Part 8
J’ai raconté ailleurs, les origines de Vermenouze. Je ne les rapporte que brièvement. Il était né à Vielles d’Ytrac, le 25 septembre 1850. Il avait donc quarante et un ans, moi vingt-sept. D’une famille «d’Espagnols»; comme on désigne celles dont les membres vont commercer au delà des monts, Vermenouze émigra, avec un court bagage de savoir primaire, qui devait s’augmenter malgré les soucis du négoce. Il se rendait à Illescas, entre Madrid et Tolède, où un groupe de parents associés devaient l’initier au trafic de l’épicerie et de la bonneterie. Mais ses occupations n’étaient point paisiblement sédentaires, à la _casa de commercio_. Le jeune homme n’était pas immobilisé dans une boutique, derrière un comptoir. A lui, les longues tournées par la province, à travers les villages de la Nouvelle Castille. Ce n’était pas de calmes chevauchées de marchand,--par la région infestée de bandes carlistes et de détrousseurs de grands chemins! Ajoutez à cela que Vermenouze dévorait Hugo, A. de Musset, Lamartine; La _Légende des Siècles_ ne le quittait pas! Au pas de sa mule, coiffé du sombrero, l’escopette au côté, je le vois très bien foulant quelque paysage désolé de la Manche, plus hanté du rêve de rencontrer le sublime Don Quichotte que d’écouler ses ballots d’étoffes...
Ainsi le voyais-je, d’après le peu que je savais déjà, quand je fus à la porte de son magasin de distillerie, sous l’enseigne _Vermenouze et Garric_. Ici, comme _tra los montes_, il était avec des Garric depuis quelques années dans une demi-retraite, qui lui laissait des loisirs pour la poésie et la chasse. Il se tenait au bureau, assurait la comptabilité,--avec quelque détachement. Les affaires se traitaient sans fièvre, avec une vieille clientèle. Arsène Vermenouze, pourtant, sortait de sa réserve pour faire quelques semaines dans l’active, à l’automne. C’était une tournée annuelle, à travers le haut pays. Il partait à pied, et chassait, jusqu’à Pierrefort, Brezons. Je ne sais s’il plaçait beaucoup sa marque, ou tuait quantité de gibier: mais de ses courses au vent de la montagne il rapportait d’admirables poèmes de terroir,--où il n’était plus question de Surcouf, le corsaire héroïque de la Mer des Indes.
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J’avais scrupuleusement obéi à la recommandation. Je n’étais pas en retard. Cependant, mon hôte avait tiré sa montre, tout en m’ouvrant la porte,--vieille habitude de chicaner à une minute près.
--Entrez, entrez... Nous avons encore un moment... C’est bien ainsi... Il ne faut pas faire attendre la cuisinière... Oh! ne comptez pas sur un festin. Je vous reçois en vieux garçon...
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Aujourd’hui, la figure basanée d’hidalgo se couvrait d’une sage calotte; chaussé de pantoufles, en gros veston, Vermenouze s’excusait de son accoutrement d’intérieur; il avait pris froid dans l’humidité de la veille; il était obligé à des précautions, à cause d’une ancienne pleurésie. Marcheur intrépide, nous le plaisantions quelquefois sur sa faiblesse imaginaire; il n’est que trop vrai qu’il lui était demeuré quelque tare aux poumons...
Aux apparences, il ne faudrait pas croire que Vermenouze goûtât le calme dans ce bureau-caisse aménagé à l’angle gauche d’entrée de la pièce, toute en casiers garnis de bouteilles de Malaga, d’Eau-de-noix, d’Élixir de Goudron, de Triple-Sec, de spécialités de la maison ou de la région. L’ordre était partout, dans les rayons d’alcools, comme dans la cage des registres et des cartonniers. Mais un perpétuel tumulte ébranlait la sérénité du maître de céans. Un journal, jeté sur une chaise, trahissait l’émoi du lecteur.
--C’est dégoûtant! clamait Vermenouze.
Il nous tendait _L’Autorité_, le doigt sur l’article de Paul de Cassagnac, qui était alors «son homme», mais dont il devait, plus tard, se désaffectionner, le vigoureux polémiste n’ayant pas renversé _la Gueuse_, dans les délais souhaités par son fidèle abonné.
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Car, on m’en avait prévenu, il fallait à Vermenouze, chaque jour, à peu près à heures fixes, ses motifs de grommeler et d’éclater. Nullement quinteux, nullement atrabilaire, ses colères et ses bourrades ne décelaient aucune humeur de hargne contre son prochain; elles ne s’attaquaient qu’aux événements et aux institutions, dans un grossissement des plus menus incidents, transformés en catastrophes! Une bonne colère de Vermenouze était un spectacle réjouissant. Car il y allait d’une verve impétueuse--irrésistible. Je crois bien que ce n’est pas sans intention que, dans son entourage même, quelque associé se faisait un jeu d’exhiber, en face de _L’Autorité_, le _Cri du Peuple_, de Jules Vallès, ou quelque feuille radicale. Nous-même, et quelque autre, souvent, ne nous amusâmes-nous pas à n’arriver qu’à l’avant-dernier coup de midi ou de sept heures, sonnant à Notre-Dame des Neiges, tandis que Vermenouze, déjà en rumeur, avait sorti sa montre qui... n’était jamais à l’heure! Il lui fallait toute une série de calculs pour obtenir le point. Il devait se souvenir que, la veille ou l’avant-veille, elle retardait ou avançait de tant, ou qu’il l’avait remise à l’heure sur l’église ou le chemin de fer, variant de cinq ou dix minutes...
Bref, on montait, et la discussion reprenait,--avec la servante qui, d’ailleurs, souriait imperturbablement aux éclats de voix et aux apostrophes habituels: elle était sourde. La serviette dépliée c’en était fini de tous éclats de voix. Le maître de maison exigeait que les convives, un ou deux, rarement trois, fussent tout à l’office immédiat. La truite était de son choix. Il savait qui l’avait pêchée, et à quelle heure, et rapportée sans qu’elle eût senti le soleil, entre les herbes et les feuilles mouillées qui conservent le mieux la fraîcheur. La bécasse qu’il voulait à point, et non décomposée et puante, il l’avait «descendue» de son propre fusil, suspendue à une poutre de la cave, dans le courant d’air propice. Naturellement, chaque oiseau avait son histoire:
Alors, le gibier, qui sent fondre la neige[37], le pluvier doré, le vanneau,--et le roi des longs-becs, la jolie bécasse.--Tout cela vient, tout cela passe.
[37] Oléro lou gibié, que sent foundre lo néu.
Mais chut, chut! Mon chien, Tom, qui cheminait au trot,--vient de s’immobiliser comme un roc, comme une souche, comme une barre.--Je m’en approche: Beau! Tom. J’entends: tchiarro, tchiarro!--et je vois un oiseau gris, qui file tant qu’il peut,--je le fais rouler à terre du premier coup.
C’est une bécassine, et même grosse et replète,--presque autant qu’une lombarde.--Je l’introduis au fond du carnier,--avec une autre couple que j’ai déjà mise en ordre,--et j’ouvre mon fusil vivement, et même je le charge,--car Tom allonge à nouveau le museau et s’arrête dans une flaque, au bord du ruisseau:--Ah! pauvre homme! Quelle émotion!--J’ai passé devant Tom et je fais: Brou! rien ne se lève,--Beau! Tom, dis-je de nouveau, tu arrêtes quelque fantôme?
Mais Tom demeure là plus roide que jamais.--Je crie: Brou! tant que je peux; alors cependant--un petit oisillon me part à me toucher les pieds; je me retourne,--car il m’est parti derrière et vivement je le tire,--mais rien ne tombe, l’oiseau qui semble un papillon,--et qui n’est pas plus gros qu’un poussin, quand il sort de l’œuf,--est tellement léger que le vent l’emporte,--comme de l’herbe sèche ou quelque feuille morte,--et il s’en va, il s’en va, le _sourdou_--un oiseau gras comme un lardon,--le meilleur, le plus fin! Je jure que tout en fume,--car j’ai la mauvaise coutume,--quand je manque ainsi quelque gibier,--de jurer comme un charretier.
Mais finalement, la rescapée de la première alerte, ou quelque autre, devait enfler le carnier fatal... Du moins, la bécasse vaincue n’était pas jetée à la fosse commune, au panier des revendeurs. Vermenouze lui assurait de nobles funérailles.
Il opérait lui-même, au feu de bois, dans sa vaste cheminée où la victime arrivait de la cuisine, toute drapée de lard fin, comme sur un lit de parade, sur sa rôtie somptueuse, d’après une vieille recette d’Ytrac; il eût été sacrilège de parler, en ces minutes suprêmes. D’ailleurs, comme Vermenouze n’admettait guère qu’un compagnon au partage de la bête, celui-ci n’aurait pas osé troubler le sacrificateur dans ses rites: il était solennel et magnifique, à la lueur de la flamme, manœuvrant la broche, arrosant la farce de la rôtie, découpant et gardant sur son assiette brûlante la moitié du gibier dont il nous glissait l’autre moitié. Il ne fallait pas remercier, mais savourer sans délai; seulement, quand il avait versé le vieux Fel, des derniers plants que n’avait point encore attaqués le phylloxéra, on pouvait respirer et s’exclamer...
Pourtant, il fallait réserver l’admiration pour le fromage. Vermenouze en avait toujours quelque morceau précieusement soigné; les marchands le savaient connaisseur et ne l’auraient pas trompé. Il aurait dit la montagne et le troupeau d’où provenait le quartier de fourme servi à sa table. Cependant, ce gourmet était sobre; il mangeait peu, et du salé, du Cantal, du pain de seigle, avec du vin trempé d’eau, le contentaient à l’habitude; son régal était une pomme au dessert.
Et sa pipe...
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Je n’aperçus pas tout cela, à ma première visite. J’ai anticipé. Sans doute, le menu était autre,--la bécasse ne passant qu’à l’automne ou au printemps. Enfin, ce n’était pas une curiosité de bouche qui m’avait fait accepter l’invitation. J’étais trop intrigué et ému pour fournir grande attention au repas. Je ne m’y intéressais vraiment que par le souci dont mon hôte faisait preuve en célibataire féru de la tenue de son intérieur. Nous prîmes le café dans une autre pièce, toute hantée de rapaces empaillés, avec des fusils, des armes sur chaque paroi, et des râteliers de pipe de tous genres. A une table, était vissée une mécanique à sertir des cartouches; un fusil était démonté...
--Je me prépare, me dit Vermenouze, pour le 14 juillet...
--Comment! vous tirez des salves pour la République...
--F... non! Mais, ce jour-là, tous les gendarmes de l’arrondissement sont de service en ville pour la revue. Alors, je vais voir s’il y aura du perdreau dans les environs...
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Vermenouze me remit quelques numéros de journaux aurillacois qui accueillaient ses poèmes patois. Il redescendit à sa boutique et je regagnai l’hôtel, sous la pluie, mais joyeux, malgré le temps, comme s’il m’était arrivé un grand bonheur. J’avais cessé d’être un touriste, à la merci du ciel maussade. Il y avait, en cette étroite rue d’Aurinques, un homme et un poète épris comme moi de notre Auvergne!
Nous n’étions pas nombreux alors!
CHAPITRE XI
François Mainard.--A la cour et aux champs.--Le courtisan sous les rochers de la province.--Les roses du Parnasse et les épines de la chicane.--A l’ambassade de Rome.--Les ambitions déçues.--Les amitiés de Toulouse.--Renoncement et renouveau.--La belle vieille.--Conseiller d’État et Académicien.--L’édition de 1646.--Adieu Paris.--_Donec optata_...
Arsène Vermenouze ne fut pas le premier à habiter dans cette étroite et montante rue d’Aurinques où, presque en face de son magasin de liqueurs, trois cents ans plus tôt, François Mainard pestait contre l’ingratitude du siècle, derrière le portail sculpté au-dessus duquel il avait fait graver l’inscription toujours lisible:
_Donec optata veniat_[38]
[38] En attendant la mort, qui sera bienvenue.
Le sage qui ne voulait pas que les passants fussent seuls à méditer sur sa détresse,--s’ils savaient le latin--avait répété, plus explicitement, dans son cabinet de travail:
Las d’espérer et de me plaindre Des Muses, des grands et du sort, C’est ici que j’attends la mort, Sans la désirer ni la craindre...
Ce quatrain désabusé, figurant aussi au logis de Saint-Céré où se transportait le poète président Mainard, à tous loisirs, et ils étaient nombreux, de sa charge, il s’ensuit que la Camarde ne devait pas être exactement renseignée sur l’endroit où la conviait le célèbre faiseur d’épigrammes. Céré, où il naquit et dont il fit son principal séjour; Aurillac où était le siège de son présidial, Toulouse qu’il fréquenta pour ses études, Rome où il suivit l’ambassade du comte de Noailles,--sa pensée n’y était jamais,--toute demeurée à Paris et à la Cour.
Il n’y a guère d’exemple de personnalité ayant échappé aussi complètement à l’ambiance. François Mainard n’était pas sorti de province avant vingt ou vingt-deux ans. Il aurait été présenté à Henri IV, au cours d’un voyage du roi en Limousin, en 1605. Il devint secrétaire des Commandements de la reine divorcée, avec quatre cents écus d’appointements. Collaborateur de Marguerite de Valois, il débutait dans le cercle brillant de l’hôtel de Sens, où Malherbe le distingue. Il se fait des protecteurs puissants. Mais l’assassinat d’Henri IV ruine tous ses projets. Il faut vivre, se créer une situation. François Mainard n’a pas trente ans; il n’a vécu que de 1605 à 1610 à Paris; cela aura suffi pour le marquer à jamais; il n’achèvera qu’avec la mort d’intriguer pour reprendre pied dans la société brillante où il avait cru pouvoir se fixer en de hautes destinées.
Il épouse demoiselle Gaillarde de Boyer, une voisine de sa paroisse de Toulouse. Il l’installe à Saint-Céré, et avec les huit mille livres de dot, commence de négocier pour l’acquisition du présidial d’Aurillac. Il organise sa nouvelle existence. Tantôt en Auvergne, tantôt dans le Quercy, il présidera là aux séances des juges et du lieutenant criminel; ici, il surveillera ses prés et ses vignes. Il a renoncé à la pompe et aux grandeurs, dira-t-il. Il brûle ce qu’il a adoré. Loin des parures trompeuses, des vaines apparences:
Hélène, Oriane, Angélique, Je ne suis plus de vos amants, Loin de moi l’éclat magnifique Des noms puisés dans les romans. . . . . . . . . . . . . . . . . Ma passion, quoi qu’amour fasse, Ne fera plus son paradis Des beautés qui mettent leur race Plus haut que celle d’Amadis.
C’est la nature, toute franche, que prisera désormais M. le Président:
Vive Barbe, Alix et Nicolle Dont les simples naïvetés Ne furent jamais à l’escolle Des ruses et des vanitez. . . . . . . . . . . . . . Sans donner bal ny musique, Sans emprunter chez les marchands, Et sans débiter rhétorique, Je plais aux Calistes des champs. . . . . . . . . . . . . . . . . . Adieu, pompeuses demoiselles Que le fard cache aux yeux de tous, Et qui ne fûtes jamais belles Que d’un beau qui n’est pas à vous. . . . . . . . . . . . . . . . . . . J’en veux aux femmes de village, Je n’aime plus en autre part. La nature en leur beau visage Fait la figue aux secrets de l’art.
Malgré ces professions de foi, persistera le regret des espérances anciennes! A la veille de quitter le monde, François Mainard n’adressera-t-il pas ses vers les plus touchants à la blonde Cloris, qui lui avait refusé sa main, et, veuve, ne se laissera pas fléchir, trente ans après!
Certes, François Mainard a vanté la paillardise rustique et ne détestait pas «la galanterie de table» qu’exalte sa verve bachique. Sans doute, le président aimait la bonne chère du château de Castelnau où le comte de Clermont-Lodève l’invitait avec l’évêque de Saint-Flour, avec le bon Flotte: «biberon» fameux, comme le baptisait Balzac!
Mes chers amis, je vous convie, Ce bon vin dissipe l’ennuy, Qui n’aura goinfré de sa vie Doit commencer aujourd’hui. Faisons durer la Guerre De la soif et du verre.
En vérité, plus que les larges beuveries et les réunions joyeuses, c’est la noble compagnie qui lui plaisait. Il divertissait le grand seigneur, au dam des hobereaux de la contrée, les «petits gentilshommes à lièvre» (c’est-à-dire vivant chichement du produit de leur chasse), les Gascons bretteurs, les «brutaux de province». Mais les hauts châtelains ralliaient la Cour, et le courtisan reprenait sa morne existence de va-et-vient d’Aurillac à Saint-Céré: «En compagnie, je suis gay et dis toujours le mot pour rire, mais lorsque je suis seul, mon humeur tombe entre les mains de la mélancolie». François Mainard se sentait étouffé «sous les rochers de sa province»; ils ne l’inspiraient guère, son activité poétique était toute tournée vers Paris. Il s’y rendait fréquemment. Il s’y perfectionnait dans le commerce des beaux esprits. Il y festoyait aussi abondamment, toujours prêt à faire chère-lie et carrousse. Mais les délices de la table n’allaient pas sans une extrême licence de penser et d’écrire; les pièces gaillardes et scabreuses de François Mainard excitaient les menées de la cabale dévote, qui dénonçait ses stances et épigrammes du _Parnasse Satyrique_, comme répréhensibles au point de vue de l’honnêteté publique. François Mainard en fut quitte pour la peur; cependant, il devint prudent, quand il vit Théophile condamné au bannissement pour athéisme et libertinage.
F. Mainard va-t-il franchir le seuil du Louvre? En 1612, il composa des pièces de circonstance pour les doubles fiançailles du dauphin avec l’infante Anne d’Autriche et d’Élisabeth de France avec Philippe d’Espagne. En 1615, il fournit encore des vers pour un ballet en l’honneur de Mme Élisabeth. Puis, il approche le prince de Condé. Quelques gratifications, et ce fut tout, alors que le Président d’Aurillac espérait une charge bien rétribuée, ou rêvait d’être pensionné par leurs Majestés.
Les années s’assombrissent. Le poète n’en peut plus de la province: «Je ne marche pas toujours sur les roses du Parnasse; les épines de la chicane piquent quelquefois mes pieds.» Il abandonne sa charge. Il court tenter la destinée auprès de Richelieu. Des odes nombreuses encensent le «divin, l’incomparable ministre»; L’État n’aura rien à craindre «tant que ce grand homme en tiendra le timon»; F. Mainard est reçu à Rueil. Il exulte. Il regagne Saint-Céré, convaincu que son heure est imminente! On l’oublie. La fortune le persécute, gémit-il, dans un placet au Cardinal:
Elle me tient loing de mon Prince, Entre des brutaux de province Dignes d’estres soulés de foin.
Quel secours faut-il que j’appelle Si Richelieu ne prend le soing De me mettre bien avec elle?
Il n’apparaît pas que le Cardinal ait été ému de la supplique. Pourtant, par la suite, F. Mainard fut de l’Académie, qui s’organisait, mais avec des avantages exclusivement honorifiques: l’ancien président avait compté sur les émoluments. L’évêque de Saint-Flour, Charles de Noailles, intercéda pour lui obtenir une nouvelle place de président, en création. Sans succès. A son corps défendant, il doit accepter, sur l’entremise pressante de son protecteur, de suivre, en qualité de secrétaire, à l’ambassade de Rome, François de Noailles. C’est que les nuages se sont épaissis au-dessus de la tête du poète vieillissant. Déjà, prématurément, sa fille aînée était morte: «Un père qui pleure trop opiniâtrement les enfants qu’il a perdus offense ceux qui luy sont demeurés», écrit-il. Il avait des motifs de consolation,--avec une famille de cinq filles et trois garçons. Cependant, la tristesse de l’irréparable l’avait envahi:
Mon noir chagrin est un mal sans remède; La Parque avare a volé tout mon bien. Ma fille est morte et l’Église possède L’aimable Esprit qui possédait le mien.
Celle qui fut tout l’espoir de ma vie Est exposée à la merci des vers. Le sort, rempli de malice et d’envie, L’a seulement montrée à l’Univers. . . . . . . . . . . . . . . . . . . Que deviendrai-je après un tel naufrage? Qui tâchera de modérer mon deuil? Qui soutiendra le faible de mon âge Et promettra des fleurs à mon cercueil? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . O ciel, auteur de ma noire aventure, Mon cœur soumis ne t’a pas offensé; Et cependant l’ordre de la nature Est, pour me nuire, aujourd’hui renversé.
Hâte ma fin que ta rigueur diffère; Je hais le monde et n’y prétends plus rien. Sur mon tombeau ma fille devrait faire Ce que je fais maintenant sur le sien.
Dix ans après, la fin de son fils aîné, dans des souffrances cruelles, d’un fils dont il espérait beaucoup, rouvrit son affliction. Sa femme était depuis longtemps alitée. C’est dans ces conditions, pour fuir aussi les lieux abhorrés, qu’il accepte de rejoindre François de Noailles. Après «un mois sur les chemins» avec la «maudite chère» des hôtelleries italiennes, il sera à Rome: tous les chemins mènent à Paris, et l’incorrigible courtisan ne songe qu’à entrer à la Cour, avec de puissants protecteurs, favoris de Richelieu. Car F. Mainard demeurera aussi imperméable aux splendeurs artistiques de Rome et à la grandeur de ses ruines qu’il fut insensible à la beauté farouche de la montagne cantalienne! «Il vaut mieux être misérable à Paris que riche à Rome», écrit-il. Il s’y ennuie autant qu’à Aurillac. La chaleur l’accable: «J’ai un éventail qui lasse les mains de quatre valets et fait un vent en ma chambre qui ferait des naufrages en mer.» Toutefois, il a recruté des compagnons avec qui, buvant «le vin et l’eau investis de neige», il lutte contre la sécheresse. La table merveilleuse de l’Ambassade le remet de sa détestation de la cuisine des Princes de l’Église qui ont «force estaffiers» mais pas un cuisinier. De Rome, F. Mainard ne tire aucune exaltation intellectuelle. Seul, l’attire, le Saint-Père, dispensateur de faveurs et de largesses. Le courtisan se retrouve «à la Cour prélatesque». D’autant mieux qu’Urbain VIII, lui-même, s’adonne à la poésie. F. Mainard fut adopté du monde ecclésiastique; et, familier du Vatican, savoura la douceur des prévenances de Sa Sainteté à qui il prodiguait des odes saturées d’incroyables flatteries. Il lui en restait quand même pour les intimes du Pape, comme le Cardinal Guy Bentivoglio, l’historien de la Guerre des Flandres. Des livres, des tableaux, des statues, de charmantes libéralités prouvaient au poète la sympathie du «sujet papable». Tout de même, la Cour d’Urbain VIII ne contentait pas l’ambition de F. Mainard. L’annonce du retour en France le combla d’aise. Hélas! l’ambassadeur dut s’apercevoir bientôt qu’il était joué, et que son remplacement sentait la disgrâce. Le secrétaire fut accusé faussement, mais vilainement, d’avoir trahi son maître, qui n’était que trop disposé à écouter les envieux du poète et à faire tomber son humeur sur lui: devant la menace des coups, il dut fuir! Au lieu d’une rentrée brillante à Paris, ce fut par le noir et glacial hiver, le plus lamentable échouage à Saint-Céré, où l’ambassadeur le poursuit d’une âpre rancune, le discrédite auprès de Richelieu--et le brouille avec l’évêque de Saint-Flour. Il est pauvre, avec d’énormes charges de famille.
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Paris défendu, l’ancien président ne rencontre que du côté de Toulouse des amitiés qui se souviennent et se raniment. Il y est fêté à divers voyages et séjours. En 1638, comme au siècle précédent pour Ronsard ou de Baïf, les «Jeux Floraux», sans qu’il eût envoyé de vers, lui décernent un prix extraordinaire qui sera représenté par une Minerve d’argent. En 1639, nouveaux honneurs, F. Mainard est élu maître en la gaie science. Mais il attend et il attendra toujours, la «Minerve» promise, qu’il réclamait d’argile, à défaut d’autres:
Si le peuple est trop indigent Par les dépenses de la guerre, Gardez votre image d’argent, Et m’en donnez une de terre!
L’académie de dame Clémence Isaure, non plus que celle de Richelieu, alors, ne nourrissaient leur homme!