Au Bord Du Lac L Esclave Le Serf Le Chevrier De Lorraine L Appr
Chapter 5
Il fut introduit dans la salle à manger où se trouvait le comte. C'était une longue galerie soutenue des deux côtés par des piliers de chêne incrustés de cuivre et d'étain, une table entourée d'une balustrade occupait toute la longueur, et au milieu s'élevait une tour en charpente sur laquelle était posée une torche destinée à éclairer la salle entière; au fond apparaissait le dressoir chargé d'aiguières et de hanaps d'argent, et à côté les tables de service; elles étaient couvertes de bassins de viande accommodée à la sauge, à la lavande ou au fenouil: de piles de pains de neuf onces parfumés d'anis, et de pots de vin _tiré au-dessus de la barre_.
À l'autre bout de la salle, une troupe de musiciens jouait une symphonie dans laquelle se faisaient entendre tour à tour la trompette, la flûte, le chalumel, le luth et le rebec.
Les convives, au nombre de près d'une centaine, étaient placés selon leur importance: les premiers avaient devant eux des écuelles de vermeil et quelques-unes de ces fourchettes dont l'usage commençait à s'introduire; ceux qui venaient après n'avaient que des écuelles d'argent, et ceux qui suivaient des écuelles d'étain.
Personne ne prit garde, dans le premier instant, au Père Ambroise. Le varlet qui l'avait amené se contenta de lui montrer un escabel sur lequel il s'assit, et de lui faire donner un gobelet et une écuelle.
Le franciscain allait commencer à manger lorsque Raoul l'avisa dans un coin.
--Eh! par la mort du Christ! nous avons ici une robe de moine, s'écria-t-il en remettant sur la table son hanap d'or qu'il venait de vider. Holà! mon père, venez vous asseoir à ma table, et vous autres, faites place au révérend.
Les convives s'empressèrent de se serrer, et le Père Ambroise vint se placer presque vis-à-vis du comte qu'il salua.
--Si je ne me trompe, reprit Raoul, vous appartenez aux franciscains de Tours.
--J'en suis le père gardien, répondit le moine.
Le comte releva la tête.
--Ah! fort bien, reprit-il d'une voix moins rude; j'ai toujours aimé votre maison, mon révérend, et je voulais même vous aller voir pour une affaire... N'accordez-vous point à des laïques la permission de porter, pendant un jour chaque mois, la robe de votre ordre?
--Il est vrai, monseigneur.
--Et en la revêtant, on a droit aux indulgences qui vous sont accordées à vous-mêmes?
--Pourvu que l'on revête en même temps notre esprit d'amour et d'humilité, reprit le Père Ambroise; cette robe de moine portée par les hommes du siècle n'a d'autre but que de les rappeler à la piété des cloîtres.
--Je sais, dit Raoul; mais il faudra que vous m'accordiez cette faveur, père gardien; à cette condition vous pouvez me demander pour votre couvent tel avantage qu'il vous plaira.
--Si j'osais, j'en demanderais tout de suite un pour moi-même, dit le Père Ambroise.
--Lequel donc? mon révérend.
--Votre intendant a fait emprisonner hier le fils d'un de vos serfs.
--En effet, il m'a parlé d'un jeune drôle qui avait refusé d'obéir.
--J'ai promis de solliciter sa grâce.
--La grâce de Jehan, s'écria maître Moreau; n'en faites rien, monseigneur; vos manants deviennent chaque jour plus difficiles à conduire; il faut un exemple, vous-même vous l'avez dit.
--C'est la vérité, reprit le comte; mais je ne savais pas que le père gardien s'intéressât à ce vaurien.
--Dieu sera pour nous ce que nous aurons été pour les autres, fit observer Ambroise, et il ne pardonnera qu'à ceux qui auront pardonné.
Raoul parut incertain. L'intendant s'aperçut qu'il était ébranlé, et craignant de perdre sa vengeance:
--Monseigneur n'a pas oublié que ce Jehan a déjà été mis à l'amende pour avoir voulu frauder le droit de four en cuisant son pain chez lui, et pour avoir aiguisé son soc de charrue sans payer la taxe.
--Ah! diable, interrompit Raoul.
--De plus, il a rompu un jour les laisses des chiens de monseigneur, sous prétexte qu'ils fourrageaient son avoine.
--Est-ce vrai? dit le comte plus animé.
--Quant au daim qui a été tué sans qu'on ait pu découvrir par qui...
--Eh bien?
--Monseigneur sait que la cabane du père de Jehan est sur la lisière de la forêt.
--Par le ciel, ce serait ce démon de rougeot, s'écria Raoul...
--J'en jurerais.
--À la potence alors, reprit le comte; malheur à qui touche à mes chasses!
Et comme le moine voulait parler:
--Ne cherchez pas à le défendre, mon père, continua-t-il avec colère; je veux que le drôle apprenne qui est le maître ici!... Qu'on lui prépare une cravate de chanvre, et qu'on ne m'en parle plus.
Il s'était levé; tous les convives l'imitèrent.
Le Père Ambroise courut à lui comme il allait quitter la salle.
--Au moins vous me permettez de voir ce malheureux.
--Soit, dit Raoul, préparez-le à son sort; et vous, maître Moreau, veillez à ce que tout soit achevé aujourd'hui même. Dieu vous garde, mon révérend; sous peu je visiterai votre couvent.
Il sortit à ces mots, laissant le moine avec un homme d'armes chargé de le conduire près de Jehan.
§ 3.
L'homme d'armes conduisit le moine à la principale tour de la troisième enceinte. Arrivé dans la salle basse, il noua une corde autour du corps du frère gardien, lui mit une lanterne en main, puis soulevant avec effort, par son anneau, une des larges dalles de granit, il le descendit dans le gouffre humide et obscur au fond duquel Jehan avait été jeté.
Cette espèce de puits qui descendait jusqu'aux fondations de la tour, avait à peine quelques pieds de longueur et ne recevait ni air ni lumière. Le Père Ambroise y trouva le jeune garçon accroupi dans un morne désespoir. À la vue du moine il souleva pourtant la tête.
--Ah! monseigneur est de retour, dit-il.
--C'est lui qui m'envoie, répliqua le franciscain.
--Pour me préparer à mourir, mon père?
Ambroise baissa les yeux sans répondre.
--Que la volonté de Dieu soit faite, reprit Jehan avec un soupir; aussi bien je ne pourrais continuer à vivre dans le servage. Il y a en moi quelque chose qui se soulève contre la persécution et l'injustice; je suis prêt, mon père, et j'attends vos dernières instructions.
--Repens-toi de ta faute, mon fils, reprit le moine avec onction.
--Ah! je le veux, dit Jehan qui s'était mis à genoux; écoutez-en l'aveu, mon père, et pardonnez-moi au nom de Dieu, comme je pardonne à ceux qui vont m'ôter la vie.
Le moine s'assit à terre, et Jehan commença sa confession, avouant sa colère, sa haine et ses désirs de vengeance.
Dans toutes ses impatiences, cette âme n'avait eu qu'une seule aspiration: l'affranchissement! Le Père Ambroise fut touché de l'énergie à la fois naïve et grave de cet enfant qui avait sans cesse préféré la lutte et la souffrance à l'acceptation silencieuse de sa servitude. Lorsque sa confession fut achevée, il lui adressa quelques conseils, lui donna les consolations que pouvait permettre un pareil moment, et finit par prononcer l'absolution de ses fautes.
Jehan écouta tout avec un recueillement attendri; puis, revenant aux objets de son affection:
--Quand vous me quitterez, mon révérend, dit-il, retournez, je vous en conjure, vers mon père et vers Catherine; préparez-les au coup qui va les frapper! Ne leur dites pas surtout que je regrette la vie, car je ne le devrais point, mais j'étais accoutumé à mes souffrances; je les oubliais par instant quand je voyais Catherine et mon père heureux! Hélas! qui veillera sur eux désormais! Ah! Dieu devrait prendre en même temps ceux qui s'aiment, mon père, alors on accepterait de mourir.
Il demeura quelques instants la tête baissée sur sa poitrine, pleurant silencieusement; le moine prit ses deux mains dans les siennes et prononça d'une voix attendrie quelques paroles de consolation.
--Vous avez raison, vous avez raison, reprit Jehan en maîtrisant son émotion; Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut; peut-être n'y avait-il pour moi aucun autre moyen d'affranchissement: _Mors quae liberat habetur libertas._
Le Père Ambroise parut surpris.
--Vous parlez latin? dit il.
--Pour mon malheur, répondit Jehan.
Il raconta alors au franciscain comment il s'était attiré la haine de maître Moreau en relevant imprudemment ses barbarismes; le moine ne put s'empêcher de sourire.
--Règle générale, mon enfant, dit-il, rappelez-vous, qu'outre le péché, il y a deux choses dont il faut se garder soigneusement: prouver à un homme en place son ignorance, et invoquer son droit près d'un supérieur.
--Hélas! je l'ai reconnu trop tard, dit Jehan; cependant je soupçonne maître Moreau d'avoir agi par crainte plus encore que par dépit.
--Comment cela?
--Il a pensé que je pourrais dénoncer à monseigneur ses voleries.
--Que dites-vous là, Jehan? interrompit le moine; songez que l'on ne doit point soupçonner légèrement.
--Aussi n'en suis-je point aux soupçons, mon père, mais aux preuves.
Il se pourrait!
--J'ai vu maître Moreau percevoir les impôts, suivi de la voiture dans laquelle se trouvaient les planchettes servant à la comptabilité du château, et s'il recevait trois bottes de chanvre, il n'en marquait jamais plus de deux; s'il prenait six poules, il en oubliait au moins une[5].
[5] Au moyen âge, beaucoup de percepteurs tenaient leur comptabilité comme les boulangers de petites villes la tiennent encore de nos jours. Ils avaient pour chaque contribuable deux planchettes sur le tranchant desquelles ils marquaient le nombre des unités reçues, par des entailles. Une des planchettes restait au contribuable comme _reçu_, l'autre au percepteur comme _livre de recette_.
--Mais pour la taxe en argent?
--Je l'ai vu déployer ses rôles en parchemin, qui ont plus de cent pieds de longueur, car la seigneurie du comte est la plus considérable du pays, et partout il avait inscrit une somme moindre que la somme reçue.
--Jehan! Jehan! prenez garde aux jugements téméraires.
--On peut facilement vérifier ce que je dis, mon père; il suffit d'appeler les corvéables avec leurs planchettes et leurs quittances.
--Ainsi vous êtes sûr que maître Moreau trompe monseigneur?
--Aussi sûr que je le suis de paraître aujourd'hui devant Dieu.
--Peut-être! dit le Père Ambroise, à qui les confidences du jeune serf semblaient donner une espérance inattendue: je vous quitte, mon fils, mais je ne vous abandonnerai point. Vous me reverrez, je l'espère.
--Aux pieds du gibet, mon père?
--Là ou ailleurs; adieu: priez et ne désespérez point: Dieu peut ce qu'il veut.
À ces mots le moine tira la corde dont le bout était resté entre les mains de l'homme d'armes, et se sentit enlever.
Il eut bientôt rejoint son compagnon, auquel il demanda de le conduire chez l'intendant.
Lorsqu'il entra, maître Moreau était en conférence avec le sommelier. Il jeta au moine un regard mécontent et lui demanda, sans se déranger, ce qui l'amenait.
--Je voudrais vous entretenir, maître, répondit le Père Ambroise sans se déconcerter.
--Excusez-moi, répliqua l'intendant; mais je suis en affaire.
--Il suffira d'un instant.
--Voyons alors.
Ambroise regarda le sommelier; celui-ci fit un mouvement pour se retirer.
--Restez, restez, dit Moreau; il n'y a point, je suppose, de secret.
--Nullement, reprit le franciscain; c'est un service à rendre à monseigneur.
--Pourquoi alors vous adresser à moi?
--Parce que la chose est de votre domaine.
--Qu'est-ce donc?
--Il s'agit de la perception des taxes.
--Ah! s'écria maître Moreau qui devint plus attentif.
--Jehan m'a communiqué des remarques...
--Laissez-nous, Bidois, interrompit vivement Moreau en congédiant le sommelier.
--Et quelles sont ces remarques? reprit-il, lorsque celui-ci fut sorti.
--Il prétend, ajouta le moine, que l'on pourrait augmenter d'un tiers les revenus de monseigneur.
--En augmentant les impôts?
--Non; mais en diminuant les vols.
Maître Moreau tressaillit.
--Que voulez-vous dire? balbutia-t-il.
--Moi? rien, répliqua le Père Ambroise; mais ce garçon paraît avoir connaissance de l'affaire... Il a, dit-il, des preuves.
--Des preuves! s'écria l'intendant qui devint pâle.
--Je lui ai promis d'avertir monseigneur, qui sera sans doute bien aise de vérifier... la vérité, continua le Père Ambroise.
Moreau fit un geste de terreur.
--Seulement, reprit le moine, j'ai pensé qu'il était convenable de vous prévenir d'abord, ces affaires étant de votre domaine.
--Et je vous en remercie, dit l'intendant d'une voix troublée; je vous remercie, mon révérend... Mais ce Jehan vous trompe; il est impossible qu'il ait des preuves.
--Je ne sais; en tous cas, je vais rapporter à monseigneur...
--C'est inutile, interrompit vivement Moreau; c'est tout à fait inutile, mon révérend.
--Je l'ai promis.
--Jehan ne veut que gagner du temps.
--Qui sait? Il peut avoir à donner quelque bon renseignement, et nul doute que dans ce cas monseigneur ne lui fît grâce.
--Est-ce là ce que vous voulez, mon révérend? je m'en charge.
--Vous?
--Oui; j'ai réfléchi qu'après tout j'avais été un peu vif dans cette affaire, qu'il fallait passer quelque chose à un enfant; car Jehan est presque un enfant. Je comptais parler à monseigneur pour l'apaiser s'il se pouvait.
--Veuillez alors le voir tout de suite, reprit le Père Ambroise, qui, ne doutant plus des accusations avancées par Jehan, sentait l'intendant en sa puissance; j'attendrai ici votre retour.
--C'est cela, dit Moreau en se levant; je vais tâcher d'obtenir le pardon.
--Faites tous vos efforts, maître, car si le comte refuse, il faudra que je lui parle des révélations de Jehan, comme dernière ressource.
--Vous n'en aurez pas besoin, mon père, j'en ai la certitude; le comte manque d'argent, et moi seul je puis lui en procurer: dans ces moments j'obtiens tout de lui. Pas un mot de ce que vous a dit Jehan, mon révérend, et je reviens dans un instant avec sa grâce.
Maître Moreau sortit à ces mots, laissant le Père Ambroise émerveillé du changement qui venait de s'opérer en lui.
Il fut absent environ une heure et reparut enfin, le teint animé et le front couvert de sueur.
--Jehan est sauvé, dit-il en entrant; mais ce n'a pas été sans peine; monseigneur s'était fait à l'idée de le voir pendre et n'en voulait plus démordre. Enfin pourtant, il a cédé; seulement, comme il craint que cette indulgence ne soit de mauvais exemple, il veut que le fils de Thomas quitte le pays.
--Et où l'envoie-t-il? demanda le franciscain.
--À un de ses anciens serfs, récemment affranchi, et maintenant bourgeois de Tours, maître Laurent.
--Le marchand drapier?
--Précisément; il lui a promis un garçon de comptoir pris parmi ses corvéables, et aucun ne peut convenir mieux que Jehan, qui a appris à écrire.
--Et qui chiffre assez bien pour reconnaître les erreurs volontaires d'une comptabilité, continua le Père Ambroise... vous avez raison, maître; je crois que l'éloignement de Jehan sera commode pour tout le monde. Je ne vois du reste aucune objection à un pareil projet. En servant aujourd'hui maître Laurent, il peut un jour se racheter et devenir marchand comme lui; je vais lui apprendre cette bonne nouvelle.
--Je la lui ai déjà fait savoir, répliqua Moreau, et il doit vous attendre maintenant dans la cour d'honneur.
--Je vais l'y retrouver, dit le franciscain en reprenant son bâton. Vous remercierez le comte en mon nom, maître Moreau; mais surtout, croyez-moi, soyez désormais moins dur envers les serfs de monseigneur et plus exact dans vos calculs.
§ 4.
Jehan ne quitta point son père et Catherine sans de vifs regrets; mais l'espoir de se faire un état qui pût assurer un jour son affranchissement, adoucit l'amertume de cette séparation. Il s'arracha donc courageusement à leurs embrassements, et prit la route de Tours.
Jusqu'alors il ne s'était jamais écarté de son village, et tout ce qui frappait ses regards le long de la route était nouveau pour lui; mais ce fut bien autre chose lorsqu'il atteignit les faubourgs de la ville!
Il rencontra d'abord une longue cavalcade d'enfants qui en sortaient. Un mercier auquel il s'adressa lui apprit que c'étaient les maîtres qui promenaient leurs écoliers à cheval, comme il est d'usage le jour de la Saint-Nicolas. Un peu plus loin, il aperçut deux fous, reconnaissables à leurs cheveux rasés, qui étaient enchaînés à la porte d'un médecin traitant la folie, comme une sorte d'enseigne vivante. Il vit également des gentilshommes qui passaient en portant au poing des éperviers ou des faucons, tandis que les bourgeois, pour les imiter, portaient des merles et des perroquets. Les costumes eux-mêmes étaient différents de ceux qu'il avait coutume de voir. C'étaient des souliers dits à la poulaine, dont la pointe recourbée se relevait jusqu'à la hauteur du genou; des bonnets de drap fourrés de martre ou de menu-vair, et des habits mi-partie. Quelques seigneurs des plus élégants portaient deux épées, l'une à droite, l'autre à gauche.
Enfin Jehan arriva, non sans peine, à la boutique de maître Laurent.
Celle-ci n'était pour le moment qu'une baraque en planches de peuplier, dressée sur les lices; car la grande foire de Tours venait de commencer.
Maître Laurent était un petit homme de manières rondes, toujours riant, mais retors comme trois Manceaux et un Normand. Il commença par conduire Jehan dans son arrière-boutique, mit devant lui un pot de vin nouveau, une miche de pain de seigle, un reste de pied de boeuf, et puis lui demanda son histoire.
Le fils de Thomas raconta sincèrement tout ce qui le concernait, sans oublier la dernière affaire qui l'avait amené à Tours. Laurent l'écouta en poussant des exclamations à tout propos, ôtant son bonnet pour le remettre, et riant sans en avoir envie. Enfin, quand il eut achevé:
--Fort bien, dit-il; je vois ce que c'est, Jehan, tu es un héros; eh! eh! eh! il n'y a pas de mal à cela, mon petit. Tu pourras rosser de temps en temps les garçons de mes confrères qui font les insolents; je ne ferai jamais semblant de m'en apercevoir; eh! eh! eh! seulement prends bien garde d'être pris pour dupe, ou de violer les règlements de la foire. Les règlements doivent être chose sacrée pour nous autres marchands, d'autant qu'on ne peut les enfreindre sans payer une amende; eh! eh! eh! J'ai rédigé là un cahier pour ce que doivent savoir mes commis; il faut que tu l'apprennes par coeur.
En parlant ainsi, maître Laurent ouvrit un tiroir d'où il tira un manuscrit qui avait été bien souvent feuilleté, si l'on en jugeait par le bord des pages salies et frangées. Jehan y trouva une sorte de catéchisme mercantile, dans lequel le drapier avait réuni les principales instructions nécessaires à sa profession.
Il vit qu'il y avait à chaque foire des inspecteurs des marchandises, des poids et de l'argent; un tribunal composé de prud'hommes qui jugeaient immédiatement toutes les contestations, et un grand nombre de notaires spéciaux chargés de rédiger les actes de vente et d'achat. Ces actes avaient certains priviléges particuliers provenant de la foire à laquelle ils avaient été dressés; enfin, des gardes, assistés de cent sergents, étaient chargés de maintenir la paix et d'arrêter les voleurs.
Il vit en outre que l'argent ne pouvait être prêté, même dans le commerce, à plus de quinze pour cent, et que le marchand qui appelait un acheteur, lorsque celui-ci se trouvait moins près de sa boutique que de celle d'un confrère, était mis à l'amende.
Venaient ensuite des renseignements sur les différentes espèces de drap, sur les moyens de les faire paraître avec avantage, et sur les prix auxquels on devait les vendre. Lorsqu'il eut achevé de lire, Jehan demanda si c'était tout.
--C'est tout ce qu'on peut écrire, garçon, répondit maître Laurent; mais il y a, outre cela, le fin du métier, eh! eh! eh! Il ne suffit pas d'avoir des musiciens et des grimaciers pour attirer la pratique, comme nous en avons tous; il faut encore que les commis sachent vanter leurs marchandises, substituer au besoin un drap plus léger à un drap plus fort, et faire compter la lisière dans l'aunage, eh! eh! eh!
--Mais ce sont là de coupables tromperies! objecta Jehan.
Maître Laurent fit un mouvement des épaules.
--Quand on se trouve avec les pourceaux, il faut bien se passer d'écuelle, dit-il. Crois-tu que l'on soit plus scrupuleux à notre égard? Nous avons des débiteurs qui, après s'être habillés à crédit, se réfugient dans une église, et nous n'avons même pas le droit de saisir leurs meubles! D'autres qui, après nous avoir fait des cédules, les passent à des gens puissants, qui nous menacent de toutes sortes de mauvais traitements si nous ne consentons à réduire nos créances du tiers ou de la moitié! Je ne te parle pas des fripons qui laissent mettre un drapeau sur leur pignon[6] et s'enfuient avec notre argent.
[6] Les banqueroutiers.
--Mais ne pouvez-vous donc vous faire rendre justice?
--La justice se rend toujours contre nous, garçon, par la raison que les juges sont nobles pour la plupart, et que la noblesse est l'ennemie naturelle de la bourgeoisie, eh! eh! eh! Les serfs se plaignent; mais ils sont moins persécutés que nous. Le seigneur les ménage généralement comme une chose à lui, tandis qu'il nous traite comme des prisonniers qui lui ont échappé; il semble que notre indépendance soit un vol fait à son autorité; aussi, Dieu sait que de dénis de justice, de manques de foi, de taxes et d'amendes! Les plus honnêtes gentilshommes ne regardent l'or qu'ils peuvent soutirer à des bourgeois que comme une restitution, eh! eh! eh!
--Mais, du moins, vous êtes libres!
--Oui, à condition de nous soumettre aux lois de notre corporation, de subir les règlements de la commune, d'obéir aux ordres du seigneur dont nous sommes les vassaux. Notre liberté, vois-tu, ressemble à celle du soldat qui doit garder les rangs, porter ses armes d'une certaine façon, et obéir à tous ses officiers.
--Ah! vous avez raison, maître, la vraie liberté ne peut être que là où il y a une seule loi pour tous, et une loi qui ne défende que ce qui nuit au plus grand nombre.
--Aussi, sommes-nous obligés de ruser, reprit Laurent. Ne pouvant aller droit en avant, nous serpentons entre les règlements et les priviléges, eh! eh! eh! Nous cachons notre argent, en nous faisant petits quand les maîtres n'en ont pas besoin, pour le montrer et devenir exigeants le jour où ils en manquent, eh! eh! eh! Travaille, Jehan, travaille sans regarder à la fatigue, et tu nous aideras un jour à faire à la noblesse cette guerre en dessous. Dans dix ans, si tu le veux, tu peux être des nôtres.
Jehan ne répondit rien, mais baissa la tête tristement. Ce qu'il avait désiré, ce n'était point cette indépendance restreinte, sournoise et disputée de maître Laurent; c'était le plein et libre exercice de ses facultés! Le prétendu affranchissement du drapier lui répugnait autant que sa morale, et il comprit tout de suite qu'il n'était point né pour être marchand.
Cependant, l'aspect qu'offrait la grande foire, qui venait de s'ouvrir à Tours, excita d'abord en lui une sorte d'admiration. Les relations étaient encore, à cette époque, trop difficiles et trop irrégulières pour que le commerce eût acquis de la stabilité. Chaque ville n'avait point cette variété de marchands que nous y voyons maintenant; le colportage, utile seulement aujourd'hui pour les hameaux, était alors général. Les grands centres de population n'étaient fournis des objets les plus nécessaires qu'à certaines époques où les marchands s'y donnaient rendez-vous.