Au Bord Du Lac L Esclave Le Serf Le Chevrier De Lorraine L Appr

Chapter 7

Chapter 73,847 wordsPublic domain

Ils arriveront bientôt devant les ennemis, qui les avaient aperçus et s'étaient préparés à les bien recevoir. Les archers anglais s'avancèrent d'abord contre le corps des bourgeois, qui marchait un peu en avant; mais, contre toute attente, ceux-ci tinrent bon, et, bien qu'il en tombât un grand nombre, ils continuèrent à s'approcher du camp.

Les gens d'armes, voyant cela, ne voulurent point se montrer moins hardis, et chargèrent à bride avalée sur l'ennemi; mais, soit qu'ils eussent mal calculé l'espace, soit qu'ils tinssent peu de compte des _communes_, comme à Poitiers, ils heurtèrent une partie de la troupe des bourgeois, qu'ils culbutèrent sur les archers. Il en résulta un désordre dont ceux-ci profitèrent, et qui fut encore augmenté par l'arrivée de la cavalerie anglaise.

Cependant, les gens d'armes, qui avaient évidemment compromis le succès par maladresse ou mauvais vouloir, s'efforçaient de racheter leur faute par la bravoure. Entraîné dans la mêlée, Jehan avait été renversé plusieurs fois et s'était toujours relevé plus acharné au combat. Il venait d'échapper à la flèche d'un archer, lorsqu'il se trouva en face d'un chevalier anglais qui leva son épée pour le frapper; mais le jeune serf ne lui en laissa pas le temps, et lui enfonça sa hallebarde au défaut de la cuirasse: le chevalier tomba; Jehan releva son épée, saisit la bride du cheval, sauta en selle et se précipita de nouveau au combat.

Jusqu'alors, le résultat était demeuré incertain; mais l'arrivée d'une nouvelle troupe sortie de la ville, décida la fuite des Anglais.

Jehan les poursuivit quelque temps avec les gens d'armes qui n'avaient point perdu leurs chevaux. Mais enfin la nuit arriva, et se trouvant presque seul il tourna bride vers Paris.

Il suivait les prairies au petit pas, lorsque des gémissements étouffés le frappèrent! Mettant aussitôt pied à terre, et se dirigeant vers l'endroit d'où les plaintes semblaient venir, il trouva un chevalier étendu sur le sol sans mouvement. Jehan le souleva avec effort, déboucla son armure et réussit à lui rendre le sentiment.

Le chevalier lui apprit alors qu'ayant voulu poursuivre les ennemis, quoique blessé, la force l'avait abandonné en chemin, et qu'il était tombé évanoui. Prenant Jehan pour un homme d'armes, il le pria de lui céder son cheval, lui indiquant la maison qu'il habitait à Paris, et proposant de lui laisser en gage son éperon d'or. Jehan refusa le gage, mais donna le cheval en disant qu'il irait le réclamer, et le gentilhomme partit.

L'essai que venait de faire le jeune serf lui avait appris qu'il ne manquait point de courage, et le succès lui avait laissé une exaltation orgueilleuse qui lui parut aussi agréable que nouvelle. Il aimait l'espèce d'égalité que le combat établit entre tous les combattants, la terrible liberté laissée à chacun, ces émotions successives de terreur, de joie ou de fierté. Dans une société, d'ailleurs, où la force avait toujours le droit de son côté, l'homme de guerre ne devait-il pas être le plus indépendant et le plus heureux? Ces idées fermentèrent dans son esprit toute la nuit.

Le lendemain, lorsqu'il se présenta à la demeure du chevalier, celui-ci lui demanda ce qu'il désirait en récompense du service qu'il lui avait rendu.

--Prendre rang parmi les hommes d'armes du roi, répondit Jehan.

--Es-tu serf ou homme libre? demanda le gentilhomme.

--Serf, messire.

--Alors la chose est impossible; le serf doit son sang à son seigneur, et ne peut en disposer sans que celui-ci y consente.

--Toujours, pensa Jehan en quittant le chevalier, toujours le même obstacle! Impossible d'échapper à ce vice de naissance qui me marque au front comme Caïn! Ah! c'est trop attendre; brisons cette chaîne à tout prix.

Et le soir même il quittait Paris, monté sur son cheval de guerre.

Il traversa d'abord la forêt de Bondi, pleine de charbonniers et de boisseliers: comme il allait en sortir, il rencontra une troupe de gens conduits par un curé, qui voyageaient sur deux chariots traînés par des ânes; c'étaient des confrères de la Passion qui parcouraient la France en jouant des _mystères_. Jehan lia conversation avec le curé, auquel il raconta une partie de ses misères.

Celui-ci, qui considérait la monture du jeune homme d'un oeil d'envie, lui proposa tout à coup d'entrer dans sa troupe. Le rôle du _Péché mortel_, dans la pastorale intitulée: _la Bonne et la mauvaise fin_, se trouvait précisément à prendre. Il l'assura que les frères de la Passion, outre qu'ils faisaient une oeuvre agréable à Dieu en représentant leurs _mystères_, vivaient dans une liberté et dans un bien-être dont aucune autre profession ne pouvait donner idée. Jehan fut persuadé; il prit place dans un des chariots auquel il laissa atteler son cheval, et continua son chemin avec la troupe de maître Chouard.

Malheureusement, les promesses de ce dernier étaient comme ses pièces: _Sonitus et vacuum, sed praeterea nihil._ Jehan ne tarda point à s'apercevoir du mépris mérité dont ils étaient partout l'objet. À cette époque de rénovation, le besoin de changement et d'aventures avait poussé hors du logis tous ceux auxquels le classement rigoureux de la féodalité était devenu insupportable: c'était ainsi que s'étaient formées les compagnies de partisans qui couvraient la France, les bandes de pèlerins que l'on rencontrait sur toutes les routes, et enfin les troupes de comédiens qui, sous différents noms, commençaient à exploiter les moindres villes du royaume. Celle que dirigeait le curé Chouard n'était qu'un ramas de clercs endettés, d'écoliers compromis, de banqueroutiers en fuite, qui eussent également fait partie d'une bande de routiers. Lui-même n'en avait pris la direction que pour se livrer plus facilement à tous les écarts qu'entraînait la vie de bohémiens qu'ils menaient. Au bout d'un mois, les mauvaises recettes, les frais de route et les orgies avaient épuisé toutes les ressources de la troupe; leurs chariots et les attelages furent saisis par un aubergiste de Troyes, pour payer ce qui lui était dû. Notre héros voulut en vain réclamer son cheval, sous prétexte qu'il n'appartenait point à la troupe; l'aubergiste ne voulut rien entendre.

Il s'en prit alors au curé Chouard, le menaçant de le conduire devant les juges; mais Chouard lui fit comprendre que s'il en venait à cette extrémité, il serait forcé de dire son nom, son état, son pays, et que l'on ne manquerait point de le faire conduire à Rillé, comme serf ayant fui le domaine du seigneur. Jehan sentit qu'il avait raison, et se tut.

Heureusement que le même jour un voyageur qui habitait l'auberge et avait vu son embarras vint le trouver.

--Je suis libraire, lui dit-il, et j'entretiens plus de cinquante copistes pour mes livres; car, malgré le nouvel art venu d'Allemagne, les gens de naissance ou de la cour préféreront toujours une copie à un imprimé: ceux-ci, d'ailleurs, ont encore besoin d'écrivains pour les majuscules et les têtes de chapitre. Je sais que vous maniez la plume avec dextérité, car j'ai vu les affiches de vos spectacles. Suivez-moi, et vous gagnerez ce que gagnent vos compagnons, c'est-à-dire de quoi vivre en chrétien; réfléchissez, et demain vous me ferez connaître votre décision.

Le lendemain, Jehan suivait son nouveau maître sur la route de Besançon.

§ 7.

Plus d'un an après les faits racontés dans le chapitre précédent, messire Raoul était debout dans la grande salle du château, écoutant avec impatience la lecture que lui faisait maître Moreau d'un acte sur parchemin.

--Enfin, dit-il en l'interrompant tout à coup, la vente est conclue, n'est-ce pas?

--Conclue, monseigneur.

--Et je cède au duc de Vaujour une des meilleures parts de mon domaine avec tous les serfs qui en font partie?

--Ses hommes d'affaires doivent venir en prendre possession aujourd'hui même; beaucoup de familles sont déjà réunies dans la cour.

--Je ne veux pas les voir, dit Raoul; leurs lamentations me font mal! Pauvres gens; je les livre à une bête féroce, car le duc n'est pas un homme; mais cette expédition en Terre-Sainte a ruiné notre famille; j'ai vendu tout ce que je pouvais vendre avant de toucher à mon domaine; enfin, il a fallu s'y décider. Au diable! et n'y pensons plus! Tu t'occuperas de tout livrer, maître Moreau; et surtout veille à ce que le nouveau propriétaire n'empiète pas sur ce qui me reste, car un domaine écorné ressemble à une étoffe trouée; la déchirure va toujours s'élargissant.

Dans ce moment un domestique ouvrit la porte.

--Qu'y a-t-il? demanda le comte en se détournant.

--Un marchand voudrait être reçu par monseigneur.

--Un marchand! que Satan l'étrangle; il vient sans doute réclamer le montant de quelque créance.

--Monseigneur m'excusera, celui-ci est un colporteur.

--Et que vend-il?

--Des manuscrits.

--Qu'il passe son chemin; je n'ai que faire en ce moment de sa marchandise.

--Il prétend vouloir parler d'une affaire étrangère à son commerce et qui peut être profitable à monseigneur.

--Allons, vous verrez que c'est quelque juif qui veut me prêter à soixante pour cent; fais entrer.

Le domestique sortit et reparut bientôt avec un jeune homme au teint brun, à la chaussure poudreuse et portant sur ses épaules la balle de colporteur.

À la vue du comte il se découvrit et demeura debout à quelques pas, attendant que messire Raoul lui adressât la parole.

--Tu as affaire à moi? lui demanda brusquement celui-ci.

--Oui, monseigneur, répondit le marchand.

Le son de cette voix parut frapper maître Moreau; il releva la tête.

--Dieu me sauve! dit-il, ce n'est pas un étranger.

Et s'approchant du colporteur, il demeura tout à coup immobile et stupéfait.

--Qu'est-ce donc encore? demanda messire Raoul.

--Aussi vrai que je suis chrétien, je ne me trompe pas reprit l'intendant... ce colporteur.

--Eh bien?...

--C'est un de vos hommes, monseigneur.

--À moi?

--C'est ce Jehan qui avait pris la fuite, il y a huit ans.

--Il se pourrait!...

--C'est la vérité, monseigneur, dit le marchand.

--Et tu oses te présenter ici, vaurien! s'écria maître Moreau; sais-tu bien que monseigneur peut te faire fouetter devant la grande porte?

Jehan jeta à l'intendant un regard de mépris.

--Monseigneur a toute puissance sur les serfs de son domaine, reprit-il froidement; mais non sur ceux qui ont acquis droit de bourgeoisie dans une ville franche.

--Que parles-tu de droit de bourgeoisie, interrompit Raoul; as-tu obtenu de moi ton affranchissement?

--Non, monseigneur; mais je le tiens de la coutume.

--Que veux-tu dire?

--Voici une cédule prouvant que j'ai habité un an et un jour à Besançon.

--A Besançon, répéta maître Moreau en saisissant le parchemin que tendait Jehan.

--Et que m'importe! répliqua Raoul.

--Monseigneur n'ignore point, sans doute, que le séjour dans certaines villes affranchit.

--Est-ce vrai?

--Trop vrai, murmura maître Moreau.

--Ainsi, ce drôle est libre sans mon consentement?

--Libre de servage, fit observer l'intendant; mais il n'en demeure pas moins le vassal de monseigneur, tenu à l'hommage et obligé de le servir envers et contre tous, sauf contre le roi.

--Et c'est à quoi je suis prêt, répondit Jehan.

--Au diable le manant! s'écria Raoul en frappant du pied. Qui a permis que le séjour d'une ville pût ainsi prescrire contre nos droits? Vive Dieu! ces communautés de bourgeois finiront par devenir des lieux d'asile pour tous nos hommes.

Puis se tournant vers Jehan.

--Et tu viens ici sans doute pour me braver, drôle? ajouta-t-il.

--Loin de moi cette pensée, monseigneur, dit le jeune homme.

--Que cherches-tu alors?

--Monseigneur a sur ses domaines un vieillard et une jeune fille, tous deux en servage; le vieillard est mon père et la jeune fille doit être ma femme.

--Après.

--Je voudrais acheter leur affranchissement.

--Et moi je ne veux point te le vendre, s'écria messire Raoul; nous verrons si ceux-là aussi l'obtiendront contre ma volonté.

--Ah! monseigneur ne voudrait pas se venger aussi durement, s'écria Jehan; il ne me refusera point.

--Je refuse.

--Mais songez, monseigneur...

--Je songe que ton père et ta fiancée sont en mon pouvoir et qu'ils y resteront. Par le ciel! je ferai peut-être une fois ma volonté.

--Monseigneur a, d'ailleurs, disposé du vieux Thomas et de Catherine, objecta maître Moreau avec un sourire méchant.

--Comment cela?

--Tous deux font partie des familles qui doivent être livrées au seigneur de Vaujour.

--Se peut-il! s'écria Jehan.

--Oui, dit Raoul; je lui ai vendu trois villages avec tous leurs serfs, et tu ne pourras retirer de ses mains ni le vieillard ni la jeune fille, car il a juré de ne jamais consentir à un affranchissement.

Jehan tressaillit et devint pâle; il savait que le seigneur de Vaujour était un de ces fous sanguinaires que les souffrances des autres réjouissent. On racontait d'incroyables histoires de sa cruauté: la plus grande partie de ses serfs étaient morts de misère ou avaient pris la fuite, ses terres avaient cessé d'être cultivées, et les villages de son domaine tombaient en ruine. La seule idée de voir son père et Catherine au pouvoir de ce monstre, causa au jeune homme une véritable épouvante.

--Je me soumettrai à telle condition qu'il plaira à monseigneur d'ordonner, dit-il; mais au nom du Christ, qu'il ne livre point ceux que j'aime au duc de Vaujour.

--Monseigneur ne peut se dispenser de faire cette vente, interrompit maître Moreau, qui craignait que Raoul ne se laissât toucher par les prières du jeune homme.

--Je lui abandonnerai en dédommagement tout ce que je possède, interrompit Jehan.

--En vérité, dit le comte; je serais curieux de savoir ce qu'un drôle de ta sorte cache dans son escarcelle.

--Je puis disposer de douze vieux écus, reprit rapidement Jehan en tirant tout son argent de la bourse de cuir qu'il portait à son côté.

--C'est trop peu, dit sèchement maître Moreau.

--Hélas! je ne puis donner davantage, dit Jehan; mais prenez en outre, s'il le faut, tous mes manuscrits! Voyez, monseigneur, ce sont des bréviaires écrits aux trois encres, des missels ornés de majuscules dorées, des copies d'Horace et de la logique d'Aristote; il y en a là pour vingt écus au moins. N'est-ce point assez pour l'affranchissement d'un pauvre vieillard et d'une jeune fille? Oh! je vous en conjure, ne me refusez pas! Vous ne voudriez pas vous venger de moi, monseigneur, car je suis trop faible et vous trop fort! Vous savez que rien ne peut vivre sur les terres de Vaujour; y envoyer mon père et Catherine, c'est les livrer au supplice. Oh! vous les prendrez en pitié! Au nom de tout ce que vous avez aimé, grâce pour eux, monseigneur, grâce pour moi!

Jehan était tombé aux pieds du comte; l'intendant s'aperçut que celui-ci était ébranlé, il le tira vivement à l'écart.

--Prenez garde, monseigneur, dit-il; si l'exemple de Jehan était imité, vos terres resteraient bientôt sans paysans.

--Sans doute, répondit Raoul; mais la douleur de ce garçon m'a troublé.

--Retirez-vous, et je me charge de le congédier.

--Mais ces douze écus et ces livres?

--Je les aurai, monseigneur.

--En vérité!

--Et Jehan n'en demeurera pas moins puni, comme il convient pour l'exemple.

--Alors, fais pour le mieux, dit Raoul.

Et se tournant vers le jeune colporteur qui était demeuré tout ce temps à genoux et les mains jointes.

--Je ne traite point avec un serf rebelle, dit-il; fais tes propositions à maître Moreau.

Et il quitta la salle.

Jehan le regarda sortir, puis se leva lentement; ses yeux rencontrèrent ceux de l'intendant; il tressaillit involontairement.

--Je suis à votre discrétion, maître, dit-il d'un accent abattu; que puis-je espérer?

--Ces douze écus et ces livres sont-ils bien tout ce que tu possèdes? demanda celui-ci.

--Tout; je le jure sur mon salut.

--Alors choisis entre ton père et Catherine.

--Que voulez-vous dire?

--Que tu ne pourras racheter que l'un d'eux.

Jehan recula; dans toutes ses prévisions, il n'avait jamais songé à une pareille épreuve; il en demeura comme étourdi.

L'intendant le regarda avec une joie mal déguisée

--Eh bien, m'as-tu compris? demanda-t-il enfin.

--C'est impossible, balbutia Jehan; vous ne pouvez exiger de moi un tel choix...

--Alors, tous deux partiront pour Vaujour, répondit Moreau avec indifférence.

--Non, s'écria le jeune homme; non, tous deux resteront. Je vous en conjure, maître!... Si le prix que je paye aujourd'hui ne suffit pas, eh bien, j'engagerai ma parole pour une somme égale.

L'intendant haussa les épaules.

--Je n'enregistre point de parole dans mes comptes, dit-il sèchement; choisis et hâte-toi si tu ne veux qu'il soit trop tard.

Il avait ouvert la fenêtre, et Jehan aperçut alors la cour pleine d'hommes, de femmes, d'enfants et de vieillards, dont un scribe prenait les noms. Tous faisaient entendre de sourds gémissements et levaient au ciel des yeux noyés de larmes.

--Ce sont les serfs appartenant aux terres vendues, dit maître Moreau; dans un instant l'intendant du seigneur de Vaujour va les emmener, et ton choix serait alors inutile: décide-toi donc si tu ne veux perdre sans retour ton père et ta cousine.

La situation de Jehan était horrible. Partagé entre deux affections qu'il s'était accoutumé jusqu'alors à regarder comme égales, il n'osait interroger son coeur. Sauver Catherine, c'était sauver, pour ainsi dire, son avenir et assurer la réalisation de toutes ses espérances: mais sauver son père, c'était payer la dette de reconnaissance que lui avait léguée le passé. Des deux côtés les dangers étaient égaux; aussi, éperdu, haletant, n'osait-il prononcer un arrêt qui lui faisait manquer au devoir ou anéantissait son bonheur.

Il était tombé à genoux près de la fenêtre, les mains jointes, demandant à Dieu de l'inspirer et ne pouvant trouver en lui la force nécessaire pour une décision, lorsque Catherine, qu'il n'avait point encore aperçue sortit tout à coup de la foule. En la voyant si belle et si éplorée, Jehan ne put résister plus longtemps; il se leva d'un bond et il se penchait au balcon pour l'appeler, lorsqu'un vieillard parut à son tour, marchant avec peine et conduit par un enfant. Jehan reconnut son père, et la parole s'arrêta sur ses lèvres. Il se rappela tout à coup les soins qu'il avait reçus du vieillard, la tendresse dont il avait été entouré, les conseils utiles qui lui avaient été donnés; tous les souvenirs de ses jeunes années semblèrent se réveiller pour faire cortége au vieillard. Saisi de respect et d'une reconnaissance pieuse, son coeur se fendit; il découvrit sa tête et étendit les bras en pleurant.

--Mon père! s'écria-t-il... Rendez-moi mon père!... et que Dieu ait pitié de moi!

§ 8.

Plusieurs mois s'étaient écoulés; le soleil commençait à baisser à l'horizon et ses dernières lueurs étincelaient joyeusement sur la forêt de Vaujour; mais l'on n'entendait dans la campagne aucun des bruits qui ordinairement l'animent à cette heure: point de cri d'appel, aucun mugissement de troupeaux, nul son de cloche avertissant de prier avant la fin du jour! Les champs étaient déserts, les maisons fermées et muettes! On eût dit que quelque grand désastre pesait sur la contrée entière.

Or, ce désastre, c'était la guerre! et la plus affreuse de toutes; une guerre où les ennemis parlent la même langue et se sont embrassés la veille; une guerre entre voisins!

La vente faite par le comte Raoul au duc de Vaujour n'avait point tardé à amener des querelles entre les deux seigneurs. Chacun d'eux se plaignait de la mauvaise foi de l'autre; des explications on passa aux injures, et des injures aux armes.

Le duc fut le premier à faire sa déclaration de guerre, il entra sur le territoire de son voisin, détruisit les moissons, brûla les villages et tua le plus qu'il put de ses gens.

Le comte Raoul, voulant user de représailles, convoqua ses vassaux; et Jehan, qui venait de perdre son père, se rendit en armes au lieu indiqué.

Le comte partagea ses hommes en plusieurs troupes qu'il plaça sous le commandement d'hommes d'armes auxquels il avait donné ses instructions secrètes. Le jeune marchand fit partie de la plus nombreuse de ces troupes, et au moment où nous reprenons notre récit, il se dirigeait avec elle vers Clairai.

Les vassaux de messire Raoul marchaient en désordre, jetant de tous côtés des regards inquiets comme s'ils eussent craint quelque embûche et se demandant tout bas quel était le but de leur expédition. Jehan, qui allait derrière, fut tout à coup accosté par un pêcheur de l'étang de Rillé, qui, en qualité de vassal et fermier du comte, avait aussi été forcé de marcher.

--Eh bien, demanda-t-il à voix basse, sais-tu ce qu'on veut faire de nous?

--Rien de bon, sans doute, répondit Jehan.

--J'ai idée que nous pourrions bien traiter Clairai comme le sire de Vaujour a traité nos villages.

--Qu'y gagnerons-nous, sinon de ruiner des parents et des amis? répliqua Jehan.

--C'est la vérité, garçon, reprit le pêcheur; mais qu'y faire? Le vassal est obligé de prendre les armes quand le seigneur l'ordonne.

--Oui, dit Jehan, et s'il refuse on le condamne comme lâche et félon, car il n'est point maître de sa haine; sur un signe, sur un mot, son voisin d'hier doit devenir son ennemi; et cela sans qu'il sache pourquoi! Il faut qu'il épouse toutes les colères de son maître, qu'il frappe où celui-ci ordonne de frapper!

--Heureusement que je n'ai personne de ma famille sur le domaine de Vaujour, fit observer le pêcheur.

--Ni moi, je l'espère, dit Jehan.

--Mais, j'y pense, ta cousine Catherine?...

--Elle est au service de la fille du duc et habite le château même, où il n'y a rien à craindre.

--Tu te trompes, Jehan, dit une voix.

Le jeune homme se détourna vivement et aperçut maître Moreau.

--Catherine n'est plus au château, continua l'intendant.

--Comment savez-vous?... s'écria Jehan.

--Par les espions qui ont parcouru le domaine de Vaujour. Elle a rejoint sa mère qui était malade.

--Au vivier, s'écria Jehan; ah! j'y cours.

--C'est inutile.

--Comment?

--La troupe commandée par Pierre y est déjà avec ordre de tout brûler.

--Se peut-il!

--Et tu arriverais trop tard, regarde!

Jehan leva la tête; des flammes illuminaient effectivement l'horizon du côté du vivier.

Le jeune homme poussa un cri et s'élança à travers le fourré, se dirigeant en courant vers l'incendie.

Bientôt il distingua les cabanes en feu, il crut entendre des cris!... Faisant un dernier effort, il franchit rapidement l'espace qui lui restait à parcourir et arriva à la porte de sa cousine.

La flamme commençait à peine à serpenter le long du toit de chaume, Jehan éperdu se précipita dans la cabane; mais en y entrant, son pied glissa dans le sang et alla heurter un cadavre étendu à terre.

C'était celui de Catherine!

* * * * *

Un mois après Jehan prenait l'habit de novice chez les Franciscains de Tours.

Le jour où il descendit au préau pour la première fois, un moine vint à lui et lui demanda s'il le reconnaissait: c'était celui qui, simple novice, dix ans auparavant, lui avait conseillé d'entrer au couvent. En remarquant la pâleur de ce front triste et ravagé, le jeune religieux secoua la tête.

--Hélas! je le vois, dit il, vous avez fait une rude expérience de la vie.

--Et après de longues épreuves j'ai reconnu, comme vous le disiez, que c'était ici seulement le port, ajouta Jehan. Partout ailleurs le servage vous laisse quelque bout de sa chaîne à traîner; ici seulement est la délivrance; ici l'on retrouve la dignité de l'homme. Ah! naguère je ne voyais dans vos couvents que des maisons de prières; mais maintenant je sais que ce sont aussi des hospices pour les coeurs affligés. Au milieu de cette société barbare encore, basée sur les droits du plus fort, les monastères sont comme ces hautes montagnes où se réfugient les vaincus pour échapper à la servitude. Quand l'égoïsme et la violence abrutissent la foule, ici se conserve le saint héritage de la science, de la justice, de la liberté!