Au Coeur Frais de la Forêt: Roman
Part 2
--Ils ont allumé toutes les chandelles là-haut.
Je ne savais pas de qui je parlais; il monte du fond des ignorants des paroles obscures qui cependant ont un sens. Des milliers d’étoiles criblaient le feuillage léger du chêne; tous les trous du ciel, à travers le jeune printemps des feuilles, avaient une pâleur tranquille de veilleuses. Les nuits de Noël, il y avait comme cela des arbres éclairés aux vitrines. Mais Frilotte ne faisait plus un mouvement. Elle avait replié ses jambes nues sous son jupon; ses paupières étaient retombées. Un souffle passa.
--Bonsoir, Petit Vieux.
Un petit pauvre une fois m’avait aussi dit cela. Celui-là toussait toujours. Il était venu coucher auprès de moi dans une cave près du fleuve. Je m’y coulais en glissant entre les soupiraux. Ce soir-là il m’avait dit tendrement bonsoir. Et puis plus jamais il ne s’était réveillé.
J’étais couché au pied du chêne, dans le duvet frais de la terre avec une vie étrange en moi. Mes mains caressaient des tissus tendres et animés, comme une chair. Les arbres aussi vivaient, et les étoiles, et toute la profondeur du bois. J’eus là pour la première fois le pressentiment d’un mystère autour de la créature. Ce n’était qu’une idée venue de la beauté de la nuit et descendue au cours de mon sang. Et à peine je connaissais mon sang pour l’avoir vu s’égoutter de mes membres blessés. Je connaissais bien moins les rapports de ma vie avec le sens éternel des choses. Qui jamais m’aurait parlé de Dieu et de l’univers? Mais la terre sous moi avait une pulsation; d’infinies rumeurs montaient de la clairière; la sève bruissait aux artérioles comme la salive à mes lèvres, comme le sang dans mes veines.
J’avais collé mon oreille contre le chêne; il vibrait dans toute sa hauteur et une onde sonore courait sous son écorce. Mon ouïe subtile de petit sauvage croyait reconnaître le bruit de la ville quand de loin on l’entend dans les soirs, avec ses roulements de chars sur les dalles, ses musiques de cuivres et de tambours, son bourdonnement comme une ruche.
Ma peur tout à coup trembla comme devant un prodige. J’aurais voulu réveiller Frilotte, lui crier:
--Petite fille! la terre a un cœur comme toi et moi!
Les premiers hommes entrés aux forêts durent éprouver ce sentiment de terreur religieuse.
Je couchai ma tête près de celle de Frilotte; je n’eus plus un mouvement; et un bruit léger, profond montait aussi de sa vie, son sommeil faisait une musique comme une grosse mouche, comme la respiration de cette terre nocturne. Un flot tranquille toujours s’élevait, s’abaissait; je regardais sous les étoiles sa bouche tendrement palpiter. Comme la mienne elle avait crié des injures; elle avait répété les paroles exécrables qui, sur des lèvres d’enfant, ont la rougeur déchirée d’une blessure. A présent elle frémissait doucement comme le cœur d’une rose. Un engourdissement me prit: je me sentis m’évanouir tièdement dans la chaleur de son sang.
Et puis ce fut notre premier matin. Presque en même temps nous ouvrîmes les yeux. Des gouttes de clarté pleuvaient des branches, roulaient sur nos visages. Notre chair était mouillée d’aube. Quel étonnement pour tous deux! Elle me regardait avec de claires prunelles émerveillées. Il me sembla que c’était une autre fille qui était près de moi. Elle n’avait plus dans l’heure fraîche le même front pâle qui la veille était venu vers l’arbre. Sa bouche aussi était une autre fleur de sang, ardente et mobile. Et encore une fois, dans le paysage vierge, ce fut comme si nous ne nous étions point encore vus. Elle reposait sur le lit de mousse comme un esprit de l’air, comme une forme subtile de rêve. Je la considérais avec des yeux jeunes, lavés de lumière.
--C’est bien toi, Frilotte?
Et auparavant je n’avais jamais souri.
--Oui, fit-elle, c’est bien moi, mais est-ce toi, Petit Vieux, qui me touches avec ta main?
Un vent léger souffla sur nos yeux. La clairière fumait; une ombre bleue tombait des arbres et coupait comme une proue le lac argenté des vapeurs. Le soleil crépitait, brillant et gras. Un coucou, dans les lointains du bois, chanta trois fois.
--Oh! dit-elle, quelqu’un nous a appelés.
--Non, c’est un oiseau, petite fille.
Cependant je ne savais pas quel était cet oiseau. Elle et moi ne connaissions que les moineaux des rues; et nous étions à présent nous-mêmes pareils à des moineaux qui ont quitté la ville et sont venus vers les grands arbres. Mille sources sourdaient du sol, continues, profondes. Le cœur de la terre à grands coups battit. La vie de moment en moment montait; elle roula comme une mer; et la même main qui avait fait glisser les gonds de la nuit rouvrait les écluses du jour.
Encore une fois j’appuyai l’oreille à l’écorce du chêne. Il ronflait comme une meule; tout le bois sembla tressaillir dans sa vie magnifique comme, dans la poitrine d’un roi, l’âme entière d’un peuple. Je n’étais plus le même enfant craintif qui avait tremblé dans le mystère des ombres.
--Ecoute, Frilotte, m’écriai-je. Lui aussi vit comme nous.
Elle ignorait ce que je voulais dire. Et alors une joie ivre passa en moi. En criant, j’étreignis le grand arbre comme un ami, comme un frère. Une nuée d’oiseaux s’envola, un pivert au loin hennit. Chaque bruit de la forêt était un prodige; mais surtout le coucou nous charmait. De nouveau il frappa trois coups. Là-bas chez l’horloger nous avions vu un oiseau noir s’avancer au bord d’une porte en poussant trois hoquets saccadés. Elle me dit:
--Allons là où crie cet oiseau.
Nous marchâmes quelque temps dans le thym humide. Chaque pas dont nous foulions le sol moelleux faisait effluer des senteurs vertes. Nous appelions: Coucou! Coucou! Et à trois reprises encore l’oiseau répondit, mais chaque fois sa voix semblait se reculer dans la profondeur du bois.
Les taillis s’épaissirent: une mêlée sauvage s’ouvrait et se refermait sur notre passage, et d’autres oiseaux maintenant arrivaient nous saluer à la pointe des branches. Il y en avait qui du bout de leur bec semblaient égoutter une eau de cristal; chaque goutte tintait claire et fraîche. Des pinsons ressemblaient aux petits musiciens qui, le dimanche, s’en vont jouer du violon devant les guinguettes. Et puis le loriot siffla; il n’avait que quatre notes, toujours les mêmes; c’était mouillé, moqueur et tendre. Il y avait aussi à la ville un joueur de flageolet qui, avec ses doigts sur les trous du bois sonore, faisait ce bruit mélodieux. Quelquefois des geais aigrement criaient.
--Oh! disait Frilotte, je crois entendre la vieille femme se chamailler avec Mama.
La joie du bois passa en nous. Avec patience j’essayais de moduler les quatre notes du loriot. Notre rire était une chanson d’oiseau à nos bouches: il montait de nous comme l’odeur du thym montait du sol foulé par nos pieds. Il était l’analogie de nos petites âmes élémentaires avec la gaîté du matin. Autrefois nous avions ri d’un rire plutôt méchant, à la pointe des dents, comme on mord pour se défendre. Nous étions alors les petites bêtes du hallier humain; nous n’avions pas entendu encore le rire du vent dans les arbres.
Cependant Frilotte tout à coup commença de claquer des dents et de nouveau la faim était revenue. Comme le loup elle était sortie du bois et maintenant elle se jetait sur nous. C’était le même aboi que les autres matins, que tous les jours de notre vie. Nous prîmes une poignée d’herbes vertes; leur suc âcre nous crispa; nous essayâmes vainement de mâcher des écorces. Alors, avec des yeux pâles, elle se mit à parler du beau pain beurré de l’aïeule.
--Ah! dis-je, si seulement nous pouvions retrouver le chemin de cette maison!
Nous n’avions pas perdu le courage; nous étions accoutumés à mériter par de patients labeurs notre aléatoire subsistance quotidienne. Nous tâchâmes de nous orienter. Nos pieds nus ne cessaient pas de frapper rapidement la terre. A la fin Frilotte se laissa tomber.
--Va seul, Petit Vieux, dit-elle faiblement. Moi je resterai ici.
Mais tout de suite après, se cramponnant à mes mains:
--Non, non, Petit Vieux, porte-moi. Qu’est-ce que je ferais seule ici sans toi? Je ne veux pas mourir dans cet horrible bois.
Je la pris donc dans mes bras et la portai un peu de temps; mais à mon tour je sentis mes forces s’épuiser. J’éprouvais un grand accablement. Quelle ironie ce soleil et toute cette joie des arbres et des oiseaux par-dessus notre agonie! Nous étions là l’un près de l’autre, pressant notre estomac avec nos mains. Ensuite, en l’écrasant de tout le poids de notre corps sur le sol, nous tâchions d’étouffer la bête affamée qui criait en nous. A la ville du moins, les chiens quelquefois n’avaient pas tout mangé quand nous passions. La nature était plus terrible que les hommes.
Comme encore une fois je me retournais sur le ventre, je vis s’avancer une file de gros insectes noirs et brillants. Ils ramaient sous les herbes avec lenteur et semblaient se diriger vers un carnage, vers un pays de riches proies. Ayant fait quelques pas, j’aperçus au pied d’un arbre un ramier mort, se mouvant sous l’assaut de leurs légions noires. Une vie rythmique palpitait sous les ailes; le duvet des plumes mollement ondulait par lentes et larges secousses continues. Cependant personne n’avait dit à ces insectes voraces qu’il y avait là un débris savoureux: leur sûr instinct les avait guidés et à présent par centaines ils se repaissaient du ramier.
Un petit pauvre, un être primitif lie ses idées avec plus de spontanéité que le civilisé des villes. Je dis à Frilotte:
--Il y a des nids dans les arbres. Si je reste un peu de temps sans revenir, crie trois fois comme l’oiseau.
Comme le chat au guet, je me glissai sous bois, écoutant la rumeur qui partait des hauts feuillages. J’évitais le craquement des brindilles, le froissement des feuilles sèches et toujours je regardais au-dessus de moi dans l’épaisseur verte des branches. Une force meurtrière bandait mes nerfs. Mon cœur battait à se rompre. Je vécus certainement là une longue durée de vie. A la fin une cime s’agita; un émoi de maternité apeurée traîna un instant et puis retomba sur un frémissement de jeunes ailes. L’instinct du fauve, le goût forcené de la proie aussitôt darda. Pour jouir d’un cortège ou voir défiler un régiment, j’avais maintes fois grimpé aux candélabres, noué mes genoux aux platanes lisses, d’une souplesse agile de singe. Mais l’arbre, rugueux et vaste, cette fois défia l’embrassement de mes membres trop courts. Un jeune hêtre heureusement par la cime joignait l’une des grosses branches de cet ancêtre du bois. Je l’enserrai dans mes bras, mes jarrets s’agrippèrent et à la force des reins je commençai à me hisser. Bientôt j’atteignis les hautes ramures; elles ployèrent, frêles et tendres; leur extrémité seulement frôlait les nervures puissantes du chêne. A présent l’effroi du nid grondait; le mâle gonflait la plume; la femelle largement avait blotti la couvée sous ses ailes éployées. J’apercevais nettement sous son ventre les becs aigus et jaunes des petits en tumulte.
Alors une décision froide noua ma volonté. Un sûr élan pouvait seul avoir raison de l’espace qui me séparait du nid. J’imprimai au hêtre des oscillations à mesure plus fortes et enfin me lançai. Je crus tomber de la hauteur d’un ciel. Un fracas de rameaux craqua; la lumière et l’ombre se déchirèrent, d’un long bruit de soies fendues. Tout le chêne fut secoué comme par une rafale violente; et moi, élastique et souple, les yeux clairs dans ce bond prodigieux, je roulai parmi une mer de feuillages. Une branche, torsée comme un câble, m’arrêta, je m’accrochai; et un vol maintenant tourbillonnait; les ramiers me perçaient de coups de becs. Mais déjà, avec une clameur sauvage, j’avais arraché le nid et le coulais contre ma chair.
Je me laissai tomber de branche en branche; et puis, visant le jeune hêtre prochain, j’ouvris les mains et d’un saut hardi de nouveau plongeai dans l’abîme vert. Des feuillages amortirent la chute; je roulai, sans trop de mal, sur l’humus moussu. Des écorchures bruinaient à mes mains; une large entaille m’éraflait la joue; le sang des petits ramiers me barbouillait la poitrine.
Il y eut là un sentiment d’orgueil farouche tel que durent l’éprouver les anciens hommes des bois. J’avais joué ma vie dans un acte héroïque. Je m’étais égalé à ma volonté; je crois bien que l’instinct parla ainsi en moi, car mes sensations ne pouvaient encore s’exprimer. Je criai par trois fois, mais je ne savais plus comment chantait le coucou: je poussais la clameur furieuse d’un roi. Et là-bas, une voix faible me répondait.
--Vois, dis-je en jetant le nid à ses pieds, ces bêtes tout à l’heure vivaient.
Elle les mania, tièdes encore et palpitantes. Des roses vives fleurissaient ses joues; ses narines battaient. Elle fut contre moi les yeux brillants, d’une joie de vie féroce et tendre, poussant son cri sauvage.
Bientôt la plume légère vola sous ses doigts. J’amassai du bois, des feuilles sèches; je pris mon caillou; j’en fis jaillir l’étincelle. Le feu pétilla clair et rose: il monta sous les chênes comme la petite âme de la couvée. Et entre les pattes nouées des ramiers, j’avais glissé un scion que nous écartions ou rapprochions selon l’intensité de la flamme. Les chairs se dorèrent. Un fumet de grillade se mêla à l’odeur d’encens du bois brûlé. Avec de longues salives nous regardions s’achever la cuisson. Comment un jeune garçon comme moi eût-il pu soupçonner la raison de l’exécrable attrait qui pour l’homme se dégage de la senteur d’une viande grésillante au feu? Le sang d’une vie sur le gril est plus délectable que la saveur d’un fruit généreux, que le parfum d’un pain fraîchement pétri. A peine, pour l’avoir reniflé au seuil des rôtisseries, je connaissais l’âcre relent poivré du charnage. Et maintenant à l’odeur de cette petite chair qui avait palpité et saignait un jus rose, mes lèvres d’elles-mêmes s’allongeaient.
L’instinct des carnassiers nous domina: nous lacérâmes les tendres filandres à la pointe des canines. Nous broyâmes entre nos molaires les jeunes os des fils du vieux chêne. Il nous en resta comme une griserie accablée qui nous fit dormir, heureux et repus, une longue heure de sommeil.
Au réveil, la soif à son tour nous tortura; cette viande flambée rendait nos gorges brûlantes. Mais l’herbe était chaude; nous sucions des feuilles; elles ne nous procurèrent qu’un rafraîchissement momentané. Nous regrettâmes le clair ruisseau: nous en avions pour jamais perdu le chemin. Entre lui et nous, comme une roue les grands arbres tournaient.
Une forge écarlate s’alluma dans les fonds: le soleil roula comme une tête sous des marteaux. Nous étions dans un hallier épais, au cœur même du bois immense. Une illusion nous avait lancés parmi les ronces et les épines rougies par le couchant; de loin nous avions cru voir des fruits pourprés. Des échardes meurtrissaient nos jambes; un morceau de la jupe de Frilotte resta pris aux griffes du fourré. Elle jurait comme une vieille femme ivre; j’allais, tapant avec un bâton devant moi, prudemment. Des formes agiles et longues soudain s’élancèrent, un émoi effarouché et gracieux de vies légères, presque volantes, dans la sveltesse de leur fuite. Quelle bête ainsi pouvait tenir du flexible lévrier, du cheval ardent et sensible? Il y avait bien à la ville un jardin d’animaux; leurs fureurs emplissaient les soirs du quartier. Ceux-là du moins avaient un nom dans ma mémoire, un nom qui quelquefois venait à la bouche des plus ignorants, lion, tigre, loup. Et une fois, hissé à la crête d’un mur, j’avais pu voir, par delà la clôture, des toisons massives et des pas saccadés. Mais personne jamais ne nous avait parlé des innocents chevreuils.
--Oh! me dit-elle tout bas, j’ai peur, Petit Vieux.
Je fis mouliner le bâton. L’orgueil du carnage était en moi pour avoir goûté au sang.
--S’il en vient encore une, criai-je, je la tuerai.
--Le ferais-tu vraiment? dit-elle.
Ses narines comme l’autre fois battaient.
Le roncier un peu plus loin se creusa; une aire moelleuse et verte ondula aux pentes d’un vallon où déjà tombait la nuit. Nous eûmes un cri. Un clair rivulet ruisselait d’une source et serpentait à travers les fonds. Nous puisâmes avec nos paumes cette eau miraculeuse; elle filtrait de nos doigts en filets d’argent; nous n’avions jamais fini de boire, et une douceur profonde coulait avec elle dans nos poitrines altérées. Nous serions restés là des heures, divinement rafraîchis par le délicieux paysage.
Nous suivîmes le léger courant; les arbres se reculèrent; une mare, un sommeil d’eau immobile se velouta d’une ombre violette. Doucement le ciel se mit à pâlir; des clartés d’étoiles, comme des gouttes de lait, ruisselèrent des mamelles de la nuit. Alors deux enfants, en se tenant par la main, remontèrent les pentes et ils ne riaient ni ne se parlaient, très purs et heureux dans la bonté de l’ombre. Ils étaient venus de la ville horrible, avec leurs boyaux crevant de faim; ils s’étaient pris par la main et ils avaient marché devant eux. Une vie libre déjà les payait de leurs longues détresses exténuées. Et ni l’un ni l’autre n’avaient appris à joindre les doigts; une âme religieuse pourtant était sur leurs bouches.
Elle se serra contre moi.
--Petit Vieux, dit-elle, il y avait une fois comme cela une église.
Voilà, elle disait vrai: c’était bien là comme cette église dont elle parlait, mais toujours à la ville, au bout d’un peu de temps, un homme solennel nous chassait en faisant sonner sa hallebarde sur les dalles.
La nuit entra dans nos âmes sauvages comme un duvet, comme l’eau fraîche de la source. Un souffle lent montait, le vent d’une haleine comme un frôlement de plumes et de soies. Il y avait si longtemps que nous avions cessé de souffrir de l’autre vie mauvaise, moi couchant sous le tablier ronflant des ponts, toi dans des taudis fétides qu’empestait une odeur d’égout et d’alcool! Un arome de sèves et de gommes nous sucrait les lèvres. A chaque coup nous croyions aspirer l’énorme âme verte du bois. Nous avions les sens vierges de deux petits faunes aux écoutes du mystère.
L’ombre trembla sur des randonnées agiles, de lents glissements furtifs. Des poursuites fuyaient par les sentes. Dans l’épaisseur des chênes couraient des traques enamourées d’écureuils. Et des cris légers, quelquefois la plainte plus longue d’une bête blessée se mêlaient au craquement des branches, au froissis des feuillages, à de sourds battements d’ailes. Une rumeur continue traînait, la palpitation des vies proches ou lointaines rôdant sous bois. Un vol ouaté de hibou tout à coup s’étouffa, suivi d’un petit râle d’agonie et des palombes soupiraient comme des amants heureux. Presque aussitôt un galop fendit la nuit; des sabots précipités rebondirent vers la mare. Je revis la grâce svelte et frémissante des longs animaux aux yeux de femme.
Frilotte frissonna, se blottit dans mes bras.
--Je t’assure, Petit Vieux, ce ne sont pas des bêtes comme les autres.
L’air mou retomba au silence; la grande nuit du bois s’assoupit; il y eut comme un doigt de velours qui frôla nos paupières. Nous nous endormîmes dans l’âme fraîche de la terre. Et encore une fois ensuite le matin s’éveilla. Nous frissonnâmes sous la hauteur des arbres. Nous ne cessions pas d’admirer le prodige de leurs troncs énormes au-dessus de nous, si petits.
Des jours s’écoulèrent. Nous comptions les heures par la courbe du soleil. Six fois il s’était levé dans un ciel clair, fleuri de roses. Aussitôt montait la vie; le coucou, avec ses petits coups, donnait le signal. Celui-là était le chanteur matinal, posté derrière les portes du jour. Puis le loriot jouait son petit air; la plainte pâmée des palombes traînait; le pivert s’ébrouait avec un hennissement de poulain; l’aigre clameur des geais graillait; et nous reconnaissions aussi le foret strident de la pie et le rauque coup de rabot des corneilles. Nous inventâmes des noms pour les distinguer l’un de l’autre et quelques-uns nous charmaient, les autres stimulaient en nous le goût de la chasse et du combat.
En nous glissant dans le vallon vert, nous allions regarder les chevreuils boire à la mare. Par petits bonds ils remontaient les pentes et à notre tour nous descendions vers la source pour y boire et y tremper nos pieds. Je ne pensais plus au meurtre; ils étaient semblables à nous, d’âme douce et confiante, dans la paix de la nature. Ils s’habituèrent à nos visages; nous pouvions les approcher à une petite distance; leurs frais yeux lumineux nous suivaient et n’étaient plus inquiets.
L’heure de la faim me relançait vers les hauts feuillages. La chair du ramier nous était précieuse, d’un fumet moins âcre que la pie et le geai. L’instinct m’enseigna comment, en tordant mon lambeau de veste et en le jetant à mesure devant moi le long de l’arbre, je pouvais sûrement me hisser jusqu’aux nids. Ouah! Ouah! criait-elle. Ensuite le feu s’allumait, nous mangions innocemment de la vie ailée. Je n’osais pas encore toucher aux autres êtres du bois. Et c’était le mois d’amour; des gouttes de sève pleuvaient des feuilles; aux écorces se coagulait la sueur chaude des résines. Quelques essences suintaient une gomme poivrée qui brûlait nos lèvres; le cœur des chênes, nourri de sang vierge, sonnait comme un tambour. Cependant nous ignorions encore l’émoi de notre chair; nous ne nous étions pas aperçus d’un sexe différent.
Vers la dixième nuit, la lune changea. Une fine pluie mouilla notre réveil; elle grésillait sur les mousses, elle ruisselait des feuillages avec une musique claire qui d’abord nous amusa. Le coucou, ce matin-là, sonna d’une voix enrouée et nous n’entendîmes plus les oiseaux joyeux du bois. Seuls les geais et les corneilles continuaient à se quereller durement dans le silence attristé. Vers le midi, la pluie s’épaissit: son bruit sourd et continu ressembla à la marche lointaine d’une foule. Toutes les autres rumeurs s’étaient étouffées. Un air pesant et gris étamait le jour. Comme les oiseaux, nous avions perdu la gaîté.
Nous dûmes varier nos stations sous les chênes; l’ondée à mesure visitait nos abris. Alors la nécessité me rendit industrieux. J’allai dans le taillis couper les branches les plus droites. Je les juxtaposai, les serrant ensemble avec des brins de coudrier. Ce clayonnage nous procura un simulacre de toit; je le fixai sur deux piquets en lui gardant une déclivité pour l’écoulement de l’eau. De menues branches tressées ensuite formèrent les parois. Comme le froid nous avait pris, j’allumai un feu de brindilles près de la hutte. Nous eûmes ainsi au cœur du bois un campement, comme les fondations d’une jeune cité. Et il plut de l’aube à la nuit pendant cinq jours.
Les arbres, sous la grande pluie féconde, se lustrèrent d’un vert ample et riche. Des germes s’épanouirent, une grâce frileuse de petites corolles pâles étoila les couches profondes. Les aromes aussi plus subtilement montaient des terreaux drainés. Un matin les oiseaux se remirent à chanter. Des jours de clarté fraîche dorèrent les feuillages. Nous quittâmes notre hutte; nous marchâmes longtemps à travers le bois.
Un soir elle me dit:
--Pense donc à cela. Mama quelquefois me prenait dans ses genoux et m’embrassait.
Moi, croyant qu’elle regrettait l’autre vie, j’eus le cœur serré de dépit.
--Eh bien, lui dis-je, si tu veux, nous retournerons à la ville. Tu iras retrouver cette Mama.
Ma voix tremblait: je l’aurais battue si elle avait dit oui.
--Non, fit-elle, ce n’est pas ce que tu crois, Petit Vieux. Mama toujours revenait avec des hommes. Quand elle était soûle, il n’y avait plus rien de bon à attendre d’elle, mais ensuite elle redevenait très tendre; elle pleurait en me demandant pardon. Si seulement tu voulais un peu caresser mes cheveux comme elle faisait!
Je ne pensais pas qu’elle m’aurait demandé cette chose un jour. Elle s’était pelotonnée contre moi et maintenant elle prenait mes mains, elle les appuyait doucement à son front.
--Oh! c’est si bon, tes mains, Petit Vieux!