Part 2
Mais les citrons surtout me charmaient: fruits joyeux Crevant comme un sein dur le fin papier soyeux... Leur parfum m'est plus doux que le parfum des fraises,
Et longtemps j'aimerai leurs contours séduisants, Car devant les citrons effilés et luisants Je rêve aux tétins d'or pâle des Japonaises.
XXXI
COQUILLAGES
Elle avait, ce soir-là, des tons de vieille estampe La plage, sous l'alme vitrail. Soudain tu ramassas, pour en baiser ta tempe, Un coquillage de corail.
Que te murmurait-il en sa langue vermeille? Etait-il tendre ou bien moqueur, Tandis qu'il appliquait sa bouche à ton oreille, Cherchant un écho dans ton cœur?
Quels étaient ses soupirs, coquillage des fièvres De ta joue en fleur approché, Et quel était l'aveu qu'il guettait sur tes lèvres, Vers ton clair visage penché?
Il te disait qu'en moi tes yeux, tes yeux étranges, Tes grands yeux aux reflets d'acier, Qui couvent les éclairs sous leurs mobiles franges, Avaient allumé leur brasier.
Que mes veines roulaient un étrange incendie Dans tout mon être qui flambait, Et qu'au mal auquel rien, hélas! ne remédie, Mon cœur embrasé succombait.
J'aurais donné ma part de ciel pour qu'à ta bouche L'âpre soif qui me dévorait Put s'étancher en un baiser long et farouche, Baiser béni qui me tuerait...
Mais déjà tes doigts ont laissé choir sur la plage Le coquillage trop discret, Et tu continuas ta course, âme volage, Sans avoir connu mon secret.
XXXII
GAMME CHROMATIQUE
Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do! De la forêt au vert portique Où l'amour ne fait plus dodo Monte la gamme chromatique!
Ré, mi, fa, sol, la, si, do, ré! C'est que le soleil vient d'éclore Par ce joli matin doré Qu'un doux reflet d'azur colore.
Mi, fa, sol, la, si, do, ré, mi! Ils sont enfuis, les jours moroses. Salut à ce bel astre ami Qui paraît couronné de roses!
Fa, sol, la, si, do, ré, mi, fa, sol! A nous les étoffes légères Et le chatoyant parasol, Et la fougère, et les bergères!...
La, si, do, ré, mi, fa, sol, la! On part en villégiature: Partout on court adorer la Régénératrice nature!
Si, do, ré, mi, fa, sol, la, si, do! Sans regret on quitte les villes Où le spleen s'en va _crescendo_, On rêve joyeux vaudevilles.
Et l'on se rit des malheureux Qui, s'occupant de politique, Pérorent en Chambres, pour eux La seule gamme chromatique!
XXXIII
FILLETTES D'ÈVE
Pour EDGAR CHAHINE.
Voyez les passer sur la digue En jupes courtes, mollets nus, Semant les rires ingénus Dont leur jeune bouche est prodigue.
Elles affirment,--négation De leurs petites âmes blanches, Déjà de la gorge et des hanches Par bizarre auto-suggestion.
En abandon de leurs poupées, Elles vont, mieux qu'elles nippées, Galvanisant les vieux enfants
Qui clopinent dans leurs sillages Et rêvent à des coquillages Inconnus aux flots triomphants.
XXXIV
GRAINS DE BEAUTÉ
Dans la nuit parfumée et tiède des cheveux Qui voilent ton beau front, tes yeux font deux étoiles, Deux étoiles d'amour sidéral, et mes vœux Seraient de voir vers eux mon cœur enfler ses voiles.
Mon cœur embarquerait d'ineffables plaisirs. Or, ta bouche est une autre étoile, étoile rouge, Vers laquelle, non moins rouges, vont mes désirs. O cette bouche, étoile idéale et qui bouge!
Mon âme se sent fondre à ses rayonnements. Mais je préfère encore à ces fiers diamants, Feux sombres du regard ou feux pourpres des lèvres,
Ta gorge constellant sa blanche nudité De sept points très mignons et noirs, grains de beauté, Evoquant la Grande-Ourse,--ô Grande-Ourse des fièvres!
XXXV
BAINS NOCTURNES
Lorsque, rougissant comme une neuve épousée, Le soleil dans la mer s'est caché, l'alme nuit Envahit et la dune et la plage apaisée...
Le flot d'encre succède au flot d'encre, sans bruit.
C'est l'heure originale où les femmes de chambre Et les femmes de feux, économiquement, Vont offrir à la mer leur ivoire et leur ambre...
Or, le flot cajoleur les reçoit galamment.
La vague prête aux chairs de sa phosphorescence: Ombres chinoises d'un bol de punch émergeant! Au ras de l'océan c'est une effervescence
De cuisses, de mollets emmaillotés d'argent!
XXXVI
GRAND VENT
Madame, il fait grand vent, et, le grand vent, je l'aime. Le ciel d'un bleu limpide évoque le Midi. La mer hausse la voix, le flot désattiédi Se roule plus bruyant sur le sable plus blême.
Dans la brise en rumeur la mouette élargit Les cercles de son vol qui s'élève ou qui rampe, Et les drapeaux, heureux de souffleter leur hampe, Claquent dans le vent qui par les tuiles mugit.
Ce vent, grand retrousseur de filles, sur la digue S'amuse... Son haleine indiscrète en soufflant Plaque l'étoffe et moule et torse et rable et flanc.
Il moule, et lors devient sculpteur, sculpteur prodigue, Il moule, et nous pouvons nous payer, éblouis, Des Tanagra de chair--et vivants--un louis!
XXXVII
MER TUEUSE
La mer ne s'abandonne, en ses jeux redoutables, Qu'à ses fils de la côte, aux marins véritables, Le visage et le cœur également bronzés; Ces amants aux bras forts, à la rude tendresse, Et pour qui, cependant, elle n'a ni caresses, Ni sourires, ni doux baisers.
Ce sont eux qu'elle prend, avide d'hécatombes, Pour servir de pâture à ses béantes tombes. La marâtre en son sein berce bien plus de morts Que n'en couve la terre en ses sombres entrailles. O pauvres mariniers dormant sans funérailles Au cœur des flots veufs de remords!
Qu'ils aillent arborant, les cieux, l'azur ou l'encre, Le pêcheur, chaque jour en chantant, lève l'ancre. Stoïque, il va livrer sa vie à l'océan: Gage d'un peu de pain pour les siens, ô misère! Il va, brave, et se sent sur l'onde qui l'enserre Guetté par l'horrible néant.
Au sommet de la dune, ayant vu passer l'heure, La femme--ses enfants à genoux--prie et pleure L'homme fatalement marqué pour le trépas. Elle réclame au moins son cadavre... Et, macabre, La vague semble rire à sa plainte, et se cabre Féroce,--et ne le lui rend pas.
XXXVIII
VOILES DE PLAGE
Ce sont les claires oriflammes Que sur les chignons plante Eros, Battant comme ailes d'albatros, Tirebouchonnant, blanches flammes!
Sous la brise, en flots onduleux, Ils montent comme des fumées S'évaporant dans les airs bleus, Encens des nuques parfumées.
Ramenées sur le visage, ils Ont les mystères puérils Des brumes dont le soir se voile.
La plage est le couvent des cœurs Où ces dames prennent, en chœurs, Paradoxalement le voile!
XXXIX
FRUITS DE LA MER
Ma poissonnière est non moins fraîche Que les fruits nacrés de la mer Qu'elle détaille... Rien d'amer Dans tout son être, et rien de rêche.
Il faut la voir, le vendredi, Jour de Vénus et de marée, Trôner, pimpante, chamarrée, Au comptoir de persil verdi.
Sa main plus rose que l'ouïe Des goujons au reflet changeant, Sert les poissons d'or et d'argent A sa clientèle éblouie.
Il faut la voir aller, venir, Dans sa boutique fabuleuse Où la pêche miraculeuse Semble étaler son souvenir.
Pour lui plaire, sa marchandise Adoucit ses bouquets salins, Les homards deviennent câlins Les moules se font friandise.
Rivales des beaux harengs-saurs, Près des turbots tout ronds aux teintes Blafardes de lunes éteintes, Les carpes allument leurs ors.
Les saumons aux mines paternes, Voisins des caviars rancis, Comme des amoureux transis Ouvrent de grands yeux ronds et ternes.
Sur les hauts rayons consacrés, L'enfilade des coquillages En vain combat les maquillages De son oreille aux feux nacrés.
A ses pieds les crabes oranges Frôlés du bas de son jupon, Semblent des monstres du Japon Fondus dans des bronzes étranges.
Les maquereaux, poissons... de cœur Exagérant leurs dos infâmes Dont raffolent certaines femmes, La contemplent d'un air moqueur.
Les piments aux lueurs de forge Dans les bocaux de cornichons, Tirent la langue à ses nichons Que jalousent les airs de gorge
Des citrons effilés et mûrs... Son derme offre de plus beaux lustres Que les boites--aux noms illustres-- Des conserves luisant aux murs.
Rousse, en effet, ses chairs prônées Se pailletent à l'infini Des lenticelles d'or bruni Qu'on aime aux truites saumonées.
A son rire victorieux Les rougets rougissent, bégueules, Et les cabillauds ont des gueules Béates de michets sérieux...
Telle Vénus sortant de l'onde Dut voir une cour de poissons Pâmée en d'étranges frissons Autour de sa majesté blonde!
XL
P. P. C.
Déjà le colchique d'automne Allume de mauve les prés, Les horizons se font pourprés Sous le ciel bas et monotone.
L'humide Septembre, perclus, S'en va trépasser dans ses brumes Au glas rauque de ses élus, Les noirs catarrhes et les rhumes!
Les nuits fraîchissent... Dans les bois Les arbres, s'en devenant chauves, Pleuvent leurs feuilles bientôt fauves Sur l'été maussade aux abois.
L'aube emperle, chaque matin, La plaine où le lièvre en goguette Boit la rosée, hume le thym, Sans souci du chasseur qui guette!
L'automne en commençant son bail Nous promet de nouvelles fêtes... Le sorbier suspend sur nos têtes Ses pendeloques de corail.
L'hirondelle vers d'autres rives Fuit, cherchant des cieux moins voilés, Et voici revenir les grives Ivres des beaux raisins volés.
C'est aussi la saison des huîtres... Le Train jaune n'opère plus: Monsieur réclame en ses épîtres Madame aux regrets superflus.
Les cabines sont sans mystère: Plus ne sonne l'heure du bain. La plage se fait solitaire Et le crabe est son Chérubin!
Fin de saison!... Rentrent _at home_ Les villégiatureurs frileux Qui s'enfuient, ô soleil fantôme, Soufflant dans leurs pauvres doigts bleus...
Accompagnons-les, ma Musette, Quittons le flot, vraiment amer, Après la suprême risette A ton héroïne, la Mer!
INDEX DES MATIÈRES
Pages
BONIMENT 5
I. _Ostende_ 7
II. _L'Éventail_ 9
III. _Gros temps_ 11
IV. _Eau bénite_ 13
V. _Évohé!_ 15
VI. _Mer des Morts_ 17
VII. _Revanches_ 19
VIII. _Marine sentimentale_ 22
IX. _Pieuvre_ 24
X. _Profanes_ 26
XI. _Haut de forme_ 28
XII. _Photographes_ 30
XIII. _Chaises Miss Helyett_ 32
XIV. _Mer fâchée_ 34
XV. _Les Mouettes_ 36
XVI. _La Mer enrhumée_ 38
XVII. _Petits trous pas chers_ 40
XVIII. _Yeux noirs_ 43
XIX. _Heure du bain_ 45
XX. _En mer, en mer!_ 47
XXI. _Vous êtes partie..._ 49
XXII. _Offertoire_ 51
XXIII. _Robes claires_ 53
XXIV. _Jaloux_ 55
XXV. _Rinçades d'œil_ 58
XXVI. _Pleins battus_ 60
XXVII. _Mollets_ 63
XXVIII. _Manteau rouge_ 65
XXIX. _Train des Maris_ 67
XXX. _Citrons_ 69
XXXI. _Coquillages_ 71
XXXII. _Gamme chromatique_ 73
XXXIII. _Fillettes d'Ève_ 75
XXXIV. _Grains de beauté_ 77
XXXV. _Bains nocturnes_ 79
XXXVI. _Grand vent_ 81
XXXVII. _Mer tueuse_ 83
XXXVIII. _Voiles de plage_ 85
XXXIX. _Fruits de la mer_ 87
XL. _P. P. C._ 91
INDEX DES GRAVURES
HENRY CASSIERS.--_Au Clair de la Dune_ (couverture).
EDGAR CHAHINE.--_Fillettes d'Ève._
AMÉDÉE LYNEN.--_Petits trous pas chers._
F.-M. MELCHERS.--_Rinçades d'œil._
CHARLES MICHEL.--_Grand vent._
FÉLICIEN ROPS.--_Train des Maris._
LOUIS THOMAS.--_La Muse._
DES PRESSES D'OSCAR LAMBERTY
EDITEUR
70, RUE VEYDT (QUARTIER LOUISE)
BRUXELLES
ACHEVÉ D'IMPRIMER
LE 6 JUILLET 1909