Au Coeur Frais de la Forêt: Roman

Part 14

Chapter 141,474 wordsPublic domain

Père! ô Père! très infiniment et uniquement notre Père! Mon sang horriblement se figea. Mes sanglots étaient une herse sèche dans ma gorge et je demeurais sans cri, avec l’aboi sourd d’une bête dans mes racines. Je ne pouvais ni penser, ni pleurer, ni faire aucun geste, regardant toujours avec mes yeux morts verdir les os. O Père! il n’y avait plus là que d’anciennes parcelles de substance retournées à la nature! Toi, l’ancêtre de la forêt, tu étais à présent moins que le plus petit insecte vivant; tu étais le moyeu inerte d’une meule tourbillonnante.

Iule à petits pas s’avançait dans la forêt touffue des herbes. Je sentis son souffle dans ma joue.

--Vois, fit-elle, ne croirais-tu pas qu’il vit?

Je suivis le geste de sa main. Une lumière passa. Mes paupières furent comme déchirées avec des tenailles. Et à mon tour je voyais la chose effrayante et belle qu’une simple femme avait vue avant moi. La barbe tremblait, bougeait d’un tressaillement de vie comme une eau et comme un feuillage. De la mousse duvetait les os de la mâchoire. Une semence d’herbe avait germé aux trous des orbites. Et la tige mince d’un bouleau jaillissait du sol entre les pieds. Un lierre profond, de souples ronces s’étaient enroulés autour du corps et l’enchaînaient de liens chevelus à la chaise. Comme une des mains était restée sur les genoux, un liseron semblait un petit cierge dans cette main, avec sa fleur au bout comme une flamme.

La forêt sur les pas de la mort était entrée et il dormait là dans un linceul royal d’or et d’émeraudes. Voilà, oui, toute la vie, avec un doigt sur les lèvres, était venue. Elle avait regardé au fond des yeux vides et ensuite elle l’avait nettoyé des souillures de la mort, comme une ensevelisseuse. Elle lui avait tissé un manteau immortel de belles essences jeunes. A présent, la maison était verte, tout l’été riait par delà le seuil. Un frisson remuait dans la lucarne comme le geste d’un bras. Le cœur frais de la forêt palpitait à la place où un cœur d’homme s’était arrêté. Et puis encore je vis ceci: une abeille passa, entra dans le liseron, et dans l’angle de la porte, un nid vide pendait: l’oiseau l’avait fait avec les poils de la barbe.

Mes larmes mollement coulèrent: elles arrosaient la terre qui avait bu la vie et qui avait ressué la vie. Elles n’étaient pas amères: elles ressemblaient à celles que j’avais versées chaque fois que je m’étais senti en présence du grand mystère. La vie! La vie! Iule! Mes tempes battaient, une confiance immense soulevait mon être: nous aussi étions une des vagues qui sans cesse charriaient l’âme du monde. Il fut debout devant nous, très doux, avec ses yeux d’enfant et il levait la main, il nous parlait comme le jour où il nous avait enseigné l’éternité de toute chose vivante. Son cœur à grands coups battait dans la forêt.

--Pense donc à cela, toi, disait Iule. Une fois il nous parla des fleurs et des feuilles qui sortiraient de lui. Vois: à présent, toutes les abeilles sont venues.

Les ruches, dans le soir, eurent une suprême rumeur, et elles tourbillonnaient sur le seuil comme son âme ancienne. Alors nous restâmes longtemps sans parler, nous tenant enlacés dans notre amour et continuant à regarder la beauté de la vie, plus belle au sortir de la mort. Un rire monta de la terre, près de nous: nous ne savions pas que le petit enfant était venu comme les abeilles et par jeu il tenait dans ses petites mains les pieds immenses de l’ancêtre. Cela aussi était un symbole, comme les abeilles et la maison verte et nous-mêmes avec la palpitation chaude de notre désir. Elle sourit.

--Viens à la hutte, chez nous, dit-elle.

Le ciel pâlit; un vent léger souffla; le jeune bouleau et le lierre frémirent, et la nuit était entrée: elle mit le verrou sur le seuil. Avec son secret mort, dans sa paix d’éternité, le Vieux toujours semblait garder les trous de ses yeux ouverts du côté de la vie. Un jour il avait quitté comme nous les villes; déjà en ce temps il était mort pour les hommes, et nous ignorions quelle destinée l’avait rendu farouche et bienveillant.

Maintenant Yantje dormait. Je le couchai sur mon épaule et nous allions devant nous, marchant à travers les végétations hautes: elles avaient envahi les sentes par lesquelles le vieillard venait à notre rencontre. La lune s’épandit, mais nous ne pûmes retrouver notre maison de jeunes amants. Il sembla qu’elle aussi fût retournée à la nature. Et moi je compris que le dernier lien qui m’attachait à l’ancienne vie était ainsi rompu et que j’étais irrésistiblement emporté vers une vie nouvelle.

Iule me dit:

--N’allons pas plus loin. Il y a ici des fougères.

Puis le matin trembla. Elle mit ma main sur son ventre et me demanda si cette fois encore je ne sentais pas remuer la vie.

Je la tenais pressée contre moi dans le jour vierge, et elle était très grande, auguste comme le matin éternel. Voilà, ma race encore une fois avait tressailli. Elle était l’arbre de ma vie, avec des branches qui s’étendraient à travers le temps.

Le jour se levait. Je pensai à ceux qui m’attendaient de l’autre côté de la forêt. Le chemin nous ramena vers l’enclos; toutes les ruches étaient éveillées; un nuage bourdonnait autour de nos pas. Dans le matin léger la maison s’ouvrit. Le jeune été de la forêt était revenu; tous les oiseaux chantaient. Une vie fraîche d’éternité frémissait dans le liseron et le bouleau.

Je restai un instant sur le seuil avec le tremblement de ma vie dans mes mains. Je ne dérangeai ni une branche ni une feuille. Je laissai la porte ouverte, et suivi de Iule, je m’en allai vers les hommes.

Ce fut le soir du quatrième jour. Le bois se referma sur nous comme un matin il s’était ouvert et tous accouraient, demandant ce que j’avais vu.

--La vie.

Je ne disais pas autre chose. J’étais comme un homme qui est sorti d’un nuage et qui a vu une chose secrète et éternelle. Mais eux me regardaient avec des yeux étonnés et soumis. «Sûrement, se disaient-ils, un miracle est arrivé. Il fait devant nous le geste de quelqu’un qui est au-dessus de lui.» Il n’y avait eu pourtant que le miracle du vent et des petites semences germées; il y avait toute la forêt qui avait repoussé d’un peu d’os et de sang là où un fils de la vieille humanité s’était endormi. Mais Iule allait derrière les arbres mystérieusement; je ne savais pas ce qu’elle disait; ses paroles faisaient un bruit de petits cailloux qui tombent dans un puits.

Je levai mon bâton et les ramenai vers la mer. Voilà, pensais-je, tu étais nu et tu es bien plus nu à présent: tu n’as plus même l’ombre et la clarté de la forêt sur ta peau. Une tristesse lourde passa; et puis le vieil almanach battit sur le cœur de ma vie. Va devant, homme; l’humanité ne s’arrête pas. Etant avec ce peuple, tu es toi-même un peuple.

C’est ainsi que Iule et moi quittâmes pour jamais le cœur frais de la forêt. J’avais suivi ma vie: elle ne m’avait pas suivi; et d’autres choses depuis sont advenues. J’ai été l’ouvrier levé avant le jour; j’ai vécu un grand temps d’humanité et à présent il y a au bord de la mer une jeune ville et des hommes libres. Rien de tout cela ne serait arrivé si un matin je n’étais allé avec Iule vers la forêt. Il faut que chaque homme, avec une âme personnelle et ingénue, recommence toute la vie avant lui et j’ai mis mon pied là où le premier ancêtre avait mis le sien. J’ai demandé ma subsistance à la terre, j’ai vécu solitaire dans le meurtre et l’innocence. J’ai élevé de mes mains mon toit; mes dieux, je les ai créés selon ma destinée. Et un jour les tribus ont apparu: j’ai dit à ceux qui avaient faim: voilà le pain; à ceux qui mouraient: voilà la vie; à ceux qui coulaient bas les barques: n’allez pas contre le vœu de la tempête. Je ne leur ai pas donné de lois: ainsi ils n’ont connu ni l’hypocrisie ni le servage. Mais je les ai aidés à se construire une cité; ils ont eu des industries; vivant entre la mer éternelle et la forêt, ils sont restés près des forces, au cœur même de la nature.

J’ai tourné le dernier feuillet du vieux livre; ma journée est finie: je puis attendre tranquillement la mort. Je sais qu’elle est encore une des formes de la vie. Je vivrai donc dans les âges comme l’ancêtre dans les essences vives de la forêt. Une forêt humaine reverdira de mes bras ouverts sous la terre et mes os repousseront à travers les races.

FIN

Imprimerie Générale de Châtillon-sur-Seine.--A. PICHAT.