule! Iule! et ensuite je ne trouvai plus rien à lui dire. Toute ma peine était revenue et cependant j’étais heureux qu’elle eût souffert à cause de moi. C’était une chose profonde et obscure au fond de ma vie comme si, dans la même minute, nous avions délicieusement saigné d’une pareille blessure fraternelle. Et tendrement Iule, avec des paroles chuchoteuses, me consolait.
--Qu’est-ce que tu as, Petit Vieux? Je ne t’ai rien fait pourtant. Mais si tu es triste à cause de cette autre chose, tu aurais bien tort, je t’assure. C’était doux comme quand Mama me faisait boire un petit coup de trop. Elle buvait toujours une chose sucrée dont j’ai oublié le nom. Les jours où il était venu des hommes, elle en buvait une bouteille entière; et cependant il y avait toujours trois ou quatre verres pour moi. Alors tout tournait et j’étais contente. Crois-moi, je voudrais recommencer tout de suite à dormir pour sentir encore cela.
Mais voilà! j’avais mis les mains sur sa chair comme un voleur. Il me resta un grand trouble. J’allai dans le bois, j’éprouvais le besoin d’être un peu de temps seul avec moi-même. Je marchai donc devant moi en sifflant. Je lui avais dit: «Je monterai aux arbres s’il y a des nids.» Mais à présent je ne pensais plus aux nids. Je me laissai tomber, mon cœur battait entre mes mains et je ne savais pas de quel mal je souffrais; je savais seulement que Iule était une femme comme cette Mama qui rentrait dans son misérable galetas avec des hommes. Je n’avais jamais songé que je la détesterais un jour à cause de cela. O Iule! tu n’étais plus la petite sœur sauvage qui courait avec un lambeau de jupe sur les cuisses et dont le sein n’avait pas encore levé. C’était un étrange mélange de peur et d’aversion que tu m’inspirais. Et j’étais là criant et jurant, me roulant sur la mousse avec une chaleur d’entrailles. Si tu étais venue dans ce moment, je t’aurais prise par les cheveux, je t’aurais traînée à terre. Tes pleurs m’auraient fait plaisir.
Et puis tout à coup je cessai de la haïr; je n’aspirai plus qu’à me retrouver auprès d’elle. Mes fibres se détendirent; la sèche fureur s’amollit. D’un élan je courus, je fendis les rameaux verts et de loin, avec la bonne fraternité revenue, je l’appelais.
--Iule! Iule!
La hutte était vide. Mon appel se perdit dans les hautes branches et je n’avais plus de colère. J’étais triste, avec une grande peine lâche, comme si une moitié de ma vie n’était plus là. L’absence se prolongea. Je redoutai une ruse, la mobilité de son cœur furtif et clandestin. Je crois bien que si elle n’était plus revenue, je me serais cassé la tête contre un tronc d’arbre. Je restai longtemps l’oreille tendue, écoutant les rumeurs du bois. Le vent s’était levé, une onde large et sonore qui froissait les cimes et faisait le bruit continu d’un fleuve: il y avait un fleuve qui traversait la ville. Elle fut soudain près de moi dans cette houle verte, sans que je l’eusse entendue venir, et les yeux bas, elle riait. Moi non plus, je n’osais la regarder franchement.
--As-tu trouvé des nids? dit-elle.
--Il n’y avait pas de nids où j’ai passé.
Elle battit joyeusement des mains.
--Oh! Petit Vieux, ne dis pas cela. Le bois est plein de nids. Mais voilà, tu t’es couché sous un arbre.
--Eh bien, oui. Il faisait chaud, répondis-je. Toi aussi, Iule, tu as de la mousse dans les cheveux.
Elle regardait par-dessus son épaule vers les arbres, très loin.
--Si tu crois que moi aussi j’ai dormi, fit-elle, ce n’est pas vrai. Ah! Petit Vieux!
Elle soupira: elle aurait voulu me dire quelque chose et elle se tut. Peut-être elle ne savait pas elle-même ce qu’elle voulait me dire. Et maintenant elle tordait doucement ses mains l’une dans l’autre, d’un geste las d’ennui.
--Je t’assure, dit-elle, je ne sais pas ce que tu as contre moi. Tu n’es plus le même garçon qu’autrefois.
Mon cœur monta; cependant je ne trouvais rien à lui dire. Elle prit ses cheveux dans ses mains, les déploya et elle riait au travers, disant par moquerie:
--Toi, tu cries la nuit; et le jour, tu tiens tes dents serrées.
Encore une fois je l’aurais battue, je n’aurais pu dire pourquoi.